Estienne Dolet: Sa vie, ses œuvres, son martyre
Part 2
Son séjour en Italie.--Simon de Villeneuve.--Jean du Bellay-Langey. --Amours avec une Vénitienne.--Son talent comme poëte latin.--Opinion de Buchanan et de Scaliger à cet égard.
Le jeune humaniste s’arrêta trois ans à Padoue; pendant ces trois années il travailla, comme on travaillait alors, je veux dire en doublant les jours par les nuits. Bientôt ses progrès furent immenses, grâce à la direction savante de Simon de Villeneuve[13], avec lequel il contracta dès lors l’amitié la plus étroite. Il composa même, en l’honneur de ce maître chéri, plusieurs poésies latines, entre autres la pièce 33, qu’il lui adresse au IIe livre de ses _Carmina_, p. 89. Il eut la douleur de le perdre en 1530, et cette cruelle circonstance lui dicta encore trois pièces de vers, qui font partie du même recueil, p. 154 et suivantes. Je vais citer et traduire la première de ces pièces; elle prouvera que notre caustique savant avait du cœur au milieu de sa science, et c’est assez rare pour qu’on le remarque en passant:
O mihi quem probitas, quem vitæ candor amicum Fecerat; o stabili fœdere juncte mihi; O mihi quem dederat dulcis Fortuna sodalem, O mihi crudeli morte perempte comes: Jamne sopor te æternus habet, tenebræque profundæ, Tecum ut nunc frustra carmine mœstus agam? Quod nos cogit amor, surdo tibi forte canemus: Sed nimii officii non pudet esse reum. Chare, vale, quem plus oculis dileximus unum, Et jubet, ut mage te semper amemus, amor. Tranquillæ tibi sint noctes, somnusque quietus; Perpetuoque sile, perpetuoque vale. Et, si umbris quicquam est sensus, ne sperne rogantem: Dilige, perpetuo cui quoque charus eris[14].
[13] Simon Villanovanus latini sermonis puritatem, atque artem rhetoricam Doletum docuit.
«Simon de Villeneuve a enseigné à Dolet la pureté du style latin et l’art de la rhétorique.»
(_Comment._, t. I, col. 1178.)
[14] _Carm._, IV, 2.
«O toi, qu’une vie toute de probité, toute de candeur, avait fait mon ami; toi qui m’étais lié d’une chaîne indissoluble, et que la Fortune, dans un de ses jours de clémence, m’avait donné pour frère; compagnon qu’une mort cruelle m’enlève, eh quoi! te voilà plongé dans une éternité de sommeil, dans un abîme de ténèbres! C’est donc en vain qu’à présent je te consacre mes tristes vers: ce chant de ma tendresse te trouvera sourd, peut-être; mais, dans un devoir, il n’y a pas de honte à pécher par excès. Adieu, cher!... toi que j’aimais uniquement, que j’aimais plus que mes yeux, et que cet amour m’ordonne d’aimer toujours davantage. Que tes nuits soient tranquilles, que ton sommeil soit calme; jouis d’un silence éternel, d’un éternel bonheur. Et, si les ombres conservent un peu de sentiment, ne méprise pas ma prière: aime qui, en retour, t’aimera sans fin.»
Ce touchant hommage ne suffisait point encore à la piété filiale de notre Estienne; il fit à son cher Villeneuve l’épitaphe suivante, qui fut, par ses soins, gravée sur une table de bronze. Je la transcris, dans sa teneur exacte, en l’accompagnant aussi d’une traduction:
SALVE . VIATOR. ET . ANIMVM . HVC . PAVLVM . ADVERTE. QVOD . MISERVM . MORTALES . DVCVNT. FELICISSIMVM . CITO . MORI . PVTO . QVAMOBREM. ET . MIHI . MORTVO . MORTEM . GRATVLARE. ET . QVESTV . ABSTINE. MORTE . ENIM . MORTALIS . ESSE . DESII. VALE. ET . MIHI . QVIESCENTI . BENE . PRECARE.
