Ève victorieuse

Part 23

Chapter 233,806 wordsPublic domain

--_Zio, zio_, vous me manquez de respect! fit Dora avec son imperturbable bonne humeur.--Plaisanterie à part, nous avons, le cardinal et moi, de très intéressantes conversations. Et savez-vous? Je crois que je suis arrivée à comprendre l’organisation de l’Église catholique.

--Vraiment!... s’écria Hélène, ah! cela m’intéresse.

--Eh bien, c’est tout simplement une formidable armée spirituelle dont le pape est le général en chef. Le haut clergé, les officiers, travaillent pour la puissance temporelle, pour leurs ambitions respectives: le bas clergé, les simples soldats, eux, croient travailler pour Dieu, pour gagner le ciel, et ils accomplissent des œuvres surhumaines; en réalité, toutes ces œuvres ne servant qu’à augmenter la gloire de l’Église.

--Je crois que vous vous trompez, fit Hélène un peu sèchement.

--Pas du tout! J’ai l’illustration du système sous les yeux, au palais Salvoni, en la personne du cardinal, qui ne songe qu’à devenir pape, qu’à accroître le pouvoir du Vatican, et en celle de Don Agostino, un pauvre prêtre qui est hypnotisé par un rêve de paradis et ne vit que pour sauver des âmes. C’est certain, pour le haut clergé le mot d’ordre est: «Tout pour l’Église»; pour le bas clergé: «Tout pour Dieu». Cela ne me scandalise pas; au contraire! Je trouve cette organisation admirable, nécessaire, et j’ai pour l’Église romaine beaucoup plus de respect qu’autrefois. Elle est vraiment très grande.

--Est-ce que le cardinal a essayé de vous convertir? demanda M. Ronald en souriant.

--Non, jamais; mais savez-vous ce qu’il a obtenu de moi?... que l’on fasse maigre dans ma maison, le vendredi et la veille de certaines fêtes: il m’en a donné la liste. «Pour le bon exemple religieux», a-t-il dit. En réalité, c’est pour que l’on sache à Rome que chez les Sant’Anna,--_in casa Sant’Anna_,--on observe les commandements de l’Église. J’ai cédé, parce qu’il paraissait tenir à cela d’une manière extraordinaire, mais je lui ai laissé voir que j’avais compris la raison de son désir.

--Il a une fort belle tête; le _Scribner’s Magazine_ a donné son portrait il y a quelque temps.

--Oui, et il a surtout grand air. Il ferait un pape splendide.

--Vous le voyez souvent? dit Hélène.

--Depuis six mois, nous dînons avec lui tous les dimanches. Il habite le palais Salvoni, un palais rempli de belles choses, mais glacial comme si jamais un rayon de soleil et une femme n’y étaient entrés. S’il contenait encore des microbes du moyen âge, cela ne m’étonnerait pas. Il y a là, dans ces magnifiques appartements, une curieuse odeur d’église, d’encens, de bouquins, de vieux garçon, de tabac, une odeur d’autres siècles... Elle a longtemps intrigué et taquiné mon nez; il a fini par s’y habituer, par l’aimer, même.

--Oh! Dody, Dody! s’écria Hélène, vous n’avez pas changé.

--Je l’espère bien!... Enfin, je me suis familiarisée avec ce décor italien et tout le reste. Après le dîner, nous avons de glorieuses parties de billard ou de bésigue: Son Éminence apprécie mes petits talents de société, je vous assure!... Plaisanterie à part, je crois qu’il a vraiment de l’amitié pour moi. Ce printemps, j’ai fait une grosse sottise...

--Cela doit vous arriver quelquefois, dit M. Ronald.

