Chapter 13
C'est ainsi que, lorsqu'on se remit en route, Bernard et Rigobert étaient compère et compagnon, comme si jadis, ils eussent été conscrits ensemble. Et vite, Bernard de faire parler Rigobert, ayant deviné que le sergent devait être un puits d'histoires intéressantes. Songez donc, un ancien garde-française de Louis XV, un soldat de Bergen et de Clostercamp, de Rosbach et de Minden, de Valmy et de Jemmapes, qui avait connu les maréchaux de Broglie et de Castries, sans compter la campagne d'Amérique, faite avec le général de Lafayette! En avait-il vu, celui-là, des victoires et des défaites, des triomphes et des revers, des jours de joie et des jours de deuil! Donc, tout en marchant et après que Rigobert eut énuméré les étapes auxquelles on s'arrêterait de Bruxelles à Paris et les bonnes auberges où l'on trouverait un gîte, Bernard le mit sur le chapitre de ses campagnes.
Sur ce chapitre, le sergent était aussi intarissable qu'était infatigable l'attention de Bernard. Les souvenirs imaginés et peut-être très embellis de ses faits d'armes charmaient à ce point l'enfant et trompaient si bien les longueurs de la route qu'on approchait déjà de Mons qu'il s'en croyait encore séparé par une longue distance.
--N'est-ce pas étonnant, sergent, que le général Dumouriez ait été battu hier par les Autrichiens? demanda-t-il tout à coup, convaincu par le récit des prouesses guerrières de Rigobert que tous les Français étaient invincibles.
--Tellement étonnant, petit, que je ne sais s'il faut croire à cette défaite. Quand nous sommes partis de Bruxelles, on ne pouvait encore rien savoir, et ce qu'on racontait, personne ne l'avait vu.
--Oh! puissiez-vous dire vrai!
--Battu, Dumouriez! Et par Cobourg encore! Allons donc... Il faudrait donc qu'il l'eût voulu... Je sais bien qu'on l'accuse de trahir...
--Un traître, lui! Un général français...
--Il y en a dans tous les pays, des traîtres, dit Rigobert d'un accent de fureur, et, à ce jour, la République compte tant d'ennemis... tous les nobles d'abord...
Bernard, à ces mots, redressa la tête comme un jeune coq:
--Vous vous trompez, sergent, pas tous les nobles... Vous oubliez que l'armée en est peuplée; Chartres, Valence, La Fayette, Biron, Custine, Montesquiou, Beurnonville et tant d'autres... Et votre colonel, un noble aussi, celui-là...
Le sergent Rigobert, écrasé par cette sortie véhémente, regarda Bernard avec stupéfaction. Puis, d'un ton contrit, il murmura:
--J'ai tort, car celui qui dirait que mon colonel Jussac est un traître, je lui passerais ma baïonnette à travers le corps.
Après cet aveu, il reprit sa mine joviale et ajouta:
--C'est égal, petit, pour un colporteur, tu en sais long. Où diantre as-tu appris tout cela?
Et comme Bernard à son tour demeurait interdit, en se confessant son imprudence, le sergent reprit:
--Quant à Dumouriez, quoi qu'on en dise, il n'a pas été vaincu, j'en suis bien sûr, et pour croire qu'il l'a été, je voudrais voir des fuyards de son armée.
--En voilà, dit brusquement une voix derrière lui.
S'étant rapproché sur la fin de la phrase, Valleroy l'avait entendue et y répondait en désignant un peloton de soldats qui débouchait d'un chemin de traverse sur la grande route.
--Ça, des fuyards! fit dédaigneusement Rigobert.
--Parbleu! Vous n'avez qu'à voir leurs mines déconfites, leurs habits en haillons, leurs bottes éculées par la marche et leurs mains sans armes. Et ces longues dents, et ces faces hâves ou congestionnées... Ils crèvent de faim, les malheureux!...
Rigobert, immobile, ne cherchant plus à taire son étonnement et son indignation, embrassait d'un regard furibond la procession sinistre qui défilait devant lui.
--Halte-là, vous autres! cria-t-il tout à coup.
Et comme les fuyards feignaient de ne pas l'entendre, il continua:
--C'est moi qui vous parle, moi Rigobert, sergent au 2e grenadiers. Avancez à l'ordre.
