Chapter 7
La brise est alors complètement tombée. Le navire, qui est un long-courrier, un trois-mâts de commerce, s'occupe de serrer ses hautes voiles. Il est inutile de compter sur le retour du vent pendant la nuit, et demain, sur cette mer si calme, ce trois-mâts sera nécessairement à cette place. Quant à l'_Ebba_, mue par son mystérieux propulseur, elle continue de s'en rapprocher.
Il va de soi que le capitaine Spade a commandé d'amener les voiles, et l'opération est exécutée, sous la direction du maître Effrondat, avec cette promptitude que l'on admire à bord des yachts de course.
Au moment où l'obscurité commence à se faire, les deux bâtiments ne sont plus qu'à un intervalle d'un mille et demi.
Le capitaine Spade se dirige alors vers moi, m'accoste près de la coupée de tribord, et, sans plus de cérémonie, m'enjoint de descendre dans ma cabine.
Je n'ai qu'à obéir. Cependant, avant de quitter le pont, j'observe que le maître d'équipage ne fait point allumer les feux de position, tandis que le trois-mâts a disposé les siens, -- feu vert à tribord et feu rouge à bâbord. Je ne mets pas en doute que la goélette ait l'intention de passer inaperçue dans les eaux de ce navire. Quant à sa marche, elle a été quelque peu ralentie, sans que sa direction se soit modifiée. J'estime que, depuis la veille, l'_Ebba_ a dû gagner deux cents milles vers l'est. J'ai réintégré ma cabine sous l'impression d'une vague appréhension. Mon souper est déposé sur la table; mais, inquiet je ne sais pourquoi, j'y touche à peine, et je me couche, attendant un sommeil qui ne veut pas venir. Cet état de malaise se prolonge pendant deux heures. Le silence n'est troublé que par les frémissements de la goélette, le murmure de l'eau qui file sur le bordage, les légers à-coups que produit son déplacement à la surface de cette paisible mer... Mon esprit, hanté des souvenirs de tout ce qui s'est accompli en ces deux dernières journées, n'a trouvé aucun apaisement. C'est demain, dans l'après-midi, que nous serons arrivés... C'est demain que mes fonctions devront reprendre à terre auprès de Thomas Roch, «si cela est nécessaire», a dit le comte d'Artigas. La première fois que j'ai été enfermé à fond de cale, si je me suis aperçu que la goélette s'était mise en marche au large du Pamplico-Sound, en ce moment, -- il devait être environ dix heures, -- je sens qu'elle vient de s'arrêter. Pourquoi cet arrêt?... Lorsque le capitaine Spade m'a ordonné de quitter le pont, nous n'avions aucune terre en vue. En cette direction, les cartes n'indiquent que le groupe des Bermudes, et, à la nuit tombante, il s'en fallait encore de cinquante à soixante milles que les vigies eussent été en mesure de le signaler.
Du reste, non seulement la marche de l'_Ebba_ est suspendue, mais son immobilité est presque complète. À peine éprouve-t-elle un faible balancement d'un bord sur l'autre, très doux, très égal. La houle est peu sensible. Aucun souffle de vent ne se propage à la surface de la mer.
Ma pensée se reporte alors sur ce navire de commerce que nous avions à un mille et demi, lorsque j'ai regagné ma cabine. Si la goélette a continué de se diriger vers lui, elle l'aura rejoint. Maintenant qu'elle est stationnaire, les deux bâtiments ne doivent plus être qu'à une ou deux encablures l'un de l'autre. Ce trois- mâts, encalminé déjà au coucher du soleil, n'a pu se déplacer vers l'ouest. Il est là, et, si la nuit était claire, je l'apercevrais à travers le hublot.
L'idée me vient qu'il se présente peut-être une occasion dont il y aurait lieu de profiter. Pourquoi ne tenterais-je pas de m'échapper, puisque tout espoir de jamais recouvrer ma liberté m'est interdit?... Je ne sais pas nager, il est vrai, mais, après m'être jeté à la mer avec une des bouées du bord, me serait-il impossible d'atteindre le trois-mâts, à la condition d'avoir su tromper la surveillance des matelots de quart?...
