Estienne Dolet: Sa vie, ses œuvres, son martyre

Part 5

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«Vous ne doutez pas, et tous ceux qui connaissent la douceur de mon caractère le savent parfaitement, que si j’ai mis trop d’ardeur dans ma polémique, c’est que d’intolérables injures avaient, contre toute attente, exaspéré mon humeur si calme auparavant. Je me suis peut-être échauffé sans trop de retenue, et en laissant paraître (suivant le reproche inepte de mes ennemis) un esprit trop irrité; mais ma patience avait été réellement poussée à bout. Qu’ils en prennent donc leur parti, ceux qui m’ont abreuvé d’ignominies malgré mon innocence, et qui m’ont comme égorgé dans un infâme guet-apens judiciaire: il ne me restait, dans mon malheur, que ma plume, que mon talent oratoire; c’est avec cela que j’ai cherché à me venger, en les stigmatisant à mon tour du fer chaud de la douleur.»

En présence de l’atroce acharnement de ses persécuteurs, Dolet se réfugia dans une campagne assez éloignée de la ville, pour se mettre à l’abri de leurs embûches. Mais, avant son départ, il ne put résister à un mouvement de vengeance, et les perça, l’un après l’autre, des flèches acérées de l’épigramme. Il s’en prit d’abord à Pinache[45], son ennemi intime: _Ab Jove principium_... puis au juge-mage Dampmartin[46], enfin à Gratien du Pont, sieur de Drusac[47].

[45] _In Petrum Pinachium Vasconem_, Carm., III, 23 et 24.

[46] _In Dampmartin, judicem Tholosanum_, ibid., III, 22.

[47] _Ibid._, III, 14, 15, 16, 17, 18, 19 et 20.

Voici, du reste, un échantillon de la manière dont Dolet traita Drusac, à propos de son livre des _Controverses_:

Si tuum quisquam neget esse librum Utilem, prorsus temere loquatur: Nempe tergendis natibus peraptus Dicitur esse.

Nemo nec jurat piperi tegendo Commodum, aut scombris, quibus officinæ Par tuo servant operi volumen Uno obolo emptum.

Ce latin-là, surtout dans la première strophe, n’est vraiment pas à traduire. On me permettra donc, pour cette fois, de déroger à mes habitudes.

Ce Drusac venait de composer les _Controverses du sexe masculin et féminin_, publiées pour la première fois, sans nom d’auteur, à Toulouse, chez _Jacques Colomiez_, 1534 (in-fol., caract. goth.). Il se permettait, dans cet ouvrage, toute sorte de blasphèmes contre la plus belle moitié du genre humain. Comme un courtois chevalier, Dolet prit en main la défense des dames, et tonna de toutes ses foudres épigrammatiques contre ce crime de lèse-beauté.

Les clientes ne pouvaient manquer de récompenser l’avocat. Il paraît, effectivement, que notre Estienne gagna sa cause auprès d’elles, car un ami lui écrivait, le 5 juin 1533:

«Sachez que vous êtes regretté à Toulouse, et que ceux qui vous aiment sont fâchés de votre éloignement, à commencer par les dames les plus honnêtes et de la plus haute condition, auprès desquelles vous avez trouvé grâce, en faveur de vos épigrammes contre le Drusac.»

Celui-ci, bien entendu, n’en devint que plus ardent à la vengeance. Mettant aussitôt son influence aristocratique au service de son ressentiment personnel, il obtint du parlement un arrêt qui défendait à Dolet de rentrer dans Toulouse, et même, probablement, de séjourner plus longtemps dans l’étendue de la juridiction parlementaire[48].

[48] Dolet fut remplacé, comme orateur de la nation de France, par un nommé Thomassin. (Vol. cité, p. 93; Maittaire, _Ann. typ._, t. III, part. 1, p. 31 et 32.)

