Evangeline: Traduction du poème Acadien de Longfellow

Chapter 4

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Les pauvres Acadiens, sur de lointaines plages, Furent disséminés comme les fruits sauvages Qui tombent d'un rameau que l'orage a cassé, Ou les flocons de neige alors qu'un vent glacé Agite les brouillards qui voilent Terre Neuve Ou les bords escarpés du gigantesque fleuve Que roule au Canada ses flots audacieux. Sans amis, sans foyers, sous de rigides cieux Ils errèrent longtemps de village en village, Depuis les régions où l'impur marécage, Où la tiède savane, au milieu des roseaux, Sous un soleil brûlant laissent dormir leurs eaux, Jusqu'à ces lacs du Nord dont les rives désertes Sont de neige et de fleurs tour à tour recouvertes; Depuis les océans jusqu'au plateau lointain Où le Père des eaux dans ses bras prend soudain Les collines de sable et dans la mer les pousse, Avec les frais débris de liane et de mousse, Pour recouvrir les os de l'antique mammouth, Ne trouvant nulle part ce qu'ils cherchaient partout: La pitié d'un ami, le toit sacré d'un hôte! Et plusieurs, sans parler, cheminaient côte à côte; Ils ne recherchaient plus le foyer d'un ami: Leur âme désolée avait assez gémi: Ils demandaient, ceux-là la paix à la poussière. Leur histoire est écrite en plus d'un cimetière, Sur la pierre ou la croix qui couvre leurs tombeaux. Or parmi ces captifs qui traînaient de leurs maux, Sous des cieux étrangers, la chaîne douloureuse, On vit errer longtemps une enfant malheureuse. Elle était jeune encore, et son grand oeil rêveur Semblait toujours fixé sur un monde meilleur. Oui, la pauvre proscrite, elle était jeune et belle! Mais hélas! bien affreux s'étendaient devant elle Le désert de la vie et ses âpres sentiers Tout bordés des tombeaux de ceux qui les premiers Fléchirent dans l'exil sous le poids des souffrance! Elle avait vu s'enfuit ses douces espérances, Ses rêves de bonheur et ses illusions! Dans son coeur était mort le feu des passions! Son âme ressemblait à quelque solitude Où l'étranger chemine avec inquiétude N'ayant pour se guider, dans ces lieux incertains, Que les débris des camps, que les brasiers éteints, Et tous les os blanchis que le soleil fait luire. Un vent de mort. Hélas! soufflait pour la détruire! Elle était le matin avec son ciel vermeil, Ses chants mélodieux et son brillant soleil, Qui tout à coup s'arrête en sa marche pompeuse, Pâlit et redescend vers sa couche moelleuse. Dans les villes, parfois, elle arrêtait ses pas: Mais les vastes cités ne lui redonnaient pas L'ami qu'elle pleurait, la paix du coeur perdue! Elle en sortait bientôt, gémissante, éperdue, Et poursuivait encor ses recherches plus loin. Faible et lasse, parfois, se croyant sans témoin, Elle venait s'asseoir au fond des cimetières, Les regards attachés sur les croix ou les pierres Qui protégeaient des morts le suprême repos. Elle s'agenouillait, parfois, sur ces tombeaux Où nulle inscription en répète à la foule L'humble nom du mortel que son pied distrait foule. Puis elle se disait: «Peut-être qu'il est là!... «La tombe qui devait nous unir, la voilà! «Il goûte le repos dans le sein de la terre, «Et moi je traîne encore une existence amère!» Parfois elle entendait un bruit, une rumeur Qui lui rendait l'espoir et ranimait son coeur: Elle parlait aussi quelquefois, sur sa route, A des gens qui disaient avoir connu, sans doute, Cet être bien aimé qu'elle cherchait en vain; Mais c'était, par malheur, dans un pays lointain. --«Oh! oui, disaient les uns, touchés de sa tristesse, «Nous l'avons bien connu Gabriel Lajeunesse! «Un aimable garçon dont les tristes malheurs «Nous ont jadis, souvent, fait répandre des pleurs! «Son père l'accompagne: il se nomme Basile: «C'est un bon forgeron, un vieillard fort agile. «Ils sont coureurs-des-bois; ils sont chasseurs tous deux, «Et parmi les chasseurs leur renom est fameux.» --«Gabriel Lajeunesse? il fut, disaient les autres, «S'il nous en souvient bien, assurément des nôtres. «De la Louisiane il franchit avec nous «Les plaines sans confins et les nombreux bayous.» Souvent on lui disait: «Ta misère, ta peine, «Pauvre enfant, sera-t-elle longue que vaine? «Pourquoi toujours l'attendre et l'adorer toujours? «Il a peut-être, lui, renié ses amours. «Et n'est-il pas d'ailleurs, dans nos petits villages, «Des garçons aussi beaux et même d'aussi sages? «Combien seraient heureux de vivre auprès de toi! «Tu charmerais leur vie: ils béniraient ta loi. «Et Baptiste Leblanc, le fils du vieux notaire, «A pour toi tant d'amour qu'il ne saurait le taire; «Donne-lui le bonheur en lui donnant ta main, «Et que dès ici-bas ta peine ait une fin.» A ceux qui lui tenaient ce discours raisonnable, Elle disait pourtant: «Oh! je serais coupable! «Puis-je donner ma main à qui n'a point mon coeur? «L'amour est un flambeau dont la vive lueur «Eclaire et fait briller les sentiers de la vie, «L'âme qui n'aime pas au deuil est asservie; «Le lien qui l'enchaîne est un lien d'airain, «Et pour elle le ciel ne peut être serein.» Souvent son confesseur, ce vieil ami fidèle Qui depuis le départ avait veillé sur elle, En attendant qu'un père au ciel lui fut rendu, Lui disait: «Mon enfant, nul amour n'est perdu. «Quand il n'a pas d'écho dans le coeur que l'on aime, «Quand d'un autre il ne peut faire le bien suprême, «Il revient à sa source et plus pur et plus fort, «Et l'âme qu'il embrasse aime son triste sort. «L'eau vive du ruisseau que s'est au loin enfuie «Dans le ruisseau retombe en abondante pluie. «Sois ferme et patiente au milieu de tes maux: «Le vent qui peut briser les flexibles rameaux «Fait à peine frémir les branches du grand chêne. «Sois fidèle à l'amour qui t'accable et t'enchaîne: «Ne crains pas de souffrir, et bénis tes regrets: «La souffrance et l'amour sont deux sentiers secrets «Qui mènent sûrement à la sainte Patrie.» La pauvre Evangéline à ces mots attendrie, Levait, avec espoir, ses beaux yeux vers le ciel: Le coupe de ses jours avait bien moins de fiel: Elle croyait encore entendre, dans son âme, La mer se lamenter en déroulant sa lame; Et parmi les soupirs et les tristes sanglots, S'élevait une voix qui dominait les flots: Une voix ravissante et pleine de mystère, Qui lui disait: «Infortunée, espère!»

