Essais de Montaigne (self-édition) - Volume IV
Part 69
11, +Salsberi+.--Le comte de Salisbury commandait les Anglais; c’était un frère bâtard de Jean Sans-Terre, roi d’Angleterre à ce moment.
12, +Autre+.--C.-à-d. c’était une subtilité de conscience à celle dont il va être parlé, car il s’agit de ce même évêque à la même bataille.
14, +Masse+.--De la sorte il mettait les gens hors de combat en les assommant, mais sans verser le sang, ce qu’interdisait aux ecclésiastiques un concile tenu à Trente en 1163, dont il respectait la décision en la tournant. Antoine Guerara parle d’un prêtre espagnol qui, lors de la conquête de l’Amérique, armé d’une arquebuse, tirait sur les Indiens, les bénissant au préalable en faisant un signe de croix avec son instrument de mort.--La masse d’armes tenait de la massue et du casse-tête; elle se composait d’une tige de fer, d’environ 0m,80 de long, terminée par une masse de même métal, soit sphérique, soit ovoïde, de la dimension d’une grosse orange, soit unie, soit garnie de pointes.
CHAPITRE XLII.
16, +Entre nous+.--Montaigne ne traite cette question qu’en ce qui touche l’individu; elle se pose aujourd’hui, autrement sérieuse, au point de vue des collectivités.
L’idée de remédier aux injustices du sort, en mettant en commun tout ce qui constitue les richesses d’un pays, en les confisquant ou les rachetant au profit de l’État, avec charge de les exploiter, chacun y participant sous son contrôle, et d’en répartir les revenus, n’est pas nouvelle; elle était la base de la législation à Sparte, et les Gracques cherchèrent à la faire triompher à Rome; aujourd’hui elle prend corps de plus en plus en France.
C’est là le principe fondamental du socialisme qui, avec l’accaparement par l’État de toutes les entreprises et de toutes les industries, vise à faire disparaître les fortunes grandes et moyennes par l’impôt progressif sur le revenu, l’élévation des droits de succession; tarissant du même coup tout ce qui stimule l’homme, le porte aux inventions, aux entreprises hardies et de longue haleine, en l’éloignant de toute préoccupation d’avenir et d’ambition; nivelant toutes les intelligences par une éducation identique, gratuite et obligatoire; enfin, par la puissance du nombre, dépouillant les classes actuellement dirigeantes de tout pouvoir politique: idéal qui n’est autre que celui d’une basse égalité et humiliante servitude.
Le socialisme répugne à reconnaître la supériorité intellectuelle, à laquelle l’humanité doit tous les progrès, et est ennemi du capital qui n’est en somme que le résultat du travail soit matériel, soit intellectuel, accumulé, qui seul permet les grandes entreprises; en Russie il a un champ d’expérience, le collectivisme agraire règne dans certaines régions et, de ce fait, le perfectionnement de la culture y est entravé, le rendement est moindre et le paysan russe n’aspire qu’à être libéré de ce joug et à voir se constituer la propriété individuelle, au rebours de ce que chez nous rêve le socialisme!
C’est surtout parmi les manœuvres, les ouvriers de la plus infime catégorie, mais qui sont aussi les plus nombreux, et les déclassés, qu’il recrute ses adeptes; les artisans, les populations agricoles, chez lesquels prévaut l’instinct de la propriété, y sont moins accessibles. Les plus ardents sont le produit dégénéré de nos universités et de nos écoles, cette cohue de licenciés et de bacheliers sans emploi, d’instituteurs mécontents de leur sort, professeurs dont le mérite est méconnu. A ces épaves des concours que l’État n’a pu caser, viennent se joindre quelques âmes candides autant que peu clairvoyantes qui, par un sentiment non raisonné, accepté par contagion, voient dans la réalisation de ce programme le règne de la justice et de la félicité universelles, comme si elles étaient de ce monde; enfin il a pour lui, et c’est là sa plus sûre chance de réussite, la peur et l’indifférence, ces deux grandes infirmités de la bourgeoisie moderne; sans compter qu’il se trouve en terrain tout préparé par la prédominance que l’État occupe en France, où chacun recherche sa tutelle.
