Figures de moines

Part 9

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L’Angleterre n’était en rien la puissance mondiale qu’elle devait devenir plus tard: c’était un petit pays peuplé de quelques millions d’habitants décimés régulièrement par la peste et la famine. Elle n’avait point de colonies, cela va sans dire; elle avait perdu ses points d’appui continentaux; l’Irlande, tout entière catholique, se faisait gloire de n’avoir de souverain temporel que le Pape; l’Écosse était une ennemie dont Marie Stuart, princesse presque française, voulait faire mieux qu’une rivale. La situation du pays était plus que précaire et les divisions religieuses, sourdes partout et toujours prêtes à éclater dans les comtés éloignés, y ajoutaient des difficultés nouvelles. Les seigneurs du Nord conspiraient. L’Espagne armait sa trop célèbre flotte à laquelle les ports d’Irlande étaient naturellement ouverts; la reine d’Écosse n’attendait qu’un signal. Le Pape et Philippe crurent l’occasion unique et se déclarèrent. Élisabeth fut sommée de prouver sa légitimité, bientôt après excommuniée et déposée et ses sujets déliés de leur serment de fidélité. Il semblait que l’Armada n’eût qu’à paraître.

Les conseillers du Pape avaient compté sans la fierté nationale des Anglais aussi susceptible alors qu’aujourd’hui. Ces mesures violentes aliénèrent de nombreux catholiques qui autrement fussent restés fidèles.

Les lettres du cardinal Allen et les journaux du collège de Douai montrent clairement ce qu’étaient les sentiments réels de la population. Les deux tiers, au moins, écrivait Allen, sont entièrement catholiques de cœur et ne se conforment qu’en apparence et la mort dans l’âme. Le clergé n’était pas plus gagné. Dans beaucoup d’endroits le curé faisait chaque dimanche deux services, l’un dans sa maison pour les catholiques, l’autre à l’église, suivant l’usage nouveau. Parfois on voyait à la même table de communion des fidèles recevant l’hostie consacrée à la messe et des protestants communiant sous les deux espèces. Les lettres d’Allen montrent bien que cette dissimulation ne paraissait pas criminelle, avant tout parce qu’on la croyait passagère, et de nombreux documents anglicans, entre autres un curieux sermon de Latimer, prouvent aussi que les protestants savaient à quoi s’en tenir sur les sentiments réels de beaucoup de leurs coreligionnaires prétendus. En fait, les catholiques se cachaient beaucoup moins dans les premières années d’Élisabeth que les protestants ne s’étaient cachés sous Mary. On payait l’amende quand on était convaincu d’avoir manqué l’église de tout un mois, ou quand on ne trouvait pas de prétexte suffisant pour refuser la communion pascale et tout était dit. Seuls les prêtres qui refusaient le serment étaient punis, mais la persécution n’était pas sanglante. Un frère d’Allen qui passa plusieurs mois à Londres en 1583, c’est-à-dire un ou deux ans avant que Shakespeare n’y vînt chercher fortune, vit un certain nombre de prêtres incarcérés à la Maréchaussée. Ils y disaient la messe, presque tous, chaque matin, et sortaient librement dans la journée pour un ministère à peine dissimulé. Les gardiens se laissaient corrompre à bas prix.

Les choses changèrent quand le danger d’une invasion espagnole apparut clairement à tous. Les prêtres de Douai furent regardés comme des espions, et les jésuites comme des émissaires de l’Espagne. On les traqua, bien plus sous l’empire de la frayeur que par haine religieuse, et les sectaires tirèrent parti de la confusion. Vainement les martyrs affirmaient-ils, au pied de l’échafaud, qu’ils ne reconnaissaient d’autre pouvoir civil que celui de la reine, on les huait comme traîtres à la patrie.