Ainsi la pauvre enfant, durant bien de long jours, Promena son espoir, sa peine et ses amours. Son pied se brisa sur la ronce et l'ortie Qui partout obstruaient le sentier de sa vie! Esprit mystérieux, reprends ton noble essor! Guide-moi, de nouveau, je veux la suivre encor! La suivre par le monde où, seule, elle est allée; Comme le voyageur, le long d'une vallée, Suit le cours sinueux d'un rapide ruisseau! Loin des bords, quelquefois, il voit la nappe d'eau Resplendir au soleil à travers la verdure; Quelquefois, près des bords il entend son murmure Et ne la vois point fuir sous l'épais arbrisseau: Ainsi je la suivrai jusques à son tombeau!

II

Mai semait dans les champs le lis et l'immortelle. Rapide et frémissante une longue nacelle Glissait sur les flots d'or du Grand Mississippi. Elle passa devant le Wabash assoupi, Et devant l'Ohio qui balance ses ondes Comme un champ de maïs berce ses tiges blondes. Or ceux qui la montaient étaient des Acadiens, De pauvres exilés dépouillés de leurs biens, Triste et frêle débris d'un peuple heureux naguère, Aujourd'hui dispersé sur la rive étrangère. Une même croyance et les mêmes malheurs Unissaient fortement ces pieux voyageurs. A travers les forêts, les campagnes fleuries, A travers les vallons et les vertes prairies, Sur les sables ou l'onde ils s'en allaient errants, Cherchant, de toutes parts, leurs amis, leurs parents. Parmi ces fugitifs la belle Evangéline, Semblable, en ses ennuis au cyprès qui s'incline Sur la fosse profonde où dort un malheureux, Allait avec Félix son guide vertueux.

