Feuilles mortes

Part 5

Chapter 53,836 wordsPublic domain

Voilà tout... Mon bon Philippe! Comme il est tendre pour moi! Comme il s’ingénie à me faire plaisir! Hier encore il m’a menée aux Français, entendre Hamlet--lui qui ne peut pas souffrir Shakespeare. Avant-hier, nous dînions chez papa--il a joué aux échecs toute la soirée. Dimanche, c’était chez tante Lydie; nous avons classé des photographies de Java et d’Angkor--il ne devait pas s’amuser beaucoup. Mercredi, François est venu, comme tous les mercredis, et il m’a fait déchiffrer du Wagner jusqu’à minuit--Philippe s’endormait sur son journal... Et ce soir? Ce soir nous ne sortons pas; Philippe a des comptes à vérifier et des lettres à écrire. Si je l’aidais? Si j’essayais, comme Thérèse, de me mêler aux occupations journalières de mon mari? Cette idée me sourit un instant; mais je me rappelle vite une ou deux tentatives du même genre dont le seul souvenir suffit à me donner la migraine. Que faire? J’ai l’esprit trop abstrait, sans doute, et Philippe est concret jusqu’aux moelles. L’autre jour, à table, il devenait presque éloquent en me narrant son dernier voyage à Lille: les affaires marchent bien, l’usine a plus de commandes qu’elle ne peut en fournir, les gros marchands de toiles de Roubaix assiègent nos portes... Tout cela devrait m’intéresser bien plus que les origines de l’art khmer...

Que vient faire ici l’art khmer, et pourquoi le souvenir du ménage Debray s’associe-t-il dans mes rêves à celui de ces têtes colossales, sculptées en plein roc, qui sourient si mystérieusement sur les murs d’Angkor? François me les a montrées cet été, à l’Exposition, reproduites en béton et en ciment; il en riait un peu: «C’est bête, disait-il, ce temple de carton, dans un champ de foire... Et pourtant, avec beaucoup d’imagination, vous arriverez peut-être à vous figurer ce qu’est ma vie, là-bas, au milieu de ces choses...» Il voyage toujours, François. L’hiver suivant, il doit aller au Japon: depuis quatre ans que je suis mariée, je ne l’ai jamais vu rester plus de huit ou dix mois de suite à Paris. Sa mère paraît déçue. «Cette maudite thèse,» soupire-t-elle, «quand donc cessera-t-il d’y travailler!» La thèse passée, ce serait, peut-être, une suppléance au Collège de France... Tante Lydie se cramponne à cet espoir avec ténacité. Elle a vieilli, ces derniers temps, et je la crois malade; mais elle ne se plaint jamais--surtout quand François est là. Pendant les absences de son fils elle devient casanière, presque sauvage; les musées la fatiguent, les expositions l’effraient. C’est à peine si elle consent, de loin en loin, à venir dîner chez nous, seule avec papa, comme autrefois...

Le soir, dans mon salon--un salon «raté», que Philippe a fait meubler à grands frais par des tapissiers en renom. Les ouvriers ont accroché beaucoup de rideaux, cloué beaucoup de tapis, drapé beaucoup de tentures: nous en avons pour notre argent, mais l’ensemble est déplorable, et les quelques jolis bibelots, les deux ou trois meubles anciens que j’ai essayé de brocanter se noient dans un océan de banalité. Papa, toujours le même, maigre et sec, droit comme un jeune homme--il n’a pas soixante ans, d’ailleurs, et grisonne à peine--est attablé à l’échiquier avec son gendre qu’il adore--et qu’il bat à plate couture, ce dont Philippe, en qualité de mathématicien, se montre assez humilié. Assise en face de moi, tante Lydie tend frileusement ses mains à la flamme; je vois ses yeux creux et cernés, avec une petite bouffissure à peine visible au-dessus de la pommette, j’entends sa respiration légère, un peu courte. Comme elle a changé! Son regard, où je lisais jadis tant de sympathie tendre, se voile maintenant et s’attriste quand il rencontre le mien. Pourquoi?... Mon cœur se serre à l’idée de quelque chose d’inconnu, d’impalpable, qui semble se glisser entre nous deux...

«Déchiffrons-nous les _Éolides_, tante, ou le _Chasseur Maudit?_...»

