Evangeline: Traduction du poème Acadien de Longfellow
Chapter 5
Sur un cheval sellé qui hennit et folâtre, Au bord de la forêt, on voit venir le pâtre. Il revêt un pourpoint fait de peau de chevreuil; Sa figure bronzée a presque de l'orgueil; Son oeil étincelant se lève et se promène, Satisfait et rave, sur la sublime scène Que le soir, sous les cieux, déroule lentement. Près de lui ses troupeaux broutent paisiblement La pointe du gazon et la feuille moelleuse, Et savourent, joyeux, la fraîcheur vaporeuse Qui s'élève des flots et sur les prés s'épand. A l'un de ses côtés un cor de cuivre pend. Il le prend et le porte à sa bouche puissante: Le cuivre retentit, et sa voix frémissante Fait résonner, au loin, l'air sonore du soir. Soudain à ce signal, dans le champ, on put voir Les taureaux attentifs lever leurs cornes blanches Au-dessus des buissons et des légères branches Comme des flots d'écume au-dessus des cailloux. En silence, d'abord, ouvrant leurs grands yeux roux, Pendant quelques moments ils s'entre-regardèrent; Bientôt, comme un nuage, ils se précipitèrent En beuglant, tous ensembles, à travers le gazon. Alors le pâtre heureux revint à la maison.
Mais comme il arrivait sur son cheval superbe En suivant le sentier qui serpentait dans l'herbe, Il vit venir vers lui, marchant avec lenteur, La vierge souriante et l'auguste pasteur, Saisi d'étonnement et transporté d'ivresse, Il saute de cheval avec grâce et prestesse, Et court au-devant d'eux en leur ouvrant ses bras. Les voyageurs, d'abord, ne le connaissant pas; Se demandent entre eux quel est cet aimable hôte, Et sont heureux d'avoir abordé cette côte. Mais leur incertitude au plaisir a cédé; Comme un vase trop plein leur coeur a débordé! Sous les traits rembrunis de ce vieux pâtre agile Leurs yeux ont reconnu le forgeron Basile! Bien doux furent alors les longs embrassements, Des pauvres exilés sur la rive étrangère! La peine de l'exil alors parut légère!
Basile conduisit au milieu d'un jardin Ces amis que le ciel lui redonnait soudain. Et là, parmi les fleurs nouvellement écloses, Ensemble on s'entretint de mille et mille choses. On parla du présent, mais surtout du passé; Et plus d'un long soupir vers le ciel fut poussé! Et pendant que la bouche essayait de sourire Dans le regard voilé plus d'un pleur vint reluire!
La vierge, cependant, à travers le bosquet Promenait, en silence, un regard inquiet. Son coeur était ému, son âme était en peine; Elle n'entendait point la voix mâle et sereine De l'être bien-aimé qu'elle espérait revoir! Basile soupçonna bientôt le désespoir Qui couvait dans le coeur de la jeune proscrite, Et lui-même il sentit une angoisse subite. Il rompit, en tremblant, le silence aussitôt: --«N'avez-vous rencontré nulle part un canot? «Du lac et des bayous il a suivi la route «Gabriel le conduit: vous l'avez vu, sans doute?» A ces mots que Basile aux proscrits adressa Sur le font de la vierge un nuage passa: Son oeil noir se remplit d'une larme brûlante, Puis elle s'écria d'une voix déchirante: «Gabriel, ô mon Dieu! Gabriel est parti!» Le vieux pâtre avec bonté reprit: --«Ne laisse pas le trouble agiter ton esprit; «Sèche tes pleurs amers; enfant, reprends courage; «Gabriel n'est pas loin de notre heureux rivage: «Ce n'est que ce matin qu'il est parti d'ici, «Le sot! d'avoir laissé nos demeures ainsi! «Toujours triste et rêveur, maladif et débile, «Il était devenu d'une humeur difficile; «Il haïssait le monde et n'endurait que moi; «Il ne parlait jamais, ou bien parlait de toi. «Dans les cantons voisins aucune jeune fille «Ne semblait à ses yeux, vertueuse ou gentille: «Aussi leur devint-il un objet de terreur. «Je résolus enfin, mais non sans douleur, «De le laisser partir pour un lointain voyage. «Il doit se procurer, dans un petit village, «Des mulets espagnols aux pieds sûrs et mordants; «Il doit suivre, de là, sous des cieux moins ardents, «Les sauvages du nord dans leurs forêts profondes; «Ils vont chasser, partout, le castor dans les ondes, «Et la bête féroce au font des bois épais. «Calme-toi mon enfant, et goûte encor la paix; «Nous saurons retrouver cet amant téméraire. «Son perfide canot a le courant contraire. «Demain nous partirons sitôt que le matin «Versera sur les eaux un reflet incertain; «Gaiement nous voguerons sur la vague irisée, «Près des bords scintillants sous la molle rosée; «Nous rejoindrons bientôt l'amoureux déserteur, «Et le ramènerons confus de son bonheur!»
