Part 24
--Vous avez raison, monsieur d’Anguilhon, dit Henri Ronald. La nature répète ici ce qu’elle a fait autrefois chez vous. Pour créer les Français, elle a croisé Celtes, Latins et Francs; pour créer les Américains, elle est en train d’amalgamer Anglais, Irlandais, Écossais, Hollandais, Allemands, Latins, et, de son laboratoire des États-Unis, une race nouvelle sort peu à peu.
--Une race qui a probablement une haute destinée!
--Je le crois.
--A propos de race, dit Henri de Kéradieu, vous avez probablement lu certain article de revue où il est démontré qu’il n’y a plus de noblesse en France?
Les yeux de toutes les femmes pétillèrent d’intérêt.
--En effet, beaucoup de journaux l’ont reproduit, fît madame Ronald.
--Naturellement!... Eh bien, rassurez-vous, La Révolution a certainement éclairci les rangs de l’aristocratie, mais elle ne l’a pas anéantie, pas plus que le phylloxéra n’a détruit tous nos clos célèbres. Il y a encore dans notre pays des hommes de race et des vins au bouquet rare, inimitable, comme celui-ci,--ajouta le baron en élevant son verre rutilant de vieux chambertin.--La race n’est pas chose si facile à détruire. J’ai vu, près de Tunis, une tribu arabe qui se nomme les Beni-Franzoun, «Fils de Français». Elle a sur son étendard les lis de France et prétend descendre des compagnons de saint Louis. Les hommes sont blonds, avec des yeux bleus, et ils portent les moustaches tombantes comme les Gaulois.
--Ah! c’est bien curieux, cela! s’écria Lelo.
--Si, après les révélations de cette revue, il y avait encore des Américaines tentées d’accorder leur main à quelque noble français, ce dont je doute fort,--ajouta Henri de Kéradieu d’un ton plaisant,--je leur dirais: «Cherchez la race. Elle se devine au premier coup d’œil, elle est la meilleure garantie de l’origine et ne s’improvise pas comme les parchemins. Si un homme a de la race, épousez sans crainte: il est authentique.»
--Oui, oui, épousez! fit Annie joyeusement.
--Ne dirait-on pas, conclut Willie Grey en riant, que nous avons été réunis au Waldorf pour nous permettre de nous expliquer sur ces petites questions qui avaient jeté un peu de froid entre nous?
--Mais c’est bien possible! dit Jacques, et je suis sûr que nous nous quitterons, ces jours-ci, en meilleure intelligence.
--Pourquoi ne nous attendez-vous pas, monsieur d’Anguilhon? demanda Dora. Ce serait si amusant de faire le voyage ensemble!
--Il faut que je sois à Paris pour l’ouverture des Chambres.
--Ah! c’est vrai, vous êtes député.
--Oui... Annie m’a persuadé que c’était mon devoir de prendre en mains les intérêts locaux. Je me suis présenté à la députation, par acquit de conscience, avec le secret espoir de ne pas être élu... et puis, je l’ai été. Quand on est marié à une Américaine, il est bien difficile de rester oisif.
--Dora! s’exclama Lelo avec un air d’effroi. Vous n’allez pas me demander de faire le bonheur des populations?... Je regimberais, je vous en préviens.
--N’ayez pas peur, je me contenterai que vous fassiez mon bonheur, à moi.
--Ah! tant mieux! C’est dans mes moyens, cela!
La conversation, ainsi lancée, demeura très animée, et ne fit plus qu’échauffer entre les convives la sympathie et la cordialité.
Pendant tout le dîner, bien que tyranniquement accaparé, interviewé sans merci par ses deux voisines, Sant’Anna ne cessa d’observer madame Ronald. Sans avoir jamais soupçonné la profondeur du sentiment qu’il lui avait inspiré, il était sûr qu’elle l’avait aimé. Le souvenir de l’expression douloureuse qu’il avait surprise sur son visage au sortir du consulat d’Italie, où il venait d’épouser Dora, avait maintes fois amené sur ses lèvres un sourire de triomphe mauvais. Depuis qu’il était en Amérique, il avait souvent pensé à elle et secrètement désiré la revoir. Il l’avait revue; mais, avec sa fine intuition d’Italien, il avait senti aussitôt qu’il lui était devenu indifférent, que ce pouvoir magnétique, dont il était si fier, n’avait plus aucun effet sur elle. Il en éprouvait un vif désappointement, une belle rage d’homme vaincu. «Toutes les mêmes! se disait-il en manière de consolation.--Quelqu’un d’autre, sans doute!...» Et jamais Hélène ne lui avait semblé aussi désirable. Sa robe pailletée rendait son corps tout chatoyant, faisait ressortir la riche nuance de ses cheveux, l’éclat de ses épaules. Sa «blondeur» le fascina de nouveau, lui remplit les yeux d’une chaude et sensuelle admiration.