La protection puissante du président Bertrandi[49], protection qu’il devait à l’amitié de Hugues Salel[50], lui fut dans ce cas absolument inutile. Il fut obligé de partir au plus vite. Le malheureux étudiant se mit donc en chemin pour Lyon, accompagné de son Pylade, le brave Finetius: mais tant de tracasseries, tant de persécutions, tant de tortures physiques et morales, n’avaient pu que réagir d’une manière funeste sur sa santé déjà peu robuste. Ce n’est pas tout: la chaleur d’un été torride, les fatigues d’un voyage incommode, que son état maladif lui rendait plus pénible encore, toutes ces causes réunies lui redonnèrent une fièvre dont il se croyait débarrassé. Ce fut au point qu’il se trouva forcé d’interrompre sa route et de s’arrêter quelques jours au Puy en Velay. Néanmoins, faisant effort sur lui-même, il se remit en marche et finit par arriver à Lyon, le 1er août 1533, anéanti de lassitude, brisé de désespoir et conservant à peine un souffle de vie!

[49] Voyez, dans les _Poésies latines_, une petite pièce: _Ad Joannem Bertrandum, præsidem primarium senatus Tholosani_; «A Jean Bertrandi, premier président du parlement de Toulouse.» III, 26.

[50] Dolet l’en remercie, dans les termes suivants:

«Il y avait longtemps que j’étais tourmenté d’un violent désir; je voulais connaître un personnage qui, tout à la fois affable et grave, sût par là conquérir en même temps l’estime et l’amour. Et voilà justement le bonheur que je te dois: tu m’as acquis l’amitié d’un homme plus facile, et avec cela plus imposant que le reste des mortels. Que nous sommes heureux l’un et l’autre, toi, de m’avoir procuré ce bienfait, et moi, de l’avoir reçu!»

_Carm._, II, 44.

C’est alors, sans doute, qu’il fit entendre à son ami Cottereau ce cri de douleur furieuse: EXPETENDAM ESSE MORTEM, _Il faut souhaiter la mort_; chant lugubre, aux strophes tourmentées comme son âme, poésie rauque et stridente, rivale du pleur éternel des damnés:

Cum morte vitam quis nisi plane iners, Et mente nulla, vel stupidum pecus, Mutare nolit? Quis levari Corpore, quis miserum arbitretur?

An usque eo insanimus, ut opprimi Semper velimus carcere squalido? Aut, ut carina austro furente, Hic variis subigi procellis?

Heu! heu! nimis ridendum hominum genus! Quid non mali adfert posterior dies? Quid non molestiæ, ac acerbæ Sollicitudinis undique addit?...

«Changer la vie contre la mort... qui n’accepterait?... à part l’être absolument inerte, l’idiot, le stupide bétail. Être soulagé de ce corps, qui donc, mais qui donc s’en trouverait malheureux?

«En sommes-nous à ce degré de folie, qu’il nous plaise d’étouffer sans cesse dans une prison fangeuse; ou, comme la nef sous l’autan furieux, d’être ici-bas le jouet de mille tempêtes?

«Hélas! hélas! trop ridicule humanité!... Quel mal n’apporte point un jour à l’autre? Que de souffrances, que d’horribles angoisses ne vient-il point ajouter à la somme de nos misères?...»

Et plus loin, dans la même pièce:

Nunc ergo vitam quo, insipiens, cupis? Quo corpus optas omnibus obvium Morbis, malisque? Quo precare Perpetuas tibi, stulte, pœnas?

Ne mortis horre spicula, quæ dabit Sensu carere; vel melioribus Locis tegi, et statu esse læto, Elysii est nisi spes inanis[51].

[51] _Carm._, I, 15.

«Insensé! pourquoi te cramponner à la vie? pourquoi t’attacher à un corps que toutes les douleurs ont choisi pour cible? pourquoi souhaiter, misérable fou, l’éternité de ton supplice?

«Ne tremble pas ainsi devant l’aiguillon de la mort: elle te donnera le bonheur, si l’espoir de l’autre monde n’est pas un rêve; sinon, tu lui devras le repos du néant!»

_Mors dabit sensu carere_... Voilà probablement une des phrases qui ont dû faire traiter ce pauvre Dolet d’athée et de matérialiste. Mais a-t-on jamais eu le droit d’interpréter comme une conviction formelle le blasphème involontaire d’un cœur saignant et torturé? Le Christ lui-même, du haut de sa croix, ne s’est-il pas écrié dans une heure d’angoisse: _Mon Dieu! mon Dieu! pourquoi m’as-tu abandonné?_

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CHAPITRE IV.

