Ève victorieuse

Part 11

Chapter 113,892 wordsPublic domain

Lelo se leva à son tour, et, prenant les deux mains de la jeune fille, il les tint fermement entre les siennes.

--Une folie! pourquoi? Je n’aurais pas dû vous faire une déclaration dans un lieu comme celui-ci, mais vos paroles m’y ont poussé. Dites-moi que vous croyez à mon amour?

--A quoi bon? Je ne suis plus libre, vous le savez bien.

--Oui, et la vue de cette bague que vous portez m’est devenue odieuse. Je ne serai heureux que quand vous l’aurez rendue à celui qui vous l’a donnée.

--Rompre mon engagement! Oh! c’est impossible!... impossible!... M. Ascott ne mérite pas un tel affront. Ce serait briser sa vie. Il m’aime uniquement.

--Mais, vous ne l’aimez pas, vous! fit hardiment le comte. Et si vous osez regarder tout au fond de votre cœur, ou je me trompe fort, ou vous sentirez que vous ne pouvez plus épouser M. Ascott.

Dora dégagea violemment ses mains: un ami de Lelo, croyant la loge vide, y faisait irruption avec deux dominos. Il y eut une bousculade de chaises et, avant que les indiscrets eussent pu se retirer, la jeune Américaine s’était enfuie.

Quand mademoiselle Carroll rentra à l’hôtel, vers trois heures du matin, Giovanni, le courrier, lui remit un télégramme arrivé dans la soirée. Elle devina instantanément de qui il était et pâlit un peu.

--Jack arrive jeudi, dit-elle après avoir lu.

--Ce n’est pas trop tôt! fit sèchement madame Ronald.

--Non, c’est plutôt trop tard! répondit Dora en déchirant la dépêche avec de petits mouvements durs qui révélaient une résolution prise.

XVII

Les paroles de Sant’Anna avaient d’abord effrayé et bouleversé mademoiselle Carroll; mais, lorsqu’elle fut seule, elle éprouva en se les rappelant une allégresse nouvelle, un sentiment d’orgueil, un trouble délicieux. Il l’aimait! Il le lui avait dit avec ses lèvres, avec ses yeux, avec toute sa physionomie, et il ne tenait plus qu’à elle de devenir sa femme. Elle, Dora, la femme de ce grand seigneur romain! Cette idée l’éblouit au point qu’elle n’osa pas tout de suite la regarder en face. Le comte s’était permis de lui dire qu’elle ne pouvait plus épouser Jack! Il croyait donc qu’elle l’aimait? Une vive rougeur monta au visage de la jeune fille. Elle essaya de protester, de s’indigner, de se moquer, mais sa révolte finit pitoyablement par un petit rire ému. Non, elle ne pouvait pas le nier: Lelo, par sa présence, lui apportait une joie extraordinaire; près de lui, elle perdait la notion du temps, le souvenir du passé. L’amour seul pouvait produire ces phénomènes. Pourquoi Jack n’avait-il pas su l’éveiller en elle? C’était sa faute après tout!... Sa faute! Elle avait enfin trouvé un grief contre le pauvre garçon. Il était bon, loyal, dévoué, mais il ressemblait à tous les autres jeunes gens. Son regard n’avait jamais eu cette flamme qui fait baisser les yeux et battre le cœur. Elle le connaissait trop. Quand il la quittait, elle éprouvait une sorte de soulagement. Avec le comte Sant’Anna la vie lui semblerait trop courte, et avec Jack trop longue! Non, elle ne pourrait jamais le rendre heureux. Elle comprenait cela, maintenant. Donc, c’était son devoir de rompre. Oui, son devoir. Elle demeura sur cette idée, pour se cacher à elle-même l’odieux et la cruauté de l’action qu’elle allait commettre. Et tout le monde la blâmerait! Personne n’apprécierait la loyauté qui avait dicté sa conduite. Comment s’y prendrait-elle pour dégager sa parole? En se posant cette question, elle tournait, par un mouvement réflexe, son anneau de fiançailles autour de son doigt. Tout à coup, ses yeux tombèrent sur l’admirable perle rose qui en faisait un joyau rare; cette vue réveilla une foule de souvenirs et un remords soudain éclata dans son âme.

--Pauvre Jack! fit-elle tout haut; puis, avec des yeux voilés de larmes, elle ajouta: _I wish I were dead!_--Je voudrais être morte!...--un souhait qui n’a pas l’ombre de sincérité, mais au moyen duquel l’Américaine a l’habitude de soulager sa conscience.

