Essais de Montaigne (self-édition) - Volume IV
Part 42
Au mesnage, à l’estude, à la chasse, et tout autre exercice, il faut donner iusques aux derniers limites du plaisir; et garder de s’engager plus auant, ou la peine commence à se mesler parmy, =I=, 426.
La temperance est moderatrice, non aduersaire des voluptés, =III=, 698.
Mon mestier et mon art, c’est viure, =I=, 680.
I’ayme la vie, et la cultiue, telle qu’il a pleu à Dieu nous l’octroyer, =III=, 696.
Pour me sentir engagé à vne forme, ie n’y oblige pas le monde, comme chascun fait, et croy, et conçoy mille contraires façons de vie: et au rebours du commun, reçoy plus facilement la difference, que la ressemblance en nous, =I=, 198.
Ie m’attache à ce que ie voy, et que ie tiens, et ne m’eslongne guere du port, =II=, 490.
Où ma volonté se prend auec trop d’appetits, ie me penche à l’opposite de son inclination. Comme ie la voy se plonger et enyurer de son vin, ie fuis à nourrir son plaisir si auant, que ie ne l’en puisse plus r’auoir sans perte sanglante, =III=, 506.
Pour moy, ie louë vne vie glissante, sombre et muette, =III=, 520.
M’aymerois à l’auanture mieux, deuxiesme ou troisiesme à Perigueux, que premier à Paris: au moins sans mentir, mieux troisiesme à Paris, que premier en charge, =III=, 322.
Les passions, me sont autant aisées à euiter, comme elles me sont difficiles à moderer, =III=, 516.
Mes humeurs sont contradictoires aux humeurs bruyantes. I’arresterois bien vn trouble, sans me troubler, et chastierois vn desordre sans alteration. Ay-ie besoing de cholere, et d’inflammation? ie l’emprunte, et m’en masque, =III=, 520.
Le bon heur m’est vn singulier aiguillon, à la moderation, et modestie. La priere me gaigne, la menace me rebute, la faueur me ploye, la crainte me roydit, =III=, 380.
Si quelquefois on m’a poussé au maniement d’affaires estrangeres, i’ay promis de les prendre en main, non pas au poulmon et au foye; de m’en charger, non de les incorporer: de m’en soigner, ouy; de m’en passionner, nullement: i’y regarde, mais ie ne les couue point, =III=, 484.
I’ay peu me mesler des charges publiques, sans me despartir de moy, de la largeur d’vne ongle, et me donner à autruy sans m’oster à moy, =III=, 492.
Le Maire et Montaigne ont tousiours esté deux, d’vne separation bien claire.
Mon pere auoit ouy dire, qu’il se falloit oublier pour le prochain; que le particulier ne venoit en aucune consideration au prix du general. La plus part des regles et preceptes du monde prennent ce train, de nous pousser hors de nous, et chasser en la place, à l’vsage de la societé publique. Ils ont pensé faire vn bel effect, de nous destourner et distraire de nous; presupposans que nous n’y tinsions que trop, et d’vne attache trop naturelle; et n’ont espargné rien à dire pour cette fin. Car il n’est pas nouueau aux sages, de prescher les choses comme elles seruent, non comme elles sont, =III=, 490.
Sauf la santé et la vie, il n’est chose pourquoy ie vueille ronger mes ongles, et que ie vueill’ acheter, au prix du tourment d’esprit et de la contrainte, =II=, 484.
L’absence de memoire est vn mal duquel principallement i’ay tiré la raison de corriger vn mal pire, qui se fust facilement produit en moy: sçauoir est l’ambition, car cette deffaillance est insuportable à qui s’empestre des negotiations du monde, =I=, 60.
Les Princes me donnent prou, s’ils ne m’ostent rien: et me font assez de bien, quand ils ne me font point de mal: c’est tout ce que i’en demande, =III=, 420.
Ie ne veux estre tenu seruiteur, ni si affectionné ny si loyal, qu’on me treuue bon à trahir personne. Qui est infidelle à soy-mesme, l’est excusablement à son maistre, =III=, 88.
Ie ne trouue rien si cher, que ce qui m’est donné: et ce pourquoy, ma volonté demeure hypothequee par tiltre de gratitude. Et reçois plus volontiers les offices, qui sont à vendre. Ie crois bien. Pour ceux-cy, ie ne donne que de l’argent: pour les autres, ie me donne moy-mesme, =III=, 416.