Épisode littéraire.--Dolet aux Jeux floraux.

Avant de quitter Toulouse pour ne plus y revenir, avant de secouer à jamais sur cette ville inhospitalière la poussière de nos sandales, mentionnons dans un chapitre à part certain épisode littéraire dont elle fut le théâtre, et qui se rattache encore à notre héros. Ce sera, du reste, si l’on veut, un temps d’arrêt, un moment de repos, une halte qui nous permettra de respirer, au milieu du voyage assez souvent pénible que nous entreprenons à la suite de cette existence aventureuse.

Tout le monde connaît Clémence Isaure et les Jeux floraux dont elle passe pour avoir été la fondatrice. Au concours de 1496, une dame de Villeneuve la célébra en ces termes:

Reina d’amors, poderosa Clamença, Que si de vos mos dictats an un laus, Aurai la flor que de vos pren naissença.

Reine d’amour, souveraine Clémence, Si grâce à vous mes vers sont couronnés, J’aurai la fleur qui de vous prend naissance.

Deux ans après, nous rencontrons un autre lauréat du gai savoir, dont le triomphe est annoncé de la manière suivante:

_Causo per laquel mosseu Bertrand de Roaix gasanhet l’églantina novella, que foë dada per dona Clamença, l’an 1498._ «Cause pour laquelle monsieur Bertrand de Roaix gagna l’églantine nouvelle donnée par dame Clémence, l’an 1498.»

En 1530, Jean de Boysson, professeur de droit à Toulouse, avec qui nous ferons connaissance dans le chapitre suivant, célébra également, en vers latins et français, l’institution de la belle Isaure.

Notre Estienne, à son tour, stimulé sans doute par cet exemple d’un ami, se laissa tenter par la même ambition. En 1532, c’est-à-dire, selon toute apparence, antérieurement à ses démêlés avec Pinache, Drusac et consorts, il concourut aux Jeux floraux, armé de dix poésies latines, que, plus tard, il inséra l’une après l’autre, dans son recueil déjà cité de 1538.

La première est adressée aux Muses (_Ad Musas: quo carmine usus est Tholosæ in publico litterario certamine, quum illic versu contenderet_). En servant féal, il se recommande à ses dames, avant de se lancer dans le tournoi littéraire:

Musæ, sacra cohors, cohors beata, Cœlorum altitonantium alma proles, Quæ doctos niveo sinu fovetis, Per quas arte coli licet, quibusque Invitis nihil assequatur ullus; Huc conferte pedem, sacræ sorores, Musæ, sacra cohors, cohors beata, Optanti mihi ferte opem rogatæ.

Non vos jam pigeat virentis Hæmi Saltus, aut Aganippidi amnis undas, Rupisve Aoniæ specus latentes Nostra linquere flagitatione.

Vestri me comitem juvate cœtus, Vestræ me socium artis adjuvate, Et cinctum bene laureis corollis Fontis Castalii irrigate lymphis: Ut, qua pulcher Apollo voce cantat, Et qua concinitis deo canenti, Dum per tempora flava crine sparso, Spectato ordine ducitis choreas, Hic nunc carmina non inepta fundam, Andino eloquio elegantiora, Catullique jocis venustiora.

O si subsidio redibo vestro Auctus plus reliquis honore victor, O quam, Jupiter! efferam dearum Nomen Pieridum, decusque Phœbi! Papæ! quam celebrabo diligenter Parnassi memoranda festa montis!

Huc conferte pedem, sacræ sorores, Musæ! vestra labella mollicella, Roris plena, tenella, delicata, Nostris horridulis modo admovete; Vestra ut quo linit ora melle Pitho, Fauces aridulas meas eodem Humectet dea nobilis liquore.