Il va de soi que l’hérésie gagna beaucoup de ce que Rome perdait, mais la théologie anglicane qui se formait peu à peu dans des livres comme celui de Hooker, était bien plutôt catholique que luthérienne et le sentiment populaire offrait la même nuance: on ne transforme pas en deux générations les formes religieuses dont un peuple a vécu pendant dix siècles. Si l’on veut s’imaginer ce qu’était à peu près la disposition des esprits en Angleterre au commencement du XVIIe siècle, il faut oublier totalement l’anglican d’aujourd’hui, sur qui a passé le rouleau de fer des Hanovre et la vague d’indifférence soulevée par les Déistes: il y a longtemps qu’il a oublié l’atmosphère où ses pères ont vécu et son ignorance naïve est souvent prodigieuse; il ne faut, surtout, pas penser aux pasticheurs de la Haute-Église, pour qui le catholicisme n’est pas un ressouvenir, mais bien une attrayante nouveauté. Il faut penser aux Vieux Catholiques de Suisse ou d’Allemagne, et non point rongés comme ils le sont par le protestantisme ambiant et tout pleins de l’entêtement schismatique, mais tels qu’ils seraient, si, au lieu d’être l’exception et de vivre en îlots, ils eussent été pris en masse dans une conversion violente du pays tout entier et dans l’étonnement où les révolutions laissent toujours les individus paisibles qui les ont subies et non faites. Élisabeth et son peuple étaient des catholiques de la veille qui n’avaient pas eu le temps, à beaucoup près, de prendre les façons puritaines et qui pouvaient se regarder souvent comme des catholiques du lendemain. Ajoutez que le concile de Trente datait de cinquante ans à peine, et que les questions de liturgie et de discipline étaient encore dans leur état amorphe et bien loin d’être ce qu’elles sont devenues pour nous, après trois siècles de réglementation et d’uniformité croissante.

* * * * *

Revenons à Shakespeare dont la noble figure va nous paraître désormais toute autre que si nous accollions crûment à son nom le glacial adjectif de protestant.

Il naît à Stratford-sur-l’Avon, au mois d’avril de 1564, c’est-à-dire la sixième année d’Élisabeth. Six ans avant sa naissance donc, les lois sévères de Mary sont appliquées partout; les protestants sont terrés dans les faubourgs des villes; les cloches qu’on entend sonnent pour la messe et les vêpres, ou la procession, ou la visite d’un évêque qui va parler d’attachement à la foi romaine. Il est vrai que la trombe déchaînée par Cranmer sous le petit Édouard a passé, et que les commissaires de Henri VIII ont visité Stratford il y a une vingtaine d’années et que les traces de leur passage subsistent. La grande et belle maison que voilà vide était, il y a peu d’années encore, la collégiale de Stratford. Cinq prêtres et quatre petits choristes y vivaient paisiblement, un peu trop paisiblement peut-être, bien que l’un des prêtres tînt école. Jean de Stratford les avait établis là au XIVe siècle pour chanter à perpétuité l’office et la messe des morts pour le repos de son âme. On ne dit nulle part qu’ils eussent été pour le pays un objet de scandale. Mais les commissaires du roi sont venus: ils ont fait des inventaires, puis ils ont pris tout ce qu’il y avait d’objets d’or et d’argent dans la maison, puis ils ont confisqué la rente et supprimé la fondation, enfin ils se sont emparés du logis sans se soucier des occupants.

Et ce joli bâtiment gothique, flanqué d’une chapelle flamboyante et d’une halle qu’il serait bien urgent de réparer? C’est la Guilde qui sert en même temps d’hôtel de ville. Elle a longtemps abrité une institution bien utile, une confrérie pieuse d’assistance mutuelle qui a prospéré, s’est développée, et a fini par se confondre avec l’administration municipale. Les évêques de Worcester qui sont les seigneurs du «manoir», lui en ont peu à peu abandonné les biens. La petite ville est presque riche: les pauvres s’y savent des droits qui ne sont pas le misérable droit à l’aumône; on y vit dans la tranquillité profonde où sont encore aujourd’hui certaines petites villes belges dont la vie municipale n’a pas été entravée.