--Oui... n’importe... Je vous la raconterai quelque jour, si vous êtes sage. Le cardinal croyait que Lelo avait été d’accord avec moi, et il lui faisait froide mine. Alors, j’ai tout confessé. Eh bien, il ne m’a pas grondée, il s’est contenté de me dire en me tapotant l’épaule: «_Figlia mia_, vous avez une bien mauvaise tête, mais un grand bon cœur...» Je parie qu’il me regrette!... Avant de partir, je lui ai amené Bébé: il lui a donné sa bénédiction; puis il m’a fait le signe de la croix sur le front et a mis son anneau contre mes lèvres,--un rubis de toute beauté,--et je l’ai baisé, ma foi!... C’est drôle, je n’ai pas pu m’en empêcher; il m’avait hypnotisée: je ne voyais plus mon adversaire au billard ou au bésigue, mais Son Éminence le cardinal Salvoni, un prince de l’Église, dans chaque pouce de sa personne. S’il devient pape, je suis parfaitement capable de m’agenouiller devant lui. Mais assez là-dessus!... Je vous ai raconté tout cela, pour que vous soyez aimable avec Lelo comme son oncle l’est avec moi. Du moment qu’un cardinal s’est résigné à avoir une nièce américaine et protestante, vous pouvez bien, vous, vous résigner à avoir un neveu italien et catholique. Ce serait du joli, si un Américain, un démocrate, avait les idées plus étroites qu’un prélat romain!... Lors de mon mariage, vous n’avez pas été gentil. On aurait dit un tuteur de comédie amoureux de sa nièce et obligé de la donner à un beau jeune homme. Lelo a été très froissé, je ne serais pas étonnée qu’il vous gardât encore rancune. Il est d’une susceptibilité toute latine, horriblement fier. Si vous lui faites froide mine, il vous tournera le dos et ne voudra jamais remettre le pied chez vous. Cela me causerait un grand chagrin et me gâterait tout le plaisir de mon voyage. Il faut que nous signions la paix tout de suite, et que vous me promettiez de bien accueillir Lelo et de redevenir ce que vous étiez autrefois: mon meilleur ami.

--Qu’avez vous besoin d’ami, vous qui n’en faites qu’à votre tête! dit M. Ronald afin de lutter contre son attendrissement.

--Oui... et, pour une fois que j’ai écouté mon cœur, vous m’en voulez à mort! Est-ce logique?

--Non, dit enfin Hélène,--c’est même injuste, de la part d’un homme qui nie le libre arbitre, qui affirme que l’amour est une onde magnétique, un fluide, et qui cherche même à inventer les instruments nécessaires pour l’enregistrer ou le photographier.

La jeune femme sauta sur ses pieds. Ses yeux largement ouverts laissèrent deviner le travail rapide de sa pensée. Une sorte d’effroi mêlé de respect se peignit sur son visage.

--L’amour, un fluide! répéta-t-elle, mais c’est cela, c’est cela même! Lelo m’a attirée irrésistiblement. Quand il était près de moi, tout semblait plus beau, l’air était différent... Oh! oncle, je crois que vous êtes vraiment un grand homme!

Comme la jeune femme prononçait ces paroles, madame Carroll entra, suivie d’une superbe nourrice romaine qui portait le petit Guido.

M. Ronald alla au-devant de sa sœur et l’accueillit très affectueusement.

Pendant ce temps, Dora avait enlevé le grand chapeau à plumes du Bébé, ébouriffé d’un habile coup de doigt les boucles épaisses de ses cheveux brun doré comme une châtaigne fraîche, puis elle le présenta à Hélène.

--La belle petite créature! s’écria celle-ci, regardant sans trouble l’enfant de Sant’Anna.

--N’est-ce pas? Ressemble-t-il assez à son père!

--Beaucoup, en effet.

Dora s’approcha de M. Ronald.

--Oncle, dit-elle gravement, voyez...--celui-ci devait naître.

Une émotion subite et profonde adoucit la figure du savant. Il regarda, un instant, le petit Guido, puis, entourant de son bras la mère et l’enfant, il les embrassa tous deux.

--Vous avez raison, dit-il, celui-ci devait naître... et un autre devait mourir! ajouta-t-il plus bas.

XXXVII

L’Hôtel Waldorf, dont Dora avait fait sa résidence, est la propriété de M. Astor, le milliardaire américain qui vit en Angleterre. Nous n’avons rien encore de pareil en Europe. Il y a là des appartements Renaissance, Louis XIV, Louis XV, Louis XVI, Empire. On y peut dîner à la lumière des bougies ou à celle de l’électricité, sur du linge de Flandre ou sur de la soie, dans de la porcelaine de Sèvres ou de Dresde, dans du vieux Vienne ou du vieux Chine. On y peut boire des vins de tous les grands crus dans les verres de Baccarat les plus fins, dans les cristaux de Bohême les mieux taillés. Et les chefs sont des artistes qui possèdent les meilleures recettes. Certaine «salade Waldorf» ne tardera pas à figurer sur nos menus élégants. La plupart des Altesses, des Princes de passage à New-York, ont logé dans cet hôtel de la Cinquième avenue et lui ont donné un prestige de «comme il faut». Dora, qui avait appris à tenir compte du goût de son seigneur et maître, avait choisi un appartement Empire dont le style sobre et sévère reposait des splendeurs fantastiques du reste de la maison.

