Face au drapeau

Chapter 6

Chapter 63,737 wordsPublic domain

«Capitaine, lui dis-je, c'est vous que j'ai vu à Healthful- House... Vous me reconnaissez?...»

Lui se contente de me dévisager et ne daigne pas me répondre.

«Je suis le surveillant Gaydon, ai-je repris, le gardien de Thomas Roch, et je veux savoir pourquoi vous m'avez enlevé et mis à bord de cette goélette?...»

Ledit capitaine m'interrompt d'un signe, et encore, ce signe, n'est-ce pas à moi qu'il s'adresse, mais à quelques matelots postés près du gaillard d'avant.

Ceux-ci accourent, me prennent les bras, et, s'inquiétant peu du mouvement de colère que je ne puis retenir, m'obligent à descendre l'escalier du capot de l'équipage.

Cet escalier n'est à vrai dire qu'une échelle à barreaux de fer perpendiculairement fixée à la cloison. Sur le palier, de chaque côté, s'ouvre une porte, qui établit la communication entre le poste, la cabine du capitaine et d'autres chambres contiguës.

Allait-on de nouveau me plonger dans le sombre réduit que j'ai déjà occupé à fond de cale?...

Je tourne à gauche, l'on m'introduit à l'intérieur d'une cabine, éclairée par un des hublots de la coque, repoussé en ce moment, et qui laisse passer un air vif. L'ameublement comprend un cadre avec sa literie, une table, un fauteuil, une toilette, une armoire.

Sur la table, mon couvert est mis. Je n'ai plus qu'à m'asseoir, et, comme l'aide-cuisinier allait se retirer après avoir déposé divers plats, je lui adresse la parole.

Encore un muet celui-là, -- un jeune garçon de race nègre, et peut-être ne comprend-il pas ma langue?...

La porte refermée, je mange avec appétit, remettant à plus tard des questions qui ne resteront pas toujours sans réponses.

Il est vrai, je suis prisonnier, -- mais cette fois, dans des conditions de confort infiniment préférables, et qui me seront conservées, je l'espère, jusqu'à notre arrivée à destination.

Et alors, je m'abandonne à un cours d'idées dont la première est celle-ci: c'est le comte d'Artigas qui avait préparé cette affaire d'enlèvement, c'est lui qui est l'auteur du rapt de Thomas Roch, et nul doute que l'inventeur français ne soit installé dans une non moins confortable cabine à bord de l'_Ebba_.

En somme, qui est-il, ce personnage?... D'où vient-il, cet étranger?... S'il s'est emparé de Thomas Roch, est-ce donc qu'il veut, à n'importe quel prix, s'approprier le secret de son Fulgurateur?... C'est vraisemblable. Aussi devrai-je prendre garde à ne point trahir mon identité, car toute chance de redevenir libre m'échapperait, si l'on apprenait la vérité sur mon compte.

Mais que de mystères à percer, que d'inexplicable à expliquer, -- l'origine de ce d'Artigas, ses intentions pour l'avenir, la direction que suit sa goélette, le port auquel elle est attachée... et aussi cette navigation, sans voile et sans hélice, avec une vitesse d'au moins dix milles à l'heure!...

Enfin, avec le soir, un air plus frais pénètre à travers le hublot de la cabine. Je le ferme au moyen de sa vis, et, puisque ma porte est verrouillée à l'extérieur, le mieux est de me jeter sur le cadre, de m'endormir aux douces oscillations de cette singulière _Ebba_ à la surface de l'Atlantique.

Le lendemain, je suis levé dès l'aube, je procède à ma toilette, je m'habille, et j'attends.

L'idée me vient aussitôt de voir si la porte de la cabine est fermée...

Non, elle ne l'est pas. Je pousse le vantail, je gravis l'échelle de fer, et me voici sur le pont.

À l'arrière, tandis que les matelots vaquent aux travaux de lavage, deux hommes, dont l'un est le capitaine, sont en train de causer. Celui-ci ne manifeste aucune surprise en m'apercevant, et, d'un signe de tête, me désigne à son compagnon.

L'autre, que je n'ai jamais vu, est un individu d'une cinquantaine d'années, barbe et chevelure noires mélangées de fils d'argent, figure ironique et fine, oeil agile, physionomie intelligente. Celui-là se rapproche du type hellénique, et je n'ai plus douté qu'il fût d'origine grecque, quand je l'ai entendu appeler Serkö - - l'ingénieur Serkö -- par le capitaine de l'_Ebba_.