Ni l’un ni l’autre; elle se sent fatiguée, sans entrain; moi-même, je n’ai nulle envie de jouer ou de chanter; mon piano s’assourdit, ma voix se perd et s’étouffe dans toutes ces draperies. Ah! nos murs de la rue de Chanaleilles, trop nus, peut-être, mais pleins de résonances joyeuses! Et les boiseries blanches de la rue Barbet-de-Jouy, le plafond très haut vers lequel les sons s’élèvent, parmi les soies semées de fleurettes et les pastels aux tons éteints! Ce soir, plus que jamais, en voyant ma vieille amie exilée de sa bergère, pelotonnée dans un lourd fauteuil, je comprends que nos vies ont divergé, que, par quelque étrange maléfice, notre nouvelle parenté, au lieu de me rapprocher d’elle, nous a rendues un peu plus étrangères l’une à l’autre. Et j’en souffre, tandis que nous échangeons des propos distraits...

«A la Reine!» s’écrie Philippe. Papa manœuvre un pion, se frotte les mains, et, triomphalement:

«Échec et mat, mon garçon!... Ah çà! que diable vous enseignait-on à l’École Centrale?...»

La partie est finie; papa s’en va, emmenant Mme Chardin qu’il reconduit en voiture. Maintenant nous sommes seuls, Philippe et moi. Il se plante au milieu du salon, regarde autour de lui d’un air content.

«On est bien, chez soi... N’est-ce pas, ma chérie?»

Un baiser me dispense de lui répondre... Car justement je songeais avec terreur: «Est-ce que je m’ennuierais chez moi... chez nous?...»

Hélas! oui, je m’ennuie... Quelque chose manque à notre vie, et nous le savons bien, quoique nous n’en parlions jamais... Cinq ans de ménage: j’ai vingt-quatre ans; je ne suis plus «trop jeune pour une maman», comme disait notre vieux docteur au moment de mon mariage. C’est aussi, sans doute, l’avis du destin mystérieux qui préside aux existences humaines: vers la fin de cette cinquième année, un espoir s’éveille en moi, vague d’abord, puis plus précis. Philippe rayonne; papa s’assombrit: il pense à sa pauvre petite femme et craint le même sort pour moi. Julie sent renaître son âme de vieille nourrice sèche.

«C’est moi qui viendrai le soigner, n’est-ce pas, mademoiselle Geneviève?...»

_Mademoiselle!_ Je ris comme une folle à ce lapsus malencontreux. Mais Julie ne s’émeut pas: elle est comme le sage, qui ne s’étonne de rien. Elle m’avoue qu’elle attend un garçon; moi aussi. Je le vois déjà en culotte, comme mon ami Jacques Debray, le fils de Thérèse; j’espère qu’il sera très remuant, très beau, très blond, et je me promets tout bas de ne pas en faire un ingénieur...

Qu’est-il arrivé? Un accident bête, le choc brusque d’une voiture--de ce fameux coupé de louage que j’aimais tant... Je me retrouve dans mon lit, après des jours de souffrances aiguës, et plusieurs semaines pendant lesquelles ma vie n’a tenu qu’à un fil. Maintenant je vais mieux; mais je sais qu’il faut renoncer pour cette fois à mon rêve de maternité, et je me sens triste à mourir. Des visages amis m’entourent; Julie promène par la chambre sa bonne figure impassible et grêlée; derrière ce front placide, je devine un regret inexprimé, et pour cela, j’aime ma vieille bonne un peu plus qu’avant. Papa et Philippe ne pensent qu’à moi; ils ont passé par d’affreuses angoisses, et ils sont si heureux de me voir guérie qu’ils n’en demandent pas davantage. Tante Lydie arrive, tout oppressée, mais tendre comme autrefois, et aussi le docteur Garnier, rose et frais, avec sa belle tête de lion aimable sur son corps puissant de Breton.

«Pauvre gamine»! fait-il en me caressant la joue. Il est venu pour rencontrer le grand spécialiste qui m’a soignée.

La visite est longue, l’examen minutieux; les deux médecins sont d’avis que tout va pour le mieux et que je pourrai me lever dans quelques jours. Malgré ces paroles rassurantes, je leur trouve un air apitoyé qui n’est pas naturel. Philippe les a reconduits et cause longuement avec eux.

«Qu’est-ce qu’ils disent, Julie? Va écouter ce qu’ils disent, je t’en prie...»