Le jour naît et s'enfuit, et la frêle pirogue, Sur le fleuve écumeux, toujours se berce et vogue. Elle effleure, tantôt, le pied d'un noir rocher, Tantôt, parmi les joncs, on la voit se cacher. Quand l'aile de la nuit s'entr'ouvre sur la terre Elle cherche, à la côte, un abri solitaire; Les voyageurs lassés dressent leur campement, Et couchés près du feu, reposent un moment. Enfin elle franchit des chutes aboyantes, Rase des bords féconds, des îles verdoyantes, Où le fier cotonnier berce, d'un air coquet, Ses aigrettes d'argent et leur moelleux duvet. Elle avance, ensuite, en des anses profondes Où de longs bancs de sable élèvent, sur les ondes, Comme un ruban doré, leurs dos étincelants. Et sur ces bancs de sable où les flots ondulants S'en viennent tour à tour, chanter à leur passage, Elle voit s'agiter le doux et blanc plumage Des nombreux pélicans qui guettent le poisson, L'insecte au fin corsage et l'impur limaçon. La rive qu'elle effleure est basse et parfumée; La végétation est brillante, animée; Les oiseaux font entendre un magique concert; La fleur élève au ciel son calice entr'ouvert. De distance en distance, au bord du gai rivage, Au milieu d'un jardin ou d'un ombreux bocage, S'élèvent la maison d'un Planteur enrichi Et du nègre indolent la case au toit blanchi. Les exilés touchaient cette terre féconde Qu'un printemps éternel de son éclat inonde; Où toujours des moissons se balancent au vent. Le grand fleuve, empressé décrit vers le levant, Sous un ciel tout de flamme, une courbe lointaine, Et ses flots transparents roulent dans une plaine Parmi les nénuphars, les bosquets d'orangers, Les citronniers fleuris et les riches vergers. La rapide nacelle, obéissant aux rames, S'écarte de sa course en traçant sur les lames, Un sillon circulaire où tremble le ciel bleu. Sa fuite, en ce moment, se ralentit un peu. Elle entre dans les eaux du bayou Plaquemine Que le soleil couchant des ses feux illumine.

Devant les voyageurs, en ces endroits déserts, Coulent, de tous côtés, mille canaux divers, Et leur barque s'égare en ces eaux paresseuses Qui se croisent cent fois sous les feuilles ombreuses. Les cyprès chevelus, de leurs sombres rameaux, Où flottent parfumés les mousses diaphanes, Le lierre palpitant et les vertes lianes; Comme dans un vieux temple, entre les saints tableaux, Flottent, tout radieux, de célèbres drapeaux. Il règne dans ces lieux un effrayant silence; On entend seulement le héron qui s'élance, Au coucher du soleil, vers le grand cèdre noir Dont les rameaux touffus lui servent de juchoir; Ou, sur un tronc noirci, le hibou taciturne que fait frémir les bois de sa plainte nocturne.

La lune se leva. Ses limpides rayons Tracèrent, sur les eaux, de lumineux sillons; Coururent mollement le long de chaque branche; Qui parut se vêtir d'une écorce plus blanche; Glissèrent à travers le feuillage des bois Qui formait des arceaux, des voûtes, des parois, Comme à travers les ais d'un vieux mur en ruine Glissent les fils d'argent d'une molle bruine. La clarté de la lune aux différents objets Donnait de grands contours et d'étrange aspects. Tout parut se confondre en une masse grise; Tout sembla revêtir une forme indécise. Voguant silencieux les malheureux proscrits Sentirent un grand trouble entrer dans leurs esprits; Le noir pressentiment d'un mal inévitable Leur fit paraître encore ce lieu plus redoutable; Et leurs coeurs, effrayés des menaces du sort, Se serrèrent soudain et tremblèrent plus fort; De même que l'on voit la frêle sensitive Replier sa corolle et se pencher craintive, Quand, au loin dans la plaine, un coursier au galop, Fait retentir le sol de son poudreux sabot. Mais une vision gracieuse et divine Vint distraire et charmer l'âme d'Evangéline. Sa brûlante pensée avait pris un beau corps: Un fantôme brillant devant ses yeux alors, Flottait, avec mollesse aux rayons de la lune, Et semblait lui sourire en sa longue infortune. Celui qu'elle voyait dans cette vision, Que la lune d'argent portait sur un rayon, C'était le fiancé que demandait son âme! Il lui tendait les bras, et chaque coup de rame Semblait le rapprocher du fragile bateau Qui glissait lentement, en silence, sur l'eau.

