Ève victorieuse

Part 12

Chapter 123,715 wordsPublic domain

--Mensonges!... Mais le masque provoque souvent des déclarations très sincères, fit le comte en regardant mademoiselle Carroll.

--Vous croyez?

--J’en suis sûr; j’ai de bonnes raisons pour cela.

Madame Verga, à qui rien n’échappait, surprit l’air embarrassé de Dora, et, souriant:

--Alors il vous est arrivé de faire une déclaration sincère au _veglione_? Tant mieux pour celle à qui vous l’avez adressée!

Sur ces mots, la marquise se remit à marcher. Le duc de Rossano, qui savait à merveille son rôle de confident, l’accapara aussitôt en lui demandant si elle s’était amusée au Costanzi.

Lelo prit alors les devants avec la jeune Américaine et se dirigea vers l’allée de chênes-verts qui a entendu tant de doux propos. Il y eut entre eux un de ces silences que l’on voudrait prolonger éternellement, où d’invisibles fluides créent du bonheur et des sensations presque divines.

Mademoiselle Carroll n’avait plus l’air délibéré, le nez au vent. Elle marchait, la tête un peu baissée, les yeux fichés en terre.

--Est-ce que vous ne savez pas que j’étais sincère, l’autre soir? fit tout à coup Lelo d’une voix émue.--Je regrette que des paroles comme celles que je vous ai dites aient été mêlées à des plaisanteries de carnaval, mais elles n’en sont pas moins vraies. Je vous aime.

Dora parvint à réagir contre son trouble.

--A combien de femmes avez-vous déjà dit cela? demanda-t-elle d’un air moqueur.

--A beaucoup, vous n’en doutez pas, répondit le comte sans se laisser déconcerter, mais à aucune je n’ai offert mon nom, et je vous l’offre, à vous, parce que vous m’avez inspiré une affection sérieuse, une confiance absolue, et aussi parce que je sais que vous m’aimez.

Mademoiselle Carroll, suffoquée par cette hardiesse, se tourna vers le jeune homme, une dénégation sur les lèvres; mais, en rencontrant le regard lumineux de ces yeux latins dont elle ne s’était pas assez méfiée, elle rougit et ne put que balbutier:

--_Well! I never!_... Eh bien! je n’ai jamais...

--Vous n’avez jamais entendu de si audacieuse assertion? interrompit Lelo en souriant.--Je l’espère!... Pourquoi auriez-vous honte de ce sentiment qui a fleuri dans votre cœur malgré vous, oh! bien malgré vous! (Cela fut dit avec une exquise raillerie.) En suis-je donc indigne?

--Non, non! protesta Dora, touchée par cette fausse humilité.

--Vous vous êtes enfuie l’autre soir, quand je vous ai priée de descendre en vous-même. Promettez-moi que vous vous interrogerez...

--C’est fait, répondit mademoiselle Carroll en étirant nerveusement sa voilette.

Lelo, saisi de cette réponse, s’arrêta court. Les deux jeunes gens se regardèrent; une onde d’émotion allait de l’un à l’autre.

Sant’Anna se remit à marcher.

--Et, en votre âme et conscience, croyez-vous pouvoir encore épouser M. Ascott?

--Non... et j’ai rompu.

--Vrai! s’écria le comte avec un éclair de joie dans les yeux.--Vous êtes libre?

--Je suis libre,--dit mademoiselle Carroll, non sans une désagréable sensation de honte.

--Vous avez écrit pour dégager votre parole?

--Cela n’a pas été nécessaire! M. Ascott est arrivé jeudi matin et il est reparti le soir même.

--Vous lui avez rendu sa bague?

La jeune fille retira lentement son gant, et, montrant sa main nue:

--Voyez! dit-elle, avec un petit rire nerveux.

--Oh! Dora, vous me comblez de joie!... Et maintenant, ne consentirez-vous pas à devenir ma femme?

--Vous n’avez donc pas peur d’épouser une jeune fille nouveau jeu, très américaine, très indépendante de caractère, pleine de défauts?

--Non, je n’ai pas peur. Je vous aime telle que vous êtes. Vous avez toutes les qualités qui me manquent. Nous ferons un ménage parfait.

--Alors...

--Alors, vous consentez?