Ce dîner d’adieu, qu’elle avait imaginé de donner aux de Kéradieu et aux d’Anguilhon, n’était qu’un prétexte pour exhiber son mari, son titre, et se montrer dans tout l’éclat de sa nouvelle position sociale. Elle avait invité les quatre plus jolies mondaines de New-York. Elle les considérait, à tort ou à raison, comme ses ennemies, mais elle était sûre que, flattées de la préférence, elles parleraient avec enthousiasme du comte et de la comtesse Sant’Anna, exciteraient la curiosité et lui prépareraient ce succès de retour qu’elle désirait: l’Américaine sait admirablement choisir les instruments nécessaires pour arriver à ses fins.

Après la réconciliation entre l’oncle et la nièce, M. et madame Ronald avaient promis de se dégager et de se rendre à l’invitation de Dora. Pendant toute la journée qui précéda le dîner, Hélène éprouva une secrète angoisse. Elle eut beau se répéter que Sant’Anna lui était indifférent, la pensée de se retrouver en sa présence ne laissait pas que de la troubler. S’il allait la reconquérir avec son regard prenant, sa voix musicale? Elle avait peur maintenant de ces forces inconnues dont l’être humain est le jouet. Elle évoqua alors la grande figure du brahmine et, comme si elle eût senti de nouveau sa puissance mystérieuse, elle reprit confiance.

Madame Ronald n’était pas une héroïne. Elle ne devait jamais atteindre ces hauteurs où cesse le désir de plaire et d’être admirée. Ève elle était, Ève elle resterait toujours. Elle apporta à sa parure tout son art, toute sa coquetterie. Elle tenait à paraître aussi belle que possible: pour rien au monde, elle n’aurait voulu que Lelo la trouvât enlaidie ou vieillie; il fallait que son triomphe fût complet.

Selon sa promesse, elle arriva de bonne heure au Waldorf et, laissant son mari au salon, alla retrouver Dora dans son cabinet de toilette. Après l’échange de quelques paroles amicales, elle s’assit en face d’elle et, entr’ouvrant son grand manteau doublé d’hermine, elle apparut merveilleusement habillée, dans une robe de mousseline de soie noire sur fond blanc, toute ruisselante de paillettes.

--Oh! la jolie robe!

--Elle m’est arrivée la semaine dernière; vous en avez l’étrenne.

--C’est gentil, cela, et elle vous va à ravir.

--Tant mieux!

A ce moment même, la porte fut ouverte brusquement et Lelo parut.

--Prête? demanda-t-il.

Puis, apercevant la visiteuse:

--Madame Ronald! quel plaisir de vous revoir!

A l’apparition du comte, Hélène s’était levée d’un seul et irrésistible mouvement et lui avait tendu la main. Il la porta à ses lèvres, puis leurs regards se rencontrèrent. Il y eut alors entre eux une transmission plus rapide que l’éclair de pensées, de sentiments, une de ces secondes psychologiques qui font les destinées humaines. Madame Ronald n’eut pas un battement de paupières, pas un frémissement dans son âme ou dans sa chair. L’homme qui était là, devant elle, lui parut un autre que celui qu’elle avait aimé. Elle ne se rendit pas compte que c’était elle qui avait changé.

--Je suis charmée de pouvoir vous souhaiter la bienvenue en Amérique,--fit-elle du ton le plus naturel.

Quelque chose comme de l’étonnement, de la curiosité, se trahit sur la physionomie de l’Italien.

--Et moi, je regrette de ne pas être rentré assez tôt pour aller vous présenter mes hommages, dit-il poliment.

--N’importe. Comme compensation j’ai reçu la visite de votre fils, et nous sommes devenus de grands amis. Il m’a tout de suite tendu les bras.

--Ah! je reconnais bien là mon sang! Les Sant’Anna n’ont jamais pu voir une jolie femme sans lui tendre les bras.

--Lelo! s’exclama Dora; comment osez-vous?

