... Et l'horreur des responsabilités (suite au Culte de l'incompétence)
Part 8
L’enfant unique, uniquement adoré, trouve cela naturel, et se laisse adorer sans réciprocité et sans rien qui l’excite à la réciprocité, ou qui, même, lui en donne l’idée. L’enfant unique est analogue au mari trop aimé de sa femme ou à la femme trop aimée de son mari; il n’aime point; cela semble trop dû qui n’est pas refusé, qui ne l’est jamais, même à demi, même un peu, même apparemment; cela semble trop dû qui vous est prodigué.
Chose très particulière, que je crois avoir observée, ou peut-être je me trompe; les parents à enfant unique semblent trouver tout naturel de n’être point aimés du tout; peut-être ne s’en aperçoivent-il pas; je crois pourtant qu’ils s’en aperçoivent un peu et qu’ils trouvent que cela va de soi; ils semblent sentir qu’à l’infini doit répondre rien--«infini, rien», comme dit Pascal à propos de tout autre chose--qu’à une affection sans bornes, doit répondre, par impuissance de l’égaler, une affection très languissante, et à une affection d’une incroyable activité une affection toute passive.
Toujours est-il que l’enfant unique est très passif en affection et que ses parents n’aperçoivent pas cette passivité ou en prennent leur parti ou semblent la voir avec une espèce de plaisir. Les situations anormales dénaturent les sentiments. Vous connaissez tous l’amour éperdu qu’a pour sa femme l’homme que sa femme n’aime point, ses regrets désespérés quand il la perd, son mot, bien souvent entendu: «La pauvre femme! Comme elle ne m’aimait pas! Comme je n’ai pas su m’en faire aimer!» Les parents à enfant unique ne sont qu’un peu comme cela; mais ils le sont un peu, les mères surtout: «Il ne m’aime pas! Il m’est si supérieur! Il est adorable! Comment ne pas aimer cet enfant-là?»
Et en effet la non-affection de celui que vous aimez vous confirmant dans le sentiment que vous avez de sa perfection incommensurable avec votre indignité, vous confirme dans l’adoration que vous avez pour lui.
Seulement, c’est imbécile. C’est à cette imbécillité-là que conduit le soin imprudent de n’avoir qu’un enfant au lieu de dix.
Les conséquences ethniques ne sont pas moins graves ni moins douloureuses à considérer. Un peuple non géniteur placé à côté de peuples très prolifiques, ou seulement plus prolifiques que lui, est doucement envahi par eux d’une façon continue. La France, entre l’Allemagne et l’Italie, perd pacifiquement une bataille par an du côté de l’Italie et deux du côté de l’Allemagne. Les enfants qu’elle ne fait pas sont remplacés par ceux que font l’Allemagne et l’Italie et qu’elles nous envoient par manque de place chez elles et abandon de places vides chez nous. Rome est devenue une ville grecque, disait Juvénal; avec beaucoup moins d’hyperbole que lui, je dirais: la France urbaine est devenue allemande et italienne. Ajoutez le peuple cosmopolite, le peuple juif, qui ne se trouvant nulle part mieux qu’en France et étant très prolifique, peuple notre territoire urbain très largement. A la vérité et je tiens essentiellement à le dire, le creuset intellectuel français est si fort, si ardent, si puissant, que de fils d’Allemands, de fils d’Italiens et de fils de Juifs il fait très vite des Français qui ont presque tous les caractères des Français de race et qui sont presque indiscernables des Français de vieille souche. Allemands, Italiens et surtout Juifs sont très productifs de Français ayant les qualités et les défauts français. Mais voilà qui n’est consolateur qu’à demi; car si ces fils de métèques sont des Français très acceptables au point de vue de l’intelligence et même du cœur, il ne se peut pas qu’ils soient très français au point de vue du patriotisme. La chose a lieu, me dira-t-on. Je le sais; mais je sais aussi qu’elle est rare. C’est parmi les fils de métèques qu’est l’état-major des antipatriotes et c’est surtout parmi les métèques qu’on trouve le plus d’_indifférents_ à l’idée de Patrie. De sorte que c’est la _paucinatalité_, comme dit M. Édouard Petit dans la langue qui lui est particulière, qui contribue le plus à l’affaiblissement du patriotisme.
Il est remarquable, en tous cas, que le fléchissement du patriotisme chez nous a très précisément coïncidé avec la diminution de la natalité proprement française. Un moyen de battre en ruine le patriotisme, si odieux à certains, est de ne pas avoir d’enfants. Quand un instituteur devient père je gage que les autres lui disent: «Vous faites des enfants; vous n’êtes pas des nôtres.» S’ils ne le lui disent pas, c’est qu’ils n’y entendent rien.
