Part 10
D’ailleurs il le conduit à merveille et tout se passe comme il l’avait prévu. Claudio se repent et s’en vient au monument des Léonato faire une cérémonie expiatoire: il lit des vers touchants sur le marbre de la vierge Héro et un chœur de pénitents chante une de ces merveilleuses petites odes dont Shakespeare aime à semer ses pièces. Un grand imbroglio se produit, très favorable à un dénouement heureux; Claudio avide de consolation, par l’excès même de son désespoir, accepte la main d’une femme masquée qui est, naturellement, Hero et le frère François entraîne tout le monde à la chapelle[5].
[5] _Much ado about nothing_, act. II à V.
Le bon frère François fait inévitablement songer au frère Laurent de _Roméo et Juliette_: la mort supposée de Héro est une réplique du funèbre sommeil de Juliette, et les artisans de ces stratagèmes portent la même bure. Mais il faut bien se garder de les mettre sur le même niveau. Le frère Laurent sortant au petit jour avec son panier, ou se glissant dans le cimetière avec sa lanterne et sa pince de fer, passerait facilement pour un frère lai; en réalité Shakespeare, qui aimait ce rôle et le jouait toujours lui-même, a entendu faire un religieux savant et influent, sans lequel sa peinture de Vérone serait très incomplète.
Comment Shakespeare a-t-il deviné cette ville de rêve? Il aurait pu interroger quelque courtisan, quelque _Italianate Englishman_, comme il s’en rencontrait beaucoup autour de lui, amant passionné de la littérature toscane, voyageur ravi et conteur enthousiaste. Il paraît improbable qu’il l’ait fait. Que lui aurait-on appris, après tout? Que la ville est noblement assise sur le penchant de montagnes violettes au soleil couchant? Que ses remparts à créneaux lui font une ceinture ciselée? Que la grandeur de la civilisation romaine s’y révèle dans des restes grandioses aperçus de toutes parts dès la campagne solitaire? Que les hautes maisons de pierre fauve ou de brique claire, percées de fenêtres vénitiennes, sont sveltes et fières sans insolence? Il avait aperçu tout cela dans les syllabes élégantes du nom même de Vérone. Tout au plus aurait-on pu lui dire que le verger muraillé de Juliette était fort différent d’un riche et automnal enclos du nord, que les cyprès s’y dressaient hauts et tristes de terrasse en terrasse, et que la cigale y faisait claquer ses castagnettes. Il eût effacé verger et mis jardin, voilà tout. On l’eût bien fâché en lui disant que le tombeau des Capulets n’était vraisemblablement pas dans un cimetière, mais dans les caveaux d’une église ou dans une étroite enceinte comme celle où les orgueilleuses tombes des Scaligers se dressent.
Sa Vérone était une ville de ciel bleu et de passion ardente: ces données lui ont suffi; mais elles l’eussent égaré, elles auraient rendu sa peinture sèche et dure, si l’idée de la religion, des couvents, des églises, de la sagesse et de l’indulgence chrétienne, n’eût fait à son drame une sorte d’ombre transparente et adouci les couleurs du tableau. La présence du frère Laurent met dans la tragédie comme une pensée du soir.
Humble franciscain, il ne faudrait pas s’imaginer le frère Laurent comme un Savonarole véronais. Il n’est pas prédicateur, il est timide, il est chercheur et rêveur, et l’amitié seule l’amène à des résolutions héroïques. Cependant il est fort éloigné du personnage effacé que plus d’un acteur a voulu voir. Il est supérieur de son couvent et connu de toute la ville pour saint et savant homme: le prince lui-même parle de lui avec respect. Il a trouvé moyen, dans ces temps de haines irréconciliables, de servir tout le monde sans se rendre hostile à personne: il est le confident de Roméo et le confesseur de la fille des Capulets. Sa tranquille sagesse tient les passions à distance. Il est assez homme et surtout assez Italien pour s’intéresser à des amours, mais non pour se lier à des vengeances.