Ce qui a esté fié à mon silence, ie le cele religieusement: mais ie prens à celer le moins que ie puis. C’est vne importune garde, du secret des autres, à qui n’en a que faire, =III=, 86.
Ie ne dis rien à l’vn, que ie ne puisse dire à l’autre, à son heure, l’accent seulement vn peu changé: et ne rapporte que les choses ou indifferentes, ou cogneuës, ou qui seruent en commun, =III=, 88.
Ie ne hay pas seulement à piper, mais ie hay aussi qu’on se pipe en moy: ie n’y veux pas seulement fournir de matiere et d’occasion, =III=, 80.
Ie sçay bien dire: Il faict meschamment cela, et vertueusement cecy, =III=, 502.
Quantes-fois, estant marry de quelque action, que la ciuilité et la raison me prohiboient de reprendre à descouuert, m’en suis-ie desgorgé, non, sans dessein de publique instruction en ces verges poëtiques qui s’impriment encore mieux en papier, qu’en la chair viue, =III=, 524.
Quand pour sa droiture ie ne suyurois le droit chemin, ie le suyurois pour auoir trouué par experience, qu’au bout du compte, c’est communement le plus heureux, et le plus vtile, =III=, 452.
I’aymeroy bien plus cher, rompre la prison d’vne muraille, et des loix, que de ma parole, =III=, 416.
Ie promets volontiers vn peu moins de ce que ie puis, et de ce que i’espere tenir, =III=, 524.
Ie me contente de iouïr le monde, sans m’en empresser: de viure vne vie, seulement excusable: et qui seulement ne poise, ny à moy, ny à autruy, =III=, 390.
Ma forme essentielle, est propre à la communication, et à la production: ie suis tout au dehors et en euidence, nay à la societé et à l’amitié, =III=, 146.
Les hommes, de la societé et familiarité desquels ie suis en queste, sont ceux qu’on appelle honnestes et habiles hommes, =III=, 146.
Ie cherche à la verité plus la frequentation de ceux qui me gourment, que de ceux qui me craignent. C’est vn plaisir fade et nuisible, d’auoir affaire à gens qui nous admirent et facent place, =III=, 338.
I’ayme entre les galans hommes, qu’on s’exprime courageusement: que les mots aillent où va la pensee. Il nous faut fortifier l’ouye, et la durcir, contre cette tendreur du son ceremonieux des parolles. I’ayme vne societé, et familiarité forte, et virile: vne amitié, qui se flatte en l’aspreté et vigueur de son commerce: comme l’amour, és morsures et esgratigneures sanglantes, =III=, 336.
Aux propos que ie ne puis traicter sans interest, et sans emotion, ie ne m’y mesle, si le deuoir ne m’y force, =III=, 506.
On a dequoy couler plus incurieusement, en la pauureté, qu’en l’abondance, iustement dispensée, =II=, 646.
L’immoderation vers le bien mesme, si elle ne m’offense, elle m’estonne, =I=, 344.
L’archer qui outrepasse le blanc, faut comme celuy, qui n’y arriue pas, =I=, 344.
Les yeux me troublent à monter à coup, vers vne grande lumiere également comme à deualler à l’ombre, =I=, 344.
Celuy qui se porte plus moderément enuers le gain, et la perte, il est tousiours chez soy. Moins il se pique et passionne au ieu, il le conduit d’autant plus auantageusement et seurement, =III=, 494.
Il est ordinaire, de voir les bonnes intentions, si elles sont conduites sans moderation, pousser les hommes à des effects tres-vitieux, =II=, 528.
Ie vous conseille en vos opinions et en vos discours, autant qu’en vos mœurs, et en toute autre chose, la moderation et l’attrempance, et la fuite de la nouuelleté et de l’estrangeté. Toutes les voyes extrauagantes me faschent, =II=, 322.
MODES.
Nos Roys peuuent tout en telles reformations externes: leur inclination y sert de loy. Le reste de la France prend pour regle la regle de la Cour, =I=, 498.
Ie me plains de la particuliere indiscretion, de notre peuple, de se laisser si fort piper et aueugler à l’authorité de l’vsage present, qu’il soit capable de changer d’opinion et d’aduis tous les mois, s’il plaist à la coustume: et qu’il iuge si diuersement de soy-mesme, =I=, 544.
MŒURS.