Cette fois, son énergie en imposa à la bande. Ceux qui marchaient en tête s'arrêtèrent intimidés. Les autres suivirent leur exemple, et l'un d'eux s'avança, tête basse, vers Rigobert.
--D'où venez-vous? demanda ce dernier.
--Nous venons de Nerwinde, où nous nous sommes battus hier depuis le matin jusqu'au soir.
--C'est parce que vous vous êtes battus que vous n'avez plus de fusils?
--C'est parce que nous n'avions plus de poudre et que nos fusils nous gênaient.
--Ils vous gênaient pour courir, mauvais drôles! N'avez-vous pas de honte de fuir comme des lièvres devant les Autrichiens?
--Ils nous ont tué quatre mille hommes et fait six mille prisonniers.
--C'est donc vrai que Dumouriez est vaincu?
--Oui, vaincu, mais après une résistance héroïque... Il était nuit quand il a ordonné la retraite...
--Et c'est alors que vous l'avez abandonné, tas de lâches... Faites donc la guerre avec des clampins pareils... Vous êtes des volontaires, n'est-ce pas?
--Oui, sergent.
--Je m'en doutais. Des vieux soldats auraient déployé plus de courage. Et maintenant, où allez-vous?
--Nous rentrons en France.
--Vous avez tort et vous feriez mieux de retourner là d'où vous venez! Ce que je vous en dis, c'est dans votre intérêt. Si vous passez la frontière, vous serez fusillés... La loi punit de mort la désertion devant l'ennemi.
Les fuyards hésitaient. Mais celui qui avait déjà parlé reprit:
--Alors, il faudra fusiller plusieurs milliers d'hommes...
Un geste d'indifférence compléta sa pensée. Il jeta les yeux sur ses compagnons, et derrière eux, sur la route qu'ils venaient de parcourir et par où s'avançaient en groupes d'autres fuyards dont les silhouettes lointaines allongeaient leur ombre dans la poussière.
--Jamais on ne pourra fusiller tant de monde! observa-t-il.
Il se remit en marche, suivi de ses camarades, et tous passèrent devant Rigobert qui les injuriait au passage, irrité de ne pouvoir les arrêter.
--C'est parce que vous êtes des couards que Dumouriez est en déroute, balbutiait-il, tremblant de colère.
Il fit un signe, et le convoi qu'il escortait reprit son chemin. L'heure avançait et il fallait se hâter pour arriver à Mons avant la nuit.
Neuf heures sonnaient quand on entra dans cette ville. Pour y entrer et se rendre à l'auberge que Rigobert avait indiquée, Bernard, Valleroy et les grenadiers durent se résigner à être confondus parmi les fuyards, à marcher pêle-mêle avec eux. À ce contact, Rigobert s'exaspérait, et ce ne fut que devant l'hôtellerie hospitalière où l'on buvait de la bonne bière à défaut de bon vin que tomba son irritation. Cette hôtellerie était confortable et vaste. On mit le cheval à l'écurie, le fourgon sous une remise, avec un factionnaire à la porte, et les voyageurs pénétrèrent dans la salle commune.
Ils furent assez longtemps sans parvenir à se caser, tant les fuyards s'y trouvaient en nombre et y tenaient de place. Puis l'hôtelier, dûment sermonné par Valleroy, excité surtout par le menu du fin repas qui lui fut commandé, vint à leur aide et fit dresser dans un coin une table pour eux. Après une longue attente, ils purent enfin, comme disait Rigobert, se mettre une croûte sous la dent, ce qu'ils firent avec conscience, sans négliger d'envoyer sa part à celui des grenadiers qui veillait à la garde du fourgon.
Bernard fut le premier rassasié. Alors, ayant cédé à sa faim, il céda à sa curiosité. Si nouveau pour lui était ce spectacle, bien qu'il commençât à s'accoutumer aux foules! Pour la troisième fois il les surprenait dans le désarroi de la défaite et de la terreur. Il les avait vues cinq mois avant à Coblentz, quand les habitants de cette ville, se croyant menacés par Custine, fuyaient de toutes parts. Il les avait vues, la veille à Bruxelles, effarées à l'approche des Autrichiens. Mais jamais elles ne s'étaient offertes à ses yeux aussi hideuses que ce soir-là, dans cette salle d'auberge où montaient au plafond, avec le bruit des voix rauques et haletantes, la vapeur des haleines et l'odeur des victuailles.