Ce concours de circonstances fait que le Socialisme progresse chez nous à grands pas; déjà, il a gangrené les sphères parlementaires, a pris place dans le gouvernement, si bien qu’il n’est pas chimérique de prévoir qu’il en arrivera à ses fins à assez bref délai. Mais, vraisemblablement aussi, l’heure de son avènement sera aussi celle de son déclin; il se heurtera alors à des nécessités économiques et psychologiques qui amèneront de sanglants cataclysmes, et la foule déçue et si versatile se jettera, en l’acclamant, aux pieds d’un César quelconque qui sera parvenu à rétablir l’ordre intérieur, au prix de la liberté et peut-être au risque des pires aventures, continuant ainsi le cycle perpétuel des événements auxquels est assujettie l’humanité.
Ce socialisme d’État est présenté par tous ses partisans comme l’unique solution à la lutte entre le travail et le capital qui, avec les progrès de l’industrie, acquiert d’autant plus d’acuité, que, du fait de l’énorme extension donnée aux affaires, patrons et ouvriers deviennent de plus en plus étrangers les uns aux autres, que n’existe plus l’affection familiale d’antan née de leurs rapports continus, lutte qui, au grand préjudice de leurs intérêts communs, se traduit par des grèves répétées de plus en plus longues comme durée, donnant lieu à des incidents de plus en plus graves.--Il est indéniable que les revendications ainsi poursuivies, qui ne sont autres qu’une amélioration du sort des travailleurs, proportionnée aux bénéfices qu’ils contribuent à réaliser, sont des plus légitimes. Depuis longtemps elles ont reçu un commencement de satisfaction dans bien des cas et sous bien des formes: caisses de retraites, assurances diverses, sociétés de secours mutuels, sociétés coopératives d’alimentation, maisons ouvrières, etc...; mais toutes ces institutions, quoique d’efficacité réelle, ne sont que des palliatifs entachés d’un vice originel: l’intrusion du patron. Seules sont susceptibles d’être acceptées sans froissement d’amour-propre celles qui, affranchies de tout caractère de dépendance, mettent l’employé sur un pied d’égalité avec celui qui l’emploie et créent au premier les mêmes droits qu’il réclame sur un ton d’autant plus élevé que la loi, en autorisant des syndicats irresponsables et des grèves sans garantie effective contre la violence, sans sauvegarde réelle pour ceux qui veulent continuer le travail, lui donne une force dont, excité par des meneurs soudoyés souvent par l’étranger qui a intérêt à voir ruiner les industries similaires du voisin, soutenu parfois de ses subsides, il ne se fait pas faute d’abuser.
Au premier abord, la participation aux bénéfices semble réaliser cet accord si désirable pour l’un comme pour l’autre, entre l’ouvrier et le patron; mais la pratique n’a pas confirmé la théorie; l’accord existe quand il y a bénéfice et disparaît quand il y a perte. Le seul mode qui a donné le moins de mécomptes, est l’exploitation en commun, dont il existe quelques exemples de différents genres, tous ceux y attachés en étant copropriétaires par le moyen d’actions de prix peu élevé, 25 fr. par exemple, facilement acquises par chacun au moyen d’un léger prélèvement obligatoire sur son salaire journalier récupéré à la longue par la participation au dividende (G. LEBON).
17, +Lieu+.--Dans son traité _Que les bêtes usent de raison_, vers la fin.
18, +Internes+.--Add. de l’éd. de 80: _Car quant à la forme corporelle, il est bien euident que les especes des bestes sont distinguées de bien plus apparente difference que nous ne sommes les vns des autres._
20, +Commun+.--Add. de l’éd. de 80: (_car les folz et les insensez par accidents ne sont pas hommes entiers_).
22, +Beste+.--Add. des éd. ant.: _c’est-à-dire que le plus excellent animal est plus approchant de l’homme de la plus basse marche, que n’est cet homme d’vn autre grand et excellent_.
35, +Brasses+.--Longueur de l’étendue des deux bras, y compris le travers du corps, d’où son nom; exactement cinq pieds de 0m,33, soit 1m,65. Est encore employée dans la marine comme mesure de profondeur d’eau et de la longueur des cordages.