Donc, en premier lieu, il s'agit de quitter ma cabine, de gravir l'escalier du capot... Je n'entends aucun bruit dans le poste de l'équipage ni sur le pont de l'_Ebba_... Les hommes doivent dormir à cette heure... Essayons...
Lorsque je veux ouvrir la porte de ma cabine, je m'aperçois qu'elle est fermée extérieurement, et cela était à prévoir.
Je dois abandonner ce projet qui, d'ailleurs, avait tant de chances d'insuccès contre lui!...
Le mieux serait de dormir, car je suis très fatigué d'esprit, si je ne le suis pas de corps. En proie à d'incessantes obsessions, à des associations d'idées contradictoires, si je pouvais les noyer dans le sommeil...
Il faut que j'y sois parvenu, puisque je viens d'être éveillé par un bruit -- un bruit insolite, tel que je n'en ai point encore entendu à bord de la goélette.
Le jour commençait à blanchir la vitre de mon hublot tourné à l'est. Je consulte ma montre... Elle marque quatre heures et demie du matin.
Mon premier soin est de me demander si l'_Ebba_ s'est remise en marche.
Non, certainement... ni avec sa voilure, ni avec son moteur. Certaines secousses se manifesteraient auxquelles je ne me tromperais pas. D'ailleurs, la mer paraît être aussi tranquille au lever du soleil qu'elle l'était la veille à son coucher. Si l'_Ebba _a navigué pendant les quelques heures que j'ai dormi, du moins est-elle immobile en ce moment.
Le bruit dont je parle provient de rapides allées et venues sur le pont, -- des pas de gens lourdement chargés. En même temps, il me semble qu'un tumulte du même genre emplit la cale au-dessous du plancher de ma cabine, et à laquelle donne accès le grand panneau en arrière du mât de misaine. Je constate aussi que la goélette est frôlée extérieurement le long de ses flancs, dans la partie émergée de sa coque. Est-ce que des embarcations l'ont accostée?... Les hommes sont-ils occupés à charger ou à décharger des marchandises?...
Et, cependant, il n'est pas possible que nous soyons à destination. Le comte d'Artigas a dit que l'_Ebba_ ne serait pas arrivée avant vingt-quatre heures. Or, je le répète, elle était hier soir à cinquante ou soixante milles des terres les plus rapprochées, le groupe des Bermudes. Qu'elle soit revenue vers l'ouest, qu'elle se trouve à proximité de la côte américaine, c'est inadmissible, étant donné la distance. Et puis, j'ai lieu de croire que la goélette est restée stationnaire durant toute la nuit. Avant de m'endormir, j'avais constaté qu'elle venait de s'arrêter. En cet instant, je constate qu'elle ne s'est pas remise en marche.
J'attends donc qu'il me soit permis de remonter sur le pont. La porte de ma cabine est toujours fermée en dehors, je viens de m'en assurer. Que l'on m'empêche d'en sortir, lorsqu'il fera grand jour, cela me paraît improbable.
Une heure s'écoule. La clarté matinale pénètre par le hublot. Je regarde au travers... Un léger brouillard couvre l'Océan, mais il ne tardera pas à se fondre sous les premiers rayons solaires.
Comme ma vue peut s'étendre à la portée d'un demi-mille, si le trois-mâts n'est pas visible, cela doit tenir à ce qu'il stationne par bâbord de l'_Ebba_, du côté que je ne puis apercevoir.
Voici qu'un bruit de grincement se fait entendre, et la clé joue dans la serrure. Je pousse la porte qui est ouverte, je gravis l'échelle de fer, je mets le pied sur le pont, au moment où les hommes referment le panneau de l'avant.
Je cherche le comte d'Artigas des yeux... Il n'est pas là et n'a point quitté sa cabine.
Le capitaine Spade et l'ingénieur Serkö surveillent l'arrimage d'un certain nombre de ballots, qui, sans doute, viennent d'être retirés de la cale et transportés à l'arrière. Cette opération expliquerait les allées et venues bruyantes que j'ai entendues à mon réveil. Il est évident que si l'équipage s'occupe de remonter les marchandises, c'est que notre arrivée est prochaine... Nous ne sommes plus éloignés du port, et peut-être la goélette y mouillera-t-elle dans quelques heures...
Eh bien!... et le voilier qui était par notre hanche de bâbord?... Il doit être à la même place, puisque la brise n'a pas repris depuis la veille...