L’honnête Julie garde un silence désapprobateur et me borde soigneusement dans mon lit où je m’agite beaucoup trop. Enfin, voilà Philippe! Il est un peu pâle, mais ses yeux me sourient sans effort. Tout de suite, je l’interroge, anxieuse.

«Pourquoi avez-vous tant parlé dans l’antichambre? Est-ce que les médecins sont inquiets, dis?... Est-ce qu’ils me trouvent plus malade?»

Un étonnement sincère se peint dans le bon regard ému.

«Plus malade? Quelle idée!... Mais tu es guérie, bien guérie. Garnier m’a encore répété que tu te lèverais jeudi... Ils ne doivent plus revenir, ainsi!...

--Alors pourquoi me plaignent-ils? Je vois bien qu’ils me plaignent... Est-ce que... ils pensent peut-être que je ne pourrai plus avoir de bébé?...»

Philippe baisse la tête et chiffonne entre ses doigts le coin du drap brodé.

«Pas d’ici quelque temps... assez longtemps, même... Dans quatre ans, cinq ans... on ne sait pas...»

Un grand froid me passe sur le cœur.

«Quatre ou cinq ans?... Oh! ils ont dit «jamais», n’est-ce pas? Je suis sûre qu’ils ont dit «jamais...»

Pas de réponse. Je vois Julie hocher la tête. Comme il sait mal mentir, mon mari! Sans rien dire, il m’attire vers lui, pose ma tête contre son épaule, et sur mes yeux qui se remplissent de larmes, je sens ses lèvres s’appuyer doucement, tendrement.

«Ne te désole pas, ma chérie... Il faut espérer quand même; les médecins ne sont pas infaillibles... Et puis, enfin, nous pouvons être heureux sans cela... Voilà des années que nous sommes bien heureux...»

Heureux? Je ne sais plus. Il me semble tout à coup que ma vie est absurde, vaine, sans but, que je n’aime rien ni personne, que ces années, dont le pauvre Philippe parle avec tant de ferveur, ont glissé sur moi sans presque laisser de trace... Cet enfant qui n’est pas venu--qui ne viendra pas--je comprends maintenant que je le désirais avec passion, que lui seul aurait pu combler tout le vide de mon cœur... Et je pleure, sous les baisers de Philippe, comme si quelque chose venait de se briser en moi.

VII

Ma convalescence fut courte et je repris mes forces assez vite. Trois semaines après la visite des médecins, Philippe put m’emmener jusqu’au Bois en voiture--une autre voiture, un autre cheval, un autre cocher dont la consigne était de ne galoper jamais et de trotter le moins possible. Nous suivions au pas le bord du lac encore désert, escortés d’un grand cygne qui nageait de conserve avec nous. Le soleil de mai, jeune et clair, filait à travers la verdure bleuâtre des pins, mettant aux troncs roux de larges taches roses; une odeur de sève émanait des pousses nouvelles et des marronniers en fleurs. Philippe se pencha vers moi:

«Tu es bien? Tu n’as pas froid?»

Le vent s’était levé, chassant devant mes yeux une mèche folle: d’un doigt délicat, il la ramena derrière mon oreille.

«Tes jolis cheveux! dit-il; j’espère qu’ils ne vont pas tomber... Si on était obligé de les couper, cela te changerait tant!...»

Il s’agissait bien de mes cheveux! En réalité, sans que personne pût s’en apercevoir, j’avais prodigieusement changé. Mon âme sommeillait, encore engourdie par le bien-être physique succédant aux heures de souffrance; mais dès que j’eus repris ma vie normale, je dus m’avouer que je n’étais plus la même.

Ce fut au Luxembourg, où j’avais rencontré Thérèse Debray, que je fis la connaissance d’un autre «moi» jusqu’alors insoupçonné. Nous étions assises au bas de la terrasse de l’est, sur d’inconfortables chaises de paille. Thérèse, noire, fluette et coiffée d’un affreux chapeau, s’apprêtait à céder aux injonctions de sa fille--un second exemplaire de poupon phénomène dont l’appétit de six mois avait des exigences formidables--quand le gros Jacques, qui depuis un moment courait autour de nous en chassant la poussière avec ses pieds «pour faire comme les autruches», buta contre une pierre et s’étala tout de son long. Cris aigus, mains écorchées, genoux en sang--la pauvre autruche éclopée vint se réfugier dans le sein maternel, au grand mécontentement de la petite sœur dont la table était déjà servie et qui se mit à hurler de désespoir. Thérèse ne savait plus auquel entendre.