41, +Circo+.--Ce passage de Juvénal a été imité par Boileau:
On fait cas d’un coursier qui, fier et plein de cœur, Fait paraître, en courant, sa bouillante vigueur; Qui jamais ne se lasse, et qui, dans la carrière, S’est couvert mille fois d’une noble poussière.
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2, +Oyseau+.--Un oiseau de fauconnerie.
2, +Longes+.--Terme de fauconnerie; laisse de cuir à l’aide de laquelle on portait et maintenait l’oiseau sur le poing.
5, +Poche+.--«Acheter chat en poche», c’est acheter une chose sans la voir, s’engager sans se rendre compte de ce qu’on fait; on disait jadis «chat en sac», de ce que pour dissimuler le gibier, on l’enfermait dans un sac, et que, vendu de la sorte, le lièvre ou lapin qui était censé s’y trouver, n’était souvent qu’un chat.
6, +Cheual+.--SÉNÈQUE, _Epist._ 80.
6, +Bardes+.--Ornements, caparaçons.
22, +Quatrain+.--Ancienne monnaie valant un liard (un peu plus d’un centime); du latin _quadrans_, également pièce de monnaie qui était le quart de l’as romain.
24, +Ancien+.--SÉNÈQUE, _Epist._ 76.
31, +Traictes+.--Nues, tirées du fourreau; du latin _destrictus_.
32, +Equale+.--Égal; du latin _æqualis_. Mot forgé par Montaigne.
42, +Empire+.--Add. des éd. ant.: _et ses richesses: il vit satisfait, content et allegre_.
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3, +Stupide... seruile+.--Var. des éd. ant.: _ignorante, stupide et endormie, basse, seruile, pleine de fiebure et de fraieur_.
8, +Vilain+.--Roturier; un vilain, c’était à proprement parler un serf; ce mot dérive du latin _villanus_, qui lui-même vient de _villa_, métairie. Il est à remarquer que ce nom de villa, ville, qui était autrefois uniquement attribué aux habitations d’exploitation en pleine campagne, a reçu une acception opposée à son étymologie en s’étendant aux agglomérations importantes.
11, +Chausses+.--On désignait sous ce nom la partie du vêtement de l’homme depuis la ceinture jusqu’aux genoux.--Ce passage a été pris à partie par PASCAL: «Cela est admirable, dit-il: on ne veut pas que j’honore un homme vêtu de brocatelle et suivi de sept à huit laquais! Eh quoi! il me fera donner les étrivières, si je ne le salue. Cet habit, c’est une force, il n’en est pas de même d’un cheval bien harnaché à l’égard d’un autre. Montaigne est plaisant de ne pas voir quelle différence il y a, d’admirer qu’on y en trouve et d’en demander la raison.»--Cette critique a aujourd’hui bien perdu de sa valeur; on ne risque plus d’être battu, à ne pas saluer qui que ce soit; et la presse notamment respecte aussi peu les gens que la vérité; elle en est arrivée, en effet, à un degré de licence d’autant plus grand que la protection de la justice contre ses écarts est aussi insignifiante dans la répression que douteuse, difficile et coûteuse à obtenir; c’est bien elle qu’Ésope qualifierait maintenant la meilleure et la pire de toutes les choses.
15, +Diane+.--HÉRODOTE, V, 7, d’où cette assertion est tirée, dit que les rois de Thrace adoraient Mercure à l’exclusion de tout autre dieu et se croyaient descendus de lui, mais il n’ajoute pas qu’ils méprisaient les autres.
15, +Peintures+.--Montaigne en revient à son idée que les rois et les grands ne sont différents des autres hommes que par les habits.
29, +Lictor+.--Licteur, sorte d’appariteur, qui, dans l’ancienne Rome, marchait devant les premiers magistrats; il portait une hache entourée d’un faisceau de verges. Le préteur en avait six, le consul 12, le dictateur 24; la vestale, quand elle sortait, était également précédée d’un licteur.
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2, +Bonnetades+.--Salutations en ôtant son bonnet, sa coiffure.