Quant à ce dernier, il se nomme Spade, -- le capitaine Spade, -- et ce nom a bien l'air d'être de provenance italienne. Ainsi un Grec, un Italien, un équipage composé de gens recrutés en tous les coins du globe, et embarqués sur une goélette à nom norvégien... ce mélange me paraît, à bon droit, suspect.

Et le comte d'Artigas, avec son nom espagnol, son type asiatique... d'où vient-il?...

Le capitaine Spade et l'ingénieur Serkö s'entretiennent à voix basse. Le premier surveille de près l'homme de barre, qui ne semble pas avoir à se préoccuper des indications du compas placé dans l'habitacle devant ses yeux. Il paraît plutôt obéir aux gestes de l'un des matelots de l'avant, qui lui indique s'il doit venir sur tribord ou sur bâbord.

Thomas Roch est là, près du roufle... Il regarde cette immense mer déserte, qu'aucun contour de terre ne limite à l'horizon. Deux matelots, placés près de lui, ne le perdent pas de vue. Ne pouvait-on tout craindre de ce fou, -- même qu'il se jetât par- dessus le bord?...

Je ne sais s'il me sera permis de communiquer avec mon ancien pensionnaire?...

Tandis que je m'avance vers lui, le capitaine Spade et l'ingénieur Serkö m'observent.

Je m'approche de Thomas Roch, qui ne me voit pas venir, et me voici à son côté.

Thomas Roch n'a point l'air de me reconnaître, et ne fait pas un seul mouvement. Ses yeux, qui brillent d'un vif éclat, ne cessent de parcourir l'espace. Heureux de respirer cette atmosphère vivifiante et chargée d'émanations salines, sa poitrine se gonfle en de longues aspirations. À cet air suroxygéné se joint la lumière d'un magnifique soleil, débordant un ciel sans nuages, et dont les rayons le baignent tout entier. Se rend-il compte du changement survenu dans sa situation?... Ne se souvient-il plus déjà de Healthful-House, du pavillon où il était prisonnier, de son gardien Gaydon?... C'est infiniment probable. Le passé s'est effacé de son souvenir, et il est tout au présent.

Mais, à mon avis, même sur le pont de l'_Ebba_, dans ce milieu de la pleine mer, Thomas Roch est toujours l'inconscient que j'ai soigné durant quinze mois. Son état intellectuel n'a pas changé, la raison ne lui reviendra que lorsqu'on l'entretiendra de ses découvertes. Le comte d'Artigas connaît cette disposition mentale pour en avoir fait l'expérience pendant sa visite, et c'est évidemment sur cette disposition qu'il se fonde pour surprendre tôt ou tard le secret de l'inventeur. Qu'en pourrait-il faire?...

«Thomas Roch?...» ai-je dit.

Ma voix le frappe, et, après s'être fixés un instant sur moi, ses yeux se détournent vivement.

Je prends sa main, je la presse, mais il la retire brusquement, puis s'éloigne, -- sans m'avoir reconnu, -- et il se dirige vers l'arrière de la goélette, où se trouvent l'ingénieur Serkö et le capitaine Spade.

A-t-il donc la pensée de s'adresser à l'un de ces deux hommes, et s'ils lui parlent, leur répondra-t-il, -- ce dont il s'est dispensé à mon égard?...

Juste à ce moment, sa physionomie vient de s'éclairer d'une lueur d'intelligence, et son attention -- je ne puis en douter -- est attirée par la marche bizarre de la goélette.

En effet, ses regards se portent sur la mâture de l'_Ebba_, dont les voiles sont serrées, et qui glisse rapidement à la surface de ces eaux calmes...

Thomas Roch rétrograde alors, il remonte la coursive de tribord, il s'arrête à la place où devrait se dresser une cheminée, si l'_Ebba _était un _steam-yacht_, -- une cheminée dont s'échapperaient des tourbillons de fumée noire...

Ce qui m'a semblé si étrange paraît tel à Thomas Roch... Il ne peut s'expliquer ce que j'ai trouvé inexplicable, et, comme je l'ai fait, il gagne l'arrière afin de voir fonctionner l'hélice...