Cependant un rameur d'une haute stature, Portant un cor de cuivre à sa large ceinture, Se leva de son banc à l'avait du bateau Et, pour voir si comme eux, en ce pays nouveau A l'heure de minuit dans ces bayous sans nombre, Quelques autres canots ne voguaient pas dans l'ombre, Il emboucha son cor et souffla par trois fois. La fanfare éclatante éveilla, sous les bois, Mille échos étonnés, mille voix inquiètes Qui moururent au loin, dans leurs sombres cachettes. On entendit voler les nocturnes oiseaux; On entendit frémir les flexibles roseaux, Les bannières de mousse et les vertes ogives Qui flottaient au-dessus des ondes fugitives; Mais pas une voix d'homme, en ce lieu de terreur, Ne répondit alors à l'appel du rameur. Comme un pavot fleuri dont la tête s'incline Sur le bord du canot la triste Evangéline Inclina doucement son front toujours vermeil, Et bientôt reposa dans un profond sommeil. Les rameurs, en chantant des chansons Canadiennes, Comme il chantaient jadis aux rives Acadiennes, Quant ils se promenaient sur leurs fleuves profonds, Dans les flots ténébreux plongeaient leurs avirons. Et puis, dans le lointain, comme les sourds murmures Des brises de la nuit qui bercent les ramures, Ou des limpides eaux qui coulent sous les bois. On entendait des bruits mystérieux de voix Qui s'élevaient du fond de cette solitude, Et venaient se mêler aux cris d'inquiétude Des oiseaux effrayés qui prenaient leur essor, Aux longs rugissements du sombre alligator.

Les rameurs poursuivaient leur course solitaire. Le matin, quand le jour vint sourire à la terre, Que d'un éclat nouveau la fleur des champs brilla, Le lac étincelant d'Atchafalaia Déroulait devant eux son onde miroitante Et leur rendait l'espoir en comblant leur attente. Dans l'ondulation les légers nénuphars Balançaient mollement leurs calices blafards; Des lotus empourprés les corolles mignonnes Sur le front des proscrits se tressaient en couronnes; L'air était embaumé des suaves senteurs Que les magnolias épanchaient de leurs fleurs, Et que la tiède brise emportait sur son aile. Suivant le cours des flots la rapide nacelle Longea bientôt les bords onduleux et pourpres D'îles aux verts contours, aux luxuriants prés, Que les oiseaux charmaient de leurs cantates gaies, Que les rosiers en fleurs cernaient de blondes haies, Où la mousse et l'ombrage invitaient au sommeil Le voyageur errant brûlé par le soleil.

Vers le rivage ombreux de la plus riante île Les voyageurs lassés guident l'esquif agile, L'amarrent fortement en lieu sûr au rameau D'un grand saule-pleureur que se penche sur l'eau, Et se dispersent tous sous les épaisses treilles. Fatigués du travail et d'une nuit de veilles, Ils dormirent bientôt d'un sommeil bienfaisant. Au-dessus de leurs fronts, sourcilleux et pesant, Le cèdre séculaire élevait son grand cône: A ses bras étendus s'accrochait la bignone Dont la coupe d'argent se balançait dans l'air. Et le vif colibri, luisant comme un éclair, Volait, de fleur en fleur, avec un doux bruit d'aile, Et caressait leur sein de son bec infidèle. La vigne suspendait ses rameaux tortueux, Son feuillage enlacé ses ceps durs et noueux, Et formait des treillis, des échelles étranges Comme celle où Jacob vit, en songe, les anges, Les anges du Seigneur descendre et remonter. Les doux reflets du jour faisaient luire et flotter Devant l'esprit rêveur de la jeune orpheline Un espoir ravissant, une image divine.

