Estienne Dolet: Sa vie, ses œuvres, son martyre

Part 8

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En 1535, Dolet sollicita le privilège pour l’impression de ses _Commentaires_; mais il eut toutes les peines du monde à l’obtenir. Il lui fallut, auparavant, triompher des préventions que ses ennemis avaient fait naître, en haut lieu, contre l’ouvrage et contre l’auteur; et son ami Vulteius éclata, dans cette circonstance, en plaintes énergiques au sujet de la jalousie dont ce pauvre Estienne avait failli se voir victime.

«Personne, disait Vulteius, personne, je crois, à parler avec franchise, n’est aussi hostile au nom français qu’un Français même. Maintes fois déjà cette expérience avait été faite; mais la voici renouvelée par Estienne Dolet, jeune Orléanais, qui, pour ne rien dire de plus, a glorieusement mérité de la langue latine, dès sa plus tendre adolescence. En fournissant le reste de sa carrière, quels progrès ne fera-t-il pas faire aux lettres, grâce au divin génie qu’il doit à la nature, grâce à sa colossale patience, en face de toute espèce de travaux, grâce enfin à l’ardeur généreuse qui le pousse à l’immortalité! Eh bien! ce flambeau scientifique de notre époque, cette gloire éternelle de la France, a dû sentir les plus acerbes morsures de l’envie. En effet, dès qu’il a voulu publier ses _Commentaires sur la langue latine_ (quel ouvrage, et qu’on devait peu l’attendre d’un jeune homme! quel monument de travail et de goût!), dès qu’il a voulu, dis-je, mettre au jour ce vaste répertoire, afin de se rendre utile aux fidèles du beau langage romain, c’est parmi ceux dont il avait le droit d’espérer le fruit le plus abondant de son labeur, qu’il a reconnu ses adversaires les plus acharnés. Ah! maudites soient-elles à jamais, toutes ces pestes de la littérature! Elles veulent enténébrer le soleil levant de la science, et ne font alors qu’en rehausser l’éclat[77].»

[77] C’est ainsi que Voulté s’exprime, dans sa dédicace au cardinal de Lorraine, en tête de ses _Epigrammes latines_, imprimées à Lyon, chez Gryphius, en 1536.

Aussitôt après l’obtention de son privilège, Dolet revint à Lyon, dans le courant du mois d’avril 1536, pour veiller lui-même à la correction typographique du grand ouvrage. Il venait de le confier aux presses de Sébastien Gryphius, bien digne réellement de l’honorable préférence et de l’affection peu prodiguée du savant humaniste, autant par la probité germanique de son caractère que par ses talents supérieurs dans sa noble profession.

L’_Index erratorum_ du premier volume des _Commentaires_ ne contient que HUIT FAUTES pour 1708 colonnes in-folio. Que l’on juge, d’après cela, de la conscience avec laquelle travaillait Gryphius.

Ce n’était pas seulement par la correction du texte, mais encore par la beauté des caractères que les éditions gryphiennes se faisaient remarquer, à cet âge d’or de la typographie. Sous ce double rapport, l’enthousiaste Voulté n’hésite pas à mettre Gryphius au-dessus même de Robert Estienne et de Simon de Colines.

«Parmi tant d’imprimeurs, nous dit-il, j’en connais trois hors ligne; le reste est une tourbe qui meurt de faim. Robert Estienne brille par la correction, Simon de Colines par la beauté des caractères.

Habile d’esprit comme de main, Gryphius réunit ces deux qualités.»

Ce poëte n’était pas le seul à rendre ainsi justice au docte imprimeur. Écoutons à présent l’_Horace français_, Salmon Macrin, de Loudun:

Gryphi, nobilium typographorum Nobilissime, eaque in arte princeps, Solerti ingenio, acrimoniaque, Censuræque gravi severitate, Lati marginis et nitore terso, Addo et sedulitate pertinaci Quando credita cumque scripta vulgas, Prælis multiplicans laboriosis: Commendo tibi parvulum hunc libellum, Regi maximo et optimo dicatum; Feturamque meam recentiorem, De nota meliore; quæ, terunci Quum sit vix facienda, si sagaci Cura prodierit tamen, tuoque Prælo excusa, per ora doctiorum Volarit, nitidis polita formis; Debebit tibi plura quam Macrino, Et te jure patrem suum vocabit, Gryphi, nobilium typographorum Nobilissime, eaque in arte princeps[78].