Sur les flancs de la goélette gambade une troupe de marsouins. Si vite que file l'_Ebba_, ces agiles animaux la dépassent sans peine, cabriolant, se culbutant, se jouant dans leur élément naturel avec une merveilleuse souplesse.

Thomas Roch ne s'attache pas à les suivre du regard. Il se penche au-dessus des bastingages...

Aussitôt l'ingénieur Serkö et le capitaine Spade se rapprochent de lui, et, craignant qu'il ne tombe à la mer, ils le retiennent d'une main ferme, puis le ramènent sur le pont.

J'observe, d'ailleurs, -- car j'en ai la longue expérience, -- que Thomas Roch est en proie à une vive surexcitation. Il tourne sur lui-même, il gesticule, des phrases incohérentes, qui ne s'adressent à personne, sortent de sa bouche...

Cela n'est que trop visible, une crise est prochaine, -- une crise semblable à celle qui l'a saisi pendant la dernière soirée passée au pavillon de Healthful-House, et dont les conséquences ont été si funestes. Il va falloir s'emparer de lui, le descendre dans sa cabine, où l'on m'appellera peut-être à lui donner ces soins spéciaux dont j'ai l'habitude...

En attendant, l'ingénieur Serkö et le capitaine Spade ne le perdent pas de vue. Vraisemblablement, leur intention est de le laisser faire, et voici ce qu'il fait:

Après s'être dirigé vers le grand mât, dont ses yeux ont vainement cherché la voilure, il l'atteint, il l'entoure de ses bras, il essaie de l'ébranler en le secouant par le râtelier de tournage, comme s'il voulait l'abattre...

Et, alors, voyant ses efforts infructueux, ce qu'il a tenté au grand mât, il va le tenter au mât de misaine. Sa nervosité croît au fur et à mesure. Des cris inarticulés succèdent aux vagues paroles qui lui échappent...

Soudain, il se précipite vers les haubans de bâbord et s'y accroche. Je me demande s'il ne va pas s'élancer sur les enfléchures, monter jusqu'aux barres du hunier... Si on ne l'arrête pas, il risque de choir sur le pont, ou, dans un vif mouvement de roulis, d'être jeté à la mer...

Sur un signe du capitaine Spade, des matelots accourent, le prennent à bras-le-corps, sans pouvoir lui faire lâcher les haubans, tant ses mains les serrent avec vigueur. Au cours d'une crise, je le sais, ses forces sont décuplées. Pour le maîtriser, il m'a fallu souvent appeler des gardiens à mon aide...

Cette fois, les hommes de la goélette -- des gaillards taillés en force -- ont raison du malheureux dément. Thomas Roch est étendu sur le pont, où deux matelots le contiennent malgré son extraordinaire résistance.

Il n'y a plus qu'à le descendre dans sa cabine, à l'y laisser au repos jusqu'à ce que cette crise ait pris fin. C'est même ce qui va être fait conformément à l'ordre donné par un nouveau personnage, dont la voix vient frapper mon oreille...

Je me retourne, et je le reconnais.

C'est le comte d'Artigas, la physionomie sombre, l'attitude impérieuse, tel que je l'ai vu à Healthful-House.

Aussitôt je vais à lui. Il me faut une explication quand même... et je l'aurai.

«De quel droit... monsieur?... ai-je demandé.

-- Du droit du plus fort!» me répond le comte d'Artigas.

Et il se dirige vers l'arrière, tandis que l'on emporte Thomas Roch dans sa cabine.

VII Deux jours de navigation

Peut-être -- si les circonstances l'exigent, -- serai-je amené à dire au comte d'Artigas que je suis l'ingénieur Simon Hart. Qui sait si je n'obtiendrai pas plus d'égards qu'en restant le gardien Gaydon?... Toutefois, cette mesure mérite réflexion. En effet, je suis toujours dominé par la pensée que, si le propriétaire de l'_Ebba_ a fait enlever l'inventeur français, c'est dans l'espoir de s'assurer la possession du Fulgurateur Roch, auquel ni l'Ancien ni le Nouveau Continent n'ont voulu mettre le prix inacceptable qui en était demandé. Eh bien, dans le cas où Thomas Roch viendrait à livrer son secret, ne vaut-il pas mieux que j'aie continué d'avoir accès près de lui, que l'on m'ait conservé mes fonctions de surveillant, que je sois chargé des soins nécessités par son état?... Oui, je dois me réserver cette possibilité de tout voir, de tout entendre... qui sait?... d'apprendre enfin ce qu'il m'a été impossible de découvrir à Healthful-House!