La moins dedeignable condition de gents, me semble estre, celle qui par simplesse tient le dernier rang: et nous offrir vn commerce plus reglé. Les mœurs et les propos des paysans, ie les trouue communement plus ordonnez selon la prescription de la vraye philosophie, que ne sont ceux de noz philosophes, =II=, 518.
Ceux qui ont essaié de r’auiser les mœurs du monde, de mon temps, par nouuelles opinions, reforment les vices de l’apparence, ceux de l’essence ils les laissent là, s’ils ne les augmentent. Et l’augmentation y est à craindre, =III=, 120.
Toute estrangeté et particularité en noz mœurs et conditions est euitable, comme ennemie de societé, =I=, 268.
On dict bien vray, qu’vn honneste homme, c’est vn homme meslé, =III=, 454.
Entre nous, ce sont choses en ce monde que i’ay tousiours veuës de singulier accord: les opinions supercelestes, et les mœurs sousterraines, =III=, 702.
MONDE.
Si nous voyions autant du monde, comme nous n’en voyons pas, nous apperceurions, comme il est à croire, vne perpetuelle multiplication et vicissitude de formes. Il n’y a rien de seul et de rare, eu esgard à Nature, ouy bien eu esgard à nostre cognoissance, =III=, 304.
Quand tout ce qui est venu par rapport du passé, iusques à nous, seroit vray, et seroit sçeu par quelqu’vn, ce seroit moins que rien, au prix de ce qui est ignoré, =III=, 304.
MONTAIGNE (MÉNAGE, MORT, ETC.).
Si ma fortune m’eust faict naistre pour tenir quelque rang entre les hommes, i’eusse esté ambitieux de me faire aymer: non de me faire craindre ou admirer, =III=, 424.
Les Princes n’ayment guere les discours fermes, ny moy à faire des comptes, =II=, 476.
Il n’y a point d’vtilité, pour laquelle ie me permette de mentir, =III=, 86.
Ceux qui ont merité de moy, de l’amitié et de la recognoissance, ne l’ont iamais perdue pour n’y estre plus: ie les ay mieux payez, et plus soigneusement, absens et ignorans. Ie parle plus affectueusement de mes amis, quand il n’y a plus de moyen qu’ils le sçachent, =III=, 474.
Ie sçay bien ce que ie fuis, mais non pas ce que ie cherche, =III=, 426.
La medecine se forme par exemples et experience: aussi fait mon opinion, =III=, 32.
Ie hay la pauureté à pair de la douleur, =III=, 392.
Ie fay peu de part à ma prudence, de ma conduite: ie me laisse volontiers mener à l’ordre public du monde, =II=, 508.
I’ay veu quelque fois mes amis appeller prudence en moy, ce qui estoit fortune; et estimer aduantage de courage et de patience, ce qui estoit aduantage de iugement et opinion; et m’attribuer vn tiltre pour autre; tantost à mon gain, tantost à ma perte, =II=, 94.
Ma consultation esbauche vn peu la matiere, et la considere legerement par ses premiers visages: le fort et principal de la besogne, i’ay accoustumé de le resigner au ciel, =III=, 356.
Ie pense auoir les opinions bonnes et saines, mais qui n’en croit autant des siennes? =II=, 510.
Ie n’ay point cette erreur commune, de iuger d’vn autre selon que ie suis. I’en croy aysément des choses diuerses à moy, =I=, 398.
Ie suis diuers à cette façon commune: et me deffie plus de la suffisance quand ie la vois accompagnée de grandeur de fortune, et de recommandation populaire, =III=, 358.
Ie ne presume les vices qu’apres que ie les aye veuz: et m’en fie plus aux ieunes, que i’estime moins gastez par mauuais exemple, =III=, 390.
Ie demande en general les liures qui vsent des sciences, non ceux qui les dressent, =I=, 74.
Les paroles redites, ont comme autre son, autre sens. Aussi ne hay-ie personne, =III=, 598.
Ie ne cherche aux liures qu’à m’y donner du plaisir par vn honneste amusement: ou si i’estudie, ie n’y cherche que la science, qui traicte de la connoissance de moy-mesmes, et qui m’instruise à bien mourir et à bien viure, =II=, 62.
I’ayme l’ordre et la netteté, au prix de l’abondance: et regarde chez moy exactement à la necessité, peu à la parade, =III=, 394.
Ie treuue laid, qu’on entretienne ses hostes, du traictement qu’on leur fait, autant à l’excuser qu’à le vanter, =III=, 394.
