... Et l'horreur des responsabilités (suite au Culte de l'incompétence)
Part 10
Soyons donc républicains; mais qui dit républicain ne dit pas démocrate, ni surtout démocrate borné et superficiel, pour se servir des expressions de Renan. Il s’agit de faire une république viable et c’est-à-dire une république qui, comme toutes les républiques qui ont vécu, ait une base démocratique et contienne un élément aristocratique.
L’élément aristocratique existe dans la nation; il existe toujours; seulement le jeu, le paradoxe ou l’ironie des institutions peut être, qu’existant dans la nation, il soit très soigneusement éliminé de tous les pouvoirs gouvernants; et c’est précisément ce qui se passe chez nous.
L’élément aristocratique dans une nation, c’est tout ce qui a eu assez de vitalité et de force de cohésion et de sentiment de sa responsabilité pour se grouper, s’associer, s’engrener, s’organiser, devenir une chose vivante et c’est-à-dire une personne collective. Un élément aristocratique c’est l’ordre des avocats; un élément aristocratique (ou qui pourrait l’être avec une autre organisation et un autre esprit) c’est la magistrature; un élément aristocratique c’est l’ordre des médecins; un élément aristocratique c’est l’armée et je veux dire le corps des officiers; un élément aristocratique ce sont les chambres de commerce; un élément aristocratique ce sont les villes, tout au moins les grandes, qui sont de véritables personnes collectives, ayant leur passé, leurs traditions, leur amour-propre et le sentiment de leur responsabilité dans le temps, de leur responsabilité envers les ancêtres et envers les descendants; un élément aristocratique (et ils le savent bien) ce sont les syndicats ouvriers.
Je ne donne que des exemples.
Tout ce qui dans la nation n’est pas purement individuel est élément aristocratique.
Ce sont ces éléments qui en France sont éliminés des pouvoirs publics. Détail curieux: par préoccupation de parti, dans la Constitution de 1875, pour la nomination du Sénat, ce qui a été presque éliminé _ce sont les villes_, alors que précisément, comme grandes personnes morales, elles devaient avoir une représentation plus considérable que celle des campagnes et l’auteur aristocratique de la Constitution de 1875 a fait sur ce point œuvre bassement démocratique.
Ce sont ces éléments aristocratiques qui devraient, par représentation élective, former, et exclusivement selon moi, la Chambre haute. La Chambre haute serait la représentation de tout ce qui dans la nation a de la cohésion, de la vitalité collective et le sentiment de la responsabilité collective. Et c’est la Chambre haute qui seule ferait fonction législatrice, ayant seule, à mon avis, qualité pour la faire.
A côté d’elle, la Chambre issue du suffrage universel, absolument nécessaire pour que les gouvernements sachent l’état de l’opinion populaire, aurait un droit de _veto_ sur les lois faites par la Chambre haute; car le peuple étant absolument incapable de savoir ce qu’il veut, mais très capable de savoir ce dont il souffre et ce qu’il ne veut pas, doit être en conséquence, représenté par des gens qui ne font pas les lois; mais qui ont le droit de repousser celles dont ils ne veulent point.
Enfin le Président de la République, nommé, comme aux États-Unis par la nation en tant que nation constituée, c’est-à-dire, non par le suffrage universel direct, mais par le suffrage universel à deux degrés et par exemple, soit par les conseils généraux, soit plutôt par les conseils régionaux, provinciaux, aurait assez d’autorité pour avoir un avis dont on tiendrait compte, ne serait pas le simple serviteur du Parlement, ne serait pas un simple magistrat surnuméraire, un simple magistrat honoraire avant de quitter sa place et du moment même qu’il l’occupe, ne serait pas, dès le moment de son élection, un simple futur ancien président, ce qu’il est, sans rien de plus, sous le régime actuel; mais aurait, par ses messages qu’il oserait écrire, par son droit de seconde délibération qu’il oserait exercer, par son droit de dissolution, même du Sénat, dont il oserait user, la prépondérance qu’il est nécessaire qu’un chef d’État exerce pour que la responsabilité gouvernementale soit ramassée quelque part.