Mes regards se dirigent de ce côté...
Le trois-mâts a disparu, la mer est déserte, et il n'y a pas un navire au large, pas une voile à l'horizon, ni vers le nord ni vers le sud...
Après avoir réfléchi, voici la seule explication que je puisse me donner, bien qu'elle ne soit acceptable que sous réserves: quoique je ne m'en sois pas aperçu, l'_Ebba_ se sera remise en route pendant que je dormais, laissant en arrière le trois-mâts encalminé, et c'est la raison pour laquelle je ne le vois plus par le travers de la goélette.
Du reste, je me garde bien d'aller interroger le capitaine Spade à ce sujet, ni même l'ingénieur Serkö: ils ne daigneraient point m'honorer d'une réponse.
À cet instant, d'ailleurs, le capitaine Spade se dirige vers l'appareil des signaux, et presse un des boutons de la plaque supérieure. Presque aussitôt, l'_Ebba_ éprouve une assez sensible secousse à l'avant. Puis, ses voiles toujours serrées, elle reprend son extraordinaire marche vers le levant.
Deux heures après, le comte d'Artigas apparaît à l'orifice du capot du rouf et gagne sa place habituelle près du couronnement. L'ingénieur Serkö et le capitaine Spade vont aussitôt échanger quelques mots avec lui.
Tous trois braquent leurs lorgnettes marines et observent l'horizon du sud-est au nord-est.
On ne s'étonnera pas si mes regards se fixent obstinément dans cette direction. Mais, n'ayant pas de lorgnette, je n'ai rien pu distinguer au large.
Le repas de midi terminé, nous sommes remontés sur le pont, -- tous à l'exception de Thomas Roch, qui n'est pas sorti de sa cabine.
Vers une heure et demie, la terre est signalée par un des matelots grimpé aux barres du mât de misaine. Étant donné que l'_Ebba _file avec une extrême vitesse, je ne tarderai pas à voir se dessiner les premiers contours d'un littoral.
En effet, deux heures après, une vague silhouette s'arrondit à moins de huit milles. À mesure que la goélette s'approche, les profils s'accusent plus nettement. Ce sont ceux d'une montagne, ou tout au moins d'une terre assez élevée. De son sommet s'échappe un panache qui se dresse vers le zénith.
Un volcan dans ces parages?... Alors ce serait donc...
VIII Back-Cup
À mon avis, l'_Ebba _n'a pu rencontrer en cette partie de l'Atlantique d'autre groupe que celui des Bermudes. Cela résulte à la fois de la distance parcourue à partir de la côte américaine et de la direction suivie depuis la sortie du Pamplico-Sound. Cette direction a constamment été celle du sud-sud-est, et cette distance, en la rapprochant de la vitesse de marche, doit être approximativement évaluée entre neuf cents et mille kilomètres.
Cependant la goélette n'a pas ralenti sa rapide allure. Le comte d'Artigas et l'ingénieur Serkö se tiennent à l'arrière, près de l'homme de barre. Le capitaine Spade est venu se poster à l'avant.
Or, n'allons-nous pas dépasser cet îlot, qui paraît isolé, et le laisser dans l'ouest?...
Ce n'est pas probable, puisque nous sommes au jour et à l'heure indiqués pour l'arrivée de l'_Ebba_ à son port d'attache...
En ce moment, tous les matelots sont rangés sur le pont, prêts à manoeuvrer, et le maître d'équipage Effrondat prend ses dispositions pour un prochain mouillage.
Avant deux heures je saurai à quoi m'en tenir. Ce sera la première réponse faite à l'une des questions qui m'ont préoccupé dès que la goélette a donné en pleine mer.
Et pourtant, que le port d'attache de l'_Ebba_ soit précisément situé en l'une des Bermudes, au milieu d'un archipel anglais, c'est invraisemblable, -- à moins que le comte d'Artigas n'ait enlevé Thomas Roch au profit de la Grande-Bretagne, hypothèse à peu près inadmissible...