Mademoiselle Carroll tourna la tête vers le comte et, devant l’ardente prière de son regard, elle rougit, puis, levant les épaules:

--Le moyen de refuser à vous et à moi! fit-elle avec un sourire ému.

Lelo, dans ce lieu public, ne pouvait baiser la main qu’on venait de lui accorder; il se découvrit.

--Merci, Dora, vous me rendez très heureux, dit-il d’une voix grave. Vous ne regretterez jamais d’avoir écouté votre cœur.

--J’en suis sûre.

A ce moment, madame Verga, qui avait achevé de raconter ses aventures de _veglione_, s’aperçut que l’ombrage des chênes-verts, le sol pointillé de soleil étaient d’un effet triste.

--Sortons de cette allée! cria-t-elle aux jeunes gens;--elle est bonne pour les amoureux.

--Et qui vous dit que nous n’en sommes pas? fit Lelo en se retournant.

--En effet, pourquoi n’en seriez-vous pas? On a vu des choses plus invraisemblables.

Les quatre promeneurs émergèrent en pleine lumière. Le duc de Rossano regarda le visage de mademoiselle Carroll: en voyant le coloris avivé de ses joues et de ses lèvres, la lueur humide de ses prunelles, et surtout son joli air de confusion, il ne douta pas du succès de Lelo.

En rentrant à l’hôtel, Dora s’enferma dans sa chambre. Depuis deux jours, Hélène lui tenait rigueur; sa mère et mademoiselle Beauchamp lui avaient fait d’assez vifs reproches au sujet de sa rupture avec Jack: elle se trouvait donc en froid avec tout le monde. Madame Carroll, une de ces charmantes vieilles femmes américaines aux cheveux gris soyeux, au visage serein, était la faiblesse même. La jeune fille savait que son mécontentement n’était jamais de longue durée et qu’au fond ce mariage avec un gentilhomme n’était pas pour lui déplaire. Cependant elle était un peu effarée elle-même de se voir fiancée pour la seconde fois, et se demandait comment elle allait s’y prendre pour annoncer une nouvelle que personne n’attendait de sitôt. Elle fit d’abord une très jolie toilette pour le dîner, puis, en se mettant à table, elle commanda du champagne. Pour l’Américaine, le champagne est le vin de la consécration, celui avec lequel, de préférence, elle baptise ses triomphes.

Madame Ronald et sa tante avaient passé la journée à Albano avec des compatriotes. Pendant le repas, elles racontèrent ce qu’elles avaient vu et fait; Dora n’entendit qu’un mot par-ci, par-là; contre son habitude, elle fut silencieuse. Hélène l’observait à la dérobée. Lorsqu’ils eurent apporté le dessert, les garçons se retirèrent comme de coutume. Mademoiselle Carroll prit des fraises avec lesquelles elle sembla jouer, les roulant indéfiniment dans le sucre en poudre avant de les porter à sa bouche. Tout à coup, elle releva la tête, rapprocha ses cils, regarda alternativement ses compagnes, puis prenant sa coupe pleine de champagne:

--Au bonheur de Dody! fit-elle le visage rayonnant de joie.

Mademoiselle Beauchamp et madame Carroll levèrent aussitôt leurs verres; Hélène les imita machinalement.

--Serait-ce votre jour de naissance? demanda tante Sophie.

--Non, mais mon jour de fiançailles.

Comme si ces paroles eussent frappé madame Ronald au cerveau, ses doigts se détendirent, la coupe qu’ils tenaient s’échappa et se brisa en éclats. Très pâle, elle regarda les morceaux de cristal et le vin répandu.

--Comment est-ce arrivé? fit-elle stupéfaite.

Dora se mit à rire.

--Eh bien, vrai, je ne croyais pas vous causer un tel saisissement!

Puis, avec un peu d’inquiétude:

--J’espère que cela ne va pas me porter malheur!

--Aussi, quelle idée de faire une telle plaisanterie! dit madame Carroll.

--Une plaisanterie? Mais rien n’est plus sérieux. Cet après-midi, à la villa Panfili, M. Sant’Anna m’a répété la déclaration qu’il m’avait faite l’autre soir, au _veglione_, et m’a simplement demandé ma main, que je lui ai tout aussi simplement accordée,--ajouta Dora avec une bouffonnerie émue.--Tant pis pour ceux qui ne seront pas contents! moi, je suis bien heureuse!

--Et ce pauvre Jack! fit madame Carroll.

