Part 4
Ma première soirée, soirée d’émotions heureuses et de réminiscences enfantines, avait été consacrée à papa; tante Lydie, toujours discrète, s’était réservé la seconde. J’éprouvai un singulier plaisir à revoir la maison de la rue Barbet-de-Jouy; avais-je donc, à mon insu, laissé un peu de moi-même derrière ces murs, encore étrangers l’année précédente? Quand Perrine nous ouvrit la porte, je faillis lui sauter au cou, et j’entrai impétueusement dans le salon, toute à la joie de retrouver ma vieille amie. D’abord je ne vis qu’elle--sa figure blanche, aux cheveux blancs, qui me souriait du fond de la bergère--et ce fut seulement après l’avoir embrassée que je songeai à relever la tête. Un grand garçon, debout près de la cheminée, fixait sur nous des yeux tranquilles.
«Bonjour, gosse», dit-il à Philippe qui s’avançait vers lui, les mains tendues. Et bien vite, avec un geste d’excuse:
«Oh! pardon, c’est une mauvaise habitude; mais je vous promets que je ne le ferai plus, madame... ma cousine... Geneviève, n’est-ce pas? Appelez-moi François aussi, voulez-vous? Autant commencer tout de suite, puisqu’il faudra bien finir par là...»
Sa voix était agréable. Il me parut maigre et long, dominant Philippe d’une demi-tête, avec un regard brun de myope, un lorgnon, une bouche large aux belles dents, le nez assez court, la barbe grêle--laid en somme, et très différent de sa mère. Pourtant il me plut, et je me sentis soulagée d’un grand poids. J’avais toujours vaguement redouté ce cousin phénomène que je me figurais très savant, très supérieur, un peu dédaigneux, peut-être. Et voilà qu’il me semblait l’avoir toujours connu. Il nous complimenta gentiment, sans témoigner un étonnement de mauvais goût: après tout, j’avais dix-neuf ans, mon mari en avait vingt-trois, et six semaines de vie commune nous donnaient l’illusion de passer pour un vieux ménage. François le comprit sans doute et sembla nous prendre extraordinairement au sérieux, ce qui augmenta le ravissement de Philippe.
Plus d’une fois, pendant le dîner, il m’arriva d’appeler mon nouveau cousin «monsieur». Quant à «tante Lydie», cela venait tout seul. Mme Chardin semblait avoir repris tout son entrain, elle n’avait d’yeux et d’oreilles que pour son fils qui, lui, bavardait de tout son cœur, sans contrainte et sans art, non pas comme un «brillant causeur» tout bourré d’anecdotes et de récits de voyage, mais comme un brave garçon, heureux de se retrouver à la table de famille. Il avait avec Philippe des façons de grand frère taquin à travers lesquelles on sentait percer une réelle tendresse.
«Eh bien, mon vieux, je te retrouve ingénieur, marié, chef d’usine, un vrai patriarche! Les affaires vont bien, à Lille?»
On parla quelque temps de la filature, _notre_ filature: combien cela me semblait étrange! François insistait sur les questions d’ordre général, le taux des salaires, le nombre et l’état d’esprit des ouvriers: pour la première fois, en l’écoutant, j’avais l’impression que toutes ces choses pouvaient se discuter en termes clairs, accessibles aux simples mortels.
«Oh! mais, dit tout à coup Philippe, nous allons ennuyer Geneviève, si nous continuons à parler machines...»
Je protestai vivement.
«D’abord vous ne parlez pas machines... Et puis vous n’êtes pas ennuyeux du tout... Quand je me rappelle ton ingénieur de Florence, avec tous ses mots techniques!...»
Le nom de Florence, d’ailleurs, avait suffi pour faire dévier la conversation. François se mit à évoquer son premier voyage en Italie.
«J’avais quinze ans... Tu te souviens, maman?... Le belvédère du Jardin Boboli, la ville en bas, le soleil couchant derrière Fiesole... et les cloches, surtout!... Il me semble que je n’en ai plus jamais ni nulle part entendu de pareilles...»
Mes cloches de Florence! J’allais crier: «Moi aussi, je les connais; moi aussi je les aime...» Un sentiment inconnu,--une sorte de pudeur subite--m’arrêta dans mon élan. Pourquoi? Je n’aurais pas pu le dire.