Sa première conversation avec Roméo est charmante. Le jour se lève. Le vieux moine debout à la porte du couvent s’est arrêté pour jouir de la fraîcheur et regarder le gris matin luttant dans le ciel avec la nuit et tendant à l’est de grands fils lumineux. Il tient le panier qu’il va remplir de plantes et fait tout haut ses réflexions de philosophe un peu alchimiste et de chrétien mystique.
«La terre qui est la mère de la nature est aussi sa tombe; ce qui est son tombeau est en même temps son sein, et dans son sein, nous, enfants de divers climats, tirant sur sa mamelle, trouvons mainte chose pour mainte vertu excellente. Grande est la puissante grâce qui habite les herbes, les plantes et les pierres, grandes leurs qualités, car rien de si humble ne vit sur la terre, qu’à la terre il ne fasse quelque don spécial. Et rien de si exquis que, détourné de son usage propre, il ne se révolte au souvenir de sa naissance légitime; la vertu mal appliquée devient vice et le vice quelquefois prend une dignité par l’action. Dans le tissu enfantin de cette faible fleur, le poison a un séjour et le remède une puissance: respiré il porte la joie dans tout l’être, goûté il tue les sens avec le cœur. Deux rois ennemis sont toujours campés dans l’homme comme dans la plante: la Grâce et l’indocile Volonté. Sitôt que le pire prédomine, le ver de mort accomplit son œuvre.»
«Bonjour!» dit une voix jeune. C’est Roméo qui s’en revient du bal. Que fait-on dehors à cette heure? Quand on est vieux l’insomnie vous chasse du lit avant l’aube, mais «le sommeil d’or règne sur les membres non meurtris et les cerveaux libres de souci». Une inquiétude vient au bon père: est-ce que Roméo ne se serait pas couché?
ROMÉO.--C’est la vérité. Mon repos n’en a été que plus doux.
FRÈRE FRANÇOIS.--Dieu pardonne au péché! Étais-tu avec...?
Non, non, Roméo n’était pas avec Rosaline, il a oublié ce nom, et il ne veut même plus l’entendre: ce qu’il veut, c’est qu’aujourd’hui même le frère Laurent le marie avec Juliette.
FRÈRE LAURENT.--Bon Saint-François! quel changement est-ce là? L’amour des jeunes gens n’est vraiment pas dans leurs cœurs mais dans leurs yeux. Jésus Maria! que de larmes amères ont coulé sur ces joues pâles pour Rosaline, quel gaspillage d’eau salée!
Roméo interrompt boudeur:
--Vous me grondiez sans cesse d’aimer Rosaline.
FRÈRE FRANÇOIS.--Non pas d’aimer, mon fils, non, non: de radoter!
Cependant le Frère, tout en raillant son foudroyé, réfléchit que ce mariage arrangerait bien des choses et il le lui dit.
ROMÉO.--Partons, courons! il faut se dépêcher.
FRÈRE LAURENT.--Doucement! sagement! qui va trop vite se bute.
Comme tout cela est vieux, mais comme c’est jeune! le soleil levant, le monastère, les vertus des plantes, l’amoureux, le vieux moraliste, comme tout cela est rebattu et lieu commun, mais sous cette plume juvénile et passant par l’imagination du merveilleux gars de Stratford, comme c’est frais, naturel et éternel!
Shakespeare, tout plein encore des parfums de sa campagne natale, mais grisé par sa vie nouvelle, par ses premiers succès mondains, par l’Italie aussi, sans aucun doute, à mesure qu’il la découvre ou l’invente, est vraiment le Roméo de la poésie.
