Essais de Montaigne (self-édition) - Volume IV
Part 4
Le siècle suivant, s’en rapportant généralement au précédent, ne lui a pas été moins favorable, bien que ses critiques n’y soient pas en moins grand nombre que ses admirateurs; mais c’est surtout son style, plus que ses idées, qui alors est en honneur. En 1812, son éloge était mis au concours, et dans VILLEMAIN, déjà cité, auquel en fut attribué le premier prix, on relève: «La morale de Montaigne n’est pas sans doute assez parfaite pour des Chrétiens; il serait cependant à souhaiter qu’elle servît de guide à tous ceux qui n’ont pas le bonheur de l’être. Elle formera toujours un bon citoyen et un honnête homme. Elle n’est pas fondée sur l’abnégation, mais elle a pour premier principe la bienveillance envers les autres, sans distinction de pays, de mœurs, de croyance religieuse. Elle nous instruit à aimer le gouvernement sous lequel nous vivons, à respecter les lois auxquelles nous sommes soumis, sans mépriser le gouvernement et les lois des autres nations; nous avertissant de ne pas croire que nous ayons seuls le dépôt de la justice et de la vérité. Elle n’est pas héroïque, mais elle n’a rien de faible: souvent même elle agrandit, elle transporte notre âme par la peinture des fortes vertus de l’antiquité, par le mépris des choses mortelles et l’enthousiasme des grandes vérités; mais bientôt elle nous ramène à la simplicité de la vie commune, nous y fixe par un nouvel attrait et semble ne nous avoir élevé si haut dans ses théories sublimes, que pour nous réduire avec plus d’avantage à la facile pratique des devoirs habituels et des vertus ordinaires.»
MICHELET le traite assez durement: «Les Essais disent le découragement, l’ennui, le dégoût qui remplissent les âmes; j’y trouve à chaque instant certain goût nauséabond, comme dans une chambre de malade.» Ailleurs il l’appelle «ce malade égoïste, clos dans son château de Montaigne».
G. GUIZOT, dont nous avons plus haut donné des extraits, déclare nettement, après l’avoir étudié de très près, qu’il l’admire mais ne l’aime pas: «Montaigne, dit-il, est venu jusqu’à nous, porté par les flots changeants de l’opinion, dont il est l’enfant gâté; en dépit des vicissitudes dont elle est coutumière, il est des écrivains de son temps le seul de qui l’importance et l’influence aient grandi avec les ans. Esprit singulièrement libre, ouvert, équitable et prudent, de tous nos grands hommes d’autrefois, il est peut-être celui que nous aurions le plus de profit à évoquer et à consulter. Il a le génie de la modération et du langage le plus propre à exprimer. A travers trois siècles qui nous séparent, nous n’avons pas à faire effort pour remonter jusqu’à lui, tellement il est près de nous, plus près que beaucoup d’une date plus récente et d’une langue plus semblable à la nôtre. Il est nommé et cité partout; il est si répandu, ses anecdotes et ses traits de style ont tant circulé, que, même anonyme, on le retrouve sans cesse; de plus, on lui prête autant qu’on lui emprunte et ce n’est pas peu dire. Mais au fond, tout essayer, tout esquiver; ne jamais exposer une pensée sans en laisser entrevoir la contrepartie, et ne jamais conclure; peu de caractère, pas d’idéal, s’accommodant de tout; vieux de bonne heure, jeune jusqu’à la fin: voilà Montaigne; c’est un homme de génie, mais en tout un amateur: en morale, en religion, en politique et même en affections de famille. Les Essais ont réussi, incontestablement, et avant tout, par le talent, l’esprit, l’entrain, l’imagination de leur auteur; mais en même temps, parce qu’il s’y applique à nous apprendre à arranger, à son exemple, commodément notre vie et à reposer notre tête sur un oreiller doux et sain.»
Plus près de nous, MARGERIE le résume de la sorte: «Il connaît à merveille les misères humaines, et les expose sans chercher à les corriger; sa sagesse est de vivre et de se réjouir, et le meilleur moyen d’y atteindre est pour lui de ne se troubler de rien et de ne rien prendre au sérieux. D’une façon générale, il décourage les élans généreux qui sont la source des grandes choses; et, pour ce motif, il n’est pas à mettre, en entier, entre les mains de la jeunesse, à laquelle il enlèverait trop tôt ses illusions. Par contre, de quel charme n’est-il pas pour celui qui va atteindre l’âge de la retraite; quand l’expérience lui a appris combien décevantes sont les gloires de ce monde, et qu’il cherche à orienter sa vie en vue de se reposer des luttes auxquelles il a pris part, il lui fait voir toutes choses sous leur véritable jour.» Et il termine: «Bon homme et aimable compagnon, oui; mais cœur chaud et grand cœur, non; son attitude pendant la peste de Bordeaux, alors qu’il était maire de cette ville, en témoigne; il lui manquait en outre une conscience sévère et un vaillant désir de progrès moral.»