[78] _Salmonii Macrini Juliodunensis_, etc. _Odarum libri sex, ad Franciscum regem_... Lyon, Séb. Gryphius, 1537, in-8º. La pièce citée se trouve au _verso_ du premier feuillet.

«Gryphius, le plus illustre de nos illustres typographes, et le prince de ton art, par ton génie artiste, ton goût sûr, ta correction consciencieuse et sévère, l’ampleur de tes marges et leur éclatante netteté; enfin, les soins opiniâtres dont tu entoures les ouvrages qui te sont confiés, quand tu les multiplies sous tes presses laborieuses: je te recommande ce tout petit livre, dédié au meilleur, au plus grand des rois; oui, ce fruit récent de mes veilles, je te le recommande avec instance. Il ne vaut pas trois onces; mais s’il paraît sous les auspices de ton zèle habile; si, prenant l’essor de tes presses, il vole de bouche en bouche dans le monde savant, sous une forme brillante et correcte; il te devra plus qu’à Macrin, et te reconnaîtra justement pour son père, ô Gryphius, le plus illustre de nos illustres typographes, et le prince de ton art!»

Enfin, l’année 1536 vit paraître, avec toute la splendeur matérielle qu’une édition pouvait déployer à cette époque, et notamment avec un superbe titre en forme de cadre, gravé sur bois, le tome premier, depuis si longtemps attendu, des _Commentaires de la langue latine_[79].

[79] Dolet nous apprend lui-même, avec la plus honorable franchise, qu’il dut beaucoup, en cette circonstance, à la collaboration intelligente et dévouée de son ami Bonaventure Desperiers, _cujus opera fideli et accurata in primo Commentariorum suorum tomo usus est_.

Voici la description fidèle du frontispice xylographique dont je viens de parler:

En haut de la page on aperçoit _Salomon_, ayant à sa droite _Socrate_ et _Pythagore_, à sa gauche _Aristote_ et _Platon_. Le compartiment inférieur du cadre nous laisse voir _Homère_, agenouillé devant la classique fontaine du _Parnasse_; les _Muses_ l’entourent, et l’une d’elles, _Calliope_, dépose sur sa tête l’immortelle couronne de laurier.

Les marges verticales représentent les principales célébrités des antiques littératures grecque et latine; à gauche: _Aristide_ et _Démosthène_, _Lucien_ et _Plutarque_, _Cicéron_ et _Quintilien_, _Pline_ et _Aulu-Gelle_, _Tite-Live_ et _Salluste_; à droite: _Homère_ et _Hésiode_, _Euripide_ et _Aristophane_, _Théocrite_ et _Pindare_, _Virgile_ et _Horace_, _Ovide_ et _Lucrèce_; en tout vingt personnages, dix de chaque côté.

Après leur avoir donné cette vénérable escorte, Estienne laissa partir ses chers _Commentaires_. L’allocution suivante, d’une tendresse toute paternelle, lui servit d’adieu à l’heure de la séparation:

Prima meæ monimenta artis, monimenta juventæ Prima meæ, tandem auspiciis exite secundis; Ac longæ pertæsa moræ, nimiumque retenta, Vos desiderium capiat jam lucis: in auras Surgite. Nec petulans hominum vel lingua, vel asper Sermo metum injiciat: studio quin luminis ite, Ite (imbecilles animos timor arguit), ite, Prima meæ monimenta artis, monimenta juventæ Prima meæ, tandem auspiciis exite secundis[80].

[80] Cette pièce se trouve également dans les _Carmina_, I, 35.

«Premiers monuments de mon art, monuments premiers de ma jeunesse, paraissez enfin sous d’heureux auspices; et, fatigués d’un trop long retard, d’une trop dure captivité, livrez-vous à votre désir de voir le jour, surgissez à la vie. Que l’insolence agressive, que l’âpre sarcasme des envieux ne vous inspire aucune crainte; non! altérés de lumière, allez (la peur dénonce une âme sans énergie), allez, vous dis-je, premiers monuments de mon art, monuments premiers de ma jeunesse, et paraissez enfin sous d’heureux auspices.»