Ce qui n'est pas douteux, c'est que ce bizarre personnage m'observe, en ce moment, avec une persistance tout au moins singulière. Bien qu'il ne puisse soupçonner que je sois l'ingénieur Simon Hart, il doit se demander ce que je pense de cette aventure. Si le gardien Gaydon n'est qu'un pauvre diable, ce pauvre diable ne saurait être moins soucieux de ce qui l'attend que n'importe quel gentilhomme, -- fût-ce le propriétaire de cet étrange yacht de plaisance. Aussi, suis-je un peu inquiet de l'insistance avec laquelle ce regard s'attache à ma personne.
Et si le comte d'Artigas avait pu deviner quel éclaircissement venait de se produire dans mon esprit, il ne m'est pas prouvé qu'il eût hésité à me faire jeter par-dessus le bord...
La prudence me commande donc d'être plus circonspect que jamais.
En effet, sans que j'aie pu donner prise à la suspicion, -- même dans l'esprit de l'ingénieur Serkö, si subtil pourtant, -- un coin du mystérieux voile s'est relevé. L'avenir s'est éclairé d'une légère lueur à mes yeux.
À l'approche de l'_Ebba_, les formes de cette île, ou mieux de cet îlot vers lequel elle se dirige, se sont dessinées avec plus de netteté sur le fond clair du ciel. Le soleil, qui a dépassé son point de culmination, le baigne en plein sur sa face du couchant. L'îlot est isolé, ou du moins, ni dans le nord ni dans le sud je n'aperçois de groupe auquel il appartiendrait. À mesure que la distance diminue, s'ouvre l'angle sous lequel il se présente, tandis que l'horizon s'abaisse derrière lui.
Cet îlot, de contexture curieuse, figure assez exactement une tasse renversée, du fond de laquelle s'échappe une montée de vapeur fuligineuse. Son sommet, -- le fond de la tasse, si l'on veut, -- doit s'élever d'une centaine de mètres au-dessus du niveau de la mer, et ses flancs présentent des talus d'une raideur régulière, qui paraissent aussi dénudés que les rochers de la base incessamment battus du ressac.
Mais une particularité de nature à rendre cet îlot très reconnaissable aux navigateurs qui l'aperçoivent en venant de l'ouest, c'est une roche à jour. Cette arche naturelle semble former l'anse de ladite tasse, et livre passage aux tourbillonnants embruns des lames comme aux rayons du soleil, alors que son disque déborde l'horizon de l'est. Aperçu dans ces conditions, cet îlot justifie tout à fait le nom de Back-Cup qui lui a été attribué.
Eh bien, je le connais et je le reconnais, cet îlot! Il est situé en avant de l'archipel des Bermudes. C'est la «tasse renversée» que j'ai eu l'occasion de visiter il y a quelques années... Non! je ne me trompe pas!... À cette époque, mon pied a foulé ses roches calcaires et contourné sa base du côté de l'est... Oui... c'est Back-Cup...
Moins maître de moi, j'aurais laissé échapper une exclamation de surprise... et de satisfaction, dont, à bon droit, se fût préoccupé le comte d'Artigas.
Voici dans quelles circonstances je fus conduit à explorer l'îlot de Back-Cup, alors que je me trouvais aux Bermudes.
Cet archipel, situé à mille kilomètres environ de la Caroline du Nord, se compose de plusieurs centaines d'îles ou îlots. À sa partie centrale se croisent le soixante-quatrième méridien et le trente-deuxième parallèle. Depuis le naufrage de l'Anglais Lomer, qui y fut jeté en 1609, les Bermudes appartiennent au Royaume-Uni, dont, en conséquence de ce fait, la population coloniale s'est accrue de dix mille habitants. Ce n'est pas pour ses productions en coton, café, indigo, arrow-root, que l'Angleterre voulut s'annexer ce groupe, l'accaparer, pourrait-on dire. Mais il y avait là une station maritime tout indiquée en cette portion de l'Océan, à proximité des États-Unis d'Amérique. La prise de possession s'accomplit sans soulever aucune protestation de la part des autres puissances, et les Bermudes sont actuellement administrées par un gouverneur britannique, avec l'adjonction d'un conseil et d'une assemblée générale.
Les principales îles de cet archipel s'appellent Saint-David, Sommerset, Hamilton, Saint-Georges. Cette dernière île possède un port franc, et la ville, appelée du même nom, est aussi la capitale du groupe.