Philippe, cependant, friand d’émotions exotiques, essayait d’arracher à son cousin quelque histoire de pirates, quelque savoureux récit de chasse. Peine perdue: François n’avait pas le moindre trait d’héroïsme à son actif.
«Mais les tigres? insista Philippe; tu as pourtant dû voir des tigres, là-bas, dans la brousse...»
François sourit drôlement.
«Des tigres? Je n’en ai connu qu’un... très intimement, par exemple... Je l’ai même nourri de mon lait, ou tout au moins de lait de chèvre, pendant près de six semaines... Il avait deux mois; mon boy l’avait ramassé, à moitié mort, après une battue des indigènes. Un amour de bête!... Malheureusement, j’ai dû le renvoyer très vite à sa jungle natale: il me dévorait toutes mes pantoufles, sans trop s’inquiéter si mes pieds étaient dedans... Tu vois que j’ai couru des dangers terribles.
--Oh! dit Philippe, déçu, tu n’es pas sérieux!
--Mais si, je t’assure... Tu ne me trouveras que trop sérieux, tout à l’heure, quand je vous montrerai mes photographies... Si tu crois que tu vas échapper à la petite conférence!»
Et comme nous sortions de table, il courut chercher ses précieuses planches. C’étaient les soubassements d’un grand temple de Java, le Bôrô-Boudour, déblayés l’année précédente par un ingénieur hollandais, et qu’il fallait enfouir de nouveau, sous peine de compromettre la solidité de l’édifice.
«Une occasion unique, expliqua François, j’avais juste le temps d’aller les voir avant l’enterrement définitif. C’est la cause de mon retard--ce retard qui t’a tant navrée, ma pauvre maman! Viens les regarder tout de même, ces vilains bonshommes, pour me prouver que tu ne leur en veux pas...»
Il avait installé son carton sur une petite banquette, et entraînait, d’un geste câlin, tante Lydie qui résistait un peu, comme si vraiment elle eût gardé rancune aux innocentes figures de pierre. Elle finit pourtant par s’asseoir et par se pencher, à demi curieuse, à demi hostile, sur les photographies que François, accroupi par terre à la turque et ses longues jambes repliées sous lui, nous tendait l’une après l’autre.
«C’est l’histoire du Bouddha Çakya-Sinha... Ne faites pas attention à ces noms sauvages, ma cousine, regardez seulement ces sculptures qui datent du VIIIe au Xe siècle... à peu près l’époque de Charlemagne. Vous voyez que les Hindous de Java ne travaillaient pas mal, dans ces temps reculés...»
Philippe restait debout derrière nous et ne disait plus grand’chose.
«Pauvre ami, pensai-je; voilà les exhibitions artistiques qui recommencent... il va bien s’ennuyer...»
Tout doucement, en cachette, je glissai ma main dans la sienne, pour lui adoucir les amertumes de la mythologie bouddhique, et je sentis qu’il la pressait avec reconnaissance. Nous faisions cercle autour de la cheminée où brûlait un joli petit feu de bois--le thermomètre fantasque ayant choisi cette première semaine de juin pour descendre subitement de dix degrés. N’était-ce pas devant un feu semblable que je me chauffais, l’hiver précédent, quand le coup de sonnette de Philippe était venu changer toute mon existence?...
Soudain, comme un écho à mes souvenirs, le timbre fêlé de l’antichambre résonna. Je tressaillis: cette fois ce n’était pas Philippe; je le tenais là, près de moi, sa bonne main confiante posée sur la mienne... Perrine entra, apportant le journal et une lettre pour François que celui-ci prit machinalement. Mais dès qu’il y eut jeté les yeux:
«Oh! s’écria-t-il, c’est trop fort! Regarde cette lettre-là, maman: c’est celle que tu m’as écrite à la fin de janvier, la dernière, quand tu me croyais toujours à Angkor... Elle a couru après moi, à Saïgon, à Java... Et je crois bien qu’elle a dû faire le tour du monde--en me tournant le dos... Oui... voilà un timbre de Sydney... Moi je suis revenu par Malacca et Ceylan...»