--Mais, _mia cara_, c’est un mouvement instinctif, naturel à tout homme de goût et de sentiment... Et puis, cela ne veut pas dire que nos avances aient toujours été bien reçues!

--Celles de votre petit Guido l’ont été, je vous assure, répondit Hélène gaiement.

--Il a de la chance!

--Au lieu d’échanger des madrigaux, regardez-moi! dit la comtesse, s’éloignant de quelques pas pour mieux faire admirer sa toilette de dîner, une longue tunique en point de Venise sur une jupe en mousseline de soie hortensia.

Le souple tissu dessinait à la perfection ses lignes élégantes de fausse maigre. Sur le corsage montant et transparent ruisselait une cascade de diamants d’une incomparable beauté.

--Vous êtes ravissante! s’écria Hélène.

--Oh! elle sait s’habiller, la jeune personne! dit Lelo en souriant.

--C’est heureux! répondit Dora, très contente de l’approbation de son mari.

Puis, prenant son éventail et ses gants:

--En scène, maintenant! Je débute ce soir à New-York dans le rôle de la comtesse Sant’Anna, fit-elle un peu nerveusement.--J’espère que tout le monde sera bien disposé et que nous aurons une soirée agréable.

Un quart d’heure plus tard, ce que l’on appelle au Waldorf la salle à manger Astor, une salle de belles proportions, boisée d’acajou, décorée de panneaux peints, offrait un joli tableau d’agapes modernes. La grande table ronde était étincelante d’argenterie et de cristaux; au milieu, une artistique corbeille remplie de fruits merveilleux; sur la nappe, une jonchée de roses et d’orchidées rares; tout autour, des convives triés sur le volet, des femmes dont la beauté et la parure ajoutaient au plaisir des yeux. Parmi les Américaines, on reconnaissait au premier coup d’œil celles qui vivaient en Europe. Chez la baronne de Kéradieu, chez la marquise d’Anguilhon, la transformation était remarquable. On eût dit que la grande aïeule leur avait communiqué un peu de sa douceur, de son calme et de son indulgence. Leurs physionomies étaient moins dures, leur ton moins tranchant, leurs voix plus nuancées. Chez Dora, le changement qui étonnait tout le monde était dû surtout à l’amour. Il avait modifié son expression, ses traits, ses manières. Il avait mis de l’âme dans ses yeux moqueurs, lui avait fait une bouche de bonté, car ses lèvres n’étaient plus aussi minces. C’était lui, en un mot, qui l’avait féminisée.

Le baron de Kéradieu, le marquis d’Anguilhon et le comte Sant’Anna se détachaient curieusement sur ce fond américain. Il était facile de voir qu’ils appartenaient à une autre race que ces hommes d’action et de pensée aux yeux froids, aux visages énergiques. Leurs figures d’un type ancien donnaient une impression de fragilité et de faiblesse, mais semblaient traversées par de chauds rayons de sentiment: elles avaient plus de lumière,--et ces moustaches d’un tour hardi, que mademoiselle Carroll--d’heureuse mémoire--avait qualifiées d’anachronismes, ajoutaient à leur expression quelque chose d’audacieux et de chevaleresque.

En Amérique, depuis la guerre, la causerie mondaine avait pris un caractère spécial. Malgré l’effort des maîtresses de maison pour la maintenir sur des sujets indifférents, elle était, comme par un invisible courant, ramenée sans cesse aux questions brûlantes: un petit mot suffisait à provoquer des discussions interminables, à produire une mêlée d’opinions diverses, au milieu de laquelle amour-propre et convictions se trouvaient souvent blessés. Ce soir-là, au dîner des Sant’Anna, ce fut Jacques d’Anguilhon qui, inconsciemment, ouvrit le feu.

--Je vois avec plaisir, mesdames,--fit-il en promenant les yeux autour de lui,--que vous n’avez pas boycotté Paris: vos toilettes en sont la preuve.

--Nous n’avons pas eu le courage de le bouder longtemps, voilà le fait! répondit Lili Munroë, une beauté brune aux yeux violets qui se trouvait à la droite de Lelo.--On nous en blâme dans certains milieux, et peut-être avec raison. Paris aurait bien mérité que nous le _boycotassions_... hein? le joli subjonctif!... il n’a pas été gentil, gentil pour l’Amérique.

