Essais de Montaigne (self-édition) - Volume IV
Part 44
Vn pere atterré d’années et de maux, priué par sa foiblesse et faute de santé, de la commune societé des hommes, il se faict tort, et aux siens, de couuer inutilement vn grand tas de richesses. Il est assez en estat, s’il est sage, pour auoir desir de se despouiller pour se coucher, non pas iusques à la chemise, mais iusques à vne robbe de nuict bien chaude: le reste des pompes, dequoy il n’a plus que faire, il doit en estrener volontiers ceux, à qui par ordonnance naturelle cela doit appartenir. C’est raison qu’il en laisse l’vsage, puis que Nature l’en priue: autrement sans doute il y a de la malice et de l’enuie, =II=, 28.
PEUPLES.
Les peuples nourris à la liberté et à se commander eux mesmes, estiment toute autre forme de police monstrueuse et contre nature. Ceux qui sont duits à la monarchie en font de mesme. Et quelque facilité que leur preste fortune au changement, lors mesme qu’ils se sont auec grandes difficultez deffaitz de l’importunité d’vn maistre, ils courent à en replanter vn nouueau auec pareilles difficultez, pour ne se pouuoir resoudre de prendre en haine la maistrise, =III=, 170.
C’est merueille que l’indiscrette et prodigieuse facilité des peuples, à se laisser mener et manier la creance et l’esperance, où il a pleu et seruy à leurs chefs: par dessus cent mescomtes, les vns sur les autres: par dessus les fantosmes, et les songes. Leur sens et entendement, est entierement estouffé en leur passion. Leur discretion n’a plus d’autre choix, que ce qui leur rit, et qui conforte leur cause: c’est vne qualité inseparable des erreurs populaires. Apres la premiere qui part, les opinions s’entrepoussent, suiuant le vent, comme les flotz. On n’est pas du corps, si on s’en peut desdire: si on ne vague le train commun, =III=, 504.
PEUR.
C’est ce dequoy i’ay le plus de peur que la peur. Aussi surmonte elle en aigreur tous les autres accidents, =I=, 100.
La peur naist par fois de faute de iugement, comme de faute de cœur, =II=, 288.
Il n’est rien qui nous iette tant aux dangers, qu’vne faim inconsideree de nous en mettre hors, =III=, 290.
Ceux qui sont en pressante crainte de perdre leur bien, d’estre exilez, d’estre subiuguez, viuent en continuelle angoisse, en perdent le boire, le manger, et le repos; là où les pauures, les bannis, les serfs viuent souuent aussi ioyeusement que les autres. Tant de gens, qui de l’impatience des pointures de la peur, se sont pendus, noyez, et precipitez, nous ont bien apprins qu’elle est encores plus importune et plus insupportable que la mort, =I=, 100.
Ie ne suis pas bon naturaliste et ne sçai guiere par quels ressors la peur agit en nous, mais tant y a que c’est vne estrange passion: et disent les Medecins qu’il n’en est aucune, qui emporte plustost nostre iugement hors de sa deuë assiete, =I=, 98.
Les Grecs en recognoissent vne autre espece, qui est outre l’erreur de nostre discours: venant, disent-ils, sans cause apparente, et d’vne impulsion celeste. Des peuples entiers s’en voyent souuent frappez, et des armees entieres. Ils nomment cela terreurs Paniques, =I=, 102.
PHILOSOPHIE, VÉRITÉ.
Quiconque cherche quelque chose, il en vient à ce poinct, où qu’il dit, qu’il l’a trouuée; ou qu’elle ne se peut trouuer; ou qu’il en est encore en queste. Toute la Philosophie est despartie en ces trois genres. Son dessein est de chercher la science, et la certitude. Les Peripateticiens, Epicuriens, Stoiciens, et autres, ont pensé l’auoir trouuée: ils ont estably les sciences, que nous auons, et les ont traictées, comme notices certaines. Les Academiciens ont desesperé de leur queste; et iugé que la verité ne se pouuoit conceuoir par nos moyens. La fin de ceux-cy, c’est la foiblesse et humaine ignorance. Ce party a eu la plus grande suitte, et les sectateurs les plus nobles. Les Sceptiques ou Epechistes disent, qu’ils sont encore en cherche de la verité. Ils iugent, que ceux-là qui pensent l’auoir trouuée, se trompent infiniement; et qu’il y a encore de la vanité trop hardie, en ce second degré, qui asseure que les forces humaines ne sont pas capables d’y atteindre. Car cela, d’establir la mesure de nostre puissance, de cognoistre et iuger la difficulté des choses, c’est vne grande et extreme science, de laquelle ils doubtent que l’homme soit capable, =II=, 228.