Il s’était levé et s’approchait de la lampe pour mieux déchiffrer les grimoires de la poste.
«Plus de quatre mois!... Et la voilà revenue rue Barbet-de-Jouy... Vous permettez?» fit-il en se tournant vers moi. Il ajouta gaîment: «C’est très pressé...» Mais déjà sa mère l’avait arrêté d’un geste.
«Tu ne vas pas la lire maintenant... c’est stupide... Donne-la-moi...»
Elle semblait agitée, inquiète. François retint le petit carré de papier que les doigts maigres de tante Lydie avaient déjà saisi.
«Pourquoi?... Laisse-moi au moins la regarder... Tu m’as déjà demandé trois fois depuis mon retour si je l’avais reçue... Elle m’intrigue, cette lettre... D’ailleurs elle est à moi: c’est mon nom qui est sur l’adresse...
--Oui, mais c’est moi qui l’ai écrite... Donne, je te dis...»
Avec un petit rire nerveux, elle tira un peu plus fort, parvint à saisir l’enveloppe, et, prestement, la jeta dans le feu.
«Oh! ma tante!» s’écria Philippe. J’étais demeurée stupide. François fit un mouvement instinctif vers la cheminée, puis s’arrêta et regarda sa mère. Dans ses yeux, je vis passer une angoisse subite, la crainte d’une crise imprévue, d’un accès de démence. Mais non. Tante Lydie avait repris sa place et, les pincettes à la main, attisait tranquillement la flamme, tandis que noircis, semés d’étincelles mouvantes, les minces feuillets se tordaient en crépitant et s’envolaient par bribes impalpables...
«Qu’est-ce que tu as fait, maman? Qu’est-ce que tu me disais dans cette lettre?...»
La demande était naïve et presque involontaire. Mme Chardin releva la tête.
«Des bêtises, fit-elle, redevenue très calme. Tu peux supposer ce que tu voudras... un crime que j’aurais commis autrefois; un vieux remords dont j’ai pris mon parti et dont je renonce à te faire part...»
Elle plaisantait. François n’insista pas.
«Revenons au Bôrô-Boudour, dit-il, après un petit silence. Avez-vous remarqué la douceur de ce type hindou?... Et la finesse de tous ces détails, les serpents, les moutons, les feuilles d’arbres...»
J’admirai le tact avec lequel il dissimulait sa préoccupation évidente. Mais malgré ses efforts, un peu de contrainte pesa sur notre soirée.
Seule, tante Lydie semblait parfaitement à l’aise, comme délivrée d’une obsession ancienne. Ce fut elle qui me proposa de déchiffrer à quatre mains le quintette de César Franck, alors presque inconnu du public. François tournait les pages, et je m’aperçus vite qu’il était bon musicien. Philippe écoutait sans enthousiasme. A onze heures on apporta le thé, suivant les anciens rites--après quoi nous prîmes congé.
«Au revoir, Geneviève», dit mon cousin.
Je lui tendis la main et je répondis bravement: «Au revoir, François...» Puis je me mis à rire: cela me semblait tout drôle.
Dans la rue, Philippe resta un moment sans parler.
«Je n’aurais pas cru, murmura-t-il enfin, que ma tante avait des secrets pour son fils... C’est bizarre, ce qu’elle a fait... Mais tout cela ne nous regarde pas. Comment le trouves-tu, ton nouveau cousin? Gentil, hein?... Et savant, et pas poseur... Je suis content qu’il soit revenu; nous passerons de bonnes soirées, tu verras... Seulement, c’est bien laid, toutes ces photographies... Et puis, cette machine que vous avez jouée, c’est très ennuyeux... Pourquoi n’as-tu pas chanté du Gounod?»
VI
Que dire de mes premières années de femme? Elles ne sont que le prolongement de ma vie de jeune fille--d’enfant paisible, contente de peu, jouissant de tout. Dans cette existence calme, presque vide, ouatée par Philippe d’une tendresse plus aveugle que celle de papa, aussi soumise et moins grondeuse que celle de Julie, quelques images très nettes jalonnent le chemin de mes souvenirs...