Le visage et les mains noircis par la poudre, les vêtements maculés par la boue des routes, gardant encore dans le regard l'épouvante de la mort entrevue sans les ivresses de la victoire, ces soldats dépenaillés avaient l'air de bandits, mais de bandits exténués de besoin, rompus de fatigue, et si faibles, si démoralisés, si dépourvus d'énergie, qu'il aurait suffi pour les faire tous prisonniers d'une poignée d'hommes entrant à l'improviste.
Tandis que Bernard, recouvrant son sang-froid, accoutumait son coeur et ses yeux à ces images brutales, son attention tout à coup fut attirée par une image plus douce qui, dès ce moment, le prit tout entier. Il la contempla, silencieux, pendant quelques instants. Puis, touchant le bras de Valleroy:
--Regarde donc, lui dit-il.
Comme lui, Valleroy observa. Assis seuls à une table et adossés au mur, deux soldats avaient couché entre eux sur leur banc un enfant roulé dans une vieille couverture. Comme il dormait, et comme pour protéger son sommeil ils avaient couvert son visage d'un mouchoir, on ne voyait de lui que sa tête voilée, posée sur les genoux de l'un d'eux dans un flot de cheveux noirs, et ses pieds mignons, posés sur les genoux de l'autre. De temps en temps, celui qui soutenait la tête se penchait, écartait le mouchoir avec des gestes de femme et regardait l'enfant dormir, tandis que celui qui soutenait les pieds tirait la couverture pour les mieux envelopper. Rien ne se pouvait de plus émouvant que la sollicitude de ces deux hommes à mine de forban, pour l'être faible, délicat et fragile, endormi sous leur protection.
Cédant à un entraînement dont il n'était pas maître, Bernard se leva, quitta sa place, et, se glissant à travers les tables, se rapprocha de celle où mangeaient les deux soldats. Ils le virent venir, et, comme s'ils eussent deviné, à son oeil si doux, éclairant son teint si pâle, ce qui l'attirait, ils le saluèrent d'un sourire.
--Tu veux voir la petite, mon garçon, dit l'un d'eux; alors, approche.
--Justement la voilà qui s'éveille, dit l'autre.
Elle s'éveillait en effet. Se soulevant, toute surprise de son réveil dans cette salle bruyante et chaude, elle montra sa figure à Bernard, avant même de l'avoir vu. Il chancela sous le coup dune émotion trop violente, à laquelle il n'était pas préparé. Tout ce qui l'environnait disparut, pour ne laisser dans sa mémoire d'autre souvenir que celui qui maintenant le dominait. Il s'élança, sans savoir ce qu'il faisait, franchit la table d'un bond, se trouva sur le banc, entre les deux soldats, l'enfant dans ses bras, tandis qu'il criait à pleins poumons:
--Valleroy, c'est Nina!
Ce cri strident couvrit tous les autres bruits. Brusquement ils cessèrent, et, dans ce silence, une voix grêle et rieuse s'éleva:
--C'est mon ami Bernard; c'est M. le chevalier.
Puis, soudain, elle s'attendrit, s'abîma dans un sanglot en appelant d'un accent de détresse:
--Tante Isabelle! Tante Isabelle!
Un enfant qui pleure, ce n'est rien. Les conversations reprirent de plus belle; la rumeur bruyante recommença et l'incident fut vite oublié. Mais, au cri de Bernard, Valleroy était accouru. Il avait enlevé Nina, en faisant un signe aux soldats qui la gardaient, et maintenant, ayant regagné sa place auprès de Rigobert, il les interrogeait.
--Comment Nina est-elle entre vos mains? leur demanda-t-il.
--Vous savez qui elle est? fit l'un d'eux, défiant.
--Oui, je le sais. C'est une orpheline. Elle vivait avec une jeune femme qui l'avait recueillie et qu'elle appelait tante Isabelle.
--Tante Isabelle doit être morte à l'heure qu'il est, répondit le soldat.
--Morte! crièrent en même temps Bernard et Valleroy, consternés.