Objection. Mais est-il vrai que dans la France actuelle les éléments aristocratiques que vous signalez soient réellement des éléments aristocratiques? Quelle cohésion et quelle vitalité par cohésion offre la magistrature française et quelle personne collective constitue-t-elle? Quelle personne collective trouvez-vous dans l’armée, quelle dans l’Université, quelle dans les Chambres de commerce, quelle dans les villes? Ne trouvez-vous point qu’il n’y a de cohésion, de vitalité collective et de sentiment commun de la responsabilité nulle part, excepté peut-être dans le plus ancien et dans le plus nouveau des organismes corporatifs, c’est à savoir dans le clergé et dans les syndicats ouvriers?
--L’objection est très juste. Il est bien évident que si la démocratie inorganique est dans les institutions c’est qu’elle est dans les faits et il serait bien étrange qu’elle fût dans les institutions sans qu’elle fût dans la réalité concrète. Si _a priori_ et si idéologiquement que soient faites les institutions chez certains peuples, encore est-il que les faits, quand ils sont énormes, s’imposent à elles et en elles s’introduisent comme de force et que si des faits aristocratiques considérables et puissants existaient en France, bon gré, mal gré qu’en aurait eu le législateur, ils seraient entrés dans la législation.
Oui, c’est parce que les aristocraties naturelles et spontanées se sont relâchées et comme énervées en France qu’il n’en est pas tenu compte dans la Constitution; c’est parce que la magistrature n’est plus guère qu’un corps de fonctionnaires obéissant comme le corps, très honorable du reste, des contributions indirectes, qu’il n’a pas paru qu’il y eût lieu de le considérer comme corps aristocratique; c’est parce que l’Université, l’armée, les villes, le commerce ont une existence beaucoup plus officielle que personnelle et beaucoup plus d’État que de corporation, qu’elles n’ont pas pu passer, qu’il est assez naturel qu’elles n’aient pas pu passer aux yeux du législateur pour de grandes personnes collectives; c’est parce que le peuple de France est un peu devenu «poussière humaine» et «tas de sable» selon les expressions consacrées chez les écrivains aristocrates, que la Constitution française ne tient pas compte des cohésions et des collectivités; et c’est parce que le peuple de France est purement _démos_ que son régime est démocratique.
--Et par conséquent c’est vous qui, en demandant une organisation aristocratique pour un peuple qui ne contient pas de forces aristocratiques, raisonnez _a priori_ et en pur idéologue.
--Pardon, cependant! J’ai parlé, non de forces aristocratiques, mais d’éléments aristocratiques, ce que je dis qui existe toujours. Ces corps sans puissante vie collective, existent cependant et sont des corps. Et quand ces corps existent et pourvu qu’ils existent, ce sentiment de vitalité collective et ce sentiment de responsabilité collective, _on le leur donne_ ou on l’augmente en eux et de faible qu’il est on le fait fort, en leur accordant une grande importance et une grande place dans l’État.
La loi de la cause qui est effet et de l’effet qui est cause s’applique ici parfaitement. C’est parce que les éléments aristocratiques sont faibles dans la nation et parce que individu et corporation disent à l’envi: «Tout à l’État et que l’État fasse tout» et parce qu’il n’y a ainsi pas grande différence entre les corporations et les individus, c’est pour cela, c’est bien pour cela, que le régime est grossièrement démocratique; mais aussi ce serait parce que des éléments aristocratiques, si faibles que j’avoue qu’ils soient, on tiendrait compte; c’est parce que, les considérant, tels qu’ils sont, comme étant encore des forces sociales plus importantes que «la poussière», on leur confierait la part la plus considérable du gouvernement; c’est pour cela qu’on développerait en eux le sentiment de la vitalité collective et de la responsabilité collective, qu’on leur donnerait une conscience, ou que de faible on ferait leur conscience forte et qu’on en formerait sans doute de très grandes et très considérables personnes morales.