Prenez les simples discours de la philosophie, sçachez les choisir et traitter à point, ils sont plus aisez à conceuoir qu’vn conte de Boccace. Vn enfant en est capable au partir de la nourrisse, beaucoup mieux que d’apprendre à lire ou escrire, =I=, 262.
La plus part des ames ne se trouuent propres à faire leur profit de telle instruction: qui, si elle ne se met à bien, se met à mal, =I=, 218.
La philosophie a pour son but, la vertu: qui n’est pas, comme on le dit, plantée à la teste d’vn mont coupé, rabotteux et inaccessible. Ceux qui l’ont approchée, la tiennent au rebours, logée dans vne belle plaine fertile et fleurissante: d’où elle void bien souz soy toutes choses; ayant pour guide nature, fortune et volupté pour compagnes. Les autres sont allez selon leur foiblesse, faindre cette sotte image, triste, querelleuse, despite, menaceuse, mineuse, et la placer sur vn rocher à l’escart, emmy des ronces: fantosme à estonner les gents, =I=, 258.
La philosophie n’estriue point contre les voluptez naturelles, pourueu que la mesure y soit ioincte et en presche la moderation, non la fuite. Elle dit que les appetits du corps ne doiuent pas estre augmentez par l’esprit. Et nous aduertit ingenieusement, de ne vouloir point esueiller nostre faim par la saturité: de ne vouloir farcir, au lieu de remplir le ventre: d’euiter toute iouyssance, qui nous met en disette: et toute viande et breuuage, qui nous altere, et affame, =III=, 276.
La philosophie a tant de visages et de varieté, et a tant dict, que tous nos songes et resueries s’y trouuent. L’humaine phantasie ne peut rien conceuoir en bien et en mal qui n’y soit, =II=, 312.
Ce grand monde, c’est le miroüer, où il nous faut regarder, pour nous cognoistre de bon biais. Tant d’humeurs, de sectes, de iugemens, d’opinions, de loix, et de coustumes, nous apprennent à iuger sainement des nostres, et apprennent nostre iugement à recognoistre son imperfection et sa naturelle foiblesse. Tant de remuements d’estat, et changements de fortune publique, nous instruisent à ne faire pas grand miracle de la nostre. Tant de noms, tant de victoires et conquestes enseuelis soubs l’oubliance, rendent ridicule l’esperance d’eterniser nostre nom par la prise de dix argoulets, et d’vn pouillier, qui n’est cognu que de sa cheute. L’orgueil et la fiereté de tant de pompes estrangeres, la maiesté si enflee de tant de cours et de grandeurs, nous fermit et asseure la veüe, à soustenir l’esclat des nostres, sans siller les yeux. Tant de milliasses d’hommes enterrez auant nous, nous encouragent à ne craindre d’aller trouuer si bonne compagnie en l’autre monde: ainsi du reste, =I=, 252.
C’est grand cas que les choses en soyent là en nostre siecle, que la philosophie soit iusques aux gens d’entendement, vn nom vain et fantastique, qui se treuue de nul vsage, et de nul pris par opinion et par effect. Ie croy que ces ergotismes en sont cause, qui ont saisi ses auenues. On a grand tort de la peindre inaccessible aux enfans, et d’vn visage renfroigné, sourcilleux et terrible: qui me l’a masquee de ce faux visage pasle et hideux? Il n’est rien plus gay, plus gaillard, plus enioué, et à peu que ie ne die follastre. Elle ne presche que feste et bon temps. Vne mine triste et transie montre que ce n’est pas là son giste, =I=, 256.
La philosophie ne pense pas auoir mal employé ses moyens, quand elle a rendu à la raison, la souueraine maistrise de nostre ame, et l’authorité de tenir en bride nos appetits, =II=, 632.
L’ame qui loge la philosophie, doit par sa santé rendre sain encores le corps: elle doit faire luyre iusques au dehors son repos, et aise, =I=, 258.