Le combat qui se livra dans l’âme de mademoiselle Carroll, pendant une partie de la nuit et toute la journée du lendemain, prouvait chez elle une profondeur de pensée et de sentiment que personne n’eût soupçonnée. Si elle eût été la jeune fille frivole et égoïste qu’elle s’efforçait de paraître, elle eût jeté lestement par-dessus bord son fiancé, mais elle valait mieux qu’elle ne le croyait elle-même. Au premier moment, elle n’avait senti que la joie d’être aimée de Lelo et la satisfaction de pouvoir devenir comtesse; maintenant elle éprouvait le regret de la douleur qu’elle allait causer. L’idée de manquer à sa parole lui était insupportable, la rendait honteuse d’elle-même. Elle se détesta, se dit des sottises, se traita plus sévèrement que personne n’eût osé le faire. Elle eût donné beaucoup pour rompre son engagement par lettre, mais c’était matériellement impossible. Elle était condamnée à affronter le chagrin de Jack, à subir ses reproches. S’il pouvait au moins se laisser emporter par la colère, se mettre dans son tort! Une bonne querelle pourrait seule faciliter l’inévitable rupture. Plus l’heure de l’entrevue approchait, plus sincèrement mademoiselle Carroll répétait: «_I wish I were dead!_...» Mais aucun signe de fin prématurée ne se déclarait chez la jeune fille et M. Ascott arrivait à toute vapeur. Comme l’avait supposé madame Ronald, il avait rappelé son associé au plus vite et s’était embarqué sur le premier transatlantique en partance. Pendant toute la durée de son voyage, il avait subi des alternatives de foi et de doute, et ces vibrations diverses avaient provoqué en lui cette espèce de mal de mer moral plus intolérable qu’une douleur déterminée.

Lorsque, le jeudi matin, vers onze heures et demie, on remit à Dora la carte de M. Ascott, le cœur lui battit. En arrangeant ses cheveux, en refaisant le nœud de sa cravate, ses doigts tremblaient visiblement, puis, subjuguée par l’inéluctable et toute pensée annihilée, elle se rendit au salon.

--_Hallo_, Jack! fit-elle, saluant son fiancé, comme si elle l’eût quitté la veille, de ce mot amical et familier, bien américain, qui lui était habituel.

Les regards des deux jeunes gens se rencontrèrent en même temps que leurs yeux, et tout à coup ils se sentirent étrangers l’un à l’autre. Il y eut entre eux un moment d’embarras, un silence ému. Ce fut mademoiselle Carroll qui se remit la première.

--C’est comme cela que vous tombez sur les gens sans crier gare! dit-elle en essayant de plaisanter.--Votre associé est donc revenu plus tôt que vous ne comptiez?

--Non, je ne l’ai pas attendu. J’ai laissé la maison et les affaires entre les mains de mon premier commis.

--Aviez-vous une telle hâte de me revoir? demanda Dora avec son incurable coquetterie.

--Cela vous étonne? Le chagrin de notre séparation vous a sans doute été léger. Mais le fait n’est pas là. J’ai reçu une lettre où l’on me prévient qu’un certain comte italien vous fait la cour, et où l’on m’avertit que le bruit de votre mariage avec lui se répand de plus en plus. Je n’aurais jamais pu attendre que le courrier m’apportât votre dénégation, je suis venu la chercher.

Il y avait dans le ton du jeune homme une autorité qui imposa à mademoiselle Carroll. Elle essaya pourtant de parer à la manière des femmes.

--Et quelle est la personne qui vous a rendu ce joli service?

--Peu importe... Dody, au nom du ciel,--fit Jack en prenant les mains de sa fiancée,--mettez fin au supplice que j’endure; il est intolérable. Dites-moi que ce fleuretage ne signifie rien et que vous êtes toujours mienne.

Mademoiselle Carroll, paralysée par la honte, par la conscience de son indignité, demeura silencieuse, ses lèvres s’agitèrent plusieurs fois sans émettre un son, puis, avec un accent de véritable détresse:

--Je le voudrais, Jack, je le voudrais... mais je ne le puis pas.

M. Ascott lâcha brusquement les mains qu’il tenait et recula de quelques pas, très pâle, la moustache frémissante.

--Alors, ce mariage dont on parle est vrai?... demanda-t-il d’une voix rauque.