* * * * *
Tout ce que je viens de dire est à mon avis parfaitement nécessaire pour constituer une république et pour qu’une république existe; et tout ce que je sais d’histoire antique, d’histoire moderne et d’histoire contemporaine, je crois qu’il me le prouve ou tout au moins qu’il prouve beaucoup moins le contraire, ce qui est beaucoup; mais je reconnais que ceux-là, sans avoir raison, ne sont pas dans le faux complètement qui disent que la Constitution importe peu et que la meilleure est encore celle que l’on a, si l’on sait s’en servir avec intelligence et avec la continuelle préoccupation de l’intérêt public. A le prendre ainsi, nous pourrions tirer un assez bon parti de la Constitution que nous avons, à la condition de la pratiquer selon son esprit et de ne pas substituer la Constitution «réelle», à la Constitution «légale».
Nous avons un Sénat qui n’est pas du tout ce qu’il devrait être c’est-à-dire aristocratique dans le sens que j’ai donné à ce mot; qui, étant donné l’organisation de ses collèges électoraux, n’est guère nommé que par les préfets, qui sera toujours le représentant du gouvernement, quel qu’il soit, plutôt que de la nation; qui sera peut-être beaucoup plus «démocratique» que la Chambre des députés si l’on établit, pour le recrutement de celle-ci, le scrutin de liste avec représentation proportionnelle; enfin nous avons dans le Sénat un très mauvais instrument législatif; mais encore il représente la moyenne des idées rurales; il est la Chambre des paysans; il ne sera jamais socialiste; il est composé constitutionnellement de gens âgés ce qui est une garantie de prudence relative; il se renouvelle partiellement ce qui est une garantie d’ordre et de continuité dans les travaux; il n’est pas très nombreux quoique encore il le soit trop et je ne voudrais pas en tout plus de cinq cents sénateurs et députés; par l’effet d’un détail en apparence insignifiant de sa constitution, parce que le mandat de sénateur dure neuf ans, il est composé en partie de vétérans de la politique, les députés vieux se lassant de faire campagne électorale tous les quatre ans et ambitionnant un mandat législatif de longue durée. Enfin ce n’est pas un déplorable instrument politique.
Il prendrait certainement la prépondérance, si tout simplement il se l’attribuait; s’il n’examinait pas le budget en quinze jours sous prétexte qu’il y a déjà onze douzièmes provisoires, s’il ne craignait pas d’inviter le président à exiger une seconde délibération d’une mauvaise loi votée par la Chambre, s’il ne craignait pas d’inviter le président à dissoudre la Chambre des députés quand l’appel aux électeurs est évidemment indiqué; en un mot s’il ne redoutait pas jusqu’à une sorte de terreur les conflits, comme si par tout pays à gouvernement parlementaire il n’y avait pas deux Chambres précisément pour qu’il y ait conflits, c’est-à-dire pour que les lois votées par une Chambre soient contrôlées par l’autre, d’où unanimité quand elles sont bonnes et conflit quand elles sont mauvaises.
Mais, et cela est bien curieux, la superstition démocratique est si forte que le Sénat, parce qu’il est élu par le suffrage universel à deux degrés, comme les Assemblées de la Révolution, au lieu de l’être par le suffrage universel direct comme la Chambre, se croit, se sent moins légitime et a toujours peur qu’on lui reproche son origine et qu’on lui en fasse honte et il semble continuellement en rougir d’avance.