Quod si hæc vota minus pudica quisquam Morosus putat, atque forte ocellos Vestros hispida barba nostra terret, Nec vos oris odor juvat virilis, Adspirate tamen, sacræ sorores, Adspirate animo novi poetæ, Et vestrum mihi pellat exta numen: Quod me tam faciet cito disertum, Quam sum ipse ingenio rudi atque agresti[52].

[52] _Carm._, III, 27.

«Muses, troupe sacrée, cohorte bienheureuse, race féconde des cieux haut-tonnants, c’est vous qui réchauffez les doctes dans votre sein plus blanc que la neige; c’est par vous que l’on arrive à la perfection de l’art, et sans votre aveu nul ne peut l’atteindre. Divines sœurs, portez ici vos pas; Muses, troupe sacrée, cohorte bienheureuse, contentez mon désir, exaucez ma prière en me prêtant votre appui.

«Ne craignez pas d’abandonner, à ma requête, les verdoyants sommets de l’Hémus, les ondes de la source Aganippide ou les grottes mystérieuses de la roche Aonienne.

«Aidez en moi le compagnon de votre assemblée, l’associé de votre art; ceignez mon front d’un noble laurier, abreuvez-moi des eaux Castaliennes; donnez-moi la voix d’Apollon quand il chante, lui, ce dieu si beau! donnez-moi celle dont vous répondez à la sienne, alors que, dispersant autour de vos tempes votre blonde chevelure, vous conduisez vos chœurs dansants de manière à charmer tous les regards. C’est ainsi que j’épancherai des chants limpides, d’une élégance plus que virgilienne, d’une grâce à rivaliser avec la sémillance de Catulle.

«Oh! si, protégé par vous, je sors vainqueur de la lutte, par Jupiter! comme j’exalterai, célestes Piérides, votre nom et la gloire de Phébus! Avec quel zèle je célébrerai les fêtes mémorables du Parnasse!

«Divines sœurs, portez ici vos pas; Muses, daignez approcher de ma bouche un peu rude vos lèvres pleines de rosée, vos lèvres si douces, si tendres, si délicates! La reine de la persuasion, Pitho, les a trempées de son miel; que cette noble déesse humecte de la même liqueur mon gosier trop aride.

«Un censeur morose blâmera peut-être ces vœux peu réservés; peut-être encore ma barbe inculte effraiera vos yeux charmants, et vous aurez peur de respirer mon haleine virile. Souriez cependant, divines sœurs, aux efforts d’un poëte novice, et faites vibrer mon âme sous votre inspiration. En un clin d’œil, elle rendra mon esprit aussi disert qu’il est rude et grossier.»

Dans la seconde pièce, Dolet implore sur le même ton l’assistance de Phébus; dans la troisième, il célèbre les juges du concours; la quatrième est un panégyrique de Clémence Isaure; la cinquième, que je vais citer et traduire, parce qu’elle ne manque pas d’une certaine grâce, d’une certaine couleur antique, n’est autre chose, comme on pourra le voir, qu’une espèce de _bouquet à Cloris_, galamment adressé aux beautés toulousaines (_ad puellas Tholosæ: quod in eodem certamine recitatum est_). Écoutons le jeune humaniste:

Sat vos, jam sat hiems, satque superque acris hiems domi Tristes detinuit: segnitiem expellite, virgines. Nunc expellite curas, maciem quæ ingenerant genis, Et tetro ora colore inficiunt, membraque turpiter Fœdant. Vos sat hiems, satque superque acris hiems domi Tristes detinuit: segnitiem expellite, virgines.

Nunc, quum parturiunt vere novo agri, omnis et arboris Frondes dum foliis luxuriant, ac viridi coma, Ornatæ bene vultumque sinumque, abjicite otium, Et gressu celeri ad rura volate obsita floribus. Nam, quæ vos dea Diana tuetur sinus integri, Non abstrusa latet sub salebrosis specubus modo; Jamdudum caput eduxit in auras placido Jove; Per silvas vaga sternit jaculis fulmineos apros; Festas ordine pulchro choreas cum strepitantibus Ducit virginibus: quas ubi sudor nimius rigat, Immensaque siti guttur hiat, non gelidi procul Sunt fontes, quibus exstincta sitis labra minus coquat, Et lymphis liceat proluere artus tepidos adhuc.