--Pas gentil, parce qu’il a pris parti pour l’Espagne?... Allons, vous avez l’esprit trop juste pour ne pas comprendre le sentiment qui l’a porté vers une nation de sang latin, déjà dépossédée, incapable de lutter contre un ennemi jeune et riche, bien armé, tel que vous. Que penseriez-vous de Paris si ses sympathies étaient à vendre aussi bien que ses chiffons? En exprimant sa désapprobation comme il l’a fait, il a manqué de «gentillesse», peut-être, mais cet élan de cœur, qui pouvait lui coûter ses plus jolies et ses plus riches clientes, a été une preuve de désintéressement, et toutes, j’en suis bien sûr, vous êtes capables de l’apprécier.

--Oh! fit Charley Beauchamp, l’interdit contre la France avait été prononcé dans la première explosion du jingoïsme, qui chez vous s’appelle chauvinisme... Le chauvinisme a toujours enfanté plus de sottises que d’actions héroïques. Rien n’est plus éloigné du vrai patriotisme.

--Le vrai patriotisme! répéta Jacques d’Anguilhon, eh bien, c’est une Américaine qui m’en a donné la note... Ma modestie m’empêche de la nommer,--ajouta-t-il en regardant sa femme.--Après avoir lu la déclaration de guerre, elle s’est écriée: «Pourvu que l’Amérique se conduise bien dans cette affaire!... Si elle venait à se montrer indigne ou seulement mesquine, _I would sink into the ground!_... Je rentrerais sous terre!...»

--C’est cela! c’est cela! fit Henri Ronald, avec cette belle expression qui mettait comme de la lumière sur son visage sévère,--le chauvinisme est le sentiment exalté que nous avons de la valeur de notre pays, simplement; le vrai patriotisme est le désir exalté de le voir supérieur à tous les autres.

--Et supérieur surtout, continua M. Beauchamp, par la justice et par l’humanité, les génératrices de toute force et de toute grandeur.

--J’avais réellement cru, dit le baron de Kéradieu, que le chauvinisme était une effervescence de l’âme latine, qui est toujours comme une machine trop chargée. Je vois qu’il sévit aussi fort aux États-Unis qu’en France.

--Oui, mais, chez nous, répondit Willie Grey, il n’entre en action que dans les grandes circonstances, tandis que chez vous, il constitue un état d’âme et vous rend intolérants.

--Intolérants! Vous nous trouvez intolérants?

--Oh! oui!... s’écria la marquise d’Anguilhon. Ainsi, en France, quand on est étranger, il faut toujours être de l’avis des autres.

--Annie! fit Jacques d’un ton de reproche.

--Madame d’Anguilhon a raison! continua Willie Grey. Dans les premiers temps de mon séjour à l’atelier de Jean-Paul Laurens, je m’étais fait une arme d’un certain guide de Paris où j’avais trouvé cette phrase, à la fois comique et naïve: «Si vous avez le malheur d’être étranger...» Je gardais sur moi le petit livre vert et, lorsqu’un de mes camarades se montrait agressif, je le tirais de ma poche et lisais à haute voix: «Si vous avez le malheur d’être étranger...» Il suffisait que je fisse mine de le prendre: on changeait de ton. A la fin, on me l’a brûlé; mais je dois dire que, jusqu’à notre guerre avec l’Espagne, on ne m’avait plus fait sentir «le malheur d’être étranger!...»

--Ce chauvinisme excessif est fâcheux pour votre pays, ajouta Charley Beauchamp; il en gêne le progrès, étouffe l’esprit libéral. Les adversaires de l’ordre établi s’en font un instrument de haine et de division... témoin l’antisémitisme, qui, chez vous, n’est qu’un parti politique.

Henri de Kéradieu et Jacques d’Anguilhon échangèrent des regards de surprise.

--L’antisémitisme un parti politique! répéta le marquis. Vous avez eu cette impression d’ici?

--Parfaitement. Nous aimons à le croire du moins. La France! ce nom a quelque chose de clair, de brillant, de généreux, on ne peut pas l’associer avec une manifestation aussi barbare, aussi peu excusable que l’antichristianisme des Turcs.

--Je suis de votre avis, mais au fond, tout au fond, il y a cet antagonisme des races. Les Juifs sont des Orientaux et nous des Occidentaux!