Il faut lire, dans les lettres de Dolet à François Ier, à Guillaume Budé, et dans les préliminaires de ce savant ouvrage, les détails intéressants que notre humaniste y a donnés lui-même sur ses travaux, l’exposé de l’ordre et de la méthode qu’il observa dans leur pénible rédaction. Quels hommes, que ces laboureurs du champ de la pensée, au seizième siècle! quelles natures de fer! quels prodiges de patience et d’étude! Et que nous avons bien raison de les dédaigner aujourd’hui, nous autres qui nous contentons de retourner, en la brossant un peu, leur immortelle défroque!

Le succès fut grand, l’envie plus grande encore; les aimables Zoïles que nous connaissons déjà, se déchaînèrent à qui mieux mieux contre Dolet. Floridus entre autres, dans sa rancune anticicéronienne, non content de lui jeter à la face l’accusation de plagiat, lui reprocha sur tous les tons d’avoir manqué de méthode. Savez-vous pourquoi? c’est qu’au lieu de suivre l’éternelle routine des lexicographes, au lieu d’employer leur vieux système de classification abécédaire, notre judicieux Estienne avait rangé ses mots dans l’ordre logique, en rattachant chaque série d’idées particulières à l’idée principale, à l’idée génératrice. De nos jours, la docte Allemagne aurait admiré un pareil travail. Un autre pédant en _us_, Jean Sturmius[81], publia que, lors de son séjour à Venise, Dolet s’était fait aider par Andrea Navagero, dont il était le commensal; et, pour tout dire, Charles Estienne lui imputa d’avoir _volé_, dans l’article qu’il consacrait à la navigation, l’ouvrage que Lazare de Baïf venait de faire paraître sur le même sujet[82].

[81] Voy. sa préface, en tête de la réimpression des _Formulæ latinarum locutionum Doleti_, 1576, in-8º. Ce qu’il ajoute, néanmoins, est un peu plus équitable:

«Je n’examine pas, dit-il en parlant de Dolet et de ses _Commentaires_, d’où il les a tirés; mais certainement ils ont été utiles aux amateurs de l’éloquence et des bonnes lettres; et plût à Dieu que Naugerius, ou Dolet, ou quelque autre eût pu les achever! Nous aurions ainsi à notre disposition le répertoire complet de la langue latine, habilement distribué dans un ordre lumineux.»

[82] En 1536, in-4º. L’impression fut achevée le 31 août.

Jacques Thomasius a recueilli, dans son traité _De Plagio litterario_, Suobaci, 1692, in-4º, toutes les accusations de plagiat dirigées contre Dolet. Voy. les nombres 409, 410, 411, 412, 225. Les réflexions qu’il ajoute sont généralement hostiles à notre savant.

De toutes ces accusations, celle de Charles Estienne était sans contredit la plus grave; aussi provoqua-t-elle, entre ce savant et notre Dolet, une polémique acharnée dont je vais tracer l’historique en quelques mots.

Christophe Richer de Thorigny, savant sénonais, ami commun de Baïf et de Dolet, vint remettre à ce dernier l’ouvrage de Baïf, _De Re navali_, au moment où l’on mettait sous presse le passage du second volume des _Commentaires_, dans lequel la même matière se trouvait traitée. Dolet parcourut avec un vif intérêt la publication consciencieuse de Baïf; mais il ne suspendit point, pour cela, l’impression de son article. Seulement, comme il voulait témoigner sa reconnaissance à Richer, il lui fit présent à son tour de son propre travail, que Richer lui promit, sans attendre qu’il l’en priât, d’envoyer à Baïf par le plus prochain courrier. La conduite de Dolet en cette occasion, comme l’observe avec raison Née de la Rochelle, ne prouve nullement qu’il ait dû prévoir ni craindre l’accusation de plagiat dont la démarche de Richer fut en partie la cause occasionnelle. En effet, dès que l’ombrageux Charles Estienne eut reçu de Baïf son élève les feuilles du second volume des _Commentaires_, il s’imagina tout d’abord que Dolet avait _pillé_ le travail de Baïf, et il résolut d’en fournir immédiatement la preuve, dans un abrégé de cet ouvrage, abrégé qu’il fit imprimer exprès chez François Estienne, son frère, en 1537, in-8º. Dolet, pour se disculper, fit imprimer aussitôt séparément l’article d’où naissait l’accusation; et comme s’il eût tenu à démontrer hautement qu’il avait sous ce rapport la conscience on ne peut plus tranquille, il inséra en tête une apologie qu’il adressa carrément à Baïf lui-même, partie très-intéressée dans le procès.