--Oh! pour l’amour de Dieu, maman, ne rappelez pas la seule chose qui gâte mon bonheur. Puisque je ne puis guérir le chagrin que j’ai causé, laissez-moi l’oublier.

--Je savais parfaitement comment ce fleuretage finirait! dit sèchement mademoiselle Beauchamp.

--Vraiment? Vous en saviez plus que moi, alors, car je ne me doutais guère qu’un mariage semblable m’était réservé.

--Ah! vous vous trouvez très honorée, sans doute, d’être épousée par un comte... Je ne vous croyais pas tellement parvenue que cela!

Dora rougit. Elle n’était pas aussi bien née que madame Ronald et sa tante: elle n’aimait pas qu’on le lui rappelât. Pourtant, elle surmonta vite sa colère.

--Oui, je serai très fière de devenir la femme de M. Sant’Anna,--répondit-elle avec sa crânerie habituelle,--et je connais bon nombre de jeunes filles, parmi celles que vous considérez comme de toute première classe, qui m’envieront.

--Oh! Dora, ne vous laissez pas entraîner par la vanité! dit madame Carroll.

--N’ayez pas peur, maman, c’est bien le cœur qui est pris chez moi. Je ne suis pas aussi vaniteuse que j’en ai l’air.

--Avec un caractère comme le vôtre, je me demande comment vous endurerez les exigences d’un mari européen, fit mademoiselle Beauchamp.

Dora mit ses coudes sur la table, son menton entre ses mains, puis, dévisageant la vieille fille de son regard aigu:

--Avez-vous jamais aimé? lui demanda-t-elle avec le plus grand sérieux.

Tante Sophie devint cramoisie et, suffoquée par cette question hardie, elle se contenta de pincer les lèvres.

--Si vous avez aimé, continua mademoiselle Carroll, vous devez savoir que l’amour rend tout facile, tout possible; si vous ne le savez pas, eh bien, rapportez-vous-en à moi, car je viens d’en faire l’expérience; je l’ignorais encore, il n’y a pas longtemps.

--Alors vous aimez vraiment M. Sant’Anna? demanda madame Carroll.

--Je l’adore!

Et la jeune fille, mettant son bras autour du cou de sa mère, appuya sa joue contre la sienne.

--Ne vous tourmentez pas, _mammy_! les Italiens font de très bons maris, demandez à la marquise. En outre, les Américaines sont tout à fait chez elles à Rome. Elles y ont bâti des palais, elles ont marié leurs enfants dans des maisons princières, elles occupent les premières places à la cour. Je me trouverai entourée de compatriotes... Et puis, c’était ma destinée, paraît-il. Voyez, j’ai été amenée en Europe, conduite chez Annie d’Anguilhon, où je devais rencontrer les Verga, et enfin attirée ici par eux. Oh! oui, nous sommes menés! Inutile de regimber! Pour mon compte, je ne m’en plains pas; je suis très reconnaissante à la Providence du sort qu’elle m’a réservé.

--Eh bien, Hélène, que dites-vous de cela? demanda mademoiselle Beauchamp d’un ton ironique.

Madame Ronald tressaillit légèrement.

--Moi? Rien... J’écoute et j’admire.

Mademoiselle Carroll se leva de table.

--Vous avez bien raison, fit-elle, car, moi, je m’aime mieux aujourd’hui qu’avant.

XIX

Au lieu de suivre Dora au salon, Hélène rentra chez elle. Arrivée dans sa chambre, elle tourna le bouton de la lumière électrique, et, comme une somnambule qui, dans le sommeil, reprend son occupation favorite, elle s’assit devant sa table de toilette, passa et repassa un peigne dans ses cheveux, promena la houppe sur ses joues, respira un flacon de sels de lavande, polit ses ongles, puis, son activité mécanique cessant peu à peu, elle demeura immobile, les prunelles dilatées, sans regard, fixées sur le miroir.