«Salut, voyageur, et détourne un peu ton attention sur cette tombe. Ce que vous autres mortels regardez comme un malheur, mourir jeune, je le regarde, moi, comme le bonheur suprême. Félicite-moi donc d’être mort, et abstiens-toi de me plaindre; car, par la mort, j’ai cessé d’être mortel. Adieu, et souhaite-moi un bon repos.»
On sent déjà dans ces quelques lignes, mornes et glaciales comme le bronze qu’elles couvraient, cet incurable dégoût du monde, cet amer mépris de la vie, cette sombre et froide aspiration vers le repos du néant, qui forme un des traits distinctifs du caractère de ce malheureux Dolet, et dont nous retrouverons plus d’une fois l’expression navrante dans ses poésies latines et dans son _Second Enfer_.
Comme on le voit, la mort de Villeneuve l’affecta profondément... Ah! c’est que l’absence éternelle du seul être que l’on aimât au monde laisse autour du cœur un vide bien affreux!... L’aspect, sans cesse présent, des lieux mêmes où l’on a vécu deux dans un, où l’on a senti, pensé, travaillé ensemble, fait de la douleur une plaie toujours vive, toujours saignante.
Ne pouvant plus vivre d’une vie semblable, Dolet songea sérieusement à quitter Padoue et l’Italie, pour rentrer en France. Mais, cédant aux amicales instances de Jean du Bellay-Langey[15], alors chargé d’une mission politique à Venise, il consentit à rester dans cette dernière ville en qualité de secrétaire de l’ambassadeur. Là, pendant toute une année, l’infatigable travailleur suivit les leçons de Battista Egnazio[16], qui expliquait à ses nombreux auditeurs le _de Officiis_, de Cicéron, et le fameux poëme de Lucrèce _de Rerum natura_.
[15] Et non _Jean de Langeac_, comme l’ont dit presque tous les biographes de Dolet, à l’exception du moins inexact, Née de la Rochelle. Voici la source de cette erreur:
Dolet nomme généralement ce personnage _Langiacus_, ou même _Langiachus_. Mais il est impossible que le _Joannes Langiacus_, dont il fut secrétaire à Venise, ne soit pas le _Joannes Langiachus, episcopus Lemovicensis_, dont il a raconté l’ambassade à la suite de son traité _de Officio legati_, 1541, in-4º. Le prétendu _Jean de Langeac_ ne pouvait donc être évêque de Limoges en 1541, puisque alors Jean du Bellay en occupait le siége. Aussi, tout ce que Dolet adresse à _Joanni Langiaco_, doit-il s’entendre de Jean du Bellay-Langey, que l’historien de Thou appelle _Joannes Bellaius Langæus_.
Jean du Bellay, né en 1492, mort à Rome le 16 février 1560, «estoit, dit Brantôme, un des plus sçavans, éloquens, sages et advisés de son temps; un des plus grands personnages en tout, et de lettres et d’armes, qui fust». Il fut successivement évêque de Bayonne, de Paris, de Limoges, archevêque de Bordeaux, enfin, évêque du Mans. On parla même un instant de l’asseoir sur le trône pontifical, après la mort de Marcel II. Il était cardinal depuis 1535. C’est Jean du Bellay qui, joignant ses efforts à ceux du célèbre helléniste Budé, parvint à obtenir de François Ier la création du collège de France. Rabelais fit quelque temps partie de sa maison, en qualité de médecin.
[16] Baptistam Egnatium, quem _Officia_ Ciceronis et Lucretium interpretantem Venetiis juvenis audivi.
«Battista Egnazio, dont je fus l’auditeur à Venise, dans ma jeunesse, à l’époque où il expliquait Lucrèce et le traité de Cicéron sur les _Devoirs_.»
(_Comment._, t. I, col. 1156.)
Egnazio, en latin _Egnatius_, dont le véritable nom était Giovanni-Battista Cipelli, naquit à Venise vers 1478, et mourut dans la même ville le 4 juillet 1553. Ses leçons attiraient une foule d’auditeurs de tous les pays; on en comptait chaque jour jusqu’à cinq cents et davantage.
Il prit aussi, vers la même époque, des leçons d’un autre genre, et, puisqu’il faut l’avouer, d’une nature très-peu cicéronienne.