--Non, non, il n’est pas question de mariage. Personne ne m’a demandée; seulement... seulement... je ne peux plus devenir votre femme.

--Parce que vous en aimez un autre?

La jeune fille rougit violemment.

--Parce que je crois que nous nous rendrions mutuellement malheureux. La vie d’Europe me plaît; maintenant que j’en ai goûté, je ne serais plus satisfaite de la nôtre. Une femme mécontente est la créature la plus incommode (_uncomfortable_) qui existe.

--Ah! je comprends, je comprends!... vous avez fréquenté des grandes dames, et il vous faut un titre! Si ce n’est que cela, je puis en acheter un. Moyennant une cinquantaine de mille francs... ou moins... le pape fera de moi un baron, le premier baron américain! Ce sera très ridicule, mais immensément chic!... La baronne Ascott... Qu’en dites-vous?

Jack eut le trait malheureux en ce qu’il était un peu injuste, et cette injustice donna à mademoiselle Carroll le courage de tailler dans le vif.

--Eh bien, vous vous trompez, dit-elle sèchement; fussiez-vous prince, je ne vous épouserais pas davantage.

--C’est donc ma personne qui vous est devenue antipathique?... par comparaison, sans doute?

Les meilleures fibres de Dora furent de nouveau touchées.

--Votre personne antipathique! s’écria-t-elle, oh! n’en croyez rien! J’ai pour vous une affection réelle. Je comprends tout ce que vous valez, et cela me fait une peine atroce de devoir reprendre ma parole et de vous causer un tel chagrin. Je voudrais être morte!...

L’accent sincère de la jeune fille détendit la colère qui soutenait M. Ascott; le cœur défaillant, les jambes cassées, il se laissa tomber dans un fauteuil, passa et repassa la main sur son front, puis d’une voix angoissée:

--Dody, Dody, fit-il, est-ce que ce n’est pas un cauchemar? une de vos plaisanteries habituelles?... n’allez-vous pas me dire, comme vous l’avez fait tant de fois: «Je suis sage maintenant...»

Mademoiselle Carroll, très émue, secoua la tête.

--Je le voudrais, mais c’est impossible; ne le désirez pas. Mieux vaut une rupture maintenant qu’un divorce à Dakota plus tard (_a Dakota divorce_), et nous en arriverions là... Les mariages sont écrits, on a bien raison de le croire; le nôtre ne l’était pas, probablement.--Et, Jack... après tout, je ne vaux pas tant de regrets! ajouta mademoiselle Carroll avec une humilité assez extraordinaire chez elle. Il y a des jeunes filles plus belles, meilleures que moi. J’en connais vingt pour une qui seraient fières de devenir votre femme, et qui pourraient vous rendre heureux.

--C’est possible, mais elles n’existent pas pour moi.

--Vous oublierez; les hommes oublient toujours.

--Vous croyez?

--Oui, ils ont mille occasions, mille moyens.

--En effet, le jeu... la boisson... le suicide.

--Oh! Jack, taisez-vous!... Promettez-moi, jurez-moi que vous n’aurez recours à aucune de ces choses affreuses, dégradantes.

--Je n’ai rien à vous promettre,--répondit M. Ascott en serrant avec des doigts crispés les bras de son fauteuil.--Je ne me connais pas. Je peux valoir mieux, je peux valoir moins que je ne l’imagine. La fin le montrera. C’est ma faute, ma très grande faute: je n’aurais pas dû vous laisser venir seule en Europe; mais j’avais une telle confiance en vous! Je croyais que vous m’aimiez.

--Je le croyais aussi, puisque je vous avais accepté. Je sais maintenant que le sentiment que j’avais pour vous, que j’ai encore, n’est pas de l’amour.

--Vous savez cela? demanda Jack, tous les muscles du visage étirés par la douleur.

Dora fit un signe affirmatif.

--Alors, vraiment, il est trop tard? dit M. Ascott en se levant.

La jeune fille l’imita.

--Oui... il est trop tard... Il faut que je vous rende ceci.

Et, toute pâle d’émotion, elle retira sa bague de fiançailles, cette bague qu’elle avait portée deux ans, et la tendit à Jack.

Lui la prit et, sous une irrésistible impulsion de douleur et de colère, il la lança dans la cheminée où brûlait un grand feu.