Cependant sur les flots unis comme un miroir Venait rapidement un esquif au flanc noir. Elégant et léger il effleurait les lames. Des chasseurs le montaient, et leurs flexibles rames Battaient l'onde, en cadence, au refrain des chansons; Ils allaient vers le nord, la terre des bisons Un jeune homme pensif, à la brune prunelle, Etait au gouvernail et guidait la nacelle. Son poignet musculeux annonçait la vigueur. Mais son oeil était plein d'une morne langueur. Son âme était bercée au vent de la tristesse... Ce jeune homme c'était Gabriel Lajeunesse! Sans plaisir, sans espoir, redoutant l'avenir. Et toujours poursuivi par l'affreux souvenir Des maux qui l'accablaient depuis quelques années. Il fuyait tous les lieux pour fuir ses destinées: Il allait demander l'oubli de ses regrets Et l'oubli de lui-même aux lointaines forêts.

Creusant un sillon d'or dans l'élément docile, Le vagabond esquif s'avance jusqu'à l'île Où s'était arrêté le canot des proscrits; Mais il ne vogue point sous les rideaux fleuris Que le palmier formait de son large feuillage; Il longe l'autre bord plus triste et plus sauvage.

Gabriel le chasseur, sur sa rame courte, Ne vit point, à la rive, un canot dérobé Sous les tissus de jonc et les branches de saule; Il ne vit point, non plus, la fraîche et blanche épaule D'une vierge endormie à l'ombre des palmiers. Le bruit des avirons, le chant des nautoniers Ne réveillèrent point ceux qui dormaient, comme elle, Sur la mousse des bois, sous le toit de dentelle Que les rameaux touffus formaient au-dessus d'eux. Le canot des chasseurs glissa sur les flots bleus Comme, sur un jardin, l'ombre d'un haut nuage; Et quand il eut longé la courbe du rivage, Que le cri des tollets mourut dans le lointain, Plusieurs des fugitifs s'éveillèrent soudain, L'esprit bouleversé d'une angoisse inouïe. Mais aux pieds du pasteur la vierge réjouie Vint se précipiter avec émotion: --«O mon père, dit-elle est-ce une illusion «Qui de mes sens troublés soudainement s'empare? «Est-ce un futile espoir où mon âme s'égare? «Ai-je entendu la voix d'un ange du Seigneur? «Quelque chose me dit, dans le fond e mon coeur, «Que mon cher Gabriel est près de cette plage!» Mais un reflet de pourpre inonda son visage Et puis elle ajouta mélancoliquement: «O mon père, j'ai tort, j'ai tort assurément «De te parler ainsi de ces choses frivoles: «Ton esprit sérieux hait ces vaines paroles.» --«Mon enfant,» répliqua le sensible pasteur, «Ton espoir est permis, ton rêve est enchanteur, «Et tes illusions, pour moi, ne sont point vaines. «Puissent-elles marquer le terme de tes peines! «Lorsque sur notre esprit flotte un pressentiment, «C'est pour nous avertir de quelqu'événement, «Comme au-dessus des flots la bouée attachée «Avertit que, sous elle, une ancre gît cachée. «Espère, ô mon enfant, et calme ton souci; «Ton ami Gabriel n'est pas bien loin d'ici, «Car, du côté du sud, la Têche est assez proche «Avec Saint-Maur juché sur sa côte de roche; «Et c'est là que l'épouse, après de longs malheurs, «Retrouvera l'époux qui séchera ses pleurs; «Que le pasteur pourra, sous son humble houlette, «Réunir, de nouveau, le troupeau qu'il regrette! «Le pays est charmant, féconds sont les guérets, «Et les arbres fruitiers parfument les forêts. «On marche sur les fleurs, et le ciel, sur nos têtes, «Tend ses voûtes d'azur que supportent les crêtes «Des superbes forêts et des bois éloignés. «Heureux les habitants de ces lieux fortunés «Où du sol, sans travail, un fruit suave émane, «Et qu'on nomme l'Eden de la Louisiane!...»