4, +Colique+.--Dans les lettres attribuées à DIOGÈNE LE CYNIQUE, on lui fait dire: «Les murailles ne te défendront pas, les maux sautent par-dessus; la fièvre n’est pas arrêtée par un mur, ni le catarrhe par une armée d’alliés.»
12, +Dieux+.--PLUTARQUE, _Apothth._, _Alexandre_.--Ce fut dans un combat contre les Assacéniens, peuplade du cours supérieur de l’Indus, qu’Alexandre, atteint par un trait au talon, tint ce propos. Toujours avec ses troupes, nul ne se prodigua davantage, et nombreuses furent ses blessures: En Illyrie, il faillit être assommé d’une pierre et reçut un coup de pilon sur la nuque; au passage du Granique, il eut son casque fendu; à la bataille d’Issus, la cuisse traversée d’un coup d’épée que lui porta Darius lui-même; au siège de Tyr, il fut blessé assez grièvement à la poitrine; à celui de Gaza, un trait le frappa au pied, un autre lui transperça l’épaule; en Hyrcanie, sur les bords de la mer Caspienne, une pierre l’atteignit à la figure et faillit lui faire perdre la vue; au pays des Maracandiens, dans la Sogdiane, il fut blessé à la jambe; il a été question plus haut de la blessure qu’il reçut chez les Assacéniens; chez les Malliens, nation du cours moyen de l’Indus, un trait l’atteignit à la poitrine.
15, +Rien+.--PLUTARQUE, _Apophth._, _Antigone_.
20, +Cela+.--C.-à-d. qu’importe.
33, +Podagram+.--Les éd. ant. aj. cet autre vers d’Horace, que l’édition de 1595 reporte à =III=, 684: _Sincerum est nisi vas, quodcunque infundis, acescit_ (_dans un vase impur, tout ce que vous y versez se corrompt_).
36, +Paré+.--C’est là une observation qui, tout au moins, comporte des exceptions. Pour ma part, j’ai longtemps possédé un cheval d’armes qui, lorsqu’on lui mettait son harnachement de grande tenue, devenait tout autre; il piaffait pendant qu’on le sellait et, une fois monté, arrondissait son encolure, relevait ses allures et ne souffrait qu’impatiemment de se voir précédé par un autre, habitué qu’il était en pareil cas à tenir la tête.
36, +Platon+.--_Lois_, II.
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1, +Strette+.--Pincement, élancement; du latin _strettus_, serré, pressé.
4, +Grandeurs+.--Dans _Don Quichotte_, Sancho Pança dit qu’«un pape enterré ne tient pas plus de place qu’un sacristain».--Un dicton populaire: «Mieux vaut goujat debout, qu’empereur enterré.»--Et Malherbe:
«Et la garde qui veille à la porte du Louvre, N’en défend point nos rois.»
10, +Biffe+.--De l’italien _beffa_, pierre fausse, et par extension niche, moquerie; signifie ici: dehors trompeurs, fausse apparence.
12, +Terre+.--PLUTARQUE, _Si l’homme sage doit se mêler d’affaires d’État_.
13, +Roy+.--Depuis Montaigne des changements radicaux se sont produits en France à cet égard. A l’autorité effective des rois, s’est d’abord substituée l’action dirigeante des classes moyennes, au profit surtout desquelles s’était faite la Révolution de 1789. Celles-ci, abstraction faite de quelques rares individualités, par le manque de caractère qui leur est propre, méconnaissant dans leur vue courte et inconsciente les devoirs que cette situation leur imposait, plus préoccupées de ce qui, sur le moment, les touche personnellement que de l’avenir et de l’intérêt général, ont laissé s’implanter le parlementarisme. A ce régime, de chute en chute et aidés dans cette évolution par l’affaiblissement des croyances religieuses et les conditions nouvelles d’existence et d’idées, suite des découvertes modernes dans les sciences et l’industrie, nous devons d’en être arrivés à l’avènement des classes populaires à la vie politique, et à leur aspiration à la direction des affaires publiques; à ce que Le Bon appelle l’_ère des foules_.