Dans son _Histoire de France_ (tome IX), HENRI MARTIN estime que la plupart des écrivains, Rabelais même, peuvent s’analyser; seul Montaigne échappe: «On peut, dit-il, esquisser le profil des Alpes et des Pyrénées mais comment fixer l’aspect de l’Océan aux flots mobiles? Chez lui c’est en tout le respect des coutumes établies, non parce qu’elles sont bonnes, mais parce qu’elles sont, et coûtent trop à changer en admettant même que nous gagnions au change; mais tout en nous accommodant de toutes choses extérieures, tout en subissant patiemment tous les jougs, il veut que nous ne nous y engagions que le moins possible, que nous conservions la pleine liberté de penser; et cette réserve est en lui le point de départ d’une guerre à tout ce dont tout à l’heure il nous commandait le respect, à toute coutume, à toute convention, à tout préjugé, toute superstition, qui tous sont de sa part l’objet d’un doute universel.»
Enfin, tout récemment, M. ALBALAT émet sur lui l’appréciation suivante: «C’est l’homme de Sénèque et de Plutarque; l’antiquité fut son modèle, d’elle il accepte tout, ne conteste rien. Il en est plein au point que si l’on retranchait tout ce qu’elle lui a fourni, les Essais se trouveraient fort abrégés, de nombreux chapitres n’auraient qu’un petit nombre de lignes et quelques-uns disparaîtraient complètement. C’est un penseur que n’ont jamais troublé ni les difficultés de la vie présente, ni les angoisses de la vie future. Né dans la religion catholique, il est au plus haut degré respectueux de ses dogmes et observateur de ses pratiques; mais, la plume à la main, après avoir placé la vérité religieuse au-dessus de tout débat, il fait montre d’un état d’âme et d’une tournure d’esprit tout autres: Son chapitre sur les croyances et les légendes est, de fait, la négation de toutes révélations divines et de toute espèce de miracles; il réfute la théorie du repentir et de la pénitence: il parle de la mort en homme qui n’est pas précisément convaincu de l’immortalité de l’âme, et ne demande jamais du courage et de la résignation à l’idée religieuse; sa morale n’a rien de commun avec celle du christianisme»; et, bien que ces sujets tiennent une grande place dans son livre, lui, si prolixe en citations, n’use en cela de l’Écriture sainte et de la Bible que tout juste assez pour ne pas paraître les ignorer.
Toutefois ce scepticisme outré qui, chez lui, est un point dominant, qui se révèle partout dans les Essais et qui l’a amené à une sorte d’adaptation, dit BRUNETIÈRE, ou accommodation aux circonstances, qui ne sont jamais, ou bien rarement, les mêmes, ni pour deux d’entre nous, ni pour chacun de nous, à deux moments différents de son existence, il faut, pour en juger équitablement, considérer les temps où vivait Montaigne; tant d’événements extraordinaires venaient de s’accomplir ou étaient encore en évolution, qui étaient bien faits pour faire douter quiconque de bonne foi cherchait à se rendre compte. C’étaient l’invention de l’imprimerie (1440), la chute de l’Empire d’Orient (1453), la découverte du Nouveau Monde (1492), la Renaissance (XVe et XVIe siècles), enfin la Réforme de Luther (1517) avec les troubles de conscience qui en résultèrent et les guerres civiles de si longue durée, où se donnèrent si longtemps et si pleinement carrière toutes les passions déchaînées, qui éclatèrent à cette occasion et dont la France, qu’elles mirent dans le plus complet désarroi, fut particulièrement le théâtre.