A travers la tragique idylle, le frère Laurent passe et repasse, toujours souriant et bon, un peu sceptique, parce qu’il est vieux et qu’il a vu trop de choses changer ou s’arranger. Il philosophe peut-être un peu volontiers et fait de temps en temps l’écho, comme le chœur antique. Mais il n’est jamais impersonnel, il est agissant, intelligent et énergique. Il moralise sur l’amour, prêche la modération du sentiment et verse généreusement le «doux lait de l’adversité», c’est la philosophie. Cependant il marie les amants, garde son sang-froid dans les occurrences les plus périlleuses, envoie Roméo à Mantoue et Juliette dans les limbes du tombeau des Capulets. Sa chimie vient au secours de sa bonté et sa religion réchauffe sa sagesse de vieillard. Son apparition dans la demeure des Capulets, en larmes sur leur fille inerte, est saluée comme l’arrivée d’un ami, non comme la triste annonce que le glas va sonner et que la séparation finale est proche. On l’arrête dans des circonstances suspectes aux abords d’un tombeau violé, mais à peine son nom prononcé, les soupçons s’évanouissent. Bref, il est clair que Shakespeare a voulu peindre un assez grand moine et que son esquisse est un portrait plus profond qu’on ne le croirait. Tous les gens d’Église, gens de bien qui se sont succédé par centaines sur les scènes de tous les pays, lui ont dû quelque trait. Aucun ne l’a surpassé en humanité sincère et prenante[6].
[6] _Romeo and Juliet_, act. II à V.
A côté des _Amants de Vérone_, la sombre comédie de _Mesure pour Mesure_ fait un vilain contraste.
C’est une des pièces les plus bizarres de Shakespeare, une de celles où on le sent le plus près de s’échapper de la réalité et où il passe le plus légèrement sur les vraisemblances, sans qu’il cesse cependant de donner l’impression de la vérité.
L’énumération même des personnages avertit que Shakespeare veut en prendre à son aise et qu’il fera le fil lâche à son imagination. Deux moines, une postulante, une religieuse, une ribaude, un «fantastique», un seigneur «ancien», un gentilhomme un peu fou, un prisonnier dissolu, un prince souverain qui fera le moine pendant presque toute la pièce, des justiciers, des garde-chiourmes, un bourreau et un valet de maison mal famée.
Tout ce qu’il y aura de gaîté dans cette soi-disant comédie sera des plaisanteries parfaitement intraduisibles ou horriblement macabres.
Les pervers le seront à tel point, avec un tel cynisme, une hypocrisie si voulue et un vice si conscient, que la seule figure vraiment et complètement charmante, un frais visage de jeune fille, sera, suivant l’expression d’un des personnages, comme une violette cachée près d’une charogne au soleil.
Le duc de Vienne--c’est Vienne en Autriche, mais tout le cadre semble italien--quitte sa capitale, laissant à l’austère Angelo le soin d’y réformer les mœurs. Cet Angelo est le plus noir coquin, hypocrite plein de sang-froid dans le crime, si froid que le «fantastique» prétend que c’est du bouillon de neige. A peine le duc lui a-t-il «prêté sa terreur», à peine «la mort et la miséricorde habitent-elles sa langue et son cœur», qu’il fait fermer et démolir toutes les maisons suspectes et emprisonne un jeune homme, Claudio, qui n’a pas eu le temps d’épouser régulièrement sa femme légitime. Presque toute la pièce se passe autour de cette prison, mais une petite scène charmante en prépare l’horreur par un puissant contraste.
Claudio a une sœur toute jeune, Isabelle, qui vient d’entrer chez les Clarisses. Elle est dans toutes ses joies de petite postulante et s’enthousiasme sur tout ce qu’on lui dit. La maîtresse des novices, Francisca, lui explique les règles.
ISABELLE.--Et sont-ce là tous vos privilèges?
FRANCISCA.--Les trouvez-vous petits? (La sœur Francisca apparemment a oublié le temps où elle trouvait que ni les grilles n’étaient assez épaisses, ni le silence assez profond.)
ISABELLE.--Je ne veux pas dire que j’en désire davantage. J’aimerais au contraire une sévérité plus grande dans la communauté, parmi les filles de Sainte-Claire.
On entend une voix au dehors:
FRANCISCA.--C’est une voix d’homme. Douce Isabelle, tournez la clef et demandez ce qu’il veut. Vous le pouvez encore; vous n’avez pas fait les vœux. Quand vous serez liée, vous ne pourrez parler aux hommes qu’en présence de la prieure, et alors, si vous parlez, il ne faudra pas laisser voir votre visage, ou si vous montrez votre visage il ne faudra pas parler. On appelle encore. Je vous en prie, répondez.