La plus étendue de ces îles ne dépasse pas vingt kilomètres en longueur sur quatre en largeur. Si l'on déduit les moyennes, il ne reste qu'une agglomération d'îlots et de récifs, répandus sur une aire de douze lieues carrées.
Que le climat des Bermudes soit très sain, très salubre, ces îles n'en sont pas moins effroyablement battues par les grandes tempêtes hivernales de l'Atlantique, et les abords offrent des difficultés aux navigateurs.
Ce qui fait surtout défaut à cet archipel, ce sont les rivières et les rios. Toutefois, comme les pluies y tombent fréquemment, on a remédié à ce manque d'eau en les recueillant pour les besoins des habitants et les exigences de la culture. Cela a nécessité la construction de vastes citernes que les averses se chargent de remplir avec une générosité inépuisable. Ces ouvrages méritent une juste admiration et font honneur au génie de l'homme.
C'était l'établissement de ces citernes qui avait motivé mon voyage à cette époque, et aussi la curiosité de visiter ce beau travail.
J'obtins de la société dont j'étais l'ingénieur dans le New-Jersey un congé de quelques semaines, je partis et m'embarquai à New-York pour les Bermudes.
Or, tandis que je séjournais à l'île Hamilton, dans le vaste port de Southampton, il se produisit un fait de nature à intéresser les géologues.
Un jour, on vit arriver toute une flottille de pêcheurs, hommes, femmes, enfants, à Southampton-Harbour.
Depuis une cinquantaine d'années, ces familles étaient installées sur la partie du littoral de Back-Cup exposée au levant. Des cabanes de bois, des maisons de pierre y avaient été construites. Les habitants demeuraient là dans des conditions très favorables pour exploiter ces eaux poissonneuses, -- surtout en vue de la pêche des cachalots qui abondent sur les parages bermudiens pendant les mois de mars et d'avril.
Rien, jusqu'alors, n'était venu troubler ni la tranquillité ni l'industrie de ces pêcheurs. Ils ne se plaignaient pas de cette existence assez rude, adoucie d'ailleurs par la facilité des communications avec Hamilton et Saint-Georges. Leurs solides barques, gréées en cotres, exportaient le poisson et importaient, en échange, les divers objets de consommation nécessaires à l'entretien de la famille.
Pourquoi donc l'avaient-ils abandonné, cet îlot, et, ainsi qu'on ne tarda pas à l'apprendre, sans avoir l'intention d'y jamais revenir?... Cela tenait à ce que leur sécurité n'y était plus assurée comme autrefois.
Deux mois avant, les pêcheurs avaient été surpris d'abord, inquiétés ensuite, par de sourdes détonations qui se produisaient à l'intérieur de Back-Cup. En même temps, le sommet de l'îlot, -- disons le fond de la tasse renversée, -- se couronnait de vapeurs et de flammes. Or, que cet îlot fût d'origine volcanique, que son sommet formât un cratère, on ne le soupçonnait pas, car telle était l'inclinaison de ses pentes qu'il eût été impossible de les gravir. Mais il n'y avait plus à douter que Back-Cup fût un ancien volcan, qui menaçait le village d'une éruption prochaine.
Durant ces deux mois, il y eut redoublement de grondements internes, secousses assez sensibles de l'ossature de l'îlot, longs jets de flammes à sa cime, -- la nuit surtout, -- parfois détonations formidables, -- autant de symptômes qui témoignaient d'un travail plutonien dans la substruction sous-marine, prodrômes non contestables d'un mouvement éruptif à court délai.
Les familles exposées à quelque imminente catastrophe sur cette marge littorale qui ne leur offrait aucun abri contre la coulée des laves, pouvant même craindre une complète destruction de Back- Cup, n'hésitèrent pas à le fuir. Tout ce qu'elles possédaient fut embarqué sur leurs chaloupes de pêche; elles y prirent passage et vinrent se réfugier à Southampton-Harbour.
Aux Bermudes, on sentit un certain effroi à cette nouvelle qu'un volcan, endormi depuis des siècles, venait de se réveiller à l'extrémité occidentale du groupe. Mais, en même temps que la terreur des uns, la curiosité des autres se manifesta. Je fus de ces derniers. Il importait, au surplus, d'étudier le phénomène, de reconnaître si les pêcheurs n'en exagéraient pas les conséquences.