Étudiant de plus près l’influence qu’ont pu avoir sur l’œuvre de Montaigne et les opinions qu’il y manifeste, l’origine de sa famille, la situation à laquelle il était arrivé, ses alliances et les événements au milieu desquels sa vie s’est déroulée, MALVEZIN, en 1875, s’exprimait ainsi:
«Michel Eyquem descendait de ces anciens bourgeois de Bordeaux (son père prenait encore ce titre), continuateurs du municipe romain, qui vivaient dans une véritable république, ne reconnaissant au-dessus d’eux aucun seigneur, si ce n’est le duc de Guyenne et plus tard le roi de France, avec lesquels ils étaient souvent en lutte quand ceux-ci, toujours à court d’argent, cherchaient à faire peser plus lourdement sur eux, sur leur commerce ou sur leurs terres leur joug fiscal, alors que ceux-là considéraient ne leur devoir que l’hommage de souveraineté et l’octroi volontairement consenti de subsides et d’impôts.
«Ces fiers marchands, qui dans leurs actes prenaient le titre de «Sire», n’avaient pas encore perdu l’habitude de se gouverner eux-mêmes, de voter eux-mêmes leurs taxes, de lever des troupes et de les commander; ils possédaient des maisons nobles, des juridictions, des seigneuries, des baronnies au même titre que les gentilshommes et s’anoblissaient eux-mêmes comme citoyens de Bordeaux, sans souci du pouvoir royal, lui rendant seulement le service militaire du ban et de l’arrière-ban pour leurs terres nobles.
«Quant aux gentilshommes du pays, ils avaient encore, eux aussi, l’habitude de penser et de s’exprimer librement; la royauté n’avait encore que peu de puissance sur eux et les souvenirs de la nationalité perdue n’étaient pas éteints.
«A l’indépendance de ces bourgeois dont il était issu, de ces gentilshommes parmi lesquels il comptait, Montaigne joignait celle de l’érudit qui s’était fait un idéal du citoyen des cités grecques et romaines; c’est en obéissant à ce courant d’idées qu’il a porté la lumière sur les abus les plus criants de son époque et attaqué les superstitions et erreurs de son temps. Les questions politiques, sociales et religieuses ne faisaient pas plus défaut à ce moment que maintenant, et c’est ainsi que nous le voyons signaler les inconvénients de la vente des offices de judicature, du mode d’éducation; l’abolition de la torture qui était avec l’instruction secrète des procès un des modes d’exercer la justice, celle des peines édictées contre les sorciers.
«Mais s’il voulait remédier aux abus, il ne reconnaissait pas moins combien il est dangereux de vouloir renverser tout ce qui existe, au lieu de procéder avec mesure et avec l’aide du temps. Il vivait alors que catholiques et huguenots rivalisaient de haines sauvages et de fureurs sanglantes; dans la Guyenne même les cruautés du catholique de Montluc étaient égalées par celles du protestant baron des Adrets; dans toute la France se répétaient officiellement les massacres de la Saint-Barthélemy, les Guises assassinaient Coligny, le roi assassinait les Guises, Jacques Clément assassinait le roi; dans les campagnes, chaque gentilhomme faisait la guerre de partisan pour le Roi ou pour la Ligue, pour les catholiques ou pour les huguenots; dans les villes, les émeutes et les massacres populaires étaient suivis des pendaisons et des massacres royaux; et, dans ces conditions, Montaigne «assis au moyeu de tout le trouble» des guerres civiles de France, était fondé à redouter les «nouvelletez», à prêcher l’obéissance à la loi et faire appel, sans distinction de parti, à la tolérance et à la modération. Véritable précurseur des temps modernes, il nous montre l’idéal que nous n’avons pas encore atteint: la liberté sans la licence, l’ordre sans le despotisme.»
S’il parle de lui, dit-on souvent, il ne se livre pas: «Sauf de son père, ce qu’il dit des siens est fort vague; de ses amis, à part La Boétie et Mlle de Gournay, il ne dit mot; il fait parfois allusion à des événements auxquels il a été mêlé, mais fort rarement et sans jamais préciser; au point que la profession militaire à laquelle en certains passages il fait allusion et que semble lui confirmer le monument funéraire élevé sur sa tombe, a été mise en doute; de même qu’on n’a par lui aucune donnée sur les missions et négociations dont il a été chargé et que d’autres documents établissent.» A cela lui-même a répondu par avance: «Ce ne sont mes gestes que i’escris: c’est moy, c’est mon essence» (vol. =I=, pag. 680).--Peut-être est-on plus fondé quand on lui reproche de n’avouer guère, en les présentant comme tels, que des défauts discutables, tenus souvent pour des qualités; mais avec quel art il les discute et nous amène à leur sujet à faire un retour sur nous-mêmes!