Alors on entendit des voix vives et gaies: On vit des jeunes gens franchir les vertes haies Qui bordaient la rivière auprès de la maison: Il portaient en triomphe, à travers le gazon, Michel, le vieux chanteur, le vieux barde rustique. Dispensant aux mortels le chant et la musique; N'ayant d'autres soucis que d'égayer les coeurs; Que de mêler, parfois, quelque souris aux pleurs, Le vieux Michel semblait un des dieux de la fable. Il était renommé pour sa manière affable, Pour ses cheveux d'argent et pour son violon. «Vive le vieux Michel, notre gai compagnon!» Crièrent à la fois, en écartant les saules, Les gars qui le portaient sur leurs fortes épaules. Et le père Félix aussitôt se levant Les salua de loin et courut au devant. En tombant dans les bras du vénérable prêtre, Le ménestrel sentit dans son âme renaître Les transports ravissants d'un âge heureux; Il se mit à pleurer. Des souvenirs nombreux A ses esprits émus alors se présentèrent; Et, vers les temps enfuis ses pensées remontèrent! La vierge vint baiser ses nobles cheveux blancs. Il la prit dans ses bras, dans ses vieux bras tremblants, Et mouilla son front pur de ses brûlantes larmes. La pauvre Evangéline elle avait bien des charmes Quand il la fit danser, pour la dernière fois, Avec son Gabriel et les gais villageois, Au son du violon, sous le ciel d'Acadie! Il la trouvait peut-être, à présent enlaidie, Car elle avait perdu les roses de son teint. Et sa joue était creuse et son regard éteint; Mais plus beau que jamais était son noble coeur, Eprouvé longuement au creuset du malheur!
Les proscrit Acadiens que le hasard rassemble, Assis dans le jardin, s'entretiennent ensemble Du bonheur qu'ils goûtaient au rivage natal, Des maux qu'ils ont soufferts depuis l'arrêt fatal. Ils admirent partout l'existence tranquille Que passe à l'étranger leur vieil ami Basile; Ils écoutent longtemps avec avidité, Le récit qu'il leur fait de la fécondité De ces prés sans confins dont la grasse verdure Nourrit mille troupeaux errant à l'aventure. Et quand l'ombre du soir obscurcit l'horizon Ils revinrent gaiement causer dans la maison Où fut servi, sans pompe, un souper confortable. Le bon père Félix, debout près de la table, Récite à haute voix le Benedicite. Et chacun dit: «Amen.» avec humilité.