Les voyages ne me blessent que par la despence, qui est grande, et outre mes forces, =III=, 384.
Qui desirera du bien à son païs comme moy, sans s’en vlcerer ou maigrir, il sera desplaisant, non pas transi, de le voir menassant, ou sa ruine, ou vne durée non moins ruineuse, =III=, 510.
Absent, ie me despouille de tous tels pensemens: et sentirois moins lors la ruyne d’vne tour, que ie ne fais present, la cheute d’vne ardoyse. Mon ame se démesle bien ayséement à part, mais en presence, elle souffre, comme celle d’vn vigneron. Vne rene de trauers à mon cheual, vn bout d’estriuiere qui batte ma iambe, me tiendront tout vn iour en eschec. I’esleue assez mon courage à l’encontre des inconueniens, les yeux, ie ne puis, =III=, 392.
Mon election est d’eschapper, et me desrober à cette tempeste. Qu’il faille se cacher, ou suyure le vent: ce que i’estime loisible, quand la raison ne guide plus, =III=, 470.
I’eschappe. Mais il me desplaist que ce soit plus par fortune: voire, et par ma prudence, que par iustice: et me desplaist d’estre hors la protection des loix, et soubs autre sauuegarde que la leur, =III=, 414.
Non sans quelque excez, i’estime tous les hommes mes compatriotes: et embrasse vn Polonois comme vn François, postposant cette lyaison nationale, à l’vniuerselle et commune. Ie ne suis guere feru de la douceur d’vn air naturel, =III=, 428.
Socrates estimoit vne sentence d’exil pire, qu’vne sentence de mort contre soy: ie ne seray, iamais ny si cassé, ny si estroittement habitué en mon païs, que ie le feisse, =III=, 428.
Mon iugement m’empesche bien de regimber et gronder contre les inconuenients que Nature m’ordonne à souffrir, mais non pas de les sentir. Ie courrois d’vn bout du monde à l’autre, chercher vn bon an de tranquillité plaisante et eniouee, moy, qui n’ay autre fin que viure et me resiouïr, =III=, 184.
Tout au commencement de mes fieures, et des maladies qui m’atterrent, entier encores, et voisin de la santé, ie me reconcilie à Dieu, par les derniers offices Chrestiens. Et m’en trouue plus libre, et deschargé; me semblant en auoir d’autant meilleure raison de la maladie, =III=, 446.
Il ne me faut rien d’extraordinaire, quand ie suis malade. Ce que Nature ne peut en moy, ie ne veux pas qu’vn bolus le face, =III=, 446.
De notaire et de conseil, il m’en faut moins que de medecins. Ce que ie n’auray estably de mes affaires tout sain, qu’on ne s’attende point que ie le face malade. Ce que ie veux faire pour le seruice de la mort, est tousiours faict. Ie n’oserois le dislayer d’vn seul iour. Et s’il n’y a rien de faict, c’est à dire, ou que le doubte m’en aura retardé le choix: car par fois, c’est bien choisir de ne choisir pas: ou que tout à faict, ie n’auray rien voulu faire, =III=, 446.
Engagé dans les auenues de la vieillesse, ce que ie seray doresnauant, ce ne sera plus qu’vn demy estre: ce ne sera plus moy. Ie m’eschappe tous les iours, et me desrobbe à moy, =II=, 482.
A chaque minute, ie me rechante sans cesse, Tout ce qui peut estre faict vn autre iour, le peut estre auiourd’huy. Ce que i’ay affaire auant mourir, pour l’acheuer tout loisir me semble court, fust ce œuure d’vne heure, =I=, 118.
Ie me garderay, si ie puis, que ma mort die chose, que ma vie n’ayt premierement dit et apertement, =I=, 56.
La mort n’est qu’vn instant; mais il est de tel poix, que ie donneroy volontiers plusieurs iours de ma vie, pour le passer à ma mode, =III=, 450.
MORT (MAUX, SUICIDE, VIE).
Le premier iour de vostre naissance vous achemine à mourir comme à viure. Tout ce que vous viués, vous le desrobés à la vie: c’est à ses despens. Le continuel ouurage de vostre vie, c’est bastir la mort, =I=, 126.
La mort se mesle et confond par tout à nostre vie: le declin præoccupe son heure, et s’ingere au cours de nostre auancement mesme, =III=, 674.