Dora et Sant’Anna! Ces deux noms, en se formant et se reformant derrière son front, lui causaient une douleur dont le reflet changeait étrangement sa physionomie. Ce mariage se ferait donc! Elle n’y avait pas cru, elle essayait encore de n’y pas croire. Et, pour la millième fois, elle se rappela la scène d’Ouchy. Ce merveilleux enregistreur qu’est la mémoire lui rendit l’expression ardente de Lelo et toutes les notes de sa prière d’amour. Dora ne se doutait guère que son fiancé avait été amoureux d’elle, Hélène, qu’il était entré un soir dans sa chambre comme un voleur! Si elle apprenait cela, l’épouserait-elle? Non, peut-être... Qui sait pourtant? Elle l’aimait si follement!... Qu’est-ce que Sant’Anna lui avait dit à la villa Panfili? Hélène l’imagina penché vers la jeune fille, lui parlant de sa voix chaude, l’enveloppant de son regard de charmeur. Cette vision lui fut si douloureuse qu’elle se leva et marcha un peu pour la dissiper. Elle se regarda dans la glace placée au-dessus de la cheminée et, prise d’un frisson qu’elle attribua au froid, elle sonna pour qu’on fît du feu. Aussitôt qu’il fut allumé, elle présenta à la flamme ses paumes rosées, ses pieds chaussés de soie. La chaleur, en pénétrant sa chair, lui donna une sorte de bien-être physique qui agit sur le moral. Elle se sentit mieux et respira plus librement. Sa pensée, alors, se tourna vers Jack. Elle le vit dans un coin de wagon, les mains dans les poches, le chapeau sur les yeux, l’âme ravagée par l’infidélité de Dora, emporté loin d’elle par les forces de la destinée, et, saisie de compassion, elle dit tout haut:

--_Poor boy!_... Pauvre garçon!...

Elle ressentit une vive irritation contre madame Verga: ce mariage était son œuvre; elle avait excité chez Dora la convoitise d’un titre et n’avait manqué aucune occasion de la faire rencontrer avec Sant’Anna, sachant bien qu’elle était fiancée et à la veille de se marier. C’était indigne! «Il n’y a pas de doute, pensa-t-elle, l’Europe démoralise les Américaines.» Pourvu que Jack ne crût pas à sa complicité! Elle allait lui écrire tout de suite. Que dirait M. Ronald en apprenant que sa nièce avait rompu son engagement? Sûrement, il ne lui pardonnerait pas! Et pourtant c’était sa faute: s’il était venu à Rome, rien de tout cela ne serait arrivé!... L’idée que son mari s’obstinait à rester en Amérique ranima toute sa colère contre lui. Il y avait maintenant sept mois qu’il ne lui avait écrit. Cinq mois encore, et elle aurait le droit de demander le divorce pour cause d’abandon...

Cette pensée, qui avait jailli des profondeurs de son âme, amena une vive rougeur sur son visage. Divorcer, elle, Hélène! Ah! ce serait drôle!... Elle eut un petit éclat de rire. Puis, comme pour échapper à elle-même, elle fit deux ou trois tours dans sa chambre, et, enfin, saisissant son buvard et sa plume, elle revint s’asseoir près du feu et se mit en devoir d’écrire à Jack. Par un phénomène psychologique assez curieux, les paroles de sympathie qu’elle adressa au jeune homme lui firent du bien, l’attendrirent, comme si on les lui eût dites à elle-même.

Le lendemain, Hélène, qui n’avait jusqu’alors connu que des réveils joyeux, sentit en ouvrant les yeux cette douleur d’amour qui, pendant des mois et des mois, ne devait plus la quitter, et sous l’action de laquelle son âme allait se développer et se transformer.

La pensée que le comte Sant’Anna viendrait probablement, le jour même, faire sa demande officielle affola un instant la jeune femme. Elle ne voulait pas rester à l’hôtel et se trouver là. Se hâtant à sa toilette, elle se rendit chez une de ses compatriotes et lui proposa une excursion à Frascati, qui fut aussitôt acceptée.

Comme toutes les Américaines, madame Ronald avait le culte de la volonté; elle avait même une foi exagérée en cette puissance intérieure. La sienne ne l’avait jamais trahie; elle lui avait souvent demandé des miracles: ainsi, dans l’aventure d’Ouchy, en cette occasion, elle y fit appel de nouveau, et le soir, lorsqu’elle rentra à l’hôtel, elle était parfaitement maîtresse d’elle-même. Lelo était venu: elle dut entendre le récit détaillé de sa visite; madame Carroll, encore sous le charme de ses manières, se répandit en éloges. La froideur avec laquelle mademoiselle Beauchamp et Hélène écoutèrent tout cela ne parvint pas à affecter Dora; elle avait en elle une joie qui l’eût rendue indifférente à la désapprobation de l’univers entier. Au moment où madame Ronald se disposait à rentrer chez elle, elle lui dit que le comte avait l’intention de venir la voir le lendemain, vers deux heures.