Un de nos déjeuners en tête à tête, dans notre belle salle à manger de la rue de Médicis. Les meubles neufs--buffet monumental, table carrée, crédence vaguement Henri II--sentent bon l’encaustique et le miel; la verrerie de fin cristal brille d’un éclat discret, et dans la panse ventrue d’une carafe, je vois se refléter le carré minuscule de la fenêtre ouverte et les arbres du Luxembourg. Philippe boit son café lentement, à petits coups, comme un gros chat blond un peu gourmand; moi je croque des amandes fraîches, «moins blanches que mes dents», prétend galamment mon mari. Les coques vertes et veloutées s’amassent dans mon assiette; je les taillade distraitement du bout de mon couteau d’argent, et Philippe me demande à quoi je pense, «d’un air si sérieux».
«C’est que je ne me rappelle plus... je n’ai pas l’habitude d’aller seule en omnibus, tu sais... Pour la rue de Sèze, c’est bien Panthéon-Courcelles?...»
Philippe se met à rire.
«Tu veux prendre un omnibus? Eh bien, et la voiture?»
La voiture!... J’oublie toujours que nous sommes riches. Quand je me suis mariée, papa venait d’être nommé chef de bureau, aux appointements de huit mille francs: un Pactole! Jusqu’alors nous avions vécu fort à l’aise avec six mille. Aussi je suis un peu effarée de voir Philippe me remettre, chaque mois, la moitié de ce que je dépensais en un an. Que faire de tous ces beaux billets bleus? Ils m’intimident presque. Et la femme de chambre, en joli petit tablier brodé, qui s’obstine à vouloir me coiffer et m’habiller! Et la cuisinière, qui a des moustaches, et qui me propose parfois des plats dont j’ignore même le nom! Et son mari, le grand Théodore, bête comme une oie, mais si décoratif avec ses favoris de magistrat ou d’amiral! Je ne me sens pas plus grosse qu’une souris devant eux. D’ailleurs j’ai constaté que, grâce à ce personnel imposant, les billets de cent francs ne duraient pas beaucoup plus longtemps que jadis les pièces de cent sous. Et comme j’ai à cœur de bien gérer nos revenus, j’ai protesté contre l’adjonction d’un cheval et d’un cocher. Nous avons seulement un coupé au mois--coupé dont les coussins moelleux me paraissent, je dois l’avouer, infiniment plus agréables que les noyaux de pêche de Panthéon-Courcelles. On ignorait encore, à cette époque lointaine, les raffinements de l’automobilisme. La voiture! Où avais-je la tête? Je me lève de table avec un empressement enfantin.
«C’est vrai, elle doit être ici à une heure. J’ai juste le temps de m’habiller si je veux arriver chez Georges Petit avant la foule...»
Philippe ne dit rien, et plie sa serviette d’un air mélancolique. Un petit remords me prend de l’abandonner si vite. Les jours précédents, nous flânions sur le balcon après le déjeuner: les cigarettes fumées près de moi n’ont pas, paraît-il, le même goût que les autres.
«Pourquoi ne viens-tu pas? C’est une collection superbe; il y a des Fragonards exquis...
--Oh! dit Philippe, si j’y allais, ça ne serait pas pour les Fragonards, ça serait pour être avec toi... Mais tu verras mieux les tableaux sans moi... Et puis, j’ai rendez-vous à deux heures et demie avec ce fabricant de Vimoutiers...»
Il est très occupé, mon bon Philippe. Depuis notre mariage, il prend tout à fait au sérieux son métier de filateur, et le temps n’est plus des longues escapades à Nice!... L’usine lui appartient, mais il en a confié la direction à son associé, un ingénieur de quarante ans, habile et probe, qui conduit à merveille la machinerie et le personnel; pourtant il va lui-même chaque semaine passer vingt-quatre heures à Lille. A Paris, il a ses bureaux--raison sociale Noizelles et Mauroy--où il reçoit les commandes et traite en personne avec les autres industriels. Je sais combien ses fonctions l’absorbent et surtout--oh! surtout combien les expositions l’ennuient. Fallait-il qu’il fût amoureux de moi, l’autre hiver, pour se mettre au régime des œuvres d’art à haute dose! Ce souvenir m’attendrit un moment; je l’embrasse, et, d’un ton indécis:
«Si tu veux, je resterai un peu... j’ai bien le temps, après tout...»