La petite Isabelle aimerait bien mieux être une professe remparée de toutes les règles, mais elle est à peine postulante, elle est encore habillée en demoiselle, il faut ouvrir et répondre.
Le visiteur est justement un original assez déplaisant, le «fantastique» Lucio, ami de son frère, qu’elle ne connaît pas. Il vient pour lui annoncer la captivité de son frère, mais, s’apercevant qu’elle est jolie, il commence par lui faire des compliments et prend son temps pour lui dire du même coup et la mésaventure de Claudio et l’imprudence qui l’a causée. Isabelle craint qu’on ne se moque d’elle, mais le fantastique rassemblant toute la gravité dont il est capable, proteste.
«C’est la vérité. Je ne voudrais pas--bien que ce soit mon défaut dominant de dire des bêtises aux filles et de plaisanter, la langue loin du cœur,--me jouer ainsi d’une vierge. Je vous tiens pour chose stellaire et sanctifiée, devenue par votre renoncement un esprit immortel, et à qui il faut parler avec sincérité comme à une sainte.»
Cela dit avec toute la solennité possible, Lucio recommence ses plaisanteries, sans plus songer à qui il parle. Claudio est en prison et sa tête ne tient déjà plus sur ses épaules; il faut qu’Isabelle sorte du couvent et aille supplier l’homme de glace, Angelo. Il apprendra que «quand les filles demandent, les hommes donnent comme des dieux».
Quelle catastrophe, quel coup de tonnerre dans le ciel de la pauvre petite novice. Elle est prête à voler au secours de son malheureux frère. Mais elle réfléchit, elle reprend son petit air sage de novice clarisse: il faut qu’elle aille expliquer les choses à la «Mère»...
Où donc ce prodigieux Shakespeare a-t-il été apprendre les couvents?
Tandis qu’Isabelle fait ses débuts ainsi traversés chez les Clarisses, il y a une prise d’habit chez les Capucins. Le duc «pour des raisons graves et ridées» demande qu’on lui permette de porter le costume de l’Ordre et qu’on l’instruise à se comporter en véritable moine. Sous ce déguisement il visitera princes et peuples.
Cependant Angelo fait la loi partout et la mort habite plus souvent sa langue que la miséricorde.
Isabelle vient le trouver, «lamentable quémandeuse». Elle vient demander le pardon d’un péché dont elle a horreur, mais le pécheur est ce qu’elle a de plus cher au monde. Qu’Angelo punisse le crime mais non le criminel!
Ceci met le dialogue sur la pente de toutes les subtilités shakespeariennes. Au début, Isabelle parle peu, comme il convient à une religieuse, et se soumet à tout en rentrant des sanglots. Mais Lucio qui l’a amenée l’anime tout bas. Elle reprend courage et tire parti de toutes les métaphores. A la fin, Angelo à demi vaincu, lui dit de revenir le lendemain. C’est une lueur d’espoir et Isabelle s’écrie qu’elle achètera l’homme tout puissant.
ANGELO.--Comment m’acheter?
ISABELLE.--Non pas avec des babioles d’or poinçonné, ou des pierres que l’on fait riches ou pauvres suivant que la fantaisie les estime; mais avec des prières véritables qui seront debout à la porte du ciel et y entreront avec l’aube: prières d’âmes préservées, de vierges jeûneuses dont les esprits ne s’appliquent à rien de terrestre.
Elle s’en va. Mais Angelo est hanté d’une idée. Cette douce jeune fille a parlé de l’acheter. Pourquoi ne pas la prendre au mot? Pourquoi ne pas lui faire payer une grâce qu’on sera libre après de lui refuser, puisque personne ne saura rien?
Ainsi raisonne l’odieux tartufe.