Le soldat reprit:
--C'était hier soir. Nous défendions la chaussée de Tirlemont, canonnée par les batteries autrichiennes étagées sur les hauteurs de Racourt. Écrasés et enveloppés, nous avons dû céder la place. Nous nous sommes enfuis, allant devant nous, serrés de près par la cavalerie de Clairfayt qui galopait sur nos talons. Tout à coup, du fond d'un fossé que nous venions de franchir, se sont élevés des gémissements et des cris de détresse, nous nous sommes arrêtés. Au fond du fossé, gisait une femme blessée. À côté d'elle, une enfant pleurait; c'était la petite; et la femme, en nous la montrant, nous a suppliés de la recueillir, de l'emporter. «Ne l'abandonnez pas, nous a-t-elle dit. Elle se nomme Nina d'Aubeterre. À Coblentz, il y a un brave homme, un peintre connu, Wenceslas Reybach. Tâchez de le retrouver, et, à défaut de lui, le sieur Valleroy, du village de Saint-Baslemont, dans les Vosges. Dites-leur que tante Isabelle leur confie la petite. Ils ne refuseront pas de s'en charger.» Après nous avoir fait cette recommandation, la pauvre femme s'est évanouie.
--Et vous l'avez abandonnée! fit Valleroy frémissant.
--Nous ne pouvions songer à la secourir, ni à l'emporter. Les Autrichiens s'avançaient. Nous avons pris l'enfant, et nous voilà.
Du revers de sa main, Valleroy essuya ses yeux, qu'aveuglaient les larmes. Puis il dit:
--Vous pouvez me laisser Nina. C'est moi qui suis Valleroy.
Les soldats se consultèrent. Quoique Valleroy leur fût inconnu, ils ne songeaient pas à mettre en doute sa parole, à laquelle la présence du sergent Rigobert donnait à leurs yeux une autorité indéniable et que confirmait la joie qu'avait manifestée Nina en retrouvant ses amis. Mais on eût dit qu'il leur en coûtait de se séparer d'elle, comme si, durant les quelques heures où elle avait reçu leurs soins, ils eussent appris à la chérir.
--Puisque vous la connaissez, dit enfin l'un d'eux, gardez-la.
--En vous la laissant, continua l'autre, nous ne faisons qu'obéir.
Très émus, ils se penchèrent sur Nina et, après l'avoir embrassée tour à tour, ils s'éloignèrent.
--Nous ne nous séparerons plus, ma chérie, s'écria alors Bernard; désormais, tu resteras avec nous. Seulement, il ne faut plus m'appeler M. le chevalier. Je suis ton ami Bernard.
Le sergent Rigobert avait entendu, et, s'adressant à Valleroy:
--Cela vaudra mieux, fit-il. J'avais bien compris que ce petit-là n'est pas plus colporteur que je ne suis gentilhomme. Et cela ne m'empêche pas de déclarer que c'est un aimable enfant et d'être tout prêt à me faire trouer la peau pour lui. Mais, maintenant que nous allons entrer en France, il ne serait pas bon que d'autres découvrissent ce que j'ai découvert.
--Vous êtes un brave homme, sergent, répondit Valleroy, en secouant la main de Rigobert. C'est égal, ajouta-t-il en souriant tristement, me voilà, quoique célibataire, avec deux enfants sur les bras!
Ensuite, il interrogea Nina. Il voulait savoir ce qu'elle et tante Isabelle étaient devenues depuis le jour déjà lointain de la séparation et connaître surtout les circonstances dans lesquelles celle-ci avait été blessée. Mais tous les souvenirs de l'enfant n'avaient pas une égale précision. Elle se souvenait d'être partie de Coblentz, une nuit, avec tante Isabelle et Wenceslas Reybach, d'un long séjour à Liège, d'où le peintre, après les y avoir installées, était retourné dans son pays. À Liège, il y avait un théâtre et des comédiens français. Avec eux et pendant plusieurs semaines, tante Isabelle avait donné des représentations. Puis des événements inattendus étaient venus interrompre ces jours de trêve.