On attache aussi bien toute la philosophie morale, à vne vie populaire et priuee, qu’à vne vie de plus riche estoffe. Chaque homme porte la forme entiere, de l’humaine condition, =III=, 108.
PHYSIONOMIE.
C’est vne foible garantie que la mine, toutefois elle a quelque consideration. Et si i’auois à les foyter, ce seroit plus rudement, les meschans qui dementent et trahissent les promesses que Nature leur auoit plantées au front. Ie punirois plus aigrement la malice, en vne apparence debonnaire. Il semble qu’il y ait aucuns visages heureux, d’autres malencontreux, =III=, 590.
En vne face qui ne sera pas trop bien composée, il peut loger quelque air de probité et de fiance. Comme au rebours, i’ai leu parfois entre deux beaux yeux, des menasses d’une nature maligne et dangereuse, =III=, 588.
PLAISIRS (VOLUPTÉ).
Il n’est aucune si iuste volupté, en laquelle l’excez et l’intemperance ne nous soit reprochable, =I=, 348.
Tous plaisirs et toutes gratifications ne sont pas bien logées en toutes gens, =I=, 348.
Les sages nous apprennent assez, à nous garder de la trahison de noz appetits; et à discerner les vrays plaisirs et entiers, des plaisirs meslez et bigarrez de plus de peine: car la pluspart des plaisirs, disent ils, nous chatouillent et embrassent pour nous estrangler, =I=, 424.
Si la douleur de teste nous venoit auant l’yuresse, nous nous garderions de trop boire; mais la volupté, pour nous tromper, marche deuant, et nous cache sa suitte, =I=, 424.
PLURALITÉ DES MONDES.
La raison n’a en aucune autre chose plus de verisimilitude et de fondement, qu’en ce qu’elle persuade la pluralité des mondes. Il semble n’estre pas vray-semblable, que Dieu ait faict ce seul ouurage sans compaignon? et que la matiere de cette forme ayt esté toute espuisée en ce seul indiuidu, =II=, 270.
POÉSIE.
Nous auons bien plus de poëtes, que de iuges et interpretes de poësie. Il est plus aisé de la faire, que de la cognoistre, =I=, 402.
La poësie populaire et purement naturelle, a des naïuetés et graces, par où elle se compare à la principale beauté de la poësie parfaite selon l’art. La poësie mediocre, qui s’arreste entre deux, est desdaignée, et sans prix, =I=, 572.
Pour neant hurte à la porte de la poësie, vn homme rassis, =I=, 628.
PRÉDICTIONS (CRÉDULITÉ).
La faculté de prophetizer est au dessus de nous, =I=, 628.
C’est don de Dieu, que la diuination: voyla pourquoy ce deuroit estre vne imposture punissable d’en abuser, =I=, 364.
Le vray champ et subiect de l’imposture, sont les choses inconnües: d’autant qu’en premier lieu l’estrangeté mesme donne credit, et puis n’estants point subiectes à nos discours ordinaires, elles nous ostent le moyen de les combattre, =I=, 376.
Les moyens de diuination és astres, és esprits, és figures du corps, és songes, et ailleurs, qui restent encore entre nous, sont un notable exemple de la forcenée curiosité de nostre nature, s’amusant à preoccuper les choses futures, comme si elle n’auoit pas assez affaire à digerer les presentes, =I=, 72.
I’en voy qui estudient et glosent leurs Almanacs, et nous en alleguent l’authorité aux choses qui se passent. A tant dire, il faut qu’ils disent et la verité et le mensonge. Ie ne les estime de rien mieux, pour les voir tomber en quelque rencontre, =I=, 76.
PRÉSOMPTION.
La mere nourrice des plus fausses opinions, et publiques et particulieres, c’est la trop bonne opinion que l’homme a de soy, =II=, 470.
La presomption est nostre maladie naturelle et originelle. La plus calamiteuse et fragile de toutes les creatures c’est l’homme, et quant et quant, la plus orgueilleuse, =II=, 136.
Fascheuse maladie, de se croire si fort, qu’on se persuade, qu’il ne se puisse croire au contraire: et plus fascheuse encore, qu’on se persuade d’vn tel esprit, qu’il prefere ie ne sçay quelle disparité de fortune présente, aux esperances et menaces de la vie eternelle! =I=, 582.
Il y a deux parties en la presumption: sçauoir est, de s’estimer trop, et n’estimer pas assez autruy, =II=, 468.