Ses yeux me sourient avec reconnaissance.
«Mais non; va, ma chérie, va t’amuser... Et passe donc prendre tante Lydie: je suis sûr qu’elle sera enchantée de t’accompagner...»
Décidément, ma vie n’est pas changée. Philippe a sa filature comme papa avait son ministère. Le fonctionnement de l’usine ne m’intéresse pas beaucoup plus que celui de la Dette Inscrite; mais je suis forcée de reconnaître que la toile a sur l’administration des Finances des avantages pécuniaires indéniables. Pendant ce temps, je cours les musées et les conférences avec ma vieille amie, devenue la meilleure des tantes--qu’ai-je à demander de plus? Je ne demande rien, et je me trouve aussi heureuse qu’avant mon mariage...
Chez tante Lydie, un jour d’hiver. Il pleut à torrents; aucune visite n’est à craindre. Perrine vient d’apporter le thé, accompagné d’un superbe kugelhopf que je lorgne avec complaisance, car j’ai une vraie faim de petite fille.
«Allez avertir monsieur François que le goûter est servi...»
C’est à Perrine que ce discours s’adresse; mais la vieille bonne, un peu dure d’oreille, est sortie sans rien entendre et Mme Chardin fait mine de se lever. Je la préviens bien vite.
«Ne vous dérangez pas, tante...»
Un coup discret à une porte fermée, une voix d’homme qui me dit: «Entrez...» et me voilà dans le bureau de François. J’aime beaucoup cette petite pièce claire, haute de plafond, ces murs qui disparaissent derrière les livres, cette table dont le désordre esthétique me plaît--involontairement, je songe aux papiers de Philippe, toujours si bien rangés, au superbe et horrible encrier de bronze «Renaissance» que les ouvriers de l’usine lui ont offert à l’occasion de notre mariage et dans lequel il ne trempe sa plume qu’avec respect...
«Le thé vous attend, François...»
A ma voix, il s’est retourné très vite.
«Tiens, dit-il, vous étiez là? Justement, j’ai quelque chose à vous montrer... Une belle image!...» ajoute-il avec un sourire taquin. Un peu plus, il m’appellerait «gosse», moi aussi. Pourtant j’ai tout près de vingt ans!
L’image, c’est une aquarelle persane du XVIe siècle--une petite princesse aux chairs d’ambre, vêtue d’or et de cobalt, debout dans un jardin de rêve où courent des gazelles. François la caresse du regard: un ami la lui a prêtée pour la comparer à des miniatures hindoues.
«J’aurais dû la rendre hier, mais je pensais bien un peu vous voir aujourd’hui, et je savais qu’elle vous plairait.»
Il parle d’un ton assuré. Et la petite princesse me plaît, en effet. Je m’attarde à la regarder, tandis que François m’en détaille les perfections avec une délicatesse infinie. Soudain, par la porte restée ouverte, tante Lydie apparaît, blanche et menue.
«Eh bien! et ce thé?... Vous voulez donc le laisser refroidir?...»
Elle semble mécontente, un peu fâchée; parfois, elle a ainsi de ces sautes d’humeur que nous attribuons à sa mauvaise santé. Docilement, nous la suivons dans le salon où les tasses fument, pleines d’un liquide exquis et tellement bouillant que François se brûle la langue à la première gorgée.
«Tu vois que ce n’était pas la peine de tant nous presser, maman,» dit-il en versant dans son thé, pour le rendre buvable, la moitié du pot à crème. Je ris, puis nous nous taisons tous les trois... Le feu pétille et flambe, mêlant une lueur rouge au crépuscule bleuâtre; dehors, on entend le bruit de la pluie qui frappe violemment les vitres. Il fait bon, j’ai chaud jusqu’à l’âme, et le kugelhopf de Perrine est délicieux...