Tum stratæ viridis tegmine sub fagi, avium omnium Cantus dulcisonos auribus acri studio hauriunt, Et, quo luget Ityn mater amœno strepitu, notant, Certantque canentes, ut Olympus modulis tonet; Thyrsis tempora cingunt, hederæ serta levi manu Intexunt hyacintho vario, et purpureis rosis.

Nec vos tanta movent, ut libeat ruri agere, et chorum Dianæ comitari, hæ modo quem deliciæ juvant? Indulgete jocis, vitam hilarem ducite, dum licet, Fertque ætas, et ad id vos vocat anni facies nova[53].

[53] _Carm._, III, 31.

«Assez et trop longtemps l’hiver, l’âpre hiver vous a retenues tristement captives; secouez sa langueur, ô jeunes vierges! Bannissez les soucis qui creusent les joues, assombrissent le front, enlaidissent tous les membres. Oui, assez et trop longtemps l’hiver, l’âpre hiver vous a retenues tristement captives; secouez sa langueur, ô jeunes vierges!

«A l’heure où la terre enfante, fécondée par le souffle du renouveau; où partout les arbres se parent d’un luxuriant feuillage, d’une verte chevelure; ornez, vous aussi, votre visage et votre sein. Alerte! volez, d’un pas rapide, à travers la campagne fleurie. Diane, la chaste déesse qui vous protège, ne se cache plus au fond des grottes rocailleuses; elle a montré sa tête charmante, elle respire enfin sous un beau ciel calme! Errante au milieu des bois, elle arrête sous ses traits la course foudroyante des sangliers; entourée de ses nymphes, elle conduit avec grâce leurs danses bruyantes et joyeuses. Vienne la sueur qui les inonde, la soif qui les dévore: tout près d’elles sont de fraîches fontaines, pour étancher leur soif brûlante, pour baigner leurs membres accablés de chaleur.

«Puis, étendues sous le vert abri d’un hêtre, elles savourent, d’une oreille attentive, les doux concerts d’un millier d’oiseaux; elles étudient la plaintive romance dont Philomèle les ravit, et, chanteuses rivales, font retentir aussi de leurs modulations les échos de la voûte céleste. Le feuillage du thyrse environne leurs tempes; d’une main légère elles tressent en guirlandes variées l’hyacinthe et la rose purpurine.

«Et tant de séductions ne vous décideraient pas à vivre de la vie des champs, à devenir les suivantes de Diane, à partager avec elle les délices qui l’enchantent? Allons, livrez-vous aux jeux folâtres, faites-vous une existence joyeuse. Vous en avez le loisir; votre âge le permet, et le sourire de la jeune saison vous y invite.»

Les cinq autres pièces comprennent: un _Eloge de Paris_, que j’aurai occasion de citer à la fin du chapitre suivant; une nouvelle invocation; deux odes en l’honneur de la Vierge; enfin, un dernier appel à la Muse (_Ad Musam: quod carmen ultimum fuit recitatum in certamine_).

Dolet en fut pour ses frais poétiques, j’ai tout lieu de le croire[54]. Vainqueur, il n’eût pas manqué de nous apprendre son triomphe, car je dois convenir que la modestie était _son moindre défaut_. Maintenant, je ne m’étonnerais pas que les poésies couronnées ne fussent réellement inférieures aux vers latins qu’on vient de lire. Nous savons tous qu’une semblable anomalie n’est pas absolument sans exemple dans les annales des concours académiques. Églantine d’or ou souci d’argent,--le nom pas plus que la chose n’y fait rien,--il faut parfois se baisser pour cueillir ces fleurs-là. Certaines originalités, particulières au vrai talent, effarouchent des juges pudiques, amoureux quand même de la vulgarité coulante; et l’on est souvent tenté de répéter avec Horace: _Aurea mediocritas!_

[54] Voulté semble faire allusion, dans les vers suivants, à cette déconvenue de son ami:

O Clementia, te quænam dementia cepit, Hæredem ingratam constituisse domum? Recta fuit forsan, sed non tua facta voluntas; Munera, ni demens, hæc tua nullus habet....