Mais là aussi sont venus les gens du fisc. Ils ont tout pris, ce qui était à la ville comme ce qui était à la confrérie et ils sont partis, laissant Stratford non seulement sans son bien, mais même sans gouvernement régulier.

Malgré tout et comme plaies d’argent ne sont pas mortelles, Stratford s’est reconstitué peu à peu. Il n’y a plus de collégiale, mais la petite école attenante est toujours dirigée par un prêtre et la belle église paroissiale de la Sainte-Trinité a retrouvé son clergé. La Guilde est détruite, mais la municipalité s’est reformée et la ville a repris la physionomie d’ordre un peu sévère qui y est de tradition. Les bourgeois font le guet toutes les nuits; les règlements de police sont appliqués; on inflige l’amende aux contrevenants; le pilori municipal n’est jamais longtemps vide, et sur la rivière froide et claire le _cucking-stool_ attend les femmes revêches et grondeuses. Tout a repris son air accoutumé. Il y a seulement plus de pauvres et quelques vieux prêtres dont la position serait bien pénible, si M. Rockwood,--le même qui sera pris dans la conspiration des Poudres--ne les assistait pas.

Tel est l’état des choses à Stratford vers le temps où John Shakespeare vient d’épouser Mary Arden et très peu d’années avant la naissance de William. De protestantisme il est fort peu question. Qui irait les Bibles de Tyndale dans un pays où les officiers municipaux eux-mêmes ne savent pas toujours signer?

Cependant Élisabeth succède à sa demi-sœur et ce sont de nouveaux changements. Nouveaux évêques--ceux que Marie a nommés ayant montré une toute autre énergie que ceux de Henri VIII--nouveau rituel, reconversion en masse de toute la petite ville. C’est au début même de cette époque de transition que le jeune William est baptisé.

Le Stratford qu’il vit de ses yeux d’enfant obéissait à la reine, mais on n’y faisait pas de zèle puritain. John Shakespeare, le propre père du poète, est alors dans sa plus grande prospérité et tient des charges locales considérables. Cependant il est condamné à une amende de deux shellings, l’année même de la naissance de William, pour avoir mutilé une image dans la chapelle de la Guilde. Il y avait une grande croix sur la place du marché et deux autres aux entrées de la petite ville. Tandis qu’on laisse des énergumènes les briser en tant d’autres lieux, on les respecte à Stratford et, en 1608, après la mort d’Élisabeth, les échevins veillent encore à ce qu’on ne s’en serve pour aucun usage profane. William apprend sa grammaire et ses dialogues latins dans la chapelle de la Guilde, mais c’est que la halle où, jusque-là, se faisaient les classes, menace ruine: nulle idée de désécration. Pendant très longtemps les bâtiments de la collégiale restent inoccupés. Il faut un homme de mauvaise réputation, «diabolique usurier», un nommé Combes, pour se décider à les louer.

Y avait-il dans le voisinage de Shakespeare des «Papistes d’Église», c’est-à-dire des catholiques simulant la conformité et revenant chaque fois qu’ils le pouvaient aux pratiques de l’ancienne Église? Cela est plus que certain et il est très vraisemblable que Shakespeare eut une expérience personnelle de la vie catholique. Son langage, en parlant des choses de la religion, est d’une infaillible exactitude, tout autre que celui de Balzac, par exemple, en dépit de son attention minutieuse au détail. On disait la messe chez les Rockwood où une perquisition fit découvrir quantité d’ornements, et William avait des camarades qui y allaient et certainement en parlaient, car on se cachait à peine dans les premiers temps d’Élisabeth et c’est seulement dans les romans que des masses entières d’hommes savent garder un secret. N’y a-t-il pas le ressouvenir ému d’une rencontre, et peut-être d’un mot plus sympathique que railleur, jeté en passant à une jeune fille, dans ce vers de _Roméo et Juliette_:

Regardez sa figure joyeuse en revenant de confesse.