Madame Ronald les rencontra souvent, ces yeux, les brava même avec une hardiesse tranquille, et ils furent impuissants à provoquer chez elle le plus léger trouble. Elle examinait le comte à la dérobée, et sa physionomie exprimait un étonnement mêlé de dédain. Sous l’influence de quelle magie l’avait-elle cru si supérieur? Un grand seigneur, rien de plus... Il ne fallait pas lui demander autre chose que d’être beau, aimable et généreux. Elle le voyait maintenant tel qu’il était, avec son âme vieille, embuée par le passé, son incurable indifférence, sa faiblesse de caractère. Oui, avec de la culture, il aurait pu devenir un homme politique, un diplomate, mais cette culture lui manquait. C’était un esprit en jachère, incapable de s’intéresser à autre chose qu’aux faits-divers de la vie mondaine, incapable surtout d’aimer avec profondeur et fidélité. Comme elle eût souffert par lui, grand Dieu! Sur cette pensée, qui s’acheva dans un petit frisson, les regards d’Hélène se tournèrent vers M. Ronald. Quelle puissance intellectuelle dans le modelé de son front! Quelle pureté dans ces yeux de chercheur, qui ne voyaient pas les choses basses ou indignes! Quelle beauté dans cette bouche faite pour la vérité!... Elle avait vécu un rêve,--un cauchemar plutôt, et combien douloureux!... Elle avait été folle!... folle!...
Maintenant Sant’Anna pouvait aller, venir, partir, il pouvait fleurter, aimer, sans qu’un seul de ses actes ou de ses sentiments se répercutât en elle. Cette assurance la rendit joyeuse comme une enfant. Elle respira largement, à plusieurs reprises, pour le plaisir de sentir son cœur dégagé. Entre Lelo et elle, la communication avait bien été coupée! Une fervente action de grâces s’éleva de son être tout entier vers le Maître qui avait accompli le miracle.
Après le dîner, Sant’Anna, curieux de savoir si l’indifférence d’Hélène n’était point simulée, manœuvra pour la tirer à l’écart.
--Eh bien, «ma tante»! dit-il, en appuyant perfidement sur elle ses yeux de charmeur,--comment trouvez-vous cette dernière surprise que nous ménageait la destinée? Moi, Lelo, vous recevant à New-York, à l’Hôtel Waldorf, Cinquième avenue, 33e rue!... Oh! cette 33e rue!
--Mais je trouve la surprise très agréable! Et vous?
--Délicieuse, stupéfiante surtout!... Le moyen, après cela, de ne pas croire à la fatalité!
--Ne vous servez pas de ce mot: il implique une idée de hasard, de force aveugle et brutale. Nous sommes les ouvriers de Dieu, ses collaborateurs inconscients; il nous conduit vers des buts lointains que nous ignorons, mais, à la fin, tout sera bien et pour tous.
Ses paroles impressionnèrent Lelo. Il sentit que la femme qui les avait prononcées était à jamais hors de son pouvoir. Cependant il risqua une ironie dernière:
--Alors, selon vous, de la rue de Rivoli où je vous ai rencontrée, jusqu’au Waldorf où nous nous retrouvons, toutes les péripéties étaient écrites d’avance. Toutes?...
Hélène supporta sans fléchir le regard qui accompagnait ce dernier mot.
--Toutes, répéta-t-elle avec une belle crânerie. Elles étaient nécessaires, j’en suis convaincue.
--Si Ève devient philosophe, ce sera terrible! dit Sant’Anna.
--Pour le tentateur, oui,--répliqua madame Ronald en souriant,--mais bien heureux pour Adam!... Et maintenant, «mon neveu»,--ajouta-t-elle d’un ton tout à fait mondain,--nous allons vous gâter à qui mieux mieux et vous rendre le séjour de New-York si agréable que vous nous proclamerez les femmes les plus charmantes du monde: c’est là une de nos ambitions...
Pendant cette conversation, Charley Beauchamp, le frère chevaleresque et discret qui avait tout deviné, tout craint, ne quittait pas les causeurs des yeux. Il s’était isolé dans un coin pour les observer. Sa physionomie, d’abord inquiète, se rasséréna et, à la fin, il eut un soupir de soulagement. En s’éloignant de Lelo, madame Ronald se dirigea vers lui.
--Pourquoi me regardez-vous tant, ce soir? demanda-t-elle en lui donnant un petit coup d’éventail sur le bras.
--Parce que je ne vous ai jamais tant admirée.
Une rougeur légère passa sur le visage de la jeune femme.
--Vous avez bien raison! répondit-elle gravement.
Un peu plus tard, comme Hélène se trouvait seule avec son mari dans le coupé qui les ramenait chez eux, elle glissa soudainement sa main dans la sienne. Sans parler, Henri Ronald la pressa et la retint avec force. Alors, elle se blottit contre lui et, pendant tout le reste du trajet, elle demeura muette, profondément heureuse, avec une sensation exquise d’amour vrai et de sécurité parfaite. Arrivée dans son cabinet de toilette, encore enveloppée de son long manteau, elle alla tout droit au tableau de Willie Grey et, avec un accent de joie, de triomphe impossible à rendre, elle s’écria:
--Guérie, Titania! guérie!
FIN
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