--Eh bien, répliqua M. Ronald, utilisez leurs qualités d’Orientaux, ce sont autant de forces... et pas négligeables, je vous assure. Voyez l’Angleterre! Elle s’est laissé conduire par un Disraëli. Elle l’a fait servir à son bien et à sa gloire. Puis, sans se soucier de ce que ses ancêtres avaient mangé les cailles et la manne dans le désert, elle l’a créé lord et pair, l’égal des plus hauts barons chrétiens. Voilà ce que j’appelle du bon patriotisme et de bonne politique.

--Une nation vraiment forte est toujours libérale, conclut Willie Grey.

--Et quelles pauvres questions, que ces questions de race! ajouta le savant avec un peu de dédain. La religion a enseigné une fraternité idéale, à laquelle personne n’a jamais bien cru; la science seule, en faisant connaître aux hommes les liens profonds et multiples qui les unissent, peut les conduire à la vraie fraternité.

--Vous ne vous fâcherez pas, monsieur de Kéradieu? ni vous, monsieur d’Anguilhon?--dit madame Newton, la voisine de Charley Beauchamp,--si je vous fais part d’une impression que je rapporte toujours de Paris et qui me taquine parce qu’elle m’empêche de l’aimer entièrement.

--Nous ne nous fâcherons pas,--répondit le baron de Kéradieu, souriant à la jolie femme qui s’excusait ainsi d’avance.--Voyons cette impression.

--Eh bien, je trouve que Paris n’est pas hospitalier.

--Pas hospitalier!

--Non, et c’est dommage, grand dommage:--ceci fut dit avec une gentillesse qui adoucissait le blâme.--Si quelques Françaises venaient visiter l’Amérique, nous nous ferions un plaisir de leur ouvrir nos maisons, un devoir de leur faciliter les moyens de connaître notre pays. Chez vous, personne ne s’avise de cela. Franchement, vous n’avez pas la bosse de l’hospitalité!

--Voilà un terrible reproche, est-ce que nous le méritons vraiment?

--Vraiment... Tenez, j’ai une amie qui habite Paris depuis quinze ans. Elle y a des parents dans la meilleure société, car sa famille est d’origine française. Elle a essayé de créer un salon anglo-français et n’a jamais pu y réussir: présentations, dîners, _five o’clocks_, rien n’y a fait. On n’est pas allé, de votre côté, au delà de la carte de visite. A ses réceptions, elle a toujours le chagrin de voir les Parisiennes se grouper dans un coin et les Américaines dans l’autre.

--La différence de langue doit en être cause! répondit le marquis d’Anguilhon.

--Elle y est certainement pour beaucoup, dit Antoinette de Kéradieu, mais selon moi, l’exclusivisme des Français a encore une autre raison. Dans leur vie intime, ils ont moins de tenue que les Anglais et même que les Américains: ils craignent que leur laisser-aller ne les fasse mal juger et préfèrent demeurer entre eux.

--Et puis, ajouta Annie, ils ont un tas de préjugés contre les gens qui ne sont ni de leur religion ni de leur race... J’essaie d’en détruire autant que possible, mais, dans ce cher Vieux Monde, il ne faut rien brusquer, sous peine de dépasser le but.

--_Brava_, madame d’Anguilhon! s’écria Lelo, je vous félicite d’avoir compris cela. Prenez exemple. Dora!

--Bien! bien! fit la jeune femme.

--Une Française seule, continua la marquise, pourrait opérer cette fusion avec les étrangères, et elle serait profitable à toutes.

--Nul doute! fit Henri Ronald. Ainsi, je l’ai remarqué souvent, la connaissance du français rend l’Anglais ou l’Américain plus aimable, plus délié d’esprit, tandis que la connaissance de l’anglais rend le Français plus correct dans sa tenue et dans ses dires.

--Eh bien, espérons qu’un de ces jours il se trouvera une Parisienne capable de rompre la glace entre nous, dit gaiement Lili Munroë. Nous lui élèverons une statue!

--Rompre la glace!... répéta Jacques en souriant. Oh! elle n’est pas bien épaisse. Vous avez plus d’affinités avec nous qu’avec les Anglais. Vous n’êtes pas des Saxons, après tout!

--Non? Qu’est-ce que nous sommes donc? demanda Marguerite Daner ouvrant ses yeux tout grands.

--Des Américains.