«Un jour, dit Athanase Christopoulo[17], l’Anacréon de la Grèce moderne, un jour qu’à la sortie de l’école, je retournais au logis vers l’heure du dîner, mon livre à la main et d’un pas fort lent, je rencontre Amour qui me dit:--Quelle espèce de leçon étudies-tu?--Maître, j’étudie l’art poétique; je l’étudie avec beaucoup de peine, voilà trois ans entiers, et je ne sais pas encore former un seul hémistiche.--Hé, mon cher! c’est la faute de ton maître, qui ne suit pas la vraie méthode. Viens avec moi, et je t’enseignerai tous les secrets de l’art en moins d’un instant. Toutefois, avant de commencer mes leçons, j’exige de ta part une récompense: laisse-moi prendre un doux baiser sur tes lèvres, afin que nous devenions bons amis.--Voici ma bouche, ô mon maître! baise-la autant que tu voudras. Aussitôt il me saisit, prend le salaire convenu, couvre ma bouche de baisers... et je deviens son poëte.»
[17] Athanase Christopoulo Caminaris naquit, dans le siècle dernier, à Castorie, en Macédoine, ou, suivant d’autres, à Janina, en Epire. Il prit Anacréon pour modèle, sans toutefois le copier servilement. Ses poésies ont obtenu un succès national.
Même chose advint à notre Estienne. Il fit rencontre du malin dieu d’amour, au sortir d’une des plus graves leçons d’Egnazio. En d’autres termes, au beau milieu de ses labeurs d’humaniste, il sut trouver le temps de s’enamourer d’une jeune Vénitienne, qui portait le doux et traître nom d’_Eléna_[18], et qui inspira plus d’une fois la verve latine du jeune savant.
[18] Il l’appelle en latin _Helena_; mais, comme traducteur, j’ai préféré suivre l’orthographe italienne.
A la mort de cette maîtresse adorée, notre homme se consola comme tous les poëtes... par des vers. Il consacra, en effet, à la _giovinetta_ trois pièces qui forment la 40e, la 41e et la 42e du Ier livre de ses poésies latines.
«O ma muse, s’écrie-t-il dans la première, celle qui naguère t’encourageait avec tant de grâce à la douce élégie amoureuse, lorsque je sentais mon pauvre cœur se fondre tout entier au feu pénétrant de Vénus; cette belle Eléna, mes délices, mes amours... eh bien! devenue la proie du sombre Averne, elle maudit désormais l’impudique élégie qui retrace, dans ses brûlantes peintures, les jeux folâtres des amants; elle m’en demande une autre, plus décente, et dont les yeux soient baignés de larmes...»
La dernière pièce est une épitaphe, que l’abbé Goujet a trouvée très-profane, et qui n’est, selon moi, que bizarre, prétentieuse et dénuée, par malheur, de tout sentiment vrai. Au surplus, je vais mettre le lecteur à même d’en juger:
Quid mirare meum tumulum turgere, viator, Ac ita me sola posse tumere negas? Hoc mirare magis: tumulus quam condit et arctat. Post mortis vulnus, duplicis esse animæ. Persolvi, fateor, naturæ, et vulnere mortis Occubui: constat quemque perire semel. Sed nec mirandum est tumulum turgescere, nec me, Post mortis vulnus, duplicis esse animæ. Nam me sollicitus qui totam ardebat amator, Pars animæ nostræ, vita vel ipse mea; Hic mecum certe est, et, quam mihi tollere dira Mors animam cupiit, continet ipse sua: Nec tantum retinet, luci sed reddere primæ Vult, et in amplexus me relevare suos. Id dum conatur, tumulus turgescit ab imo, Ac, ut spectare est, plus satis inde tumet[19].
[19] _Carm._, I, 42.
«Pourquoi t’étonner, passant, de voir s’enfler ma tombe? Seule, dis-tu, je ne puis produire ce résultat?