Cependant le duc devenu frère Lodowick l’observe et apprend tout. C’est un homme assez bizarre, une manière de roi philosophe très bon et encore plus sceptique, rien d’un Charles-Quint à Saint-Just. Il va et vient sous son capuchon, consolant les prisonniers, faisant parler les gardiens, recevant des confidences de tout le monde et à l’occasion tirant de son sein le sceau ducal auquel personne ne résiste.
Comme tous les moines de Shakespeare, c’est un homme inventif et à stratagèmes et, malgré qu’il soit prince, ses stratagèmes toujours parfaitement honnêtes et moraux, n’en ont pas toujours l’air. Bientôt c’est une lutte entre cette puissance occulte et Angelo qui ne s’en doute guère.
Les péripéties en seraient difficiles à raconter, car une autre femme, Mariana, lâchement abandonnée autrefois par Angelo, entre dans le jeu du frère Lodowick et les complications qui en résultent sont plus que curieuses.
Cependant Claudio est dans son cachot attendant du secours. Il est jeune et n’a aucune envie de mourir. Quand sa sœur lui apprend quelle rançon le tyran exige, il se révolte d’abord, mais la nature reprend le dessus. Il a horreur de la «froide obstruction» du tombeau et de ces tourments de l’enfer, que des pensées «incertaines et égarées» imaginent. Il ne veut pas mourir et supplie sa sœur avec une insistance pénible. Isabelle quitte la place et pendant trois actes on se demande si l’horrible chose se fera ou s’il faudra voir la tête de Claudio quitter ses épaules «chatouilleuses».
Car le spectateur a sous les yeux tout ce qui se passe dans cette prison, prison du vieux temps où l’on ne voit goutte qu’avec des lanternes, mais où l’on jure, on boit, on ricane et l’on plaisante à faire frémir. On amène des malheureux enchaînés, on entend de pauvres diables se retourner sur leurs bottes de paille.
Voici un échantillon de ces scènes.
Il est trois heures du matin. Pour sauver Claudio, on va couper la tête à un malfaiteur avéré nommé Bernardin et on fera croire à Angelo que Claudio a été exécuté.
LE BOURREAU.--Amène ici Bernardin.
LE VALET.--Maître Bernardin! maître Bernadin! il faut vous lever pour être pendu.
LE BOURREAU.--Allons, allons, Bernardin!
BERNARDIN, _de l’intérieur du cachot et encore un peu ivre_.--La petite vérole! braillards! qui est-ce qui fait tout ce bruit-là? qui êtes-vous?
LE VALET.--Vos amis, monsieur, le bourreau. Il faut avoir la bonté de vous lever, monsieur, pour être mis à mort.
BERNARDIN.--Va-t-en, coquin. J’ai sommeil.
LE BOURREAU.--Dis-lui de se dépêcher de se réveiller.
LE VALET.--Allons, maître Bernardin, réveillez-vous une minute pour être exécuté, vous dormirez après.
LE BOURREAU.--Entre et amène-le.
LE VALET.--Le voilà, j’entends sa paille.
LE BOURREAU.--La hache est bien sur le billot?...
LE VALET.--Oui, oui, toute prête.
Par bonheur pour Bernardin le frère Lodowick est là qui s’approche pour le préparer à la mort et qui, le voyant trop ivre pour mourir, tient conseil avec le prévot. Une idée leur vient: un homme est mort pendant la nuit, on lui coupe la tête et on l’envoie à Angelo.
A travers ces scènes, Lucio vient dire ses bêtises, le frère Lodowick circule énigmatique sous son capuchon et prouve que la vie ne vaut pas la peine d’être vécue et que nous sommes les jouets de métaphores trompeuses. C’est un soulagement inexprimable quand Isabelle ou Mariana reparaissent, même toutes noyées de larmes.
Le dénouement est singulier. Le frère Lodowick redevient duc et, comme il a appris beaucoup de choses, il terrifie tous les coquins par la précision de ses informations et l’évidente justice de ses vengeances. Mais le duc reste assez frère Lodowick pour être miséricordieux et ne faire servir la terreur qu’à la pénitence. Il termine toutes les affaires pendantes par trois ou quatre mariages que son confrère, un moine appelé Pierre, célèbre séance tenante. Tout s’arrange donc et on n’a coupé la tête qu’à un homme qui était déjà mort[7].