A ces mots consolants tu Prêtre vénéré La troupe se leva; l'esquif fut démarré Et vogua fièrement sur la vague de moire. Le soir sur l'orient ouvrit son aile noire. A l'occident pourpré le soleil radieux, Comme un magicien dont l'art charme les yeux, Tendit sa verge d'or sur la face du monde Et noya, dans le feu, le ciel, la terre et l'onde. La verdure des prés, le feuillage des bois, Les vagues du beau lac, le tuf et les gravois Jetèrent des rayons et des gerbes de flammes. Le canot qui flottait sur les rapides lames Avec ses avirons d'où les flots écumants Retombaient, goutte à goutte, en larges diamants, Etait comme un nuage à la frange dorée Qui flotte entre deux cieux dans une mer pourprée. Le front d'Evangéline était calme et serein: Pour elle enfin le ciel ne serait plus d'airain! L'amour illuminait son âme sans mystère Ainsi que le soleil illuminait la terre.

Alors dans un bosquet un jeune oiseau moqueur, Le plus sauvage barde et le plus beau chanteur, Sautant de branche en branche, au bord du gai rivage, Jusqu'au faîte d'un saule au frémissant feuillage, Se mit à fredonner des ramages si beaux Que les vieilles forêts, les rochers et les eaux Semblaient, pour l'écouter suspendre leurs murmures. Ses notes scintillaient, ravissantes et pures, Comme un ruisseau de perle à travers les récifs. Ses chants furent, d'abord douloureux et plaintif; C'était le chant d'amour des âmes délaissées; Mais sa voix s'anima; ses roulades pressées Firent trembler au loin les feuillages touffus; Riants coups de gosier, éclats, trilles confus. C'était un cri d'orgie, un refrain de délire. Il parut babiller et s'éclater de rire; A la brise il jeta des accents de courroux; Il modula longtemps des sons tristes et doux; Puis, fendant, dans son vol, l'air avec brusquerie, Il sema dans le ciel, comme par moquerie, Tous les charmants accords de sa divine voix. Au milieu d'un beau jour il arrive, parfois, Qu'une brise légère, après quelques ondées, Agite des tilleuls les cimes inondées Et fait tomber la pluie, en goutte de cristal, De rameaux en rameaux, jusques au fond du val. Ainsi l'oiseau-moqueur, s'envolant des ramures, Fit pleuvoir, sur les bois, ses chants et ses murmures.

Bercés par leur espoir et par ces doux accords Bientôt les voyageurs longent les riants bords De la Têche qui coule au milieu des prairies. Par dessus les forêts et les plaines fleuries Une blanche fumée ondule dans les airs. Ils entendent bientôt les sons lointains et clairs D'un cor qui va troubler les échos des rivages, Et les mugissements des boeufs dans les pacages.

III

Au bord de la rivière, en un charmant endroit, Paisible et retiré s'élevait l'humble toit Dont les proscrits, de loin, avaient vu la fumée. Un chêne l'ombrageait; la mousse parfumée Et le gui merveilleux qu'aux fêtes de Noël Venait couper, selon le rite solennel, Avec sa serpe d'or, le Druide mystique, Grimpait légèrement le long du chêne antique Ce toit était celui d'un Pâtre déjà vieux. Un jardin l'entourait, fleuri, luxurieux. Et parfumant les airs de suaves arômes, Derrière le jardin se déroulaient les chaumes, Et les champs veloutés, et les sombres forêts. La maison était faite en beau bois de cyprès; Des poteaux élégants portaient la galerie; Et la vigne légère, et la rose fleurie, Que venait caresser l'oiseau-mouche coquet, Ornaient chaque poteau d'un odorant bouquet. Au bout de la maison du pâtre solitaire, Parmi l'épais feuillage et les fleurs du parterre, Etaient la ruche active et le doux colombier, L'abeille travailleuse et l'amoureux ramier.

Ces lieux étaient plongés dans un calme sublime. Les rayons du soleil reluisaient sur la cime Des arbres orgueilleux qui frangeaient l'horizon; Mais les ombres déjà planaient sur la maison. La fumée, en sortant des hautes cheminées, Semait d'orbes d'azur, de vagues satinées, L'air tranquille du soir, le ciel sombre et serein. Derrière la maison, et partant du jardin, Un sentier conduisait aux grands bosquets de chêne Qui semblaient un rideau d'émeraude et d'ébène. Plus loin que la rivière, au fond du vaste champ Où flottaient les regards d'un beau soleil couchant, Les arbres inondés de lumières lointaines, Immobile, debout dans ces tranquilles plaines, Leurs rameaux recourbés, ressemblaient aux vaisseaux Qu'un calme désolant enchaîne sur les eaux.