Jamais Shakespeare ne prend un autre ton. Peut-être toutes ses impressions religieuses sont-elles des impressions pittoresques que le puritanisme ne lui aurait jamais données. Peut-être trouvait-il, avec la majorité de ses contemporains, que les services anglicans ordonnés par Cranmer étaient des farces ridicules aussi comiques que des «jeux de Mai». Jamais âme humaine ne fut moins faite pour se replier sur elle-même dans la tristesse de la pensée luthérienne, et au contraire plus tournée vers le mélange de mystère, de lyrisme et de somptuosité rituelle qu’est le catholicisme.

Il est bien probable que Shakespeare vécut et mourut dans une complète indifférence religieuse. On a parfois exagéré un petit fait mentionné dans les documents, et se rapportant aux dernières années de sa vie, quand, après fortune faite, il se retira dans son pays natal pour n’être plus que M. William Shakespeare: c’est une dépense d’un quart de Malvoisie faite «pour un prédicateur». En y regardant, on s’aperçoit que ce prédicateur fut hébergé à New Place, chez le Dr Hall, gendre de Shakespeare, et que ce dernier voulut probablement aider sa fille à recevoir convenablement ses invités et non pas donner une marque particulière de sympathie à l’éloquent ecclésiastique. On peut se figurer assez bien comment l’auteur de _Hamlet_ écoutait un sermon, et surtout un sermon protestant, d’un ton tout autre que celui des sermons prêchés dans son enfance par un prêtre mal converti à la religion d’État.

D’ailleurs, les impressions profondes sont celles de la jeunesse, et il paraît très certain que la jeunesse de Shakespeare n’eut rien de religieux. Il avait treize ou quatorze ans, quand son père tomba de la très large aisance où il était depuis son mariage, dans la gêne et bientôt presque dans la misère. Les rapports ecclésiastiques signalent que John Shakespeare est trop pauvre pour payer la taxe des indigents, et que, soit honte, soit crainte d’être importuné par ses créanciers, il ne vient jamais à l’église. Son fils n’y devait guère aller davantage. Il venait de quitter le collège et préludait à la vie plus que libre qui devait l’obliger à se marier à dix-sept ans avec une fille de vingt-quatre et bientôt à fuir le pays avec la réputation d’un assez mauvais sujet. Dans un bourg aussi réglé que Stratford des pratiques religieuses avec une existence sans frein eussent passé pour un scandale intolérable.

Shakespeare partit donc pour Londres en 1584 ou 1585, avec un bagage de puritanisme fort léger. Son séjour dans la capitale ne l’accrut certainement pas. Nous savons très en détail ce qu’étaient les mœurs des acteurs et auteurs dramatiques londoniens qu’il eut pour camarades. La licence effrénée de leur vie, passée entre le théâtre, le cabaret et les mauvais lieux et finissant misérablement sur un coffre dans une hôtellerie, s’alliait à une impiété audacieuse et fanfaronne qu’on ne soupçonne pas toujours avoir été de cet âge. Les deux plus affinés parmi les auteurs que Shakespeare trouva à son arrivée à Londres, Greene et Marlowe, étaient aussi délibérément impies que débauchés. Greene n’avait pas assez de sarcasmes pour l’enfer et la vie future et disait que s’il n’eût pas craint la justice de la reine plus que celle de Dieu, il se fût fait voleur de grand chemin. Marlowe, athée avéré, traitait Moïse de jongleur et se vantait que si on lui confiait la fabrication d’une religion elle serait un peu meilleure que le christianisme.

Shakespeare fut toujours au-dessus de ces fanfaronnades blasphématoires. Le fameux passage de _Mesure pour Mesure_:

Mourir, aller on ne sait où...