À présent, où va la goélette _Ebba_?... Première question.

Qui est ce comte d'Artigas?... Deuxième question.

La première sera résolue dans quelques jours, sans doute, étant donné la rapidité avec laquelle marche ce fantastique yacht de plaisance sous l'action d'un propulseur dont je finirai bien par reconnaître le fonctionnement.

Quant à la seconde question, il est moins certain que je puisse jamais l'éclaircir.

À mon avis, en effet, ce personnage énigmatique doit avoir un intérêt majeur à cacher son origine, et, je le crains, nul indice ne me permettra d'établir sa nationalité. Si ce comte d'Artigas parle couramment l'anglais, -- j'ai pu m'en assurer pendant sa visite au pavillon 17, -- il le fait avec un accent rude et vibrant, qui ne se retrouve pas chez les peuples du Nord. Cela ne me rappelle rien de ce que j'ai entendu au cours de mes voyages à travers les deux mondes, -- si ce n'est peut-être cette dureté caractéristique des idiomes de la Malaisie. Et, en vérité, avec son teint chaud, presque olivâtre, tirant sur le cuivre, sa chevelure crêpelée d'un noir d'ébène, son regard sortant d'une profonde orbite et qui jaillit comme un dard d'une prunelle immobile, sa taille élevée, la carrure de ses épaules, son relief musculaire très accentué qui décèle une grande vigueur physique, il ne serait pas impossible que le comte d'Artigas appartînt à quelqu'une de ces races de l'Extrême-Orient.

Pour moi, ce nom d'Artigas n'est qu'un nom d'emprunt, comme doit l'être aussi ce titre de comte. Si sa goélette porte une appellation norvégienne, lui, à coup sûr, n'est point d'origine scandinave. Il n'a rien des hommes de l'Europe septentrionale, ni la physionomie calme, ni les cheveux blonds, ni ce doux regard qui s'échappe de leurs yeux d'un bleu pâle.

Enfin, quel qu'il soit, cet homme a fait enlever Thomas Roch, -- moi avec, -- et ce ne peut-être que dans un mauvais dessein.

Maintenant, a-t-il opéré au profit d'une puissance étrangère, ou dans son propre intérêt?... A-t-il voulu être seul à profiter de l'invention de Thomas Roch et se trouve-t-il donc dans des conditions à pouvoir en profiter?... C'est une troisième question à laquelle je ne saurais encore répondre. Par tout ce que je verrai dans la suite, tout ce que j'entendrai, peut-être parviendrai-je à la résoudre, avant d'avoir pu m'enfuir, en admettant que la fuite soit exécutable?...

L'_Ebba_ continue de naviguer dans les conditions inexplicables que l'on connaît. Je suis libre de parcourir le pont, sans jamais dépasser le poste d'équipage dont le capot s'ouvre sur l'avant du mât de misaine.

En effet, une fois, j'ai voulu m'avancer jusqu'à l'emplanture du beaupré, d'où j'aurais pu, en me penchant au-dehors, voir l'étrave de la goélette fendre les eaux. Mais, en conséquence d'ordres évidemment donnés, les matelots de quart se sont opposés à mon passage, et l'un d'eux m'a dit d'un ton brusque en un rauque anglais:

«À l'arrière... À l'arrière!... Vous gênez la manoeuvre!»

La manoeuvre?... On ne manoeuvre pas.

A-t-on compris que je cherchais à découvrir à quel genre de propulsion obéissait la goélette?... C'est probable, et le capitaine Spade, qui a été témoin de cette scène, a dû deviner que je cherchais à me rendre compte de cette navigation. Même un surveillant d'hospice ne saurait être que très étonné qu'un navire, sans voilure, sans hélice, soit animé d'une pareille vitesse. Enfin, pour une raison ou pour une autre, l'avant du pont de l'_Ebba_ m'est défendu.

Vers dix heures, la brise se lève, -- une brise du nord-ouest très favorable, -- et le capitaine Spade donne ses instructions au maître d'équipage.

Aussitôt celui-ci, le sifflet aux lèvres, fait hisser la grande voile, la misaine et les focs. On n'eût pas opéré avec plus de régularité et de discipline à bord d'un navire de guerre.