Le président, enfin, a des pouvoirs assez étendus; le fait seul qu’il les ait, constitutionnellement, lui indique qu’il doit se mêler à la vie politique, ne pas se résigner et se réduire à faire façade ou à circuler avec pompe dans les provinces et les colonies et à être le voyageur de la République. Il est constitutionnellement le directeur de la politique nationale; c’est ce rôle qu’il doit jouer avec discrétion, avec tact, mais qu’il doit jouer. Sans imposer son opinion, excepté, et dans les formes constitutionnelles, aux occasions tout particulièrement exceptionnelles, il doit faire _qu’elle soit toujours connue_. L’opinion présidentielle, le plus souvent, ne sera qu’une opinion, mais une opinion considérable, importante, une opinion venant de haut et qui aura un grand poids, non pas directement dans la délibération, mais dans l’opinion d’abord, ensuite dans l’esprit de chacun des sénateurs et des députés, par suite et en définitive dans les délibérations elles-mêmes et dans les décisions elles-mêmes.
Il faut, sur chaque question considérable, que l’opinion du président soit connue de tous. On assure qu’un ancien président de la République française a dit, parlant du temps où il était en charge: «Je me suis tu constitutionnellement.» Ne la voilà-t-il pas bien la superstition qui règne dans les mondes politiques relativement à la Constitution «réelle»? Quoi! La Constitution qui donne au Président le soin de nommer les ministres et de présider les délibérations du Conseil de ministres et de provoquer des secondes délibérations des Chambres, etc. etc., cette Constitution impose au président le silence! La Constitution est de se taire! Et, comme il est absolument impossible de penser sans parler et également impossible de prendre l’habitude de se taire sans perdre celle de penser, la Constitution veut que le président ne pense pas? Voilà qui est bien étrange.
Je conviens que si l’ancien président a voulu dire: «La Constitution me donnait le droit de ne pas parler», il est incontestablement dans le droit; mais tout indique qu’il a voulu dire: «La Constitution m’imposait le devoir de me taire» et voilà qui est singulier. On a dit que le silence des peuples est la leçon des rois; mais on ne conçoit pas comment le silence des rois pourrait être la leçon des peuples et les rois doivent aux peuples les leçons qu’ils pensent leur donner. Or les familiers du président dont nous parlons savaient sûrement que ce président n’était point de l’avis de son premier ministre; il était important pour l’instruction des parlementaires et de tous, pour que l’on pût faire là-dessus les réflexions convenables et utiles, que cette divergence, sans être étalée, fût connue.
Le président est donc invité par la Constitution à jouer un rôle et en conscience il devrait le jouer.
Il est vrai que sénateurs et députés, jaloux d’être seuls gouvernants, ont une tendance à nommer président de la République un personnage, très honorable toujours, mais effacé et, par son âge ou par son caractère, volontiers nonchalant; c’est ce qu’ils ont fait souvent et il y a à gager que désormais c’est ce qu’ils feront toujours. Le désir d’être puissant sans être responsable crée celui de ne placer au premier poste que quelqu’un qui ne soit pas responsable non plus et ne veuille point l’être.
Enfin la magistrature, même constituée comme elle l’est, pourrait, recherchant, honnêtement et sans impatience, mais recherchant les responsabilités au lieu de les fuir, jouer un rôle très considérable, très utile et celui qu’elle doit faire. Sans doute, ici, il faut dire que sa constitution elle-même invite la magistrature à s’effacer et à n’être qu’un agent docile du gouvernement. Le grand vice de la magistrature en France c’est qu’elle est une carrière, comme l’enregistrement, qu’on y entre jeune et à très minces émoluments et qu’on y avance lentement comme partout si l’on se borne à faire bien son service et rapidement comme partout, si l’on rend des services au gouvernement. Donc on y recherche l’avancement; on est dominé par le soin de l’avancement et l’on fait souvent ce qu’il faut pour l’obtenir.