--Ne soyez pas trop désagréable avec lui, ajouta-t-elle; il pourrait croire que vous lui en voulez de ce qu’il se marie. Les hommes sont si présomptueux!

La jeune femme pâlit légèrement, puis, ouvrant les yeux de toute leur grandeur, avec une affectation d’étonnement:

--Lui en vouloir de ce qu’il se marie, moi! et pourquoi?

--Ah! voilà! parce que vous avez fleurté ensemble. Il vous a fait la cour... en m’attendant, probablement! dit mademoiselle Carroll d’un ton moqueur.

--Est-ce que les grandeurs vous auraient déjà tourné la tête?

--Non, non, elle est encore en parfait état.

--On ne s’en douterait guère! répondit sèchement Hélène.

Dora avait un flair extraordinaire, un esprit pénétrant comme un rayon X. Les paroles qui traduisaient ses impressions premières portaient souvent très loin et très juste. Celles de ce soir cinglèrent au vif madame Ronald. Grand Dieu! si le comte allait s’imaginer qu’elle éprouvait des regrets?... Des regrets!... elle! ce serait trop absurde!... Oui, ce mariage lui déplaisait, lui faisait mal même, mais seulement parce qu’il brisait la vie de Jack, parce que l’infidélité de mademoiselle Carroll causerait un scandale dans la société de New-York, un scandale qui rejaillirait sur la famille. Elle expliquerait cela à M. Sant’Anna, et, à moins qu’il ne fût un fat ou un imbécile, il ne se tromperait pas sur ses sentiments.

Hélène se suggestionna si bien que le lendemain, lorsqu’on lui annonça le comte, elle était en pleine possession de son sang-froid et de sa dignité.

--Toutes mes félicitations! lui dit-elle d’un ton quelque peu railleur, mais en lui tendant la main avec un naturel parfait.

Lelo fut désarçonné, un moment, par cet accueil. Dora lui avait dit que madame Ronald était furieuse; il espérait la pousser à bout et l’amener à se trahir afin de savourer sa vengeance. Il se remit vite, cependant.

--J’accepte vos congratulations avec d’autant plus de plaisir que je les sais sincères... comme tout ce qui vient de vous!

Les paupières d’Hélène battirent légèrement, ses narines s’enflèrent un peu, elle redressa la tête.

--Je vous félicite très sincèrement, dit-elle, parce que vous épousez une Américaine. Ce n’est peut-être pas modeste de ma part, mais je crois que nous sommes honnêtes, intelligentes, que nous possédons quelques qualités, enfin.

--Vous en avez beaucoup... et des meilleures. Pour ma part, je m’estime très heureux d’avoir réussi à gagner le cœur de mademoiselle Carroll. Est-ce vrai que vous n’approuvez pas son choix?

Le regard de madame Ronald ne fléchit pas sous cette question directe.

--Ce n’est pas son choix que je désapprouve, croyez-le bien; c’est la rupture de son engagement. En Amérique, cela nous paraît presque aussi mal qu’un divorce. J’ai connu M. Ascott toute ma vie, et, je vous le déclare franchement, je me range de son côté. Il ne méritait pas l’affront qui lui est fait. C’est le cœur le plus loyal, le meilleur qu’il y ait! ajouta Hélène, avec l’espoir que ces paroles seraient désagréables au comte.

--Je le crois, répondit tranquillement Lelo, mais les hommes parfaits ont si peu de chance avec les femmes! Malgré toutes ses qualités, M. Ascott n’avait pas réussi, évidemment, à éveiller l’amour chez mademoiselle Carroll. Elle croyait l’aimer, elle a reconnu son erreur à temps.

--C’est possible, la méprise n’en est pas moins regrettable pour tous deux. Mon mari ne lui pardonnera jamais.

--Est-ce que Dora n’est pas la nièce de M. Ronald?

--Sa demi-nièce seulement.

Sant’Anna eut un éclat de rire.

--Mais alors, je serai votre neveu? Non, c’est trop drôle! La vie est curieuse quelquefois.

--Mon neveu! répéta Hélène avec un effarement comique.