J’ai dit: par terreur des responsabilités, les Français ne font pas d’enfants; ils élèvent mal ceux qu’ils font; je passe à l’examen de cette seconde assertion.
Rien n’effraye plus le Français que d’élever son enfant lui-même. Il gâte ses enfants, il ne les élève pas. D’abord quand il s’agit d’une fille, le père français ne l’élève jamais; il la laisse élever à sa mère; c’est toujours une lourde faute. J’ai hâte de dire que le père, très occupé en dehors par le soin très sacré de gagner la vie de ses enfants, ne peut pas consacrer beaucoup de temps à l’éducation de ses filles, ni même de ses fils. Encore est-il qu’il doit donner et avec beaucoup d’autorité une direction générale. Je dirai presque _surtout_ l’éducation des filles le regarde jusqu’à un certain âge de celles-ci, jusqu’à leur quatorzième année environ. La mère a une foule de qualités féminines qu’elle communique insensiblement à sa fille et rien de mieux; mais elle a aussi une foule de défauts féminins qui doivent être contrebalancés par l’influence masculine, paternelle. Ces défauts que la mère ne peut pas combattre chez sa fille, que même elle ne peut pas ne pas lui donner, il faut que le père les signale à sa fille, toujours, certes, en disant que sa mère ne les a pas, et en s’appuyant sur cette affirmation que sa mère ne les a pas pour les mieux combattre; mais enfin il faut qu’il les signale et qu’il les condamne.
Par parenthèse en les combattant chez sa fille avec affirmation énergique que la mère ne les a pas, il les guérira, du même coup, un peu, chez la mère. Le désordre, la nonchalance, la paresse, l’atermoiement éternel («Nous avons bien le temps») l’inexactitude, le bavardage, j’en passe, comment veut-on qu’une mère française guérisse sa fille de toutes ces imperfections-là? Par son exemple? Vous plaisantez. Par ses paroles? C’est plus possible; mais vous n’ignorez pas que si l’on se corrige peu de ses défauts c’est qu’on les prend pour des qualités et que l’on passe sa vie à s’en féliciter.
Donc jusqu’à un certain âge, il est très important que le père intervienne très adroitement, sans doute, et avec la discrétion nécessaire, mais très diligemment, dans l’éducation de ses filles. Royer-Collard avait autant d’autorité dans sa maison que dans les assemblées politiques, ce qui chez un homme d’État est la chose la plus rare du monde. Il était très impérieux avec Mlles Royer-Collard; il leur disait entre autres choses: «Vous ne serez pas des demoiselles, je vous en empêcherai bien.» Je ne sais pas s’il les en a empêchées; mais je sais qu’il comprenait bien les devoirs du père de famille à l’égard de ses filles.
La plupart des pères de famille français, à l’égard de leurs filles, se contentent de les voir croître en gentillesse, en grâces, en agréments et ne s’occupent pas d’autre chose. La responsabilité d’un travail si délicat que l’éducation des filles leur paraîtrait lourde. Ils sont des Chrysale. Avez-vous remarqué que Chrysale n’a pas du tout élevé ses filles? Elles sont _toutes deux_ façonnées par leur mère. Philaminte a eu une influence directe sur Armande qui est devenue une pédante. Elle a eu une influence à contre-effet sur Henriette qui, ayant le tempérament de son père, a été en réaction contre sa mère, mais en réaction un peu vive, un peu agressive, poussée trop loin, jusqu’à ceci qu’elle est un peu plébéienne, un peu soubrette dans ses propos. «Cette jeune fille manque de duvet», a dit Jules Lemaître. Ou, si vous voulez, Philaminte a formé Armande et par réaction contre Armande, Henriette a donné, avec beaucoup d’esprit, dans un peu de trivial. Ce pauvre Chrysale n’a même pas eu d’influence sur sa sœur. Celle-ci s’est donnée à Philaminte, comme à une personne très distinguée dont elle était fière et heureuse d’être devenue la belle-sœur, mais, bourgeoise presque peuple, comme son frère est bourgeois presque peuple, c’est une Philaminte très commune, qui ne lit guère que des romans et dont le rôle de femme savante consiste surtout à se piquer de savoir l’orthographe; femme savante de petite ville. Tant y a que son frère n’a pas eu d’influence sur elle et ne peut même pas dire: «Ma pauvre bonne sœur au moins m’était restée.»
Il y a chez nous beaucoup de pères de famille qui lui ressemblent. Bien des chefs de famille français sont des Chrysale.