Mademoiselle Carroll jeta un cri et, instinctivement, saisit les pincettes pour l’arracher aux flammes.

M. Ascott retint son bras, et le serrant avec force:

--Laissez-la, dit-il, vous n’avez plus le droit d’y toucher. Je désire qu’elle soit détruite.

Puis avec une ironie cinglante:

--Voilà bien la femme! elle se précipite pour sauver un bijou de la destruction, et elle y envoie un homme... Que Dieu vous pardonne; moi, je ne le peux pas.

Et Jack s’éloigna sans retourner la tête, tandis que Dora, comme pétrifiée, demeurait, pincettes en mains, le regard sur le foyer ardent, avec la sensation qu’il se consumait là quelque chose d’elle. Elle se redressa très pâle, l’instrument de fer s’échappa de ses doigts et, secouée d’un tremblement nerveux, elle tomba dans un fauteuil en murmurant:

--C’est horrible!... horrible!

Et alors, de ses yeux brillants et moqueurs, les larmes jaillirent; elle les essuya rageusement, mais, à son honneur, elles continuèrent de couler.

Deux minutes après, madame Ronald fit irruption dans le salon.

--Qu’y a-t-il? demanda-t-elle. On vient de me remettre la carte de Jack; il a écrit dessus: «Je repars, ne veux voir personne.» Vous vous êtes querellés?

--Nous avons fait mieux, nous avons rompu! répliqua mademoiselle Carroll en détournant la tête.

Le visage d’Hélène s’altéra comme si elle eût été frappée personnellement.

--Vous avez repris votre parole, vous? Quelle indignité!

Ce mot suffit à remettre Dora debout moralement et à lui rendre tout entier son beau pouvoir de défense et d’attaque.

--Une indignité? répéta-t-elle. Je ne vois pas cela. Quand on a conscience de ne pas aimer un homme suffisamment, il vaut mieux ne pas l’épouser.

--Et cette conscience vous est venue depuis que vous connaissez M. Sant’Anna.

--Peut-être... A propos, est-ce vous qui avez écrit à M. Ascott?

--C’est moi.

--Vous n’aviez pas le droit de vous mêler de mes affaires.

--Je vous demande pardon: c’était mon devoir de prévenir Jack et, toute ma vie, j’aurai le remords de ne pas l’avoir fait à temps... Mais je n’aurais jamais cru que l’ambition de devenir comtesse eût pu vous pousser à commettre une si mauvaise action.

--L’ambition de devenir comtesse!... M. Sant’Anna n’a pas besoin d’un titre pour plaire, vous le savez bien!... Je parie que si vous aviez été la fiancée d’Henri, au lieu d’être sa femme, vous l’auriez lâché...

Hélène devint toute blanche.

--Vous êtes folle! dit-elle.

--Je serai sûrement très contente d’avoir un titre, continua la jeune fille, je ne m’en cache pas; mais quant à épouser quelqu’un pour cela, jamais.

--Alors, vous comptez épouser M. Sant’Anna?

--S’il me demande, oui.

--Il demandera sûrement votre dot!

--Eh bien, je la lui donnerai, je la lui donnerai!

--Vous l’aimez donc?

--Je l’aime... Oui, je l’aime!... Oh! sûrement! fit mademoiselle Carroll avec une soudaine douceur.

--Quand vous l’aurez accepté, je quitterai Rome. Je ne veux pas être témoin d’un mariage qui brisera la vie de Jack.

Et sur ces mots, prononcés d’un ton froid et tranchant, mais avec des lèvres amincies par la colère, madame Ronald quitta le salon.

La jeune fille, qui tenait par les deux bouts son mouchoir encore mouillé de larmes et le faisait tourner, en accéléra le mouvement et le réduisit en corde, puis, le nouant rageusement, elle le lança au beau milieu de la pièce en répétant:

--_I wish I were dead!_

XVIII

En se rendant au _veglione_ du Costanzi, le comte Sant’Anna ne se doutait pas qu’il serait entraîné à faire à mademoiselle Carroll une déclaration aussi formelle. Quand il s’était trouvé dans la demi-obscurité d’une loge de rez-de-chaussée, en tête à tête avec ce svelte domino, le souvenir d’autres aventures, le charme du masque avaient produit en lui une soudaine ivresse, et sans le vouloir, il avait prononcé des paroles décisives.