Back-Cup, qui émerge tout d'un bloc à l'ouest de l'archipel, s'y rattache par une capricieuse traînée de petits îlots et de récifs inabordables du côté de l'est. On ne l'aperçoit ni de Saint- Georges, ni de Hamilton, son sommet ne dépassant pas l'altitude d'une centaine de mètres.
Un cutter, parti de Southampton-Harbour, nous débarqua, quelques explorateurs et moi, sur le rivage, où s'élevaient les cabanes abandonnées des pêcheurs bermudiens.
Les craquements intérieurs se faisaient toujours entendre, et une gerbe de vapeurs s'échappait du cratère.
Il n'y eut aucun doute pour nous: l'ancien volcan de Back-Cup s'était rallumé sous l'action des feux souterrains. On devait craindre qu'une éruption ne se produisît avec toutes ses suites, un jour ou l'autre.
En vain essayâmes-nous de monter jusqu'à l'orifice du volcan. L'ascension était impossible sur ces pentes abruptes, lisses, glissantes, n'offrant prise ni au pied ni à la main, se profilant sous un angle de soixante-quinze à quatre-vingts degrés. Jamais je n'avais rien rencontré de plus aride que cette carapace rocheuse, sur laquelle végétaient seulement de rares touffes de luzerne sauvage aux endroits pourvus d'un peu d'humus.
Après maintes tentatives infructueuses, on essaya de faire le tour de l'îlot. Mais, sauf en la partie où les pêcheurs avaient bâti leur village, la base était impraticable au milieu des éboulis du nord, du sud et de l'ouest.
La reconnaissance de l'îlot fut donc limitée à cette exploration très insuffisante. En somme, à voir les fumées mêlées de flammes qui fusaient hors du cratère, tandis que de sourds roulements, parfois des détonations ébranlaient l'intérieur, on ne pouvait qu'approuver les pêcheurs d'avoir abandonné cet îlot, en prévision de sa destruction prochaine.
Telles sont les circonstances dans lesquelles je fus amené à visiter Back-Cup, et l'on ne s'étonnera pas si j'ai pu lui donner ce nom, dès que sa bizarre structure s'était offerte à mes yeux.
Non! je le répète, cela n'aurait pas été pour plaire au comte d'Artigas que le gardien Gaydon eût reconnu cet îlot, en admettant que l'_Ebba _y dût relâcher, -- ce qui, faute de port, me paraissait inadmissible.
À mesure que la goélette se rapproche, j'observe Back-Cup, où, depuis leur départ, aucun Bermudien n'a voulu retourner. Ce lieu de pêche est actuellement délaissé, et je ne puis m'expliquer que l'_Ebba_ y vienne en relâche.
Peut-être, après tout, le comte d'Artigas et ses compagnons n'ont- ils pas l'intention de débarquer sur le littoral de Back-Cup? Même au cas où la goélette eût trouvé un abri temporaire entre les roches au fond d'une étroite crique, quelle apparence qu'un riche yachtman ait eu la pensée d'établir sa résidence sur ce cône aride, exposé aux terribles tempêtes de l'Ouest-Atlantique? Vivre en cet endroit, cela est bon pour de rustiques pêcheurs, non pour le comte d'Artigas, l'ingénieur Serkö, le capitaine Spade et son équipage.
Back-Cup n'est plus qu'à un demi-mille, il n'a rien de l'aspect que présentent les autres îles de l'archipel sous la sombre verdure de leurs collines. À peine si, dans le pli de certaines anfractuosités, poussent quelques genévriers, et se dessinent de maigres échantillons de ces cedars qui constituent la principale richesse des Bermudes. Quant aux roches du soubassement, elles sont couvertes d'épaisses couches de varechs, sans cesse renouvelées par les apports de la houle, et aussi de végétaux filamenteux, ces sargasses innombrables de la mer de ce nom, entre les Canaries et les îles du Cap-Vert, et dont les courants jettent des quantités énormes sur les récifs de Back-Cup.
En ce qui concerne les seuls habitants de cet îlot désolé, ils se réduisent à quelques volatiles, des bouvreuils, des «mota cyllas cyalis» au plumage bleuâtre, tandis que, par myriades, les goélands et les mouettes traversent d'une aile rapide les vapeurs tourbillonnantes du cratère.