Voici de quoi t’émerveiller davantage: celle qu’enferme ce tombeau, même après la blessure que la mort lui a faite, a doublé son âme. J’ai payé, je l’avoue, mon tribut à la nature, et j’ai succombé sous l’atteinte du trépas: il est constant que chacun doit périr un jour ou l’autre. Mais il ne faut pas t’étonner que mon sépulcre s’enfle, et qu’après la blessure de la mort, j’aie deux âmes au lieu d’une. Car l’amant qui brûlait pour moi, cette part de mon âme, ma vie, pour mieux dire... eh bien! il est là, confondu avec moi. Cette âme que l’affreuse mort a voulu me ravir, il la recueille dans la sienne. Et non-seulement il la conserve, mais il veut la rendre à sa primitive lumière; il veut, enfin, me relever de la tombe et me rouvrir ses bras. A ce noble effort, mon tombeau surgit d’orgueil, et, comme tu le vois, s’enfle d’une manière surnaturelle.»
Je ne découvre qu’une chose à retenir dans toute cette prosopopée tumulaire: _Hic mecum certe est!_ «Il est là, confondu avec moi!» Ce trait me rappelle les vers de Ronsard:
En sa tombe repose honneur et courtoisie, Et la jeune beauté qu’en l’âme je sentois, Et le flambeau d’Amour, ses traicts et son carquois, Et ensemble mon cœur, mes pensers et ma vie[20]!
[20] _Amours de Marie._
Ou ceux de Millevoye:
Ici dort une amante à son amant ravie: Le ciel vers lui la rappela.
Grâces, vertus, jeunesse, et mon cœur, et ma vie... Tout est là[21]!
[21] _Œuvres de Millevoye_, Paris, Furne, 1833, 2 vol. in-8º (t. I, p. 188).
Il n’est guère possible, en l’absence de tout renseignement positif, de se représenter au juste, caractère et figure, cette mystérieuse ondine de l’Adriatique. Je puis seulement, pour contenter un peu la curiosité de mes lecteurs, mettre sous leurs yeux certaine peinture catullienne que notre Estienne adresse à son ami Vulteius[22], au sujet de la maîtresse qu’il lui faudrait. Une induction assez naturelle nous permettra peut-être d’en conclure que la jeune Vénitienne remplissait les conditions exigées. Écoutons parler cet original de Dolet:
Amicam volo non nimis decoram, Ne vultu moveat procos salaces; Eamdem volo sat tamen decoram, Ne me a se arceat, et fuget coactum Deformi nimium et nigrante vultu. Eamdem volo comitate plenam, Facundam, improbulam in toro: at modestam Torum extra. Sit et illa tota facta Ad meum ingenium: quod ipse nolim, Nolit; sed velit id, velim quod ipse. Talem, blanda Venus, volo, da amicam[23].
[22] Jean Voulté, dit _Vulteius_, poëte latin et professeur à Toulouse, naquit à Reims vers le commencement du seizième siècle. Il mourut le 30 décembre 1542, tué par un homme qui avait perdu un procès contre lui. Ce misérable, pour se venger, le fit tomber dans un guet-apens, et lui porta un coup mortel dans la mamelle gauche. Vulteius avait pris pour modèle Jean Second, auquel il est resté bien inférieur. J’aurai souvent à parler de lui dans le courant de mon travail.
[23] _Carm._, I, 19.
«Une maîtresse?... oui... j’en veux une: mais pas trop belle, de peur que sa beauté ne remue la lubricité des galants. Pourtant, je la veux assez belle, pour que son aspect hideux, son visage noir et difforme, ne me fassent pas fuir à tous les diables. Je la veux, en outre, pleine d’amabilité, charmante dans la conversation, folâtre dans le tête-à-tête, réservée hors de là. Qu’elle soit faite au moule de mon caractère; qu’elle veuille ce que je voudrai, et ne veuille pas ce que je ne voudrai pas non plus. Douce Vénus, accorde-moi une maîtresse dans ce genre-là, et je serai content.»