Faictes place aux autres, comme d’autres vous l’ont faite. L’equalité est la premiere piece de l’equité. Qui se peut plaindre d’estre comprins où tous sont comprins? Aussi auez vous beau viure, vous n’en rabattrez rien du temps que vous auez à estre mort: c’est pour neant: aussi long temps serez vous en cet estat là, que vous craingnez, comme si vous estiez mort en nourrisse, =I=, 128.
Nul ne meurt auant son heure. Ce que vous laissez de temps, n’estoit non plus vostre que celuy qui s’est passé auant vostre naissance: et ne vous touche non plus, =I=, 128.
Le sault n’est pas si lourd du mal estre au non estre, comme il est d’vn estre doux et fleurissant, à vn estre penible et douloureux, =I=, 124.
Et ce n’est pas la recepte à vne seule maladie, la mort est la recepte à tous maux. C’est vn port, tresasseuré, qui n’est iamais à craindre, souuent à rechercher, =I=, 630.
Quelle sottise, de nous peiner, sur le point du passage à l’exemption de toute peine! =I=, 142.
La mort, dit-on, nous acquitte de toutes nos obligations. I’en sçay qui l’ont prins en diuerse façon, =I=, 54.
Elle s’appesantit souuent en nous, de ce qu’elle poise aux autres: et nous interesse de leur interest, quasi autant que du nostre: et plus et tout par fois, =III=, 452.
Nous pensons tousiours ailleurs quand elle vient: l’esperance d’vne meilleure vie nous arreste et appuye: ou l’esperance de la valeur de nos enfans: ou la gloire future de nostre nom: ou la fuitte des maux de cette vie: ou la vengeance qui menasse ceux qui nous causent la mort, =III=, 166.
La mort ne se sent que par le discours, d’autant que c’est le mouuement d’vn instant. Mille bestes, mille hommes sont plustost morts, que menassés, =I=, 452.
La mort est moins à craindre que rien, s’il y auoit quelque chose de moins, que rien. Elle ne vous concerne ny mort ny vif. Vif, par ce que vous estes: mort, par ce que vous n’estes plus, =I=, 128.
Combien a la mort de façons de surprise? Ces exemples si frequents et si ordinaires nous passans deuant les yeux, comme est-il possible qu’on se puisse deffaire du pensement de la mort, et qu’à chasque instant il ne nous semble qu’elle nous tienne au collet? Qu’importe-il, me direz vous, comment que ce soit, pourueu qu’on ne s’en donne point de peine? Tout cela est beau: mais aussi quand elle arriue, ou à eux ou à leurs femmes, enfans et amis, les surprenant en dessoude et au descouuert, quels tourments, quels cris, quelle rage et quel desespoir les accable? Vistes vous iamais rien si rabaissé, si changé, si confus? Il y faut prouuoir de meilleure heure: et cette nonchalance bestiale, quand elle pourroit loger en la teste d’vn homme d’entendement, ce que ie trouue entierement impossible, nous vend trop cher ses denrees, =I=, 114.
Les ieunes et les vieux laissent la vie de mesme condition. Nul n’en sort autrement que si tout presentement il y entroit, ioinct qu’il n’est homme si décrepite tant qu’il voit Mathusalem deuant, qui ne pense auoir encore vingt ans dans le corps, =I=, 112.
Quand nous iugeons de l’asseurance d’autruy en la mort, il se faut prendre garde d’vne chose, que mal-aisément on croit estre arriué à ce poinct. Peu de gens meurent resolus, que ce soit leur heure derniere, =II=, 420.
Or de iuger la resolution et la constance, en celuy qui ne croit pas encore certainement estre au danger, quoy qu’il y soit, ce n’est pas raison: et ne suffit pas qu’il soit mort en cette desmarche, s’il ne s’y estoit mis iustement pour cet effect, =II=, 422.
La veue esloignee de la mort aduenir, a besoing d’vne fermeté lente, et difficile par consequent à fournir. Si vous ne sçauez pas mourir, ne vous chaille. Nature vous en informera sur le champ, plainement et suffisamment; elle fera exactement cette besongne pour vous, n’en empeschez vostre soing, =III=, 574.
Nous faisons trop de cas de nous. Il semble que l’vniuersité des choses souffre aucunement de nostre aneantissement, et qu’elle soit compassionnée à nostre estat, =II=, 420.