«J’avoue, dit-il avec franchise, qu’en faisant mes recherches sur les noms et les parties des vaisseaux, j’ai cru devoir en expliquer plusieurs avec les propres paroles de Baïf, ou par des termes approchants. Mais je nierai toujours que ce soit un _vol_, à moins qu’on ne veuille stigmatiser d’une imputation pareille Budé, Erasme, Politien, Rhodiginus, le Volterran, Nicolas Perrot, et tous ceux qui composent des dictionnaires. C’est une des nécessités du métier de compilateur et de lexicographe, qu’on n’ait presque rien à tirer de son propre fonds, et qu’on se voie forcé, par conséquent, de tout emprunter aux autres.»

Le poëte a bien eu raison de s’écrier:

La mémoire est reconnaissante, Les yeux sont ingrats et jaloux.

C’est une règle sans exception, et dont les exemples sont infinis: Dolet me semble un des plus navrants. Pauvre ouvrier de la science! on ne songea pas à lui payer son salaire avec la sympathie, cet or du cœur!... Amère, amère injustice!... Oh! que l’histoire vous juge, vous tous qui l’avez méconnu et persécuté, ce travailleur sublime! Dès l’âge de seize ans, érudit encore imberbe, il avait osé l’entreprise titanique de ses _Commentaires_[83]; dès l’âge de seize ans, alchimiste de gloire, il avait sué sur le grand œuvre. A vingt-six, il était chauve de la moitié du crâne, au point qu’un nommé _Jean-Ange Odonus_, qui avait eu occasion de le voir, lui donnait alors QUARANTE ANS[84]!

[83] C’est ce qu’il nous apprend lui-même dans sa lettre à Budé, lettre dont j’ai déjà parlé précédemment.

[84] J’emprunte cette particularité curieuse à la lettre, du reste fort malveillante pour Dolet, que cet Odonus adresse de Strasbourg à Gilbert Cousin, en date du 29 octobre 1535, et qui nous a été conservée par Niceron.

«On ne saurait croire, nous apprend tout le premier cet héroïque Estienne, on ne saurait croire combien la rédaction de mes _Commentaires_ m’a coûté de patience, de veilles, de sueurs! combien de jours elle m’a pris, combien de nuits elle m’a dévorées! combien de fois j’ai dû m’abstenir de nourriture et de sommeil! Que dis-je? il a fallu m’interdire moi-même tout relâche, tout loisir, toute distraction; tout commerce avec mes amis, tout plaisir honnête, en un mot, l’usage même de la vie. Mais j’avais sous les yeux, comme une perspective consolante, la postérité si digne de respect; je rêvais l’éternité de mon nom!»

Cet amour de la gloire, ce noble et chaste amour, qui, dans son âme, avait triomphé de toutes les déceptions, qui toujours avait surnagé dans le naufrage de ses croyances, qui seul enfin le consolait de ses misères quotidiennes, de son martyre incessant; cet amour, dis-je, cet amour unique... il brille, il éclate, il étincelle, comme un diamant céleste, à chaque page de ses livres: par exemple, dans les nombreuses digressions de ses _Commentaires_, et dans le recueil si intéressant et néanmoins si peu connu de ses poésies latines. Quels beaux vers il adresse là-dessus à son ami Nicolas Bourbon, de Vandœuvre! Vous allez en juger:

Pertulit et multos æstus, et frigora multa; Abstinuit somno sæpe, ciboque libens; Viveret ut fama celebri post fata DOLETUS: Quas natura negat, sic cumulantur opes. Quam natura negat, certam post funera vitam, Credidit æterno nomine posse dari. Et tu hunc miraris tantos subiisse labores? Fecit id optatæ posteritatis amor; Posteritatis amor! quem quis, nisi bellua, spernat? Heu! vita ut nulla est, posteritate carens[85]!