Maître Estienne n’était pas dégoûté, comme on voit. Au surplus, tout cela nous prouve que, payant tribut à jeunesse, il trempa d’abord ses lèvres dans la coupe de Circé, pour parler le style de son temps. Mais son âme était trop altérée d’infini, pour étancher sa soif à cette source impure; et puis, il avait un coup d’œil trop perçant, pour ne pas découvrir bientôt la lie au fond du vase. Pareil à l’Hercule antique, il se trouva placé, un beau jour, entre la double sollicitation de la volupté et de la vertu[24], de Vénus l’enchanteresse et de Minerve la sainte. Il prit le parti des héros, il se décida pour Minerve. Dès lors, il ne rechercha plus d’autres faveurs que celles de la science, cette austère maîtresse, toujours belle, toujours jeune, toujours fidèle. Il exprime lui-même, avec son énergie coutumière, la ferveur de sa conversion, dans une boutade originale dont le titre est ainsi conçu: _Venerem a se aufugere jubet_, ce qui veut dire en français familier: _Il envoie promener Vénus_. La pièce est vraiment trop curieuse pour ne pas être citée _in extenso_, texte et traduction:
[24] Voir, dans les _Mémoires de Socrate_, par Xénophon, le fameux apologue de Prodicus.
Frustra, Venus, mihi jecur tentas novo Igne: ad tuas obdurui Flammas; nihil tecum mihi isto tempore Commune certe est. Impetus Cæcæ juventæ dum ferebat, et calor Ætatis effrenæ, tuis Plus forte, quam castum decebat, parui Jussis; fuit gratum improbo Amore vinci. At alter ignis jam occupat, Diu nimis qui canduit Incendio tuo; alter ignis me occupat, Ignis pudicæ Palladis, Sanctusque litterarum amor, decens amor; Mihi furit, furit mihi Ille in medullis Palladis decens amor. Quem nec pharetratus puer, Nec tu dolis ullis repelles, ut locum Spurcis relinquat lusibus. Abi in malam crucem, dea impudica; abi, Mortalium pestis fera. Quod nunc nisi actutum uspiam te conferas, Ac desinas lacessere, Erit tibi res cum cruento Gorgonis Vultu, quem habet tectum ægide Pallas. Quid? an vim numinis tanti feres, Imbellis et mollis dea[25]?
«A quoi bon, Vénus, attaquer mon cœur par un nouveau feu? Je me suis endurci contre tes flammes. Certes! je n’ai plus rien, à présent, de commun avec toi. Tant que m’emportaient la fougue d’une aveugle jeunesse et la chaleur d’un âge sans frein, j’ai peut-être, plus qu’il ne convenait à la chasteté, servi sous ton empire: il m’était doux d’être vaincu par ce coquin d’Amour. Mais aujourd’hui je sens qu’un autre feu me maîtrise, moi qu’embrasa trop longtemps ton incendie; un autre feu me maîtrise, le feu sacré de la pudique Pallas. Ni ton enfant porte-carquois, ni toi-même par aucune ruse, rien ne pourrait le chasser de mon âme, lui faire céder la place aux sales polissonneries. Va te faire pendre, déesse impudique; va, cruelle peste des mortels. Si tu ne décampes sur l’heure, pour t’en aller au diable; si tu ne cesses de me harceler, tu auras affaire au sanglant visage de la Gorgone, que tient caché sous son égide... qui?... Pallas!... Eh bien! tiendrais-tu jamais tête à si grande divinité, toi, lâche et flasque déesse?»
[25] _Carm._, II, 56.
O mon noble Estienne! tu avais raison, tu avais cent fois raison dans ta généreuse colère. Ames artistes, mâles natures, qui, comme lui, voulez vivre de la grande vie de l’intelligence, répétez, répétez sans cesse un pareil anathème. Oui! répétez sans cesse, avec le géant scientifique du seizième siècle:
Arrière la volupté terrestre et ses amorces fallacieuses! Arrière l’amour terrestre et ses spasmes énervants, et ses furieux désirs, toujours inassouvis! Arrière tout ce désespoir, arrière tout ce néant! _Abi in malam crucem, dea impudica!_
Sur ce globe de boue, dans ce monde de misères et de déceptions,--soyez-en tous bien convaincus, jeunes hommes qui pouvez me lire,--il n’y a qu’une passion qui soit digne des grands cœurs: c’est le culte de la pensée, la religion de l’étude, l’amour saint du travail!
Poursuivants aveugles de l’introuvable moitié de votre âme, il n’y a qu’une maîtresse, ici-bas, qui ne trahisse jamais ses adorateurs: c’est la science!