Ce n’est plus, dit-il avec bien juste raison, dans les conseils des princes, mais dans l’âme des foules que se préparent les destinées des nations. Leur voix est devenue prépondérante; par leur organisation actuelle, maintenant surtout que des mains imprévoyantes ont successivement renversé toutes les barrières qui pouvaient les contenir et que déjà une partie des pouvoirs publics est à elles, elles constituent une puissance avec laquelle il faut compter, et leurs revendications qui portent sur l’augmentation de plus en plus grande des salaires, concurremment avec la limitation des heures de travail, l’expropriation de toutes les sources de revenus, des chemins de fer, des mines, du sol, le partage égal de tous les produits, l’élimination de toute supériorité, tendent à la destruction de la société actuelle et à un retour au communisme primitif des groupes humains.
En analysant l’esprit qui les anime, on constate que les foules ont pour caractéristiques essentielles: l’irréflexion; souvent les mots les plus vides de sens, frappant leur imagination, suffisent à les conduire; une crédulité excessive, l’invraisemblance n’existe pas pour elles; l’exagération, la soudaineté de leurs résolutions; une intolérance qui fait qu’elles ne supportent aucune objection, ne se laissant arrêter par aucune considération; le sentiment de leur force qui est devenue immense en raison de leur nombre et de ce qu’elles échappent à toute responsabilité; l’inconscience de leurs actes. Très difficiles à gouverner, elles veulent les choses avec frénésie et sont surtout propres à détruire; la justice et la raison sont sans prise sur elles; la force seule leur en impose, pour elles la bonté n’est qu’un signe de faiblesse: «Il n’est rien moins esperable de ce monstre... que l’humanité et la douceur; il receura bien plustost la reuerance et la crainte» (=I=, 198).
L’individu en foule diffère essentiellement de l’individu isolé; du moment qu’il est en foule, il acquiert le sentiment d’une puissance irrésistible, s’imagine irresponsable et cède à des instincts que seul il eût forcément refrénés, car par une sorte d’hypnotisme produit par les effluves qui émanent du milieu dans lequel il se trouve, sa mentalité s’altère, le plus intelligent, le plus savant descend au niveau de ceux qui le sont le moins: il n’a plus de volonté, sa raison cesse de le guider, il devient inconscient et capable d’obéir à toutes les suggestions, «l’ardeur de la societé rauissant les particuliers iugements» (=I=, 648). Cet effet se produit que la foule soit homogène ou non, qu’elle soit composée d’éléments quelconques ou choisis; c’est à cela qu’on voit des jurys rendre des verdicts que désapprouvent chaque juré individuellement, des assemblées parlementaires adopter des lois et des mesures que réprouvent en particulier chacun de ses membres; sous ces influences ambiantes l’avare se transforme instantanément en prodigue, le sceptique en croyant, l’honnête homme en criminel, le héros en poltron; «la contagion est tres dangereuse en la presse» (=I=, 410).
Les foules ne sauraient se passer de meneurs. Ce sont le plus souvent des rhéteurs subtils ne poursuivant que des intérêts personnels, cherchant à persuader en flattant de bas instincts, agissant fréquemment en sous-main, et s’esquivant quand il pourrait y avoir danger. Leur autorité très despotique, ne s’imposant la plupart du temps que par ce despotisme, peut à un moment être très grande, et de plus en plus ils tendent à remplacer les pouvoirs publics au fur et à mesure que ceux-ci se laissent discuter, sans cependant que pour eux la Roche Tarpéienne soit toujours très proche du Capitole.--Parmi les meneurs, il en est parfois qui ont foi et sacrifient tout, intérêts, famille, à leurs convictions, toujours prêts à l’action; leur parole en acquiert d’autant plus de puissance; mais ceux-là sont rares et presque toujours c’est pour d’autres qu’ils retirent les marrons du feu.
Les foules sont au plus haut degré impressionnables, et qui connaît l’art de les impressionner, connaît aussi celui de les gouverner. Ce qui frappe leur imagination affecte toujours une forme simple, nette, c’est-à-dire dégagée de toute interprétation, de tout commentaire accessoires, en même temps que très exagérée, tels: une grande victoire, un grand miracle, un grand accident, un grand crime, un grand espoir. L’orateur qui veut les séduire, doit s’imprégner de ces idées et affirmer, exagérer, répéter, sans se laisser aller à produire de preuve ou tenter de démontrer quoi que ce soit par le raisonnement.--Pour acquérir sur elles une action prolongée, il faut la foi, ou le prestige, qu’il vienne du nom, de la situation; et encore faut-il dans l’un ou l’autre cas que l’occasion se produise et que les circonstances s’y prêtent.