La mémoire et le coeur de Nina gardaient une empreinte confuse de ces événements sans en conserver les détails, car ils s'étaient précipités en quelques heures et elle ne les avait entrevus que comme dans un furieux grondement d'orage. C'était une armée autrichienne entrant dans Liège, une fuite haletante de femmes et d'enfants, un bruit ininterrompu de fusillade, dominé par celui du canon, des cris, des lamentations, des cavaliers à mine farouche, des blessés, des morts, une épaisse fumée criblée d'étincelles, enveloppant les hommes et les choses, toutes les horreurs d'une tempête dans la nuit, et tante Isabelle tombant tout à coup au bord d'une route en poussant un douloureux gémissement. Nina ne savait rien de plus.
Bernard et Valleroy durent se contenter de ce qu'elle racontait. Bernard s'y résigna. La jeunesse lui rendait facile la résignation, et le bonheur d'avoir retrouvé sa petite amie suffisait à cette heure à le consoler. Mais il n'en fut pas de même pour Valleroy. Il n'osait espérer que tante Isabelle eût survécu à sa blessure et ne pouvait se résoudre à croire qu'il ne la verrait plus. Cette horrible incertitude pesa sur son coeur durant toute la nuit, et longtemps encore il devait en souffrir. C'était comme un trou creusé soudain dans sa vie et qui jamais ne devait être fermé.
Le lendemain, dès le matin, on se remit en route, après que Valleroy eut couru par la ville, afin d'acheter pour Nina des vêtements plus chauds que ceux qu'elle portait et plus en harmonie avec sa condition nouvelle. De même que Bernard passait pour son neveu, elle devait passer pour sa nièce, et ce fut toute joyeuse qu'elle dit en l'embrassant:
--Tu seras mon oncle et Bernard sera mon frère.
Désormais, le voyage allait se poursuivre sans incidents. On marchait tout le jour, en faisant deux haltes, le temps de déjeuner et de laisser le cheval manger une mesure d'avoine ou une botte de foin. Pendant la marche, Nina, bien enveloppée, restait dans le cabriolet de la voiture, où Bernard, Valleroy et les grenadiers prenaient tour à tour place à côté d'elle. Au fur et à mesure qu'on s'éloignait des contrées du Nord, le ciel devenait plus bleu et l'air plus tiède, et la douceur de la température ouvrait à la gaieté l'âme des soldats comme celle des enfants. Quand c'était au tour de Bernard de monter auprès de Nina, il se faisait plus jeune que son âge, comme pour se mieux mettre à sa portée. Il avait toujours pour elle des pousses d'herbes ou des fleurettes à peine écloses, cueillies au bord du chemin, et aussi de belles histoires qui la faisaient se pâmer d'aise. Lorsqu'il la quittait pour céder sa place à l'un de ses compagnons, il redevenait sérieux, et quand, d'aventure, il marchait à côté du sergent Rigobert, il prenait des airs d'homme grave, interrogeant le vieux soldat, le provoquant à raconter ses souvenirs, les batailles auxquelles il avait assisté, ses veillées au bivouac, les légendes de son régiment, les faits et gestes des héros illustres qu'il avait connus.
Le soir, on s'arrêtait dans une auberge de grande ville, ou dans une grange de village, ou dans quelque ferme. Partout le convoi et son escorte recevaient bon accueil. La défiance des habitants, ordinairement excitée, en ces temps de trouble, par des visages nouveaux, tombait vite au spectacle de ces grenadiers dont le chef parlait haut et dur, comme un soldat qui ne craint ni le diable ni les hommes. On regardait avec respect le fourgon qu'ils escortaient, et quand le sergent racontait que la voiture transportait à Paris des papiers saisis sur les ennemis de la République et des preuves formelles de leur trahison destinées à en assurer le châtiment, ces propos, qui donnaient à Bernard et à Valleroy l'envie d'éventrer les caisses et d'en brûler le contenu, faisaient passer un frisson chez les auditeurs.
Valleroy et les deux enfants bénéficiaient de ce respect et de cette terreur. Grâce à leur escorte, ils passaient partout librement, sans que les sans-culottes des pays où on s'arrêtait manifestassent l'envie de les interroger, et quand Rigobert avait fait viser aux bureaux des municipalités le sauf-conduit délivré au convoi par les autorités militaires de Bruxelles, c'était à qui se prodiguerait pour lui et ses compagnons.