«O Clémence! quel accès de folie t’a fait choisir pour héritière une maison ingrate? Je veux bien que tes intentions aient été bonnes, mais on ne s’y est jamais conformé; tes couronnes ne tombent que sur les têtes sans cervelle....»

Quoi qu’il en soit, le souvenir de son échec aux Jeux floraux dut entrer pour une forte dose dans la rancune de Dolet contre une ville _barbare_. Quand les harangues antitoulousaines firent explosion, c’étaient des armes chargées depuis longtemps.

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CHAPITRE V.

A Lyon.--Sébastien Gryphius.--Publication des deux harangues contre Toulouse.--Voyage à Paris.--Science, poésie et musique.

Le principal but de notre humaniste, en s’arrêtant à Lyon, était d’y faire imprimer ses deux discours contre Toulouse, avec les épigrammes latines dont il accablait ses ennemis. Faible et malade comme il l’était encore, il lui fallut cependant différer l’exécution de ce cher projet de vengeance[55]. Sa première visite, en arrivant, fut pour le célèbre imprimeur Sébastien Gryphius[56], à qui son ami Jean de Boysson[57] l’avait chaudement recommandé. Gryphius le reçut avec une cordialité touchante[58], et voulut même, à toute force, le faire loger dans sa maison. Profondément ému d’un accueil aussi patriarcal, surtout après les orages qu’il venait de traverser, Dolet remercia ce digne homme avec effusion; mais, par un louable sentiment de délicatesse, il refusa de lui être à charge. Une docte et solide amitié s’établit alors entre ces deux hommes, si bien faits pour se comprendre malgré la profonde différence de leurs caractères; amitié dont notre Estienne ne se départit jamais, et dont il a laissé dans ses œuvres de nombreux monuments[59].

[55] Voir la première harangue, p. 125, 126 et 127.

[56] Son nom allemand était _Greyff_; il eut raison de lui donner une forme latine, afin de le rendre un peu plus euphonique. Natif de Reutlingen, en Souabe, Gryphius mourut à Lyon en 1556, et survécut par conséquent dix années à notre Dolet. Un poëte contemporain, Charles Fontaine, lui consacra le ridicule quatrain que voici:

La grand’griffe qui tout griffe, A griffé le corps de Gryphe; Le corps de ce Gryphe, mais Non le los, non, non, jamais.

[57] Trompé sans doute par le nom latin _Joannes Boyssonæus_, Née de la Rochelle appelle ce personnage _Jean Boyssonnée_; mais, dans la correspondance qui suit les deux _Discours contre Toulouse_, il est appelé partout _Joannes a Boyssone_, que j’ai cru devoir traduire _Jean de Boysson_. C’est à Jean de Boysson que Dolet adresse le troisième livre de ses _Poésies latines_, et la première des pièces qui le composent. Rabelais le mentionne également dans son _Pantagruel_, III, 29.

Il paraît que ce Jean de Boysson eut aussi maille à partir avec les bonnes gens de Toulouse. «Je ne passerai pas sous silence, dit Estienne (_Orat._ II, p. 59), la conduite infâme des Toulousains envers Jean de Boysson, le plus estimable des hommes, mais atteint et convaincu de deux grands crimes, la science et la fortune. Les lâches délateurs qui dévoraient des yeux cette fortune, l’ont circonvenu de mille calomnies, au sujet de son prétendu manque de respect envers la religion. Innocent, ils l’ont fait condamner; ils lui ont extorqué une amende énorme.»

[58] «Je suis allé voir Sébastien Gryphius, écrivait quelque temps après notre Estienne à Jean de Boysson, et je l’ai salué de votre part; c’est un homme tout à fait serviable et bien digne de l’amitié des savants. Il a montré beaucoup de sensibilité quand je lui ai parlé du bonheur que vous aviez eu de recouvrer votre emploi.»

[59] Il lui dédie, en ces termes, le quatrième livre de ses poésies:

«_Estienne Dolet à Sébastien Gryphius, salut_.