Il ne faut pas iuger ce qui est possible, et ce qui ne l’est pas, selon ce qui est croyable et incroyable à nostre sens. Et est vne grande faute, et en laquelle toutesfois la plus part des hommes tombent: de faire difficulté de croire d’autruy, ce qu’eux ne sçauroient faire, ou ne voudroient. Il semble à chacun que la maistresse forme de l’humaine nature est en luy: selon elle, il faut regler tous les autres. Les allures qui ne se rapportent aux siennes, sont faintes et fauces. Luy propose lon quelque chose des actions ou facultez d’vn autre? la premiere chose qu’il appelle à la consultation de son iugement, c’est son exemple: selon qu’il en va chez luy, selon cela va l’ordre du monde. O l’asnerie dangereuse et insupportable, =II=, 628.
Il est d’autre part certaine façon d’humilité subtile, qui naist de la presomption: nous recognoissons nostre ignorance, en plusieurs choses, et sommes si courtois d’auoüer, qu’il y ait és ouurages de Nature, aucunes qualitez et conditions, qui nous sont imperceptibles, et desquelles nostre suffisance ne peut descouurir les moyens et les causes. Que par cette honneste et conscientieuse declaration, nous esperons gaigner qu’on nous croira aussi de celles, que nous dirons entendre, =III=, 40.
Il semble à la verité, que Nature, pour la consolation de nostre estat miserable et chetif, ne nous ait donné en partage que la presumption. Nous n’auons que du vent et de la fumée en partage, =II=, 204.
PRÉVOYANCE.
La preuoyance conuient egallement à ce qui nous touche en bien, et en mal. Considerer et iuger le danger, est aucunement le rebours de s’en estonner, =III=, 390.
PRIÈRES (DÉVOTION, DIEU).
Ie ne louë pas volontiers ceux, que ie voy prier Dieu plus souuent et plus ordinairement, si les actions voisines de la priere, ne me tesmoignent quelque amendement et reformation, =I=, 580.
Nous prions par vsage et par coustume: ou pour mieux dire, nous lisons ou prononçons noz prieres: ce n’est en fin que mine, =I=, 580.
C’est de la conscience que la priere doit estre produite, et non pas de la langue, =I=, 584.
Il ne faut pas demander à Dieu que toutes choses suiuent nostre volonté, mais qu’elles suiuent la prudence, =I=, 592.
La priere des Lacedemoniens publique et priuée portoit, simplement les choses bonnes et belles leur estre octroyées: remettant à la discretion de la puissance supreme le tirage et choix d’icelles, =II=, 368.
Il est peu d’hommes qui ozassent mettre en euidence les requestes secrettes qu’ils font à Dieu, =I=, 592.
L’Eglise peut estendre et diuersifier les prieres selon le besoin de nostre instruction: c’est tousiours mesme substance, et mesme chose. Mais le patenostre dit tout ce qu’il faut, et est trespropre à toutes occasions. C’est l’vnique priere, dequoy ie me sers par tout, et la repete au lieu d’en changer, =I=, 578.
PROCÈS.
De combien est il plus aisé, de n’y entrer pas que d’en sortir, =III=, 512.
Si nous estions sages, nous nous deurions resiouir et venter, ainsi que i’ouy vn iour bien naïuement, vn enfant de grande maison, faire feste à chacun, dequoy sa mere venoit de perdre son procés: comme sa toux, sa fiebure, ou autre chose d’importune garde, =III=, 512.
A combien de fois me suis-ie faict vne bien euidente iniustice, pour fuyr le hazard de la receuoir encore pire des iuges, apres vn siecle d’ennuys, et d’ordres et viles practiques, plus ennemies de mon naturel, que n’est la gehenne et le feu, =III=, 510.
PRODUCTIONS LITTÉRAIRES.
Des enfans, ie ne sçay si ie n’aymerois pas mieux beaucoup en auoir produict vn parfaictement bien formé, de l’accointance des Muses, que de l’accointance de ma femme, =II=, 52.
Ce que nous engendrons par l’ame, les enfantements de nostre esprit, de nostre courage et suffisance, sont produits par vne plus noble partie que la corporelle, et sont plus nostres. Nous sommes pere et mere ensemble en cette generation: ceux-cy nous coustent bien plus cher, et nous apportent plus d’honneur, s’ils ont quelque chose de bon. Car la valeur de nos autres enfants, est beaucoup plus leur, que nostre; la part que nous y auons est bien legere: mais de ceux-cy, toute la beauté, toute la grace et prix est nostre, =II=, 48.