En plusieurs circonstances, ils purent mesurer l'étendue du service que leur avait rendu le colonel Jussac, en les plaçant sous la protection des armes françaises. Plus on approchait de Paris, plus les municipalités se montraient soupçonneuses, plus elles exerçaient une surveillance inquisitoriale sur les voyageurs. À la plupart des relais, on rencontrait nombre de ceux-ci que cette surveillance empêchait de continuer leur route, qu'on retenait durant plusieurs jours, sous prétexte de s'assurer de la sincérité de leurs déclarations, de la régularité de leurs papiers. Puis, c'étaient des prisonniers conduits par des gardes nationaux ou des gendarmes, pauvres diables, nobles et roturiers, hommes et femmes, jeunes ou vieux, arrêtés dans leur ville natale ou dans leur château, sur une dénonciation sans preuve, ou même sur un simple soupçon, et envoyés au chef-lieu de leur district ou à Paris, pour y répondre à quelque accusation de modérantisme ou de communication avec les émigrés.
Ces spectacles entrevus au passage, ces angoisses devinées dans l'effroi des yeux assombris ou mouillés de pleurs, ces traitements barbares infligés à des innocents sur qui déjà pesait la mort, serraient le coeur de Bernard, indignaient Valleroy, arrachaient un murmure à Rigobert. Mais il fallait passer, passer vite sans s'attendrir, car toute marque de pitié eût été recueillie par les affidés des jacobins et imputée à crime à ceux qui l'auraient manifestée.
En même temps, on recueillait d'affreux récits sur l'état de la capitale. Par les voyageurs qui en revenaient et qui osaient parler, on apprenait qu'à Paris les prisons étaient pleines, et que depuis la mort du roi on s'attendait chaque matin à voir fonctionner la guillotine. La vie sociale y était transformée, le commerce n'allait plus, on crevait de faim; la moitié de la population avait peur de l'autre moitié. La Convention tremblait devant la Commune, la Commune devant les clubs, les clubs devant l'horrible plèbe des sans-culottes et des tricoteuses.
À ces récits, Bernard se demandait ce qu'au milieu de tant de périls étaient devenus ses parents, et son impatience de les revoir devenait plus aiguë et plus douloureuse. Maintenant, le voyage, peu à peu, perdait tout charme pour lui; la route lui paraissait démesurément longue, et ce Paris où tout était sujet d'effroi l'attirait avec une puissance fascinatrice.
Il y avait déjà sept jours qu'on était en route, quand le soir, comme on s'arrêtait pour la nuit, le sergent Rigobert dit à Bernard:
--Demain, nous serons à notre avant-dernière étape, mon petit. Nous coucherons à Compiègne, et le surlendemain nous serons au bout de notre course.
--Alors c'est demain que la soeur du colonel Jussac aura des nouvelles de son frère, répondit Valleroy.
Ce soir-là, Bernard fut long à s'endormir. La fièvre de l'attente le tint longtemps éveillé, et quand le sommeil vint enfin fermer ses yeux, ce fut pour le transporter au pays du rêve, pays aux horizons capricieux, tour à tour riants et sombres, selon que le coeur de l'homme est joyeux ou triste à l'heure où les portes s'en sont ouvertes devant lui. Le voyage de Bernard à travers ce pays fut cette nuit-là douloureux et accidenté.
Le lendemain, vers 4 heures, au moment où le soleil pâle des premières journées du printemps commençaient à décliner, une petite barque, élégante de forme et peinte en vert, que conduisaient deux rameurs en livrée, s'arrêta au pied d'une terrasse dont les eaux de l'Oise baignaient les dernières marches. Un des rameurs se leva, et laissant à son camarade le soin de maintenir l'embarcation fixée au rivage, il tendit la main à une femme assise à l'extrémité, sous une tente en toile grise et l'aida à débarquer. Elle mit pied à terre aussi lestement que le lui permettait son embonpoint de quadragénaire, accusé par le fichu croisé sur le corsage de sa robe en soie grise.
Un jeune domestique à mine de page, imberbe et futée, vêtu d'une livrée pareille à celle des rameurs, l'attendait sur le bord et lui offrit une haute canne. Appuyée d'une main sur cette canne, de l'autre sur l'épaule du domestique, elle demeura debout et immobile, regardant les rameurs qui attachaient l'embarcation à un anneau rivé dans la pierre du quai.
--La promenade était délicieuse, leur dit-elle quand ils eurent fini. Nous la recommencerons demain, si le temps le permet. Merci, mes amis.