L'_Ebba _s'incline légèrement sur bâbord, et sa vitesse s'accélère notablement. Cependant le moteur n'a point cessé de fonctionner, car les voiles ne sont pas aussi pleines qu'elles auraient dû l'être, si la goélette n'eût été soumise qu'à leur seule action. Toutefois elles n'en aident pas moins la marche, grâce à la fraîche brise, qui s'est régulièrement établie.

Le ciel est beau, les nuages de l'ouest se dissipent dès qu'ils atteignent les hauteurs du zénith, et la mer resplendit sous l'averse des rayons solaires.

Ma préoccupation est alors de relever, dans la mesure du possible, la route que nous suivons. J'ai assez voyagé sur mer pour savoir évaluer la vitesse d'un bâtiment. À mon avis, celle de l'_Ebba _doit être comprise entre dix et onze milles. Quant à la direction, elle est toujours la même, et il m'est facile de le vérifier, en m'approchant de l'habitacle placé devant l'homme de barre. Si l'avant de l'_Ebba_ est interdit au gardien Gaydon, il n'en est pas ainsi de l'arrière. À maintes reprises j'ai pu jeter un rapide regard sur la boussole, dont l'aiguille marque invariablement l'est, ou, avec plus d'exactitude, l'est-sud-est.

Voici donc dans quelles conditions nous naviguons à travers cette partie de l'océan Atlantique, limitée au couchant par le littoral des États-Unis d'Amérique.

Je fais appel à mes souvenirs: quels sont les îles ou groupes d'îles qui se rencontrent dans cette direction, avant les terres de l'Ancien Continent?

La Caroline du Nord, que la goélette a quittée depuis quarante- huit heures, est traversée par le trente-cinquième parallèle, et ce parallèle, prolongé vers le levant, doit, si je ne me trompe, couper la côte africaine à peu près à la hauteur du Maroc. Mais, sur son passage, gît l'archipel des Açores, à trois mille milles environ de l'Amérique. Or, est-il présumable que l'_Ebba_ ait l'intention de rallier cet archipel, que son port d'attache se trouve dans l'une de ces îles qui forment un domaine insulaire du Portugal?... Non, je ne saurais admettre cette hypothèse.

D'ailleurs, avant les Açores, sur la ligne du trente-cinquième parallèle, à la distance de douze cents kilomètres seulement, se rencontre le groupe des Bermudes, qui appartient à l'Angleterre. Il me paraîtrait moins hypothétique que, si le comte d'Artigas s'est chargé de l'enlèvement de Thomas Roch pour le compte d'une puissance européenne, cette puissance fût le Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d'Irlande. À vrai dire, reste toujours le cas où ce personnage n'aurait agi qu'en vue de son propre intérêt.

Pendant cette journée, à trois ou quatre reprises, le comte d'Artigas est venu prendre place à l'arrière. De là, son regard m'a paru interroger attentivement les divers points de l'horizon. Lorsqu'une voile ou une fumée apparaît au large, il les observe longuement, en se servant d'une puissante lorgnette marine. J'ajoute qu'il n'a même pas daigné remarquer ma présence sur le pont.

De temps en temps, le capitaine Spade le rejoint, et tous deux échangent quelques paroles dans une langue que je ne puis ni comprendre ni reconnaître.

C'est avec l'ingénieur Serkö que le propriétaire de l'_Ebba _s'entretient le plus volontiers, lequel paraît être fort avant dans son intimité. Assez loquace, moins rébarbatif, moins fermé que ses compagnons de bord, à quel titre cet ingénieur se trouve- t-il sur la goélette?... Est-ce un ami particulier du comte d'Artigas?... Court-il les mers avec lui, partageant cette existence si enviable d'un riche yachtman?... Au total, cet homme est le seul qui paraisse me témoigner, sinon un peu de sympathie, du moins un peu d'intérêt.

Quant à Thomas Roch, je ne l'ai pas aperçu de toute la matinée, et il doit être enfermé dans sa cabine, sous l'influence de cette crise de la veille qui n'a pas encore pris fin.

J'en ai même eu la certitude, lorsque, vers trois heures après midi, le comte d'Artigas, au moment où il allait redescendre par le capot, m'a fait signe de m'approcher.

J'ignore ce qu'il me veut, ce comte d'Artigas, mais je sais bien ce que je vais lui dire.