Nous disons d’aucuns ouurages qu’ils puent à l’huyle et à la lampe, pour certaine aspreté et rudesse, que le trauail imprime en ceux où il a grande part. Mais outre cela, la solicitude de bien faire, et cette contention de l’ame trop bandée et trop tendue à son entreprise, la rompt et l’empesche, =I=, 70.
PROLÉTAIRES.
A quoy faire nous allons gendarmant par les efforts de la science? Regardons à terre, les pauures gens que nous y voyons espandus, la teste panchante apres leur besongne. De ceux-là, tire Nature tous les iours, des effects de constance et de patience, plus purs et plus roides, que ne sont ceux que nous estudions si curieusement en l’escole. Combien en vois ie ordinairement, qui mescognoissent la pauureté; combien qui desirent la mort, ou qui la passent sans alarme et sans affliction? Celui là qui fouït mon iardin, il a ce matin enterré son pere ou son fils. Les noms mesme, dequoy ils appellent les maladies, en adoucissent et amollissent l’aspreté. La phthysie, c’est la toux pour eux: la dysenterie, deuoyement d’estomach: vn pleuresis, c’est vn morfondement: et selon qu’ils les nomment doucement, ils les supportent aussi. Elles sont bien griefues, quand elles rompent leur trauail ordinairement: ils ne s’allitent que pour mourir, =III=, 554.
Ie ne vy iamais paysan de mes voisins, entrer en cogitation de quelle contenance, et asseurance, il passeroit son heure derniere. Nature luy apprend à ne songer à la mort, que quand il se meurt, =III=, 576.
PROVIDENCE.
Dieu pourroit nous ottroyer les richesses, les honneurs, la vie et la santé mesme, quelquefois à nostre dommage: car tout ce qui nous est plaisant, ne nous est pas tousiours salutaire: si au lieu de la guerison, il nous enuoye la mort, ou l’empirement de nos maux: il le fait par les raisons de sa prouidence, qui regarde bien plus certainement ce qui nous est deu, que nous ne pouuons faire: et la deuons prendre en bonne part, comme d’vne main tres-sage et tres-amie, =II=, 370.
QUALITÉS.
C’est vne espece de mocquerie et d’iniure, de vouloir faire valoir vn homme, par des qualitez mes-aduenantes à son rang; quoy qu’elles soient autrement loüables; et par les qualitez aussi qui ne doiuent pas estre les siennes principales, =I=, 432.
QUERELLES.
Regardez pourquoy celuy-là s’en va courre fortune de son honneur et de sa vie, à tout son espée et son poignard; qu’il vous die d’où vient la source de ce debat, il ne le peut faire sans rougir; tant l’occasion en est vaine et friuole, =III=, 512.
Qu’est-ce qui faict en ce temps, nos querelles toutes mortelles? et que là où nos peres auoyent quelque degré de vengeance, nous commençons à cette heure par le dernier: et ne se parle d’arriuée que de tuer? Qu’est-ce, si ce n’est coüardie, =II=, 570.
Qui entre legerement en querelle, est subiect d’en sortir aussi legerement. C’est une mauuaise façon. Depuis qu’on y est, il faut aller ou creuer. Entreprenez froidement, mais poursuiuez ardamment. De faute de prudence, on retombe en faute de cœur; qui est encore moins supportable, =III=, 514.
Les excuses et reparations, que ie voy faire tous les iours, pour purger l’indiscretion, me semblent plus laides que l’indiscretion mesme, =III=, 516.
Vn homme d’honneur, qui doit sentir vn desmenti, et vne offence iusques au cœur, qui n’est pour prendre vne mauuaise excuse en payement et consolation, qu’il euite le progrez des altercations contentieuses, =III=, 506.
Aucun dire n’est si vicieux, comme le desdire est honteux, quand c’est vn desdire, arraché par authorité, =III=, 516.
La plus part des accords de noz querelles du iourd’hui, sont honteux et menteurs. Nous ne cherchons qu’à sauuer les apparences et trahissons cependant, et desaduouons noz vrayes intentions aux despens de nostre franchise, et de l’honneur de nostre courage, et cherchons des conillieres en la fauceté, pour nous accorder. Il ne faut pas regarder si vostre action ou vostre parole, peut auoir autre interpretation, c’est vostre vraye et sincere interpretation, qu’il faut mes-huy maintenir, quoy qu’il vous couste, =III=, 514.