«Donnez-m’en un,» lui dis-je. J’essayais d’attirer Jacques, mais sa mère m’arrêta.

«Non, il saigne; il vous tacherait. Gardez bébé un moment, voulez-vous? Justement elle est toute propre!... Moi je mènerai mon bonhomme jusqu’au bassin et je laverai ses égratignures...»

Et tandis qu’elle courait, traînant après elle son garçon qui boitait et pleurnichait, je restai sur ma chaise, un peu empêtrée, les bras raides, les yeux fixés sur mon nourrisson rouge de fureur. Cette fureur impuissante, tout d’abord, me parut comique. L’enfant gigotait avec rage; je m’enhardis à la tenir debout, à la faire sauter sur mon genou; puis, comme elle criait toujours, j’approchai sa joue de la mienne. Tout de suite elle se calma: je sentis une bouche minuscule, chaude et baveuse, se coller à mon oreille et téter--téter éperdument avec des ronrons de joie.

«Pauvre petit chat bête!...» murmurai-je. Au contact de cette chair à la fois tiède et fraîche, de ce corps blotti contre moi, une grande détresse m’avait prise. C’était donc vrai que jamais, jamais... Et soudain monta en moi un sentiment mauvais de révolte, d’envie contre Thérèse. Oui, cette femme maigre, au corsage mal agrafé, qui là-bas, assise en plein soleil sur une margelle de pierre, trempait son mouchoir dans l’eau, je me mis à l’envier furieusement, pour tout ce que la vie lui avait donné de meilleur qu’à moi,--pour son existence laborieuse et utile, pour ses enfants débordants de santé, pour son mari, qu’elle aimait d’un amour si rare et si complet...

«Rendez-la-moi, ma pauvre Geneviève... Tiens, elle ne pleure plus!... Mais elle vous a sucé la joue... Oh! la petite sale!»

Avec un rire heureux, Thérèse reprit sa fille qui, comprenant qu’on l’avait dupée, recommençait à crier de plus belle. Jacques, secoué encore de gros sanglots, réclamait piteusement son goûter. Je me levai pour partir.

«Comment, déjà! s’écria Thérèse. Attendez un peu; quand les enfants auront mangé... tous les deux, nous serons tranquilles: bébé s’endort toujours après son repas... Regardez comme elle s’en donne, cette grosse gourmande...»

Elle levait vers moi des yeux brillants de fierté. Sa glorieuse impudeur de nourrice me sembla révoltante: positivement, l’espace d’une minute, j’eus l’impression que je la détestais. Honteuse, gênée, je prétextai un rendez-vous pour pouvoir m’enfuir plus vite.

Le soir de ce jour-là, j’étais assise près de la fenêtre ouverte pendant que Philippe fumait, debout sur le balcon. Le soleil venait de se coucher; par delà les masses sombres des platanes et des marronniers, derrière la silhouette du palais dont le profil noir se détachait à angle aigu sur le ciel clair, un nuage d’or montait et je le suivais des yeux, vaguement, presque sans penser.

«Comme on voit bien la tour Eiffel! s’écria Philippe. Quand nous nous sommes mariés, tu te rappelles? elle n’était pas encore commencée... Tu prétendais qu’elle serait affreuse, qu’elle te gâterait ta belle vue. Et maintenant...

--Maintenant je persiste à penser qu’elle _est_ affreuse, et je la regarde le moins possible. Voilà tout.»

J’avais parlé sèchement, contre mon habitude. Il faut dire aussi que l’admiration professionnelle de Philippe pour ce chandelier colossal m’avait toujours paru fâcheuse.

«Moi je trouve qu’elle fait très bien là, continua-t-il paisiblement. Et puis c’est si nouveau, si grandiose... En deux ans à peine, avoir achevé une construction unique au monde!... J’en causais, l’autre jour, avec un des ingénieurs qui ont dirigé les travaux...»

Immobile, les mains sur les genoux, je m’efforçais de ne pas écouter, cherchant des yeux mon joli nuage de tout à l’heure; mais le nuage s’était dissipé, les étoiles s’allumaient une à une, l’ombre s’épaississait autour de nous, et la voix de Philippe s’élevait toujours, tranquille et bonne.