Mais la nuit, cependant, sur cette fête heureuse Etendit, tout à coup, son aile ténébreuse. Tout était, au dehors, calme et tranquillité. Donnant au paysage un éclat argenté La lune se leva souriante et sans voile, Et monta dans l'azur où se berçait l'étoile. Sous le toit de Basile, aux vifs scintillements, Dont la lampe irisait les grands appartements, Les visages joyeux des honnêtes convives Semblaient s'illuminer de lumières plus vives Que les astres perdus dans l'or du firmament. Le pâtre réjoui versait abondamment, Dans les vases profonds, le doux jus de la vigne. Aux siècle de la fable il aurait été digne De verser le nectar à la table des dieux. Après qu'il eut fini son souper copieux Il alluma sa pipe et parla de la sorte: --«Oui, vous tous, mes amis qui frappez à ma porte, «Après avoir erré sous des cieux inconnus, «Je vous le dis encor: Soyez les bienvenus! «L'âme du forgeron ne s'est pas refroidie! «Il se souvient toujours de sa vieille Acadie «Et de l'humble maison qu'il avait à Grand Pré! «Pour lui le malheureux est un être sacré! «Demeurez près de moi dans ces fertiles plaines; «Le sang ne gèle point dans mes bouillantes veines «Comme gèle en hiver, les rivières chez nous! «Nul cailloux dans le sol n'excite le courroux «Du laboureur actif qui tous les jours promène «Le soc dur et tranchant à travers son domaine, «Comme un marin conduit son esquif sur les eaux. «On ne voit pas tarir nos limpides ruisseaux; «Dans toutes les saisons les orangers fleurissent «Et les fruits les plus doux dans nos vergers mûrissent; «Des flots de blonds épis roulent sur les guérets «Et les bois précieux remplissent les forêts. «Au milieu de nos prés on voit sans cesse paître «De sauvages troupeaux dont chacun est le maître. «Quand nos toits sont debout au milieu des moissons; «Que nos grasses brebis, aux épineux buissons, «Accrochent, en passant, leurs blancs flocons de laine; «Que d'un foin parfumé chaque grange est bien pleine; «Que dans les prés en fleurs, les taureaux lourds et gras «Paissent tranquillement ou prennent leurs ébats, «Nul roi George ne vient par d'infâmes apôtres, «Sans honte nous ravir et les uns et les autres! Le vieux pâtre à ces mots fit, dans sa noble ardeur Jaillir de sa narine un souffle de fureur. Et frappa de son poing la table de mélèze Ses compagnons surpris bondirent sur leur chaise. Et le père Félix oublia, cette fois, La prise de tabac qu'il tenait dans ses doigts, Mais il reprit bientôt, le souris sur les lèvres: «Défiez-vous, pourtant, défiez-vous des fièvres: «Elles sont bien à craindre en ces brûlants climats. «Comme dans l'Acadie on ne les guérit pas «En mettant à son cou, pendant une journée, «Une écale de noix avec une araignée.»
Pendant que les amis causaient tranquillement, Des pas sur l'escalier montèrent lentement: Et l'on ouït aussi d'indistinctes paroles. C'étaient des invités: quelques pâles créoles Et quelques Acadiens devenus des planteurs, Loin du joug odieux de leurs persécuteurs, Sur le sol fortuné qui leur offrit asile. Ils venaient visiter leur bon ami Basile. Plusieurs avaient connu, dans le bourg de Grand Pré La jeune Evangéline et le pieux curé. Quelles ne furent pas, sous le toit du vieux pâtre, De tous ces exilés réunis au même âtre La joie et la surprise, en serrant sur leur coeur, Ces amis d'autrefois que le même malheur Avait disséminés sur de lointaines plages! Un reflet de bonheur éclaira les visages, Et le ciel fut témoin d'un spectacle émouvant; Ceux qui ne s'étaient pas connus auparavant, Echangèrent entre eux des voeux doux et sincères: Partout, il est bien vrai, les malheureux sont frères.
Un son mélodieux, une vibration Suspendit, tout à coup, la conversation. Michel, le troubadour, aux longs cheveux de neige Et les gais jeunes gens qui lui faisaient cortège, Venaient de s'assembler dans un autre salon, Et le barde accordait son vibrant violon. Bientôt les pieds brûlants frémissent en cadence; Sous les lambris de cèdre une légère danse Fait gaiement onduler ses orbes gracieux. Un éclair de plaisir inonde tous les yeux; Un sourire charmant sur les lèvres se jour; Un brillant incarnat colore chaque jour; On chuchote, en riant, des mots pleins de douceur; La main presse la main et coeur parle au coeur!