[7] _Measure for Measure_.
Quelle tentation pour un auteur «protestant», dans une pièce où il y a tant de débauche et d’hypocrisie, de mettre les moines et les nonnes du mauvais côté!
* * * * *
Voilà donc la galerie des portraits monastiques de Shakespeare. Dans l’immense musée où la fantaisie du peintre a jeté par centaines ses visions de rois et de princes, de soldats et de marchands, de héros et de traîtres, d’hommes agités par la passion ou se laissant vivre comme des oiseaux dans le buisson, non loin des femmes charmantes que, même mourantes ou désolées, il a crayonnées dans la lumière et les fleurs, ces quelques figures apparaissent blanches, sereines, humaines à la fois et idéalisées, comme celles de Le Sueur ou de Philippe de Champagne. Quel poète catholique a réussi davantage à faire sentir que la clarisse est vraiment, comme il le dit, une créature «stellaire»? Quel autre a pu sauver la bonhomie d’un franciscain italien de toute apparence de caricature? Supposez pour un instant le traducteur de l’_Imitation_ et celui des hymnes du bréviaire devant les mêmes scènes: on entendrait les accents de Polyeucte ou les échos des cantiques d’_Esther_, mais le quelque chose de subtil, le mélange de grâce et d’austérité, en un mot, ce qui est pour nous le parfum du cloître serait absent. Quand nous croyons le sentir dans les productions de cet âge c’est que la sincérité religieuse des écrivains du grand siècle évoque, sans qu’ils s’en soient douté, tout le cortège des sensations romantiques. C’est ainsi que le souvenir de Rancé mettrait une lumière magique sur les murs sans caractère de sa Trappe. Shakespeare, au contraire, dont les convictions les plus fortes furent probablement des doutes,--mais dont l’ampleur les égalait à des systèmes,--Shakespeare tout entier artiste et attaché aux manifestations rapides et brillantes de la nature, leur donne une profondeur, rien qu’en les reflétant dans son merveilleux miroir.
Protestant, s’il l’eût été à l’époque où ce mot prit véritablement sa signification en Angleterre et non au temps de Walter Scott où il commençait à la perdre, son génie eût été entravé et peut-être éteint. Il s’en fallut de peu d’années. Une seule génération le sépare de Cromwell et qu’eut-il fait dans un Londres sans théâtres?
Le _Paradis Perdu_ est l’un des rares chefs-d’œuvre dont on ne peut l’imaginer l’auteur. Mais sous une reine dont l’indifférence religieuse n’eut jamais d’égal que le fanatisme des Puritains, il put n’être que lui-même, et exprimer librement ce que son imagination créait. Ses rêves le faisaient vivre dans le passé des rois Henri ou dans le Moyen-Age italien, nullement dans le froid lendemain que les pâles et maigres produits du nouvel Oxford préparaient. Tout, dans sa nature, le rapprochait de ses camarades de Stratford qui allaient à la messe chez M. Rockwood. Tout l’éloignait des inquisiteurs à qui son père payait l’amende quand il manquait l’église. En réalité il fut bien moins touché par le protestantisme que Chateaubriand par la philosophie. Serait-ce un paradoxe bien difficile à défendre de dire que, comme il eut plus de génie, il eut aussi un sens plus profond de la poésie de la religion? Ce serait, en tout cas, la plus lourde des erreurs, en histoire aussi bien qu’en critique, de voir Shakespeare dans l’atmosphère de la Réforme.
Mars 1907.
LETTRES DE MOINES[8]
[8] Les lettres qu’on va lire n’offrent aucunement l’intérêt d’un récit dramatique ou même suivi. Telles qu’elles sont, elles retiendront peut-être l’attention du lecteur par des ressemblances assez inattendues avec le temps présent. Ces traits épars frapperont sans doute davantage dans le cadre vieilli et sans apprêts où on les a laissés.
Dom Michel Vénard au Révérendissime Abbé du monastère de Steinberg, en Syrie.