«Est-ce que ces crises auxquelles est sujet Thomas Roch durent longtemps?... me demande-t-il en anglais.

-- Parfois quarante-huit heures, ai-je répondu.

-- Et qu'y a-t-il à faire?...

-- Rien qu'à le laisser tranquille jusqu'à ce qu'il s'endorme. Après une nuit de sommeil, l'accès est terminé, et Thomas Roch reprend son état habituel d'inconscience.

-- Bien, gardien Gaydon, vous lui continuerez vos soins comme à Healthful-House, si cela est nécessaire...

-- Mes soins?...

-- Oui... à bord de la goélette... en attendant que nous soyons arrivés...

-- Où?...

-- Où nous serons demain dans l'après-midi», me répond le comte d'Artigas.

Demain... pensai-je. Il ne s'agit donc pas d'atteindre la côte d'Afrique, ni même l'archipel des Açores?... Subsisterait alors l'hypothèse que l'_Ebba_ va relâcher aux Bermudes...

Le comte d'Artigas allait mettre le pied sur la première marche du capot, lorsque je l'interpelle à mon tour. «Monsieur, dis-je, je veux savoir... j'ai le droit de savoir où je vais... et...

-- Ici, gardien Gaydon, vous n'avez aucun droit. Bornez-vous à répondre, lorsqu'on vous interroge.

-- Je proteste...

-- Protestez», me réplique ce personnage impérieux et hautain, dont l'oeil me lance un mauvais regard. Et, descendant par le capot du rouf, il me laisse en présence de l'ingénieur Serkö.

«À votre place, je me résignerais, gardien Gaydon... dit celui-ci en souriant. Quand on est pris dans un engrenage...

-- Il est permis de crier... je suppose...

-- À quoi bon... lorsque personne n'est à portée de vous entendre?...

-- On m'entendra plus tard, monsieur...

-- Plus tard... c'est long!... Enfin... criez à votre aise!» Et c'est sur ce conseil ironique que l'ingénieur Serkö m'abandonne à mes réflexions. Vers quatre heures, un grand navire est signalé à six milles dans l'est, courant à contre-bord de nous. Sa marche est rapide, et il grandit à vue d'oeil. Des tourbillons noirâtres s'échappent de ses deux cheminées. C'est un bâtiment de guerre, car une étroite flamme se déroule à la tête de son grand mât, et bien qu'aucun pavillon ne flotte à sa corne, je crois reconnaître un croiseur de la marine fédérale. Je me demande alors si l'_Ebba_ lui fera le salut d'usage, lorsqu'elle sera par son travers. Non, et en ce moment, la goélette évolue avec l'évidente intention de s'éloigner. Ces façons ne m'étonnent pas autrement de la part d'un yacht si suspect. Mais, ce qui me cause la plus vive surprise, c'est la manière de manoeuvrer du capitaine Spade. En effet, après s'être rendu à l'avant près du guindeau, il s'arrête devant un petit appareil signalétique, semblable à ceux qui sont destinés à l'envoi des ordres dans la chambre des machines d'un steamer. Dès qu'il a pressé un des boutons de cet appareil, l'_Ebba_ laisse arriver d'un quart vers le sud-est en même temps que les écoutes des voiles sont mollies en douceur par les hommes de l'équipage. Évidemment, un ordre «quelconque» a été transmis au mécanicien de la machine «quelconque», qui imprime à la goélette cet inexplicable déplacement sous l'action d'un moteur «quelconque» dont le principe m'échappe encore.

Il résulte de cette manoeuvre que l'_Ebba_ s'éloigne obliquement du croiseur, dont la direction ne s'est point modifiée. Pourquoi un bâtiment de guerre aurait-il cherché à détourner de sa route ce yacht de plaisance, qui ne peut exciter aucun soupçon?...

Mais c'est de toute autre façon que se comporte l'_Ebba_, lorsque, vers six heures du soir, un second bâtiment se montre par le bossoir de bâbord. Cette fois, au lieu de l'éviter, le capitaine Spade, après avoir envoyé un ordre au moyen de l'appareil, reprend sa direction à l'est, -- ce qui va l'amener dans les eaux dudit bâtiment.

Une heure plus tard, les deux navires sont par le travers l'un de l'autre, séparés par une distance de trois ou quatre milles environ.