La danse, sans repos, faisait vibrer la dalle. Assis à l'un des bouts de la bruyante salle Basile et le pasteur parlaient, les yeux baissés, De leur ami Benoit qui les avait laissés; Tandis qu'Evangéline, en proie aux rêveries, Promenait ses regards sur le sein des prairies. Bien de tristes pensers et de chastes désirs S'éveillaient dans son âme au bruit de ces plaisirs! Les propos éveillés, la danse et la musique La rendaient plus pensive et plus mélancolique. Elle croyait alors ouïr les grandes voix De l'océan plaintif ou des immenses bois. Elle sortit sans bruit. La nuit était charmante, Le vent ne soufflait point, et la lune dormante Semblait s'être arrêtée au bord de la forêt, Et recouvrir les troncs d'un lumineux duvet. A travers les rameaux, sur la calme rivière, Tombait, de place en place, un réseau de lumière, Comme tombe un penser d'espérance et d'amour Dans l'esprit qui se trouble et qui se ferme au jour. Chaque fleur autour d'elle, ouvrant son brillant vase, Sa corolle d'argent, sa coupe de topaze, Exhalait, vers le ciel, humblement et sans bruit, Un suave parfum sur l'aile de la nuit: Et c'était sa prière au puissant et bon Maître Qui veillait sur ses jours après l'avoir fait naître. Mais l'âme de la vierge élevait vers les cieux Un arôme plus pur et plus délicieux Que celui qu'épanchait la fleur de prairie; Et moins qu'elle pourtant la fleur était flétrie!
Elle se dirigea vers le fond du jardin: Combien d'émotions troublaient son chaste sein! La lune qui noyait les bois, l'onde et le sable, Semblait, d'une langueur morne, indéfinissable, Noyer aussi son âme. Alors tout se taisait Et dans l'immense plaine, au loin, tout reposait, Hors les mouches-à-feu, vivantes étincelles, Qui tournoyaient dans l'air sur leurs rapides ailes, Et trahissaient leur vol par un sillon de feu. Au-dessus de son front, dans le fond du ciel bleu, Scintillaient vivement les étoiles paisibles, Pensers du Tout-Puissant à tous rendus visibles. L'homme n'admire plus ces merveilles de Dieu; Seulement, il a peur quand il voit au milieu De ce temple étonnant qui s'appelle le Monde, Passer une comète étrange et vagabonde. Comme une main de flamme écrivant un arrêt. L'âme d'Evangéline, humble et souffrante, errait Dans les champs infinis où rayonne l'étoile, Comme au milieu des mers une barque sans voile. La vierge s'écria: «Gabriel! Gabriel! «Où mènes-tu tes pas? Où te conduit le ciel? «N'entends-tu pas, ami, ma voix qui se lamente? «Ne devines-tu point que tu fuis ton amante? «Je te cherche partout, nulle part ne te vois! «J'écoute tous les sons et n'entends point ta voix! «Oh! que de fois ton pied, solitaire et morose, «A foulé ce chemin que de mes pleurs j'arrose! «A l'ombre de ce chêne, oh! que de fois, le soir, «Fatigué du travail, es-tu venu t'asseoir, «Pendant que loin de toi, sur la mousse endormie, «En rêve te voyait ta malheureuse amie! «Que de fois sur ces prés ton anxieux regard «Erra comme le mien, vers le soir, au hasard! «Gabriel! Gabriel! oh! quand te reverrai-je? «Quand donc, mon bien-aimé te retrouverai-je?» Alors, elle entendit gazouiller tout auprès, Un jeune engoulevent juché sur un cyprès. Son chant mélodieux comme un soupir de flûte, Ondula, sous les bois, comme l'onde qui lutte Contre les chauds baisers des brises du matin, Et, d'échos en échos, mourut dans le lointain.