En Angleterre la magistrature _n’est pas une carrière_; elle est le couronnement d’une carrière. Sont nommés magistrats de vieux avocats qui ont fait toute leur carrière, et illustre, dans le barreau et qui y ont contracté des habitudes d’indépendance qu’ils ne perdent point et qui du reste n’ont aucune raison de désirer l’avancement puisqu’ils n’avancent pas ou très peu. En un mot le métier de juge est une retraite, très brillante et par parenthèses largement pourvue; mais c’est une retraite; le juge anglais a toutes les raisons du monde d’être parfaitement indépendant.
On voit que les bons effets ne tiennent pas toujours, ne tiennent pas absolument à l’institution, mais tiennent beaucoup plus aux pratiques. Il n’y aurait aucune raison en Angleterre pour que l’on ne fît pas de la magistrature une carrière ce qui entraînerait tous les inconvénients que l’on voit que la chose a ici; seulement on ne le fait pas, par habitude prise, par mœurs, peut-être par sentiment confus qu’il n’est pas de la dignité de la magistrature que la magistrature soit une carrière et dès lors, sans qu’il y ait le moindre texte de loi sur cette affaire, on a une magistrature excellente.
Je dis pourtant que même avec une constitution légale de la magistrature, qui est mauvaise, ou même avec l’habitude, qui est mauvaise aussi, de faire de la magistrature une carrière comme une autre, la magistrature serait excellente si elle voulait l’être. Il lui suffirait d’avoir, mais collectivement, mais tout entière ou presque tout entière, le sentiment de sa responsabilité, qui est immense, le sentiment qu’elle n’est rien de moins que la clef de voûte d’un pays libre; que le citoyen ne sera libre, c’est-à-dire utile, que s’il sent que son bon droit sera reconnu et sera soutenu contre le pouvoir central par un pouvoir parfaitement indépendant et impartial. Une magistrature qui serait pénétrée de cette idée s’assurerait son indépendance en la prenant, en l’affirmant, en l’exerçant. Quelque avide que puisse être le gouvernement de toute autorité et de toute omnipotence, il ne pourrait pas «épurer» la magistrature tous les six mois et il faudrait bien qu’il subît une magistrature indépendante, impartiale et austère.
Les bonnes institutions sont une chose excellente; mais on rend bonnes, dans la pratique, même les mauvaises par la manière dont on en use. En particulier il n’importe presque pas que l’indépendance ne vous soit pas assurée par la loi si l’on est indépendant de son naturel et si l’on est un corps composé d’individualités qui de leur naturel sont indépendantes et ne se laissent pas mener.
Nous avons donc une Constitution que, certes, il faudrait corriger; mais qui, même telle qu’elle, ne serait pas plus mauvaise qu’une autre ou dont on ne sentirait pas les imperfections, si nos caractères étaient meilleurs, plus fermes, plus élevés et plus autonomes. Et ceci nous amène aux dernières considérations générales que nous avons à présenter au lecteur.
V
POUR CHACUN DE NOUS
Le caractère français n’est pas à la hauteur de l’esprit français et c’est de là que vient tout le mal. L’esprit français est de tout premier ordre. Comme créateur d’idées, comme conquérant de la connaissance, comme créateur de beauté, aucun esprit dans le monde n’a plus de valeur que l’esprit français et peut-être n’en a autant. Le caractère français est défectueux. «Il y a en France, disait Renan, autant de gens de cœur et de gens d’esprit que dans aucun autre pays; mais tout cela n’est pas mis en valeur.» Pourquoi tout cela n’est-il pas mis en valeur? Qu’est-ce qui manque pour que tout cela y soit mis? Le caractère, la volonté.
Nous sommes légers, nous sommes sans persévérance, sans obstination, sans ténacité. Nous sommes prompts à l’abandonnement. Nous sommes enfants, nous sommes vieillards, nous ne sommes jamais--je parle de la majorité--dans la force de l’âge. Sans être des paresseux et tant s’en faut, nous aimons à nous reposer sur ceux qui nous font travailler; c’est le paradoxe de notre nature; nous aimons à nous abandonner à l’État en acceptant qu’il nous impose même de lourdes tâches. Le fond de cette inclination paradoxale c’est le manque de volonté personnelle et ce manque de volonté personnelle vient lui-même de l’horreur des responsabilités.