Amour de la science! amour sublime et divin! tu es le seul, et je dis vrai, qui s’accroisse avec le temps; le seul qui, dans l’objet aimé, fasse découvrir tous les jours des perfections nouvelles; le seul enfin, sur la terre, où l’on n’arrive jamais au bout de la jouissance et de l’illusion[26]!
[26] Écoutez encore, à cet égard, la grave parole d’un maître, de celui que Chateaubriand a surnommé l’_Homère de l’histoire_:
«L’étude sérieuse et calme n’est-elle pas là?... Avec elle on traverse les mauvais jours sans en sentir le poids, on se fait à soi-même sa destinée, on use noblement sa vie. Voilà ce que j’ai fait et ce que je ferais encore, si j’avais à recommencer ma route; je prendrais celle qui m’a conduit où je suis. Aveugle et souffrant sans espoir et presque sans relâche, je puis rendre ce témoignage, qui de ma part ne sera pas suspect: il y a au monde quelque chose qui vaut mieux que les jouissances matérielles, mieux que la fortune, mieux que la santé elle-même, c’est le dévouement à la science.»
(Augustin THIERRY, _Dix Ans d’études historiques_, préface.)
On trouvera peut-être, à ce propos, que je mets beaucoup trop de chaleur dans mon style d’historien. Une simple page de biographie, me diront certains lecteurs, ne doit pas s’écrire absolument sur le ton d’un dithyrambe. Je le sais. Mais j’ai le malheureux défaut de penser avec le cœur, plus souvent encore qu’avec la tête. Après tout, on ne peut exiger de moi qu’une chose, amplement suffisante à elle seule, pour donner sa raison d’être au présent travail: je veux dire, l’exactitude la plus scrupuleuse dans le narré des faits. Cette chose-là, je puis la garantir d’avance, autant que dix années d’études sur Dolet me donnent le droit de parler ainsi. Quant au reste, appréciation plus ou moins calme des événements que je raconte, sympathie plus ou moins vive pour mon héros, tout cela me regarde... d’autant plus qu’il sera toujours facile de n’en prendre que ce qu’on voudra.
Les pièces de vers que j’ai citées plus haut ont, à mes yeux du moins, une franchise d’allure, un _primesaut_ d’expression, en un mot, une originalité bien rare parmi les poëtes latins modernes. Il me semble qu’elles peignent leur homme des pieds à la tête; on y retrouve Dolet tout entier; c’est bien là son caractère âpre, brusque et hardi. Malgré cela, le croirait-on? son talent poétique a été complétement nié par quelques écrivains, entre autres Buchanan et les deux Scaliger, Jules-César surtout. Pour commencer par Buchanan, il a décoché, ou plutôt _asséné_ à notre Estienne les deux épigrammes suivantes... qui ressemblent à des épigrammes, comme des massues ressemblent à des flèches. Voici la première:
Carmina quod sensu careant, mirere, Doleti? Quando qui scripsit carmina, mente caret.
«Pourquoi s’étonner que les vers de Dolet manquent de sens? L’auteur en avait-il?»
Et voici la seconde, d’un genre aussi fort:
Verba Doletus habet (quis nescit?) splendida: verum Splendida nil præter verba Doletus habet.
«Dolet, personne ne l’ignore, a des mots splendides: mais... c’est tout.»
Comme c’est méchant!
Au surplus, je dois laisser au lecteur à décider, d’après les vers latins de Dolet que j’ai déjà transcrits, et d’après ceux que je transcrirai encore toutes les fois que l’occasion s’en présentera, si réellement il a _manqué de sens_, lui aussi bien que sa muse, et si vraiment il n’avait pour tout bagage que des _mots splendides_. Passons au terrible autocrate de l’empire littéraire, Scaliger Ier, dit Jules-César! Si nous voulons bien l’en croire sur parole, Dolet a faussé, corrompu, _vicié_ l’iambe latin (_Doletus iambos vitiavit_). Aussi, déchaîne-t-il à ses trousses l’iambe lui même, l’iambe personnifié. Gare à toi, pauvre poëte!