Et n’est rien dequoy ie m’informe si volontiers, que de la mort des hommes: quelle parole, quel visage, quelle contenance ils y ont eu: ny endroit des histoires, que ie remarque si attentifuement. Si i’estoy faiseur de liures, ie feroy vn registre commenté des morts diuerses: qui apprendroit les hommes à mourir, leur apprendroit à viure, =I=, 120.
Comme la vie n’est pas la meilleure, pour estre longue, la mort est la meilleure, pour n’estre pas longue, =III=, 426.
La plus souhaitable est la moins premeditée et la plus courte, =II=, 424.
Tout ainsi que les choses nous paroissent souuent plus grandes de loing que de pres: i’ai trouué que sain i’auois eu les maladies beaucoup plus en horreur, que lors que ie les ay senties. Par imagination ie grossis ces incommoditez de la moitié, et les conçoy plus poisantes, que ie ne les trouue, quand ie les ay sur les espaules. I’espere qu’il m’en aduiendra ainsi de la mort, =I=, 122.
Ie croy à la vérité que ce sont ces mines et appareils effroyables, dequoy nous l’entournons, qui nous font plus de peur qu’elle: vne toute nouuelle forme de viure: les cris des meres, des femmes, et des enfans: la visitation des personnes estonnees, et transies: l’assistance d’vn nombre de valets pasles et éplorés: vne chambre sans iour: des cierges allumez: nostre cheuet assiegé de medecins et de prescheurs: somme tout horreur et tout effroy autour de nous. Nous voyla des-ia enseuelis et enterrez. Les enfans ont peur de leurs amis mesmes quand ils les voyent masquez; aussi auons nous. Il faut oster le masque aussi bien des choses, que des personnes. Osté qu’il sera, nous ne trouuerons au dessoubs, que cette mesme mort, qu’vn valet ou simple chambriere passerent dernierement sans peur. Heureuse la mort qui oste le loisir aux apprests de tel equipage! =I=, 132.
Quoique la philosophie nous conduise aussi à mespriser la douleur, la pauureté, et autres accidens, à quoy la vie humaine est subiecte, ce n’est pas d’vn pareil soing: ces accidens ne sont pas de telle necessité, la pluspart des hommes passent leur vie sans gouster de la pauureté, et tels encore sans sentiment de douleur et de maladie, et au pis aller, la mort peut mettre fin, quand il nous plaira, et coupper broche à tous autres inconuenients, tandis que la mort est ineuitable; par consequent, si elle nous faict peur, c’est vn subiect continuel de tourment, et qui ne se peut aucunement soulager. Il n’est lieu d’où elle ne nous vienne, =I=, 110.
Pourquoy craindrions nous de perdre vne chose, laquelle perduë ne peut estre regrettée? Puis que nous sommes menacez de tant de façons de mort, que chaut-il, quand ce soit, puis qu’elle est ineuitable? Quelle sottise, de nous peiner, sur le point du passage à l’exemption de toute peine? Comme nostre naissance nous apporta la naissance de toutes choses: aussi fera la mort de toutes choses, nostre mort. Parquoy c’est pareille folie de pleurer de ce que d’icy à cent ans nous ne viurons pas, que de pleurer de ce que nous ne viuions pas, il y a cent ans. La mort est origine d’vne autre vie: ainsi pleurasmes nous, et ainsi nous cousta-il d’entrer en cette-cy. Rien ne peut estre grief, qui n’est qu’vne fois. Est-ce raison de craindre si long temps, chose de si brief temps? Le long temps viure, et le peu de temps viure est rendu tout vn par la mort. Car le long et le court n’est point aux choses qui ne sont plus, =I=, 124.
L’extreme degré de traitter courageusement la mort, et le plus naturel, c’est la veoir, non seulement sans estonnement, mais sans soucy: continuant libre le train de la vie, iusques dedans elle, =II=, 550.
Nul ne se peut dire estre resolu à la mort, qui craint à la marchander, qui ne peut la soutenir les yeux ouuerts, =II=, 424.
Quelquefois la fuitte de la mort, faict que nous y courons: Comme ceux qui de peur du precipice s’y lancent eux-mesmes, =I=, 634.
A combien peu, tient la resolution au mourir? La distance et difference de quelques heures: la seule consideration de la compagnie, nous en rend l’apprehension diuerse, =III=, 568.
Pour euiter vne pire mort, il y en a qui sont d’aduis de la prendre à leur poste, =I=, 638.
Les tyrans Romains pensoient donner la vie au criminel, à qui ils donnoient le choix de sa mort, =III=, 452.