«C’est prodigieux, tout le fer qui entre là dedans... sept millions de kilogrammes, tu sais... Et les rivets! Tu ne devinerais jamais combien il y en a: deux millions cinq cent mille! Et qui pèsent...»

Incapable de me contenir, je me bouchai vivement les oreilles:

«Oh! assez, assez! Ne me parle plus de cette horreur!... Je la déteste; elle me fait l’effet d’une fausse note dans notre horizon... Et ton fer, tes rivets... si tu savais comme ça m’est égal!... Tais-toi, je t’en prie, si tu n’as pas autre chose à me dire...»

Philippe se tut, comme je le lui demandais; il se tut subitement. La nuit était tout à fait venue; je ne voyais plus que le point rouge du cigare trouant le noir environnant. Un silence délicieux s’étendit sur moi, à peine rompu par le roulement assourdi des voitures et le pied ferré des chevaux claquant sur le pavé de bois. Je songeais à Thérèse, au bébé que j’avais tenu contre moi, au vilain sentiment de jalousie qui m’avait mordue, qui me mordait encore à ce souvenir. «Je deviens méchante... oui, méchante... Philippe ne dit plus rien; j’ai dû lui faire de la peine... Pauvre garçon...»

Une lumière vive, subite, me fit tressaillir: Théodore, bien stylé comme toujours, venait, à neuf heures juste, de tourner le commutateur électrique--une nouveauté, cet éclairage, tout récemment installé chez nous. Mon salon m’apparut, banal et froid: du même coup, mes velléités de remords s’envolèrent. Philippe rentrait, son cigare éteint à la main. Gentiment, il s’approcha de moi, me baisa au front.

«J’ai peur que ta sortie d’aujourd’hui ne t’ait fatiguée... Le docteur Garnier te trouve nerveuse, anémiée; il te conseille un changement d’air, pas trop brusque... Fontainebleau est excellent, paraît-il... Voudrais-tu passer l’été aux environs de Fontainebleau?»

Il était bon--inlassablement! Comment ne pas s’efforcer de lui faire plaisir?

«Mais oui, je veux bien... Papa prendra ses vacances avec nous, n’est-ce pas?

--Bien sûr... Nous pourrions demander aussi tante Lydie; le voyage de Guéthary est devenu trop fatigant pour elle... Et si François revient au mois d’août, nous tâcherons de le caser... Il faudra louer une grande maison...»

J’avais accepté toutes ses combinaisons, approuvé tous ses projets; sa bonne figure redevenait souriante et heureuse. Qu’il avait l’âme peu compliquée! Et combien peu il pensait à lui-même! Une honte me vint de l’avoir brusqué tout à l’heure. Mais déjà, sans doute, il n’y songeait plus. Comme un enfant, il examina ses lampes électriques, vérifia l’état des fils, éteignit et ralluma à plusieurs reprises. Puis, satisfait de son inspection, il s’installa commodément, son journal à la main, et se plongea dans la seule lecture qui pût le passionner. Je le regardais, un peu alourdi par l’approche de la trentaine--il serait gros à quarante ans--avec ses cheveux blonds toujours drus et frisés, sa barbe dorée, presque trop longue pour mon goût--il en était si fier que je n’avais jamais osé le lui dire--son teint frais et reposé, son joli nez droit... Il baissait la tête en lisant et je ne pouvais voir ses yeux; mais je le jugeais mieux quand j’échappais à l’influence de son regard tendre, un peu humble, toujours quêtant un sourire que je n’aurais pas pu lui refuser... Tel qu’il se tenait là, tranquille et fort, c’était mon mari, mon excellent mari, qui m’avait prise pauvre pour me faire riche, qui me resterait fidèle jusqu’à la mort, près duquel je vieillirais, seule, sans attendre autre chose de la vie... «Et ce sera ainsi, pensai-je, toujours, toujours ainsi...» Je me revis enfant, jeune fille, assise à notre vieille table, en face de papa--qui, lui aussi, lisait son journal--travaillant à mes devoirs, le cerveau plein d’idées, le cœur plein de rêves... Qu’avais-je donc alors de plus que maintenant? Et malgré tout, ce fut un regret rapide, poignant--une nostalgie du passé si violente que je faillis pleurer...