Bien que Dora ne lui inspirât pas une de ces passions ardentes qu’il avait connues, il en était très amoureux et n’avait pas de plus vif désir que celui de l’épouser. L’idée d’enlever à un autre homme une fiancée qui lui était probablement chère ne lui causait pas un remords bien gênant. Il aurait préféré qu’il n’y eût pas de Jack dans la vie de mademoiselle Carroll, mais celui-là ne lui portait pas ombrage. Dès les premiers moments, il avait deviné que le sentiment de Dora pour M. Ascott n’était qu’une grande amitié. A vingt-trois ans, émancipée comme elle l’était, elle ignorait les sensations de l’amour plus qu’une petite Italienne de quatorze ans. Et c’était lui, Lelo, qui, le premier, les avait éveillées en elle. Ceci le flattait et le charmait au plus haut point: l’homme, l’Italien surtout, est plus jaloux des sensations de l’amour que de l’amour même.

Lelo était résolu à demander la main de la jeune Américaine, mais la pensée du chagrin qu’il allait causer à sa mère et à la princesse Marina, l’appréhension des scènes et des reproches qui l’attendaient, lui auraient fait reculer encore la démarche officielle, si la Providence ne l’y eût poussé. Le mariage lui avait toujours semblé une dure nécessité, un risque terrible. Il n’avait qu’une foi très faible en l’honnêteté féminine; la plupart des jeunes filles lui avaient, jusqu’alors, inspiré une invincible méfiance, et voilà qu’après quelques semaines de relations frivoles, il allait confier l’honneur de son nom, de sa maison, à une étrangère. Et il se trouvait, sans avoir eu le temps de se reconnaître, de discuter, jeté dans le sérieux de la vie! Il n’en revenait pas. Comment réconcilier sa famille avec ce mariage? La grosse dot de mademoiselle Carroll ferait peut-être ce miracle; mais sa mère était si sincère dans son intransigeance!... Le mieux était de n’y pas penser d’avance, puis de se fier à l’inspiration. C’était généralement ainsi que le jeune homme traitait les difficultés.

Pendant les deux jours qui suivirent le _veglione_, Lelo fut inabordable, nerveux comme un Italien seul sait l’être, de cette nervosité farouche, qui tient à distance amis et importuns. Il ne se montra nulle part, excepté au Club de la Chasse, le «Jockey» de Rome. Là, il demeura des heures étendu dans un fauteuil ou allongé sur un divan, la cigarette aux lèvres, l’œil vague, revivant avec volupté ce passé auquel il devait dire adieu et qui, par là même, lui devenait soudainement si précieux. Dans sa rêverie, femmes, chevaux, équipages, triomphes d’amour, beaux coups de fusil, heureuses séries au jeu défilèrent tour à tour et lui redonnèrent des sensations de bonheur, des satisfactions de vanité.

Peu à peu, une sorte de brume tomba sur ces pitoyables souvenirs de mondain, et la fine silhouette de Dora, ses yeux aux prunelles claires, aux cils frisés, son visage piquant se détachèrent en lumière dans sa pensée et il ne vit plus qu’elle: l’avenir! Elle lui apparut si loyale, si vivante, si rassurante, avec son activité! Et elle l’aimait! Il avait sur elle un pouvoir magnétique, le seul qu’il crût nécessaire avec la femme, le seul qui, selon lui, pût assurer la soumission et la fidélité. Non, il ne regrettait pas sa déclaration de la veille. Et puis, cinq millions de dot, pour commencer!... Il y avait là de quoi remettre sa maison sur le pied d’autrefois, restaurer cette villa historique de Frascati qui lui était si chère, avoir de beaux équipages, une écurie de premier ordre. En vérité, c’était une chance!

Et maintenant, comment madame Ronald accueillerait-elle la nouvelle de ce mariage? Elle avait beau être maîtresse d’elle-même, parfois sa physionomie trahissait un peu plus que du dépit. A cette idée, le sourire cruel qu’il avait rarement, qui ne semblait même pas à lui, passa sur les lèvres du comte et se refléta dans ses yeux en une lueur dure.

«Nous allons voir, se dit-il, si une intellectuelle est une femme!...»