Il est un point extrêmement grave dans l’éducation des filles où cette terreur de la responsabilité est poussée jusqu’au plus grand ridicule et aussi constitue le plus grand danger du monde. A la vérité ce sont les mères que ce soin concerne et les pères n’y ont rien à voir. Je parle de la révélation à faire à la jeune fille des rapports entre homme et femme. Il est entendu dans la plupart des familles françaises que cette révélation ne doit jamais avoir lieu, ou doit avoir lieu deux ou trois heures avant le coucher de la mariée. Il n’y a rien de plus dangereux. Ou la jeune fille reste ignorante, ce qui arrive beaucoup plus souvent qu’on ne croit, ou elle apprend les choses par ses jeunes amies. Dans le premier cas elle est exposée à de graves périls; dans le second elle a une instruction confuse, trouble et qui la trouble, et indécente. Les mystères de la vie doivent être enseignés nettement, chastement, sérieusement, gravement, comme la chose la plus grave en effet, la plus sérieuse et la plus chaste; mais les mères reculent devant la responsabilité qu’il leur semble qu’elles encourent en les enseignant.
Dévelouter l’âme de leurs filles leur semble une mauvaise action. Elles aiment donc mieux que d’autres la fassent? Non pas précisément; mais elles remettent indéfiniment à la faire jusqu’au moment où vaguement elles se disent, sans vouloir en être sûres, qu’elle est faite. Il y a là un manque de courage très caractérisé, qui est en même temps une forte imprudence. La jeune fille doit être instruite brièvement et clairement sur les réalités de l’amour dès qu’elle est jeune fille. Le seul moyen de rendre les dangers évitables est de ne pas les laisser inconnus et le seul moyen d’empêcher les curiosités d’être malsaines est de les satisfaire sainement.
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On voit quelles nombreuses et diverses _phobies_ à l’égard des responsabilités existent dans les familles françaises. Chez ce peuple si courageux, le courage civil manque et aussi le courage familial. Le courage familial est le premier, comme en date, de tous les courages. C’est celui sur lequel s’appuient tous les autres ou plutôt il est l’atmosphère où tous les autres devraient, sinon précisément prendre naissance, du moins se nourrir, se développer, s’entretenir et se retremper.
IV
DANS LES MŒURS POLITIQUES
Il y a deux choses en politique, la constitution politique et les mœurs politiques. La constitution politique, chez les Français, pour commencer par elle, est fondée sur l’irresponsabilité universelle. Sous l’ancien régime il y avait une responsabilité très réelle, c’était celle du roi. On l’oublie trop; mais si le roi était absolu, ce qui, du reste, était absurde, il était éternellement et absolument responsable et on le lui faisait sentir. Notez bien que depuis la fin des guerres civiles du XVIe siècle la royauté française a gouverné despotiquement; mais toujours combattue par des révoltes. Le règne de Louis XIII est une lutte incessante de la royauté contre la noblesse en insurrection; la minorité de Louis XIV de même, en ajoutant à la noblesse les magistrats et le peuple; Louis XIV, quand il gouverne lui-même, a à lutter contre les Protestants qu’il a imprudemment provoqués; et il est toujours inquiet du côté des Parlementaires et vit toujours comme à la veille d’une Fronde. Comprenons bien que la monarchie dite absolue se sentait continuellement menacée et par conséquent se sentait très responsable. Elle avait ses moments d’enivrement de pouvoir absolu, mais perpétuellement le sentiment confus--quelquefois très clair--que quelqu’un existait, bien près d’elle, qui lui demandait des comptes ou qui allait lui en demander. Sa sagesse, intermittente, tint à cela; sa folie fut de ne pas comprendre que cette responsabilité confuse et indéterminée, il fallait l’organiser, qu’un despotisme tempéré par l’insurrection ou par la peur de l’insurrection est un despotisme menacé, un despotisme intimidé, mais non pas une monarchie tempérée; qu’il faut préciser la responsabilité pour qu’elle soit normale et pour qu’elle soit féconde en résultats heureux; qu’il faut désarmer l’insurrection par avance en donnant la parole à l’opposition et qu’on ne trouve pas le peuple en face de soi quand on lui a permis de parler et quand on a tenu compte de ses paroles.--Mais encore la responsabilité existait et elle était très nettement sentie.