Il disait vrai, mon vieux docteur: j’étais en train de me détraquer. Mes nerfs, ébranlés par la secousse physique et morale que je venais de subir, s’en allaient à la débandade comme des fous. J’essayai de fixer mon attention sur l’ouvrage que je tenais à la main--une de ces vagues broderies dont l’inanité apparaît plus clairement à chaque point qu’on y ajoute. Cette pauvre pâture ne suffit pas à mon esprit inquiet. Il fallait m’occuper, pourtant, à tout prix: qu’allais-je devenir si je prenais ainsi l’existence en dégoût?

«La charité, les enfants des autres, puisque je ne dois pas en avoir à moi?... J’essayerai... Philippe m’aidera, il est si bon!... Mais je n’ai pas encore envie de les aimer, ces petits que je ne connais pas... La musique... Ah! par exemple, je ne dois pas compter sur Philippe pour cela... ni pour le choix des lectures... Si François était à Paris, je lui demanderais de m’indiquer des ouvrages d’art anglais sur l’Inde... l’anglais, c’est plus long à lire... ou même des livres hollandais sur Java: avec ce que je sais d’allemand, j’arriverais peut-être à apprendre le hollandais... C’est une idée; cet été, quand il reviendra, je lui en parlerai... Du hollandais! Qu’est-ce que Philippe dira? Il me croira tout à fait folle...»

A demi amusée par cette pensée baroque, je levais la tête, j’ouvrais la bouche, prête à plonger mon mari dans la stupéfaction, quand je le vis plier rapidement son journal, la mine affairée.

«Il faut profiter des derniers cours: les cotons sont mous, les chanvres ont baissé de neuf centimes... Je vais télégraphier à Lille pour les achats de matières premières...»

Quand les cotons mollissaient--je le savais par expérience--rien n’existait plus pour Philippe. A quoi bon lui parler d’autre chose? J’enfilai mon aiguille et, sans mot dire, je me remis à mon plumetis...

Le mois de juin fut employé à chercher la maison rêvée. Philippe possédait aux environs de Lille une grande propriété de famille, dans un pays affreux, que nous n’aimions ni l’un ni l’autre et dont le climat, d’ailleurs, était assez malsain. Habituellement, nous nous installions tout l’été à Bellevue; mon ingénieur s’accordait seulement un mois de vacances que nous passions à voyager, soit en Suisse, soit sur la côte basque où nous visitions tante Lydie dans son Ermitage de Guéthary. Quant à l’Italie, notre voyage de noces avait suffi à me prouver que nous n’y goûterions jamais ensemble les mêmes jouissances, et, le cœur gros, je l’avais rayée de nos itinéraires. Cette année, moins que jamais, je ne devais songer à me fatiguer; mais si Florence était le Paradis perdu, si les Pyrénées étaient trop loin, Bellevue était vraiment un peu trop près, et puisque la Faculté ordonnait les environs de Fontainebleau, nous obéirions à la Faculté.

Ce fut à Marlotte, sur la lisière de la forêt, dans une petite rue tortueuse et charmante, que nous trouvâmes le cottage idéal, envahi par le lierre de la base au faite, assez vaste pour loger une famille de dix personnes, et dont le jardin--un vrai parc--commençait devant un champ de blé pour s’enfoncer dans l’épaisseur des bois. Nous avions la plaine, nous avions les arbres, nous avions les fleurs--des bégonias aux pétales charnus, de beaux glaïeuls pourpres en plates-bandes, et, massées autour de la maison, de grosses touffes d’hortensias bleus--tout cela peigné, ratissé avec amour par le propriétaire qui s’intitulait pompeusement «horticulteur-pépiniériste». Du premier coup d’œil, Philippe fut conquis; moi aussi, d’ailleurs: il aimait la nature à sa façon, et moi de toutes les façons.

La location conclue, il fallut organiser nos «séries». Tante Lydie, qui composait la première à elle toute seule, se laissa convaincre assez facilement: Guéthary, elle le comprenait bien, n’était plus possible pour elle. Sur l’honneur, elle promit de venir passer avec nous le mois de juillet.

«Car, ajouta-t-elle, en août il faut que je revienne à Paris pour recevoir François.»

Philippe protesta.

«Comment? Mais nous comptons bien, au contraire, qu’il viendra te rejoindre, et que vous resterez ensemble un mois, deux mois si vous voulez... Et surtout, tu sais, n’y mets pas de discrétion: nous avons six chambres d’amis!

--Six! C’est beaucoup... même pour deux», dit tante Lydie en riant.