Ce n’est pas tant que nous ne voulons pas agir que ce n’est que nous ne tenons pas à ce qu’on nous impute les effets de l’action. Nul plus que nous n’aime à dire: «Je m’en lave les mains; ce n’est pas ma faute; que voulez-vous que j’y fasse? Je n’y puis rien, puisque je ne suis rien.»
Nous avons été façonnés ainsi par deux siècles de despotisme brillant et dont nous ne laissions pas, non sans quelque cause, du reste, d’être fiers. Nous nous sommes habitués à ne nous compter pour rien et à compter que tout se fait par tous sans que personne y contribue. Cela est naturel parce que tout se faisait autrefois par la royauté sans qu’aucune initiative partît des individus. Nous nous imaginons maintenant que tout se fait par la collectivité sans qu’aucun des individus dont la collectivité se compose ait une volonté d’acte. Tous ont remplacé un et il n’y a rien de changé.
Mais précisément tout est changé et une démocratie ne peut pas par elle-même, en soi, et par ce seul fait qu’elle existe, remplacer une volonté centrale et une intelligence centrale. Il faut qu’elle tire de son sein ou que de son sein se tirent des individus qui sachent vouloir. Des individus qui savent vouloir, qui acceptent les responsabilités et qui aiment la responsabilité et qui s’unissent dans une pensée et une volonté commune et qui acceptent et aiment des responsabilités communes, ce sont des aristocrates.
D’où il suit qu’une démocratie ne peut vivre qu’à la condition de tirer d’elle des aristocraties ou de souffrir que des aristocraties se tirent d’elle.
Cela paraît singulier; mais rien n’est plus certain. La vitalité des démocraties se mesure à la force génitrice d’aristocraties qu’elles portent en elles.
Et encore il ne suffit pas, comme je me laissais aller à le dire pour un instant, que les démocraties souffrent qu’il sorte d’elles des collectivités aristocratiques; il faut que les démocraties soient aristocratiques elles-mêmes en ce sens qu’elles aient en elles-mêmes de la volonté et du goût de la volonté. Il faut que les individus qui les composent aient le sens du vouloir individuel, de la persévérance individuelle, de la ténacité individuelle; car c’est seulement à cette condition qu’elles comprendront les qualités de leurs aristocraties et les supporteront et les soutiendront et les aimeront, tout en les surveillant.
Une nation est une armée qui aime son état-major parce qu’elle comprend les qualités et les vertus de son état-major et elle ne les comprend que si elle les a elle-même à l’état rudimentaire mais très réelles et déjà fortes. Une nation est une collection de volontés et une organisation de volontés. La collection de volontés c’est elle-même; l’organisation de volontés c’est les aristocraties qu’elle s’est données et qu’elle approuve et félicite d’avoir des volontés fermes. La volonté du peuple doit être que ses chefs aient de la volonté.
Je répète souvent ce mot d’un candidat dans une comédie: «Citoyens, tout ce que vous voudrez, je le voudrai encore plus que vous.» La réponse des citoyens devrait être: «J’ai une volonté et cette volonté est que vous ayez une volonté et que vous sachiez ce que vous voulez.»
Le goût des responsabilités est le respect de soi-même et le respect de la collectivité dont on fait partie. Il faut savoir, individu se respecter soi-même, collectivité respecter sa conscience collective et le devoir qu’elle vous impose, nation respecter sa conscience nationale et le devoir national qui est de vivre libres à l’intérieur et à l’extérieur. Le désir secret de compter chacun sur un autre, sur d’autres ou sur tous les autres est une démission et une désertion. Nous avons trop de démissionnaires par indifférence et de déserteurs par inertie.