[85] _Carm._, I, 68.

En vérité, cette fois, je n’ai pas osé les traduire en vile prose; j’ai préféré les développer sous une forme rhythmique, et luttant de toutes mes forces contre l’original, j’en ai fait le sonnet que voici:

Vingt fois il a souffert et chaleur et froidure, Le pauvre et fier DOLET, martyr d’un beau dessein; Vingt fois, pour accomplir sa tâche sainte et pure, Lui-même il s’est privé de sommeil et de pain.

Soldat de l’avenir, bivaquant sur la dure, Pourquoi braver ainsi le froid, la soif, la faim? Pour vivre après la tombe, et, trompant la nature, Se donner un trésor qu’elle refuse en vain.

Quand la gloire, aux grands cœurs, est une ample richesse, Ne vous étonnez plus de leur mâle prouesse; Un nom, pour eux, c’est tout: car c’est l’éternité!

L’animal seul méprise une aussi noble envie; Pour lui, pour ses pareils, rien de mieux que la vie; Mais pour nous... quel néant, sans la postérité!

Oh! oui, science et gloire! Ce double amour électrisa, d’un bout à l’autre, une existence à la fois si courte et si pleine. Autant notre Estienne aimait la gloire, comme prix de la science, autant il aimait la science comme instrument de la gloire. C’était chez lui, de même que chez le Claude Frollo du grand poëte moderne, «une véritable fièvre d’acquérir et de thésauriser en fait de science; il semblait au jeune homme que la vie avait un but unique: savoir![86]» On eût dit, en un mot, qu’il avait arboré la devise bénédictine, cette pathétique devise que je n’ai jamais pu répéter, pour mon compte, qu’avec des larmes d’admiration et d’envie:

[86] _Notre-Dame de Paris_, liv. IV, ch. II.

Immorior studiis, et amore senesco sciendi!

«Je meurs sur l’étude, et la passion du savoir me fait vieillir.»

Ne l’accusez pas de fanatisme, vous qui ne croyez à rien. Je l’ai dit au début de cet ouvrage, et je le répète: le fanatisme est une vertu quand la religion est si belle! Moi, l’obscur néophyte qui écris ces lignes, je me mettrais à genoux devant de pareils hommes: ce sont les pères de la véritable église, de cette grande église du progrès, hors de laquelle il n’y a point de salut pour le genre humain.

Je me résume avant de passer outre.

Rival de la fière Emilie du vieux Corneille, qui, selon certain docteur dont nous parle Balzac[87], était _possédée du démon de la république_, le brave étudiant du seizième siècle était possédé du démon de la science. Mais ce n’était pas, nous le verrons bientôt, cette science inféconde qui n’apprend que des mots et n’invente que des systèmes; cette science pédantesque et mesquine, fille, dans une nature médiocre, de la patience et de l’amour-propre; cette science _postiche_, enfin (permettez-moi l’expression), qui, dans plus d’un esprit, se confond avec la science véritable.

[87] Celui du dix-septième siècle, bien entendu.

Non! c’était une autre science: celle qui cingle vers l’avenir, au fanal d’une conviction resplendissante; qui travaille, non pour une égoïste satisfaction, mais pour le bonheur de tous; qui dissipe les préjugés, éclaircit les mystères, rapproche et identifie les peuples, se marie dans une trinité sublime avec l’amour des hommes et l’amour de Dieu... la vraie science, en un mot; la science qui a du cœur!

Science! progrès! liberté!... Ces trois mots désignent une seule et même chose; et toutes les fois que la science n’est pas un progrès, toutes les fois que la science n’est pas une liberté, cette science-là n’est que de l’érudition. C’est un chaos; ce n’est plus un monde!

[Cul-de-lampe]

[Vignette]

[Bandeau]

CHAPITRE VIII.

Mouvement intellectuel de la renaissance, d’après les _Commentaires_.