souvent cité ne l’est jamais intégralement. Le contexte marque clairement que Shakespeare n’a pas voulu mettre une impiété, tout au contraire, dans la bouche de l’acteur. Mais il serait absurde de supposer que le tourbillon auquel il s’abandonna, comme tous les autres, ait fortifié ou fait naître en lui, les préjugés protestants. Toute la religion que Shakespeare reçut d’autrui, il l’avait dès l’âge de quatorze ans, et cette religion lui venait de parents nés et grandis dans le catholicisme et qui n’avaient pas compris grand’chose à la transformation soudaine de l’Église, ou bien de prêtres élevés à Oxford dans la pure doctrine thomiste et qu’on avait bien peu changés en leur imposant le surplis au lieu de la chasuble superstitieuse. Il serait difficile de croire qu’un esprit aussi vaste et puissant, doué d’un sens si profond du mystère de la mort et de la destinée humaine, n’ait pas souvent réfléchi sur cet envers impénétrable des choses que la religion seule éclaire, mais il est plus que probable que l’ombre se reformait bientôt sur son large front et qu’il concluait comme Hamlet par ces vers où l’on peut voir, à volonté, le scepticisme ou la foi:

Il y a plus de choses dans le ciel et la terre, Horatio, Qu’il ne s’en rêve dans votre philosophie.

Rien du mystique chez cet homme en qui se réalisa sans doute le maximum de la vie, mais rien non plus du sectaire. Quand il lui arrivait de passer aux abords de Tyburn où la justice de la reine faisait mettre en quartiers les catholiques martyrs, il devait se détourner avec horreur. Lui qui comprenait tout ne comprenait pas qu’on fît mourir un homme pour ce qu’il pensait ni surtout pour ce qu’il aimait. Qu’on relise _Mesure pour Mesure_, la sombre comédie des justiciers!

Mais quand on aime à le suivre en imagination dans sa vie quotidienne; quand on l’accompagne dans ses fréquents voyages de Londres à Stratford, on ne peut s’empêcher de le voir ralentir le pas en traversant Oxford, ou arrêter son cheval sur la route plus déserte de Banbury, pour regarder la courtine abandonnée et les tours déjà lézardées de quelque monastère. Les souvenirs féodaux qui, deux générations plus tôt, s’attachaient encore à ces pierres ont disparu: il ne reste que des associations d’idées mélancoliques et douces, sur un passé qui fut grand et dont il ne subsiste que l’image. Les moines sont morts, leurs richesses ont été pillées par des hobereaux rapaces que le peuple n’a jamais aimés, le temps de l’idéal est venu. Shakespeare aperçoit ces religieux avec l’auréole des chartreux à robe blanche, martyrs de Cromwell, dont la dernière messe conventuelle fut accompagnée d’une musique céleste et devant le cloître desquels il passe souvent; ou bien il les voit dans l’atmosphère italienne, familière et poétique à la fois, des histoires de Bandello. Jamais la note railleuse et au fond méprisante de Boccace et de Chaucer ne détonnera sur la sympathie de son accent: il mettra de la finesse, de la passion, souvent une expression naïve d’attachement ou de fidélité sur les figures en froc et capuchon que nous allons évoquer, mais rien de bas.

* * * * *

Dans le cortège somptueux des dignitaires ecclésiastiques qui jette une note si brillante sur les drames historiques de Shakespeare, parmi les évêques grands seigneurs, les cardinaux ministres, les archevêques primats du royaume et les légats du Pape en grand costume, on voit dans la pénombre de l’histoire du roi Richard II, la silhouette d’un Abbé de Westminster. C’est le seul des moines de Shakespeare que son auteur traite avec indifférence. Et la raison en est que, pour lui, un Abbé de Westminster n’est pas plus un religieux que le cardinal Wolsey n’est un prêtre. C’est un grand personnage qui trame avec prudence et méfiance des commencements de complots dont lui-même craint l’issue. L’ombre de son abbaye enveloppe sa personne et ses pratiques. Il périt misérablement et Shakespeare écrit sa triste épitaphe du même froid stylet qui en a gravé tant d’autres:

Ce grand conspirateur, l’Abbé de Westminster, Avec une conscience lourde et une aigre mélancolie A livré son corps au tombeau.