Puis, saisissant la bizarre réalité, elle pâlit un peu.

--C’est vrai, je n’avais pas songé à cela. J’ai toujours considéré Dora comme une jeune sœur, elle ne m’a jamais appelée «ma tante»... Du reste, elle n’est aussi que ma demi-nièce.

--Eh bien, je serai votre demi-neveu, c’est déjà joli!... Qui m’eût dit une chose pareille, le jour où je vous ai vue pour la première fois... sous les arcades de la rue de Rivoli... vous souvenez-vous? fit le comte en appuyant sur la jeune femme un regard d’une douceur perfide.--Je m’imaginais vous suivre, et c’était vous qui, comme une bonne fée, me conduisiez au mariage... dont je me croyais si éloigné!

--Et pour lequel, entre parenthèses, vous sembliez avoir peu de vocation! répondit Hélène, assez maîtresse d’elle-même pour pouvoir plaisanter.

--En effet!... mais la vocation vient quand on rencontre la femme qui vous est destinée... Vraiment, mon mariage a commencé comme un joli roman.

--Je souhaite qu’il continue et finisse de même. Votre famille l’approuve-t-elle?

--Ma famille n’approuve rien de ce que je fais,--répondit Lelo qui avait encore sur le cœur l’amertume d’une scène récente.--Je suis d’une autre époque.

--Vous êtes de l’époque des Américaines, vous! fit madame Ronald, d’un ton un peu sarcastique.

--Précisément!... Et je m’en félicite. J’ai besoin d’une femme qui m’infuse l’esprit nouveau.

--Oh! Dora se chargera de cela. A New-York même, on la trouve trop moderne.

--L’atmosphère de Rome agira sur elle, comme elle a agi sur toutes vos compatriotes. Le milieu où elle va se trouver l’enrayera forcément, sans lui faire perdre, je l’espère, son entrain et sa gaieté. Je suis sûr de ne jamais m’ennuyer avec elle.

--Vous aurez toujours la ressource de parler chevaux! fit Hélène avec une nuance de dédain.

--Mais c’est déjà quelque chose d’avoir un goût ou plutôt une passion en commun!... Alors, sûrement, vous ne m’en voulez pas? demanda Lelo en scrutant impitoyablement la physionomie de la jeune femme.

--A vous? pas du tout! répondit-elle en le regardant bravement.--Vous n’auriez pas fait la cour à Dora si elle ne vous y avait autorisé. Je tâche toujours d’être juste.

--Tâchez aussi d’être indulgente, mademoiselle Carroll compte sur vous pour apaiser son oncle.

--Elle a tort: je ne m’y emploierai pas, par loyalisme envers M. Ascott. Le temps arrangera tout sans que je m’en mêle. Il ne me reste plus qu’à vous souhaiter beaucoup de bonheur.

--Et beaucoup d’enfants!

Hélène rougit jusqu’aux cheveux.

--Oh! excusez-moi! J’oubliais que ces choses-là ne se disent pas à une Américaine.

--En effet! répondit froidement la jeune femme.

A ce moment, le courrier vint annoncer la voiture. Le comte se leva et madame Ronald l’imita.

--Je ne vous retiens pas, dit-elle, car j’ai un après-midi très chargé... Au revoir.

Sant’Anna prit la main qui lui était tendue et la baisa lentement, sans sentir sous ses lèvres le plus léger frémissement.

«Elle enrage, j’en suis sûr, pensait-il en descendant l’escalier de l’hôtel; mais du diable si on s’en douterait!...»

Puis, avec une rancune plaisante:

«C’est joliment fort, une intellectuelle!»

XX

La société romaine n’accepta pas sans protester le mariage du comte Sant’Anna avec mademoiselle Carroll. Dans le monde noir, il fut hautement et sévèrement blâmé; dans le monde blanc, il excita beaucoup d’envie et de violentes jalousies. En revanche, le clan italo-américain tout entier exulta ouvertement de pouvoir ajouter un grand nom sur son livre d’or.

Quant à la comtesse Sant’Anna, la nouvelle des fiançailles de Lelo lui causa un choc qui ébranla profondément son corps et son âme. Son fils épouser une étrangère, une protestante, son fils, à elle, une Salvoni, la sœur du cardinal que la voix publique désignait comme le successeur probable de Léon XIII!...