L'aube du jour suivant fut sereine et riante; Les plantes se berçaient sur leur tige pliante, La rosée émaillait le gazon de ses pleurs, Et dans l'air attiédi les orgueilleuses fleurs Répandaient les parfums de leur coupe d'albâtre. Le prêtre sur le seuil de la maison du pâtre Dit à ceux qui partaient: «Mes bons amis, adieu! «Je vais, priant pour vous vous attendre en ce lieu. «Ramenez-nous bientôt le prodigue frivole, «Ramenez-nous aussi la jeune vierge folle «Qui dormait sous les bois quand l'époux est venu.» --Adieu! mon père, adieu! dit d'un air ingénu, Au bon père Félix, la vierge humble et débile; Puis elle descendit, avec le vieux Basile, Au bord de la rivière où plusieurs canotiers Les attendaient assis sous d'épais noisetiers. Ils partirent. L'espoir encourageait leur âme Le matin rayonnait au fond de chaque lame. Docile aux avirons, le rapide canot S'éloigna du rivage et disparut bientôt. Ils poursuivaient en vain, dans leur course obstinée, Celui que devant eux chassait la destinée Comme une feuille morte au milieu des déserts, Comme un duvet d'oiseau dans la vague des airs! Cependant le jour fuit; un autre, un autre encore! Au coucher du dernier pas plus qu'à son aurore Ils n'ont pu découvrir la trace du fuyard. Ils ont en vain couru, longtemps de toute part, Les fleuves, les forêts, les lacs et leurs rivages; Et, pour franchir ainsi ces régions sauvages, La vierge défaillante et les vaillants rameurs N'ont eu pour se guider que de vagues rumeurs. Mais toujours sur les flots le léger canot vole. Ils arrivent enfin dans la ville espagnole Où Gabriel devait acheter des mulets. Le jour dorait le ciel de ses derniers reflets. Ils descendent, lassés, dans la première auberge. Loquace et babillard l'hôte qui les héberge Leur raconte aussitôt que, la veille au matin, Un jeune homme du sud: oeil noir, cheveux châtain, Front noble et soucieux, regard plein de finesse, Un jeune homme appelé Gabriel Lajeunesse, Etait parti du bourg avec ses compagnons Pour courir la prairie et chasser les bisons.
IV
Bien loin à l'occident sont d'immenses campagnes, Désertes régions où de hautes montagnes Elèvent vers le ciel leurs sommets recouverts, Sous le souffle glacé des éternels hivers, D'une neige éclatante et d'une glace épaisse. De place en place, un roc se déchire et s'affaisse Pour ouvrir une gorge, un ravin périlleux Où passent, en criant sur leurs âpres essieux Les pesants chariots de quelque caravane. Au couchant l'Orégon roule une eau diaphane; De cascade en cascade, au loin vers le levant, Le joli Nebraska verse son flot mouvant; Vers le ciel du midi maintes larges rivières, Charriant, sans repos, les sables et les pierres, Dans leurs lits balayés par le vent des déserts, Coulent vers l'océan avec des bruits divers Comme les sons d'un orgue ou d'une étrange lyre Qu'une main fait vibrer dans un pieux délire. Entre les flots d'azur de ces nombreux torrents Qui dirigent leurs cours vers des cieux différents, Se déroulent sans fin les superbes prairies, Océan de gazon, mers ou plaines fleuries Qui roulent sous le vent, et bercent au soleil, La rose, le foin vert et l'amorphas vermeil. Là, fiers ou courroucés, sur les flots de verdure, Des troupeaux de bisons errent à l'aventure; Là courent les chevreuils et les souples élans, Les sauvages chevaux avec les loups hurlants; Là s'allument des feux qui dévorent la terre; Là des vents fatigués soufflent avec mystère; Les sauvages tribus des enfants d'Ismaël Arrosent ces déserts d'un sang chaud et cruel, Et l'avide vautour, hâtant ses ailes lentes, En tournoyant dans l'air, suit leurs pistes sanglantes, Comme l'esprit vengeur des vieux chefs massacrés Qui gravit le ciel par d'invisibles degrés. De place en place on voit s'élever la fumée Au-dessus de la tente où la horde affamée Fait bouillir, en dansant autour du grand brasier, Dans un vase de pierre, un chevreuil tout entier. Et d'espace en espace, au bord des fraîches ondes Qui sillonnent au loin ces retraites fécondes, S'élève un vert bosquet ou l'oiseau va chanter. Et l'ours sombre et morose, en grognant, vient hanter Le flanc d'un rocher noir, le fond d'une raine Où sa griffe déterre une amère racine. Puis au-dessus de tout, limpide et radieux, Comme un toit protecteur se déroulent les cieux.