Toute autre est la parenté du bon frère François de _Beaucoup de bruit pour rien_, le premier moine italien dont nous apercevions le joli sourire dans un visage plein et régulier. Dès l’abord il nous rappelle non seulement son confrère Laurent de _Roméo et Juliette_ mais aussi les curés spirituels ou comiques des _Joyeuses Commères_, de _Love’s Labour’s Lost_, ou ces faiseurs de mariages, vrais _hedge parsons_[3], qui sortent à point nommé de derrière un buisson pour unir les amoureux de _As you like it_.

[3] Curés de haies.

On croit d’abord que le rôle de ce digne frère François se bornera à recevoir deux oui et plusieurs brocarts.

LEONATO.--Allons, frère François, dépêchons; tenez-vous-en à la formule du mariage, vous leur direz leurs devoirs après.

FRÈRE FRANÇOIS.--Vous venez ici, seigneur, pour marier[4] cette dame?

[4] J’ai traduit par ce provincialisme qui permet seul de conserver le jeu de mots.

CLAUDIO.--Non.

LEONATO.--Pour se marier avec elle, frère; c’est vous qui venez les marier.

Mais coup de théâtre! le fiancé déclare qu’il n’a aucune envie d’épouser Héro. Elle a tout l’air, dit-il, de la chaste Diane, mais c’est d’une autre déesse qu’elle devrait se réclamer. Sa rougeur la trahit.

En effet, après avoir rougi, la pauvre Héro pâlit et s’affaisse. A ces marques on connaît son crime. Tout le monde, et son propre père lui-même la croit coupable, un concert de malédictions s’élève autour de l’autel tandis que le père demande au ciel à voix haute de ne pas tirer la misérable de l’antichambre de la mort où elle est.

Cependant frère François, spectateur muet et en apparence indifférent de cette scène tragique prend la parole et se révèle soudain profond psychologue:

«Écoutez-moi», dit-il; «je n’ai été si longtemps silencieux et je n’ai ainsi laissé aller les choses que parce que j’étais occupé à observer cette dame. J’ai remarqué mille apparitions rougissantes fondant sur son visage, et mille innocentes hontes en blancheur angélique repoussant ces rougeurs. Et dans ses yeux j’ai vu surgir un feu prêt à brûler les erreurs que ces princes que voici professent sur sa sincérité virginale. Traitez-moi d’insensé, méprisez ma science et mes observations, ma vieillesse, ma révérence, mon état et ma théologie, si cette douce jeune fille n’est pas là, renversée, innocente, par un mensonge aux crocs aigus».

Ces belles métaphores jettent l’incertitude parmi les écoutants. Le père toujours fort agité, déclare que si sa fille est coupable, il la déchirera de ses propres mains, mais si elle est innocente il se donnera bonne quittance de la malice des calomniateurs. La difficulté est de savoir si elle est innocente ou coupable. Le bon moine invente un stratagème. Les princes viennent de quitter la place, convaincus que la pauvre Héro est bien morte. Qu’on la fasse passer pour enterrée: il n’y faudra qu’une «ostentation de deuil», des épitaphes lugubres et les rites qui conviennent à des funérailles.

«Sans doute», répond Léonato que l’émotion trouble toujours, «mais que fera ceci?»

«Par Notre-Dame! ceci habilement conduit changera la calomnie en remords.» Héro morte sera aussitôt pleurée, plainte et excusée. A peine Claudio saura-t-il qu’elle n’est plus, que «l’idée de sa vie rentrera doucement dans le cabinet de travail de son imagination; ses délicats organes lui apparaîtront en habits plus précieux, ils lui sembleront plus gracieux dans leurs mouvements et plus riches de rêve que tandis qu’elle vivait.» Alors il s’abandonnera au chagrin et se repentira d’avoir accusé la jeune fille, même croyant l’accusation fondée. Et, si même ce résultat n’est pas atteint, la supposition de la mort de la dame éteindra la curiosité de son infamie; il ne restera qu’à la tenir cachée loin des yeux, des langues et des injures, dans quelque vie recluse et religieuse.

Ainsi raisonne le frère François en subtiles métaphores et il n’a plus du tout l’air d’un _hedge parson_, car c’est lui maintenant qui conduit tout le drame.