Un autre souvenir, deux ans plus tard. Philippe est très sociable; il aime à me voir en robe de velours noir, avec les diamants qu’il m’a donnés, entourée de femmes moins jolies que moi--c’est lui qui le dit. Au cours d’une de ces soirées, j’ai rencontré une ancienne compagne d’études, perdue de vue depuis quelques années. Thérèse Leblanc--_alias_ Mme Debray--a épousé un chimiste, préparateur à la Sorbonne, et possède un petit garçon de dix-huit mois. J’ai promis d’aller la voir, car elle est mon aînée, et au jour dit, je me rends rue des Écoles.
Thérèse habite un petit cinquième clair et gentil, tout pareil à celui où j’ai passé ma jeunesse, sauf qu’on y voit moins d’arbres et que le chant des merles y est remplacé désavantageusement par la corne des tramways. Elle m’accueille un doigt sur la bouche:
«Bébé dort; vous pouvez venir le regarder...»
Et tout de suite je suis admise à contempler l’ange--un ange de fortes dimensions, joufflu, frisé, rouge comme une pomme, et dont les gros poings fermés gardent dans le sommeil un air batailleur.
«C’est dommage que vous ne voyiez pas ses yeux, chuchote Thérèse; mais au moins nous pourrons causer tranquillement. Il est quelquefois un peu fatigant...»
Fatigant! Je le crois sans peine: Thérèse, jeune fille, passait pour maigre; maintenant elle est réduite à sa plus simple expression--vêtue par surcroît d’une pauvre petite robe de rien du tout. Déjà l’autre soir elle m’avait paru mal habillée; aujourd’hui, près d’elle, j’ai honte de mes fourrures, et le froufrou de ma jupe doublée de soie me semble presque insolent. Thérèse, heureusement, n’en a cure: elle est toute à la joie de me montrer son appartement, qu’elle trouve le plus beau du monde, son salon, qui sert aussi de bureau, et--merveille des merveilles--le «laboratoire d’Eugène», aménagé à deux pas de la chambre à coucher.
«N’ayez pas peur, dit-elle en souriant, nous n’avons pas d’explosifs: Eugène ne s’occupe que de chimie organique et biologique...»
Eugène, c’est M. Debray. Invisible et présent, il règne comme un dieu dans le cœur, dans la pensée et dans les discours de sa femme. Les syllabes inharmonieuses de son nom prennent un son caressant en passant par cette bouche aux lèvres sérieuses; les termes de chimie les plus ardus font briller comme des étoiles ces yeux bruns dévorants. Thérèse, d’ailleurs, est dans son élément. A quatorze ans, elle nous émerveillait par ses aptitudes scientifiques et rien dans les travaux de son mari ne lui demeure étranger. C’est elle qui lui sert de préparateur; elle connaît par leurs noms tous les instruments cornus et biscornus dont il se sert. Sur un coin de table, j’aperçois des feuillets couverts de formules qu’elle a écrites sous sa dictée. J’en demeure ébahie, presque effrayée.
«Vous ne devez pas avoir le temps de penser à autre chose!...»
Elle rit.
«Oh! mais si... Et bébé?... Et la maison, qu’il faut bien surveiller?... Et mon piano?... Eugène veut que je ne me rouille pas trop; lui aussi est musicien. Quand il est fatigué d’analyses et de synthèses, il prend son violon et nous jouons une sonate de Beethoven...»
En revenant à pas lents, le long du boulevard Saint-Michel, je me dis que je viens de toucher de la main le bonheur sur terre, le bonheur pur, dégagé de toute idée d’ambition ou de lucre: Thérèse est fière de son mari, mais elle sait qu’il sera toujours pauvre et elle ne rêve pas encore à l’Académie des Sciences. Et lui--je l’ai entrevu l’autre soir: laid, un peu lourd, des yeux d’enfant ou de savant qui s’éclairent joliment en rencontrant ceux de sa femme. Ils vivent l’un pour l’autre, ils pensent l’un avec l’autre; leurs cerveaux ne font qu’un comme leurs cœurs. Quelles douces soirées ils doivent passer, seuls tous les deux!... Un malaise vague me vient en y songeant. Vais-je regretter de ne pas avoir épousé M. Debray? Non certes: j’ai toujours détesté la chimie. Thérèse est la femme qu’il fallait à cet homme--la seule entre dix mille. Ils ont eu la chance de se rencontrer. Voilà tout.