Elle l’était d’autant plus que la royauté se sentait, un peu vaguement, je le reconnais, mais se sentait usurpatrice. Elle savait qu’il avait existé une constitution, que le royaume avait eu des «lois fondamentales» liant le roi, inviolables au roi et que le roi avait peu à peu laissé tomber en désuétude, surtout à la faveur des troubles civils, toujours utiles au vainqueur, mais lois fondamentales qui avaient existé et qui existaient comme virtuellement encore. Je ne connais pas un écrivain politique de l’ancien régime qui ait soutenu que le royaume de France fût un royaume despotique. Tous ont dit qu’il y avait des lois au-dessus du roi et que le roi ne pouvait pas faire tout ce qu’il voulait. Quand la royauté disait--et elle l’a dit cent fois, s’adressant aux Parlementaires--«que le pouvoir législatif était dans le roi» elle savait qu’elle ne disait pas la vérité et elle se sentait parfaitement usurpatrice.
Le clergé seul lui disait presque toujours qu’elle était souveraine, ne tenant son pouvoir que de Dieu; seulement il lui constituait, du même coup, une responsabilité très redoutable; il lui criait qu’elle était responsable devant Dieu et qu’elle devait compte à Dieu de ce qu’elle faisait contre le peuple ou sans s’inquiéter de lui.
On me dira que cette responsabilité peut paraître légère, indéfinie, parce qu’elle est infinie et que la royauté pouvait un peu dire comme Tartuffe: «Si ce n’est que le ciel...» Il ne faudrait pas trop prendre les choses ainsi; il ne les faudrait prendre de la sorte que si le clergé eût dit cela à la royauté tête à tête et à voix basse. Mais il les disait tout haut et c’est ici que la responsabilité temporelle commence. Il les disait tout haut et le peuple les entendait aussi bien que le roi et prenait là le sentiment de la responsabilité royale. Gouverner justement était un devoir envers Dieu, soit; mais c’était un devoir envers le peuple que de le gouverner comme Dieu voulait qu’on le gouvernât. Là se retrouvait encore, quoique affaiblie, la vieille intervention du pouvoir spirituel dans le pouvoir temporel au nom du Dieu souverain, intervention qui avait été souvent si puissante et si salutaire sur les princes barbares. Remarquez qu’un souverain craignant Dieu sent sur lui une responsabilité plus lourde quoiqu’il soit prince absolu, qu’un souverain nommé par le peuple et relevant nominalement de lui. Quand l’Église disait: «Toute puissance humaine vient de Dieu», elle courbait, croit-on généralement, elle écrasait le peuple sous le souverain. Prenez garde! En disant au roi que la puissance venait de Dieu elle le faisait du même coup responsable devant Dieu d’une façon terrible. Au contraire, le souverain qui se dit qu’il ne relève que du peuple sent bien qu’il ne relève de personne, qu’il ne relève que du succès, qu’il sera aimé tant qu’il sera heureux, détesté, abandonné, renversé quand la fortune tournera contre lui. Le souverain qui est de Dieu a fait un pacte avec Dieu; le souverain qui relève du peuple a fait un pacte avec le hasard. Il faut tenir compte de cela.
Je reconnais, j’ai reconnu, que pour que le pacte avec Dieu sortisse son effet salutaire, il faut que le prince ait la crainte de Dieu et il faut convenir aussi que c’est précisément cette crainte qui s’était très notablement affaiblie chez nos rois de l’ancien régime, le dernier excepté; mais j’ai voulu faire entendre que, sous l’ancien régime, si la responsabilité constitutionnelle n’existait pas, une responsabilité cependant existait et même à triple forme, responsabilité envers Dieu qui ne laissait pas de se faire sentir encore, responsabilité envers une Constitution «qui n’était jamais qu’enfreinte» comme a dit spirituellement Mme de Staël, mais dont on avait cependant l’idée et qui était souvent rappelée par les jurisconsultes; responsabilité envers le peuple, devant qui le roi, précisément parce qu’il avait annihilé les corps intermédiaires, _se sentait tout seul_ en cas de faute grave, ce qui met en état de réflexion et de crainte.