RAISON.
La raison humaine est un glaiue double et dangereux, =II=, 506.
Oserons nous dire que cet aduantage de la raison, dequoy nous faisons tant de feste, et pour le respect duquel nous nous tenons maistre et Empereurs du reste des creatures, ait esté mis en nous, pour nostre tourment, =I=, 450.
Nostre raison est flexible à toute sorte d’images, =II=, 600.
Nos raisons anticipent souuent l’effect, et ont l’estenduë de leur iurisdiction si infinie, qu’elles iugent et s’exercent en l’inanité mesme, et au non estre, =III=, 542.
L’humaine raison est vn instrument libre et vague. Les hommes, aux faicts qu’on leur propose, s’amusent plus volontiers à en chercher la raison, qu’à en chercher la verité. Ils passent par dessus les presuppositions, mais ils examinent curieusement les consequences. Ils laissent les choses, et courent aux causes. Plaisans causeurs. La cognoissance des causes touche seulement celuy, qui a la conduitte des choses: non à nous, qui n’en auons que la souffrance, =III=, 526.
A quoy faire la cognoissance des choses, si nous en deuenons plus lasches? si nous en perdons le repos et la tranquilité, où nous serions sans cela? =I=, 450.
Quelles differences de sens et de raison, quelle contrarieté d’imaginations nous presente la diuersité de nos passions? Quelle asseurance pouuons nous prendre de chose si instable et si mobile, subjecte par sa condition à la maistrise du trouble, n’allant iamais qu’vn pas forcé et emprunté? =II=, 352.
La raison humaine est vne teinture infuse enuiron de pareil pois à toutes nos opinions et mœurs, de quelque forme qu’elles soient: infinie en matiere, infinie en diuersité, =I=, 162.
J’appelle tousiours raison cette apparence de discours que chacun forge en soy: cette raison, de la condition de laquelle, il y en peut avoir cent contraires autour d’un même subject: c’est un instrument de plomb, et de cire, alongeable, ployable, accommodable à tout biais et à toutes mesures: il ne reste que la suffisance de le sçauoir contourner, =II=, 346.
Il n’est rien si soupple et erratique. C’est le soulier de Theramenez, bon à tous pieds, =III=, 544.
RAISON D’ÉTAT.
Le Prince, quand vne vrgente circonstance, et quelque impetueux et inopiné accident, du besoing de son estat, luy fait gauchir sa parolle et sa foy, ou autrement le iette hors de son deuoir ordinaire, c’est malheur. A cela, nul remede: nous ne pouuons pas tout. Ce sont dangereux exemples, rares, et maladifues exceptions, à nos regles naturelles: il y faut ceder, mais auec grande moderation et circonspection. Aucune vtilité priuee, n’est digne pour laquelle nous facions cet effort à nostre conscience: la publique bien, lors qu’elle est et tres-apparente, et tres-importante, =III=, 98.
RÉCOMPENSES HONORIFIQUES.
Ç’a esté vne belle inuention, et receuë en la plus part des polices du monde, d’establir certaines merques vaines et sans prix, pour en honnorer et recompenser la vertu, =II=, 10.
C’est à la verité vne bien bonne et profitable coustume, de trouuer moyen de recognoistre ainsi la valeur des hommes rares et excellens, et de les contenter et satisfaire par des payemens, qui ne chargent aucunement le publiq, et qui ne coustent rien au Prince, =II=, 10.
Ces loyers d’honneur, n’ont autre prix et estimation que cette là, que peu de gens en iouyssent, il n’est, pour les aneantir, que d’en faire largesse, =II=, 12.
Aucun homme de cœur ne daigne s’auantager de ce qu’il a de commun auec plusieurs, =II=, 14.
RELIGION (DÉVOTION, DIEU, DIEUX).
O la vile chose, et abiecte, que l’homme, s’il ne s’esleue au dessus de l’humanité! C’est à nostre foy Chrestienne, non à la vertu Stoïque, de pretendre à cette metamorphose, =II=, 418.
C’est la foy seule qui embrasse viuement et certainement les hauts mysteres de nostre religion, =II=, 114.