Mais déjà Gabriel le chasseur intrépide Avait franchi ces lieux dans sa course rapide; Et près des monts Ozarks au flanc aride et nu Avec ses compagnons il était parvenu. Et depuis bien des jours le vieux pâtre et la vierge Avaient quitté la ville et la petite auberge Où l'hôtelier leur dit le départ du trappeur. Toujours encouragés par un espoir trompeur, Avec des Indiens au visage de cuivre, Ils s'étaient mis en route empressés à le suivre. Parfois ils croyaient voir, à l'horizon lointain, S'élever vers le ciel, dans l'air pur du matin, De son camp éloigné la fumée ondulante: Le soir, ils ne trouvaient, sous la cendre brûlante, Que des brasiers éteints et des charbons noircis. Quoique bien fatigués et rongés de soucis Ils ne s'arrêtaient pas, et, sans perdre courage, Ils poursuivaient plus loin leur pénible voyage. Comme si quelque fée au pouvoir merveilleux Avait cruellement étalé sous leurs yeux Ces mirages menteur, cette ombre enchanteresse, Qu'on croit toujours saisir, qui s'éloignent sans cesse.
Comme ils étaient un soir tous dans leur campement, Assis autour du feu, parlant tranquillement; Ils virent arriver une femme sauvage: Le chagrin se peignait sur son pâle visage; Mais on voyait briller, dans son oeil abattu, Une force étonnante, une grande vertu. C'était une Shawnée. Elle allait aux montagnes Rejoindre ses parents et ses jeunes compagnes Qu'elle avait dû quitter pour suivre son époux A la chasse aux castors, aux ours, aux caribous, Jusqu'aux lieux où l'hiver étend son aile blanche. Mais elle avait vu, là, le féroce Comanche, Enivré de fureur, du tomahawk armé, Massacrer, sous ses yeux, son mari bien-aimé, Un fier Visage-Pâle, un Canadien paisible. Aucun des voyageurs ne parut insensible Au récit de la femme, à son affliction; Ils lui dirent des mots de consolation, Et la firent asseoir à leur table modeste Quand la braise eut doré le chevreuil gras et leste.
Lassés du poids du jour et du poids des ennuis, Quand le repas fut fait, que le voile des nuits Eut ouvert, sous le ciel, ses grands replis humides, L'exilé d'Acadie et ses sauvages guides Livrèrent au repos leurs membres fatigués. Pendant que les reflets capricieux et gais Du brasier allumé dans la vaste prairie Jouaient sur leur front blême et leur joue amaigrie, La Sauvagesse, vint, l'âme pleine de deuil, S'asseoir sur le gazon devant l'agreste seuil De la tente où veillait la triste Evangéline, Puis elle fit entendre à la vierge orpheline, Le récit douloureux de ses derniers malheurs. Elle lui répéta, les yeux noyés de pleurs, Et de cette voix grave, humble et mélancolique Qui distingue partout l'enfant de l'Amérique, Sa première espérance et ses félicités, Son amour, son hymen et ses adversités; Comme elle avait de joie et de peur d'être mère, Et plaignait son enfant de n'avoir point de père! Evangéline, émue à ces tristes discours, Donna, pendant longtemps, à ses pleurs libre cours. Elle voyait près d'elle une autre infortunée, Une femme aux chagrins comme elle destinée; Un coeur brûlant d'amour déçu, blessé, flétri, Et privé pour jamais de son objet chéri. Les liens du malheur unirent ces deux femmes, Et d'intimes rapports enchaînèrent leurs âmes. La vierge d'Acadie à la femme des bois Dit aussi ses douleurs et depuis quels longs mois Bien loin de sa patrie elle était exilée. Et la femme des bois, la figure voilée, L'écoutait en silence, assise à quelques pas. Ses yeux étaient de flamme; elle ne pleurait pas.