C’était, naturellement. Dora qui lui avait révélé ce nouveau type féminin, presque inconnu en Italie, et auquel l’Américaine se vante d’appartenir: afin de rendre son explication plus claire, elle lui avait désigné Hélène comme un type du genre, et lui, se souvenant de la scène d’Ouchy, s’était pris d’une antipathie subite et bien masculine pour le nom et l’espèce. Puis, la jeune fille lui ayant avoué qu’elle-même n’était qu’une toute petite intellectuelle, il l’en avait félicitée avec une chaleur comique.

De madame Ronald, la pensée de Sant’Anna alla à la princesse Marina. Il n’y a pas d’homme à qui le souvenir du premier amour soit plus cher qu’à l’Italien de toutes les classes, et Donna Vittoria avait été celui de Lelo. Pendant quelques instants encore, l’image d’autrefois le retint captif; sa physionomie s’adoucit, ses yeux s’emplirent de passion; il y eut sur son visage comme un éclat de jeunesse; puis tout s’éteignit, et le présent reprit ses droits.

Lelo se dit qu’il devait avant tout faire part de son mariage à la princesse. Dernièrement, elle l’avait beaucoup questionné au sujet de Dora, et, avec l’idée de la préparer, il lui avait laissé deviner ses intentions. Depuis longtemps, il n’avait plus pour elle qu’une sorte d’amitié amoureuse, mais elle, l’aimait encore: il savait qu’il allait lui porter un coup cruel, infiniment douloureux. Il redoutait d’être témoin de sa peine: la vue du chagrin de la femme affecte l’homme plus que ce chagrin même.

Le lendemain, avant de revoir mademoiselle Carroll, le comte se rendit chez Donna Vittoria. Comme tous ses compatriotes, il excellait dans les scènes de rupture. Il mit dans celle-ci une habileté, une finesse merveilleuses, et ne manqua pas de répéter la fameuse phrase italienne: «_Ci vuol della filosofia_...--Il faut avoir de la philosophie...» La princesse n’en avait pas assez, sans doute, pour supporter la suprême infidélité, car les larmes jaillirent de ses yeux. Alors il lui reprocha de l’affliger, de manquer de générosité; il lui représenta qu’il ne pouvait laisser éteindre son nom, que sa position l’obligeait à se marier, et il ajouta que, si elle l’aimait, elle devait l’y encourager et ne point lui rendre son devoir trop pénible. Il se posa en victime des circonstances. La grande dame tomba dans le piège comme la plus simple des femmes. Elle crut que son ami avait besoin de consolations; elle fit taire sa douleur pour lui en donner, et il la quitta, le cœur allégé, emportant une assurance délicieuse d’indépendance reconquise.

Le lendemain, mademoiselle Carroll et le comte Sant’Anna, mus par la volonté suprême qui s’incarnait dans leurs cœurs, allèrent au-devant l’un de l’autre. C’était vendredi, le jour où la société romaine se donne rendez-vous dans les beaux jardins de la villa Panfili. Dora s’y rendit, accompagnée de la marquise Verga. Le temps était beau, déjà printanier. Sur ces hauteurs, où l’on va instinctivement pour chercher plus de clarté et échapper à l’oppression du passé, on trouve deux choses exquises: la lumière et l’air de Rome, sa lumière fine, opalisée, si douce aux grandes ruines, son air étrangement silencieux, d’une singulière _morbidezza_, qui donne une fatigue voluptueuse, une sorte de bien-être sensuel.

Pour la première fois, mademoiselle Carroll fut affectée par cette atmosphère. Tout en se promenant sur la pelouse émaillée de petites marguerites, bordée de fleurs aux tons violents, elle se sentit envahie par une tristesse agréable, et qui mit comme du silence dans son âme; ce fut si nouveau, si extraordinaire, qu’elle regarda naïvement autour d’elle pour savoir d’où cela lui venait. Tout à coup, elle eut un grand battement de cœur: Sant’Anna, en compagnie de son ami le duc de Rossano, se dirigeait vers elle. Lorsqu’il lui tendit la main, que leurs yeux se rencontrèrent, elle rougit follement, balbutia et, selon elle, fut tout à fait ridicule.

--Je n’ai vu personne depuis mardi,--dit Lelo, s’adressant à la marquise pour que la jeune fille pût reprendre contenance.--C’est très curieux, après le dernier _veglione_, les femmes s’éclipsent et ont l’air de vous fuir: on dirait qu’elles n’ont pas la conscience bien nette à notre égard.

--C’est plutôt qu’elles sont fatiguées d’avoir entendu tant de folies et de mensonges.