16, +Imbecillité+.--Faiblesse, du latin _imbecillitas_ qui a cette même signification atténuée. C’est dans ce sens que ce mot est constamment employé dans les Essais.
25, +Xenophon+.--Dans le traité intitulé _Hiéron ou de la condition des rois_.
32, +Ennuyeuse+.
«Ne soûlez pas votre désir. Car si tôt qu’un plaisir nous lasse, C’est moins plaisir que déplaisir.» CH. D’ARCUSSIA.
=490=,
1, +Démettre+.--Rabaisser, descendre; du latin _demittere_ qui a ce sens.
14, +Butte+.--C.-à-d. les princes sont trop en vue et trop observés.
21, +Mesme+.--CICÉRON, _De Legibus_, III, 14.
30, +Maiesté+.--Sémélé, mère de Bacchus qu’elle tenait de Jupiter, cédant aux conseils insidieux de Junon qui, jalouse d’elle, avait pris les traits de sa nourrice pour la perdre, demanda au maître des dieux de se montrer à elle dans tout l’éclat de sa puissance. Après avoir longtemps résisté, Jupiter céda et lui apparut au milieu des foudres et des éclairs; le palais s’embrasa, et Sémélé périt dans les flammes. MYTH.
33, +Païs+.--Les lois fondamentales de certains pays interdisaient aux rois de sortir de leurs États. Les temps sont bien changés, les souverains de nos jours passent leur temps à voyager, et Paris ayant l’honneur de leur visite qui fréquemment leur est rendue dans leur propre pays, ce ne serait pas une minime économie budgétaire que d’établir en principe que, sauf circonstances toutes particulières, l’incognito est de rigueur pour tout souverain qui met le pied sur le sol français et que, comme jadis aux doges de Venise, il est interdit au Président de la République, pendant la durée de ses fonctions, de sortir du territoire; sans compter que, s’il en eût été ainsi, ne se serait pas produite, lors d’une visite rendue à Rome au roi d’Italie, cette grossièreté (qu’il eût été si facile d’éviter, si elle n’avait été intentionnelle, en choisissant une autre ville comme lieu de rencontre) faite au Pape, de ne pas aller le voir, de sembler l’ignorer, alors que la religion catholique, dont il est le chef, était encore reconnue par le Gouvernement, auprès duquel il n’avait cessé d’avoir un représentant attitré; la question de la séparation de l’Église et de l’État était déjà à la vérité dans l’esprit de quelques-uns, cet incident a pu la précipiter parce qu’on en veut toujours à ceux envers lesquels on a des torts; on reconnaîtra qu’il n’était cependant pas indispensable pour y arriver.
42, +Percée+.--Louis XIV, à Versailles, en 1685, avait sur l’état de sa maison un office de cette nature qui y figurait pour une dépense de 15.000 livres.
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6, +Temps+.--CÉSAR, _De Bello Gallico_, VI, 23, dit simplement que chez les Germains, et non en Gaule, «en paix il n’y a pas de magistrats dont l’action s’étende sur l’ensemble; ce sont les chefs qui, dans chaque territoire et dans chaque localité, rendent la justice et veillent au bon ordre». Mais peut-être Montaigne a-t-il une réminiscence d’un passage de CICÉRON, _Ep. fam._, VII, 5, qui reproduit ici une lettre de César qui écrit: «Quant à M. Orfius que tu me recommandes, j’en ferai un roi des Gaules, on l’enverrait quelque part autre avec une délégation.»
20, +Venise+.--Nous disons aujourd’hui le Doge de Venise; quant à être libre, il ne l’était guère, quoi qu’en dise Montaigne.
32, +L’autre+.--Idée déjà émise liv. I, ch. III (=I=, 30).
_494_,
7, +Plus tost... la leur+.--Var. des éd. ant.: _pour en tirer leurs agrandissemens et commodités particulieres_.