De nos jours, constitutionnellement, nous avons limité les responsabilités du pouvoir jusqu’à les faire presque nulles; et par les mœurs politiques altérant la Constitution nous avons réduit à rien les responsabilités déjà très faibles constitutionnellement du pouvoir central et de ses agents. Le président de la République a d’assez grands pouvoirs; il peut proroger la Chambre des députés pour plusieurs mois; il peut, avec l’aveu du Sénat, dissoudre la Chambre des députés et en appeler à de nouvelles élections; il peut, ce qui est un _veto_ suspensif, ordonner aux Chambres une nouvelle délibération d’une loi votée par elles. Il est curieux que toutes ces dispositions sont devenues lettres mortes, n’existent plus que sur le papier, sont dans la pratique comme si elles n’étaient pas et en réalité n’existent point. Depuis la dissolution de la Chambre par le président Mac-Mahon, au 16 mai 1877, jamais une Chambre des députés n’a été dissoute. Jamais, depuis 1871, le président n’a provoqué une seconde délibération d’une loi votée. Jamais, depuis 1877, le président n’a prorogé une Chambre des députés. Il y a plus. Constitutionnellement le président a le droit de communiquer sa pensée aux Chambres par des messages. Thiers usa très souvent de ce moyen de gouvernement. C’en est un en ce sens que, par le message, le président à la vérité n’ordonne rien; mais s’il y a discordance entre son parlement et lui il en fait juge la nation qui lui dira, soit en nommant à nouveau les mêmes députés qu’elle n’est pas avec lui, soit en en nommant d’autres qu’il est avec elle. C’est donc une responsabilité qu’il prend et un moyen détourné de gouverner qu’il adopte quand il adresse un message aux Chambres. Jamais, depuis Mac-Mahon, ce moyen n’a été employé.
Et enfin, constitutionnellement, le président est irrévocable pendant sept ans. Les Chambres ont révoqué un président, Jules Grévy, sans aucun texte formel de révocation puisque cela eût été inconstitutionnel; mais en lui intimant l’ordre de se démettre par la formule célèbre: «La Chambre... le Sénat... attendant une communication de M. le Président de la République...»
Il résulte de tout cela, suivant l’expression très heureuse de M. Aulard, qu’une Constitution _réelle_ a remplacé la Constitution légale et si radicalement qu’on n’oserait pas violer la Constitution réelle pour appliquer la Constitution légale et que procéder constitutionnellement paraîtrait effrontément inconstitutionnel.
Et cette Constitution réelle tient en un mot: le Président de la République française n’est rien; ou dans un autre mot: il n’y a pas de Président de la République française.
Cela est si vrai qu’un homme d’État qui est nommé président de la République ne sent pas autre chose que ceci que sa carrière politique est finie. Elle l’est totalement et pour toujours. Car, comme président de la République, il ne devra que ne rien faire et ne rien dire; et même quand il ne le sera plus, l’usage voulant qu’un ancien président de la République ne soit ni sénateur ni député, il devra continuer de ne rien dire et de ne rien faire. La présidence de la République ostracise un homme politique pendant tout le temps qu’il l’a et pendant tout le temps qu’il ne l’a plus. Elle l’annihile en se posant sur lui et l’oblitère en le quittant.
Ces principes, qui ne sont inscrits nulle part et qui sont en vigueur toujours sont si forts qu’un président qui n’était pas d’accord avec ses ministres, M. Loubet, ne renvoyait point ses ministres, ne prorogeait pas la Chambre, ne dissolvait pas la Chambre, ne demandait pas une deuxième délibération d’une loi votée, n’adressait pas de messages aux Chambres; mais quelquefois, dans un banquet ou une réception, prononçait quelques paroles exactement contraires à la politique de ses ministres. Il soulageait ainsi sa conscience; mais il mettait en vive lumière la «Constitution réelle» et l’étrange paradoxe de cette Constitution réelle. On pouvait lui dire: «Si vous pensez ainsi, que n’employez-vous les moyens constitutionnels de le faire savoir et les moyens constitutionnels de le faire prévaloir dans les limites où vous le pourrez constitutionnellement?» Et comme il ne le faisait point, ses discours en marge signifiaient très clairement ceci: «Selon la Constitution réelle je n’ai aucun des droits que me donne la Constitution légale, et je ne puis parler que comme homme privé; et pour ce qui est d’agir je ne puis agir d’aucune façon.»
Il n’y a donc pas, en France, de Président de la République; il n’y a donc pas, en France, de chef de l’État.
Ceci est très important à considérer, parce que cela revient à dire que la France est une démocratie pure. Quand j’expose tous les inconvénients, redoutables à mon avis, de la démocratie pure et de ce qu’elle amènera peu à peu et même très rapidement avec elle, on m’oppose les démocraties antiques et la démocratie américaine. C’est confondre république et démocratie et il n’y a pas de confusion plus forte. Les démocraties anciennes n’ont jamais existé, voilà pour elles; et la République américaine n’est pas une démocratie.
Les républiques anciennes étaient des aristocraties, excepté, pendant un temps très court, la république athénienne, chez qui la démocratie a fini par s’établir, coïncidant du reste avec la décadence de la nation. La république lacédémonienne était une aristocratie. La république romaine a passé sans transition de l’aristocratie au gouvernement d’un seul. Je n’ai peut-être pas besoin de dire que la république de Venise était radicalement aristocratique.