Grand et bizarre ouvrage, que ces deux in-folio de _Commentaires sur la langue latine_! On s’attend à n’y trouver qu’un immense désert, un Sahara d’érudition; et l’on est tout surpris d’y rencontrer çà et là, comme autant de vertes oasis, de piquantes digressions sur les hommes et les choses du seizième siècle. On y voit se dérouler, notamment, tout un panorama du vaste mouvement scientifique et littéraire de la renaissance, tableau d’autant plus précieux qu’il est tracé, d’une main ferme, par un témoin oculaire, et même par un homme qui pouvait dire à juste titre: _Et quorum pars magna fui!_

Avant d’aborder cette citation d’un si haut intérêt, qu’on me permette ici quelques réflexions préliminaires.

Quelques années à peine s’étaient écoulées depuis l’immense découverte du Mayençais Guttemberg, ce Christophe Colomb du progrès et de la liberté; quelques années à peine!... et déjà l’Europe du moyen âge, la vieille cathédrale gothique, assaillie par tous les vents du ciel, ébranlée dans ses fondements séculaires, tremblait, craquait, menaçait ruine. _Filia Babylonis misera!_... le jour de Dieu s’était levé; la grande prostituée féodale voyait arriver sur elle, sombres et silencieux, les Attilas de la science, les vengeurs des Albigeois et des Jacques, les implacables démolisseurs de l’antique Pandémonium. Qu’ils étaient beaux à voir, ces héros de la sainte bataille, brandissant la plume en guise de glaive, et traînant à l’assaut du vieux Louvre leur formidable machine de guerre... le pressoir de Strasbourg, qui distillait, rouge comme du sang, le vin généreux de la pensée!... Vandales providentiels, ils s’avançaient lentement vers leur but mystérieux, guidés, dans la nuit de leur époque, par l’étoile de la justice divine. C’était comme une invasion, par représailles, de la pensée dans la matière, de la civilisation dans la barbarie. L’antiquité _pullulante_, semée par millions d’exemplaires sur un sol vierge et chaud, germait, s’épanouissait, fructifiait au centuple. Avant-garde de cette armée de l’intelligence, les gothiques _incunables_, débordant par myriades de la presse, comme d’une nouvelle _officina gentium_, marchaient en pionniers hardis au défrichement de l’ignorance. L’avenir se dévoilait, le ciel de la pensée s’ouvrait aux regards, dans toute la splendeur de son soleil, dans toute la hauteur de son azur infini; des perspectives jusqu’alors inconnues fascinaient les âmes.

Mais la forme antique devait encore pour un temps, parvenue en quelque sorte à sa période de classicisme moderne, dominer tous ces bégayeurs novices, et leur imposer en souveraine ses salutaires exigences; en attendant que la pensée européenne, moins timide, moins tâtonneuse, moins _enfant_ pour tout dire, se fût creusé dans l’argile romaine et grecque un moule plus exact, plus vrai, plus national.

Oui, cette tyrannie provisoire du latin était nécessaire, inévitable, je dirais presque providentielle. Le monde romain, considéré dans son organisme extérieur, en d’autres termes, comme un vaste corps politique et social, était mort depuis longtemps, ou, pour parler plus juste, s’était transformé: car, en vertu de cette métempsycose par laquelle revivait, sous la forme chrétienne et sous le nom de _Saint-Empire_, l’âme de ce grand corps éteint, c’est à cette cosmopolite animation que les nationalités européennes, encore à l’état d’embryon pour la plupart, empruntaient sans le savoir leur existence parcellaire; c’est là que nos braves communes du moyen âge, ces vaillants municipes chrétiens, retrouvaient dans la nuit du labyrinthe le fil sauveur de leurs traditions perdues; c’est là que les bourgeois de nos bonnes villes reprenaient, avec l’âme de leurs pères gaulois, Vercingétorix et Indutiomar, l’audacieuse raison des légistes romains, et revêtaient en quelque sorte, comme une vieille cuirasse héréditaire, la constance d’efforts de la ville aux sept collines, luttant contre les hostilités environnantes, d’abord pour se défendre, plus tard pour envahir.