Il est à remarquer que bien que Montaigne ait étudié l’homme à fond, et qu’au ch. 13 du liv. III (=III=, 670) il dise qu’il s’adonne volontiers aux petits, il ne parle guère des prolétaires qu’en deux occasions, pour les plaindre d’être foulés par tous les partis et lui aussi par contre-coup, et pour faire ressortir avec quelle résignation ils supportent le mauvais sort; il est vrai qu’en ces temps, ils tenaient bien peu de place et que son égoïsme le portait à s’en désintéresser.
C’est cette communauté de sentiments entre leur auteur et la bourgeoisie qui fait que les Essais sont un des livres de prédilection de celle-ci; elle s’y retrouve avec ses qualités et ses défauts: son bon sens, son honnêteté native, son amour de la paix à tout prix, sa versatilité, sa vanité et ses idées tant soit peu frondeuses.
Cette vogue, un dessin humoristique de GAVARNI, daté de 1840, la fait bien ressortir: un détenu à la prison de Clichy pour dettes (à cette époque tout créancier pouvait faire incarcérer un débiteur laissant en souffrance ses engagements), reçoit la visite de sa femme et de leur enfant; celle-ci l’aborde en lui disant: «Petit homme, nous t’apportons ta casquette, ta pipe d’écume et ton Montaigne.»--Non moins probante est cette inscription funéraire que porte au Père-Lachaise, principal cimetière de Paris, la tombe d’Auguste Collignon, secrétaire général du Ministère de la guerre, en 1800, sous Carnot: «Il vécut en homme de bien et puisa la vérité dans les Essais de Montaigne.»
Les Essais sont moins un livre, qu’un journal divisé en chapitres, qui se suivent sans se lier et qui portent chacun un titre sans se soucier beaucoup d’en tenir les promesses (CHRISTIAN): ces en-tête dépistent le lecteur plus qu’ils ne le guident, ce sont de vrais trompe-l’œil. Il est question de tout dans cet ouvrage: poésie, médecine, histoire naturelle, art militaire, politique, religion, éducation, morale, et de bien d’autres choses, et tout y est confondu; ce qui y est dit sur un même sujet est épars un peu partout, pêle-mêle, que viennent encore accroître des digressions fréquentes, des citations nombreuses n’ayant parfois qu’un rapport éloigné avec le texte où elles sont enchâssées, souvent avec une signification tout autre que celle qu’elles ont dans l’ouvrage d’où elles sont tirées; des répétitions et aussi des intercalations faites après coup qui rompent le sens, que l’auteur ne se donne pas la peine de rétablir, ce qui le rend par place de compréhension difficile; véritable maquis littéraire où, à tout instant, malgré les flots de lumière que le style y répand, on a besoin d’être éclairé, d’où une curiosité sans cesse éveillée qui n’est pas un des moindres attraits des Essais.
Aucun plan préconçu n’a évidemment présidé à leur rédaction et même, au début, ils n’étaient pas destinés à l’impression; c’est ce qui explique qu’ayant commencé à les écrire en 1571, Montaigne n’en a publié qu’environ neuf ans après les deux premiers livres, rédigés cependant au courant de la plume, ce qui était vrai alors, et sans les retouches et augmentations notables qu’il y a apportées depuis.
C’est vraisemblablement après cette première publication, et à ce moment seulement, que Montaigne a pris à cœur ce travail, s’est décidé à en accroître l’importance, l’a retouché, y a ajouté et écrit le troisième livre où, de parti pris, se mettant résolument en cause, il peut dire en toute vérité qu’il en est le sujet principal et constant.
Mais cette absence de plan ne nuit en rien à l’unité de doctrine qui n’est autre, et sur ce point l’auteur ne se dément pas une seule fois, que l’inanité et l’inutilité de tout système philosophique; chacun, s’étudiant, doit se suffire à lui-même.
Certes il y a des secrets de l’art d’écrire que Montaigne ne possède pas, mais par son charme, il en fait oublier l’absence; les mérites qui tiennent de la méthode lui sont inconnus; mais il écrit comme il parle, en cela il a été l’un des précurseurs de ce genre, et les qualités qui tendent à l’expression proprement dite lui sont innées et il atteint à l’éloquence quand il exprime les beaux sentiments et loue les belles actions. La plupart des grands écrivains du XVIIe siècle l’ont beaucoup étudié, et l’originalité de son style leur a fourni nombre d’expressions et d’images que l’on retrouve en lui.--En vrai gascon, du reste, il va au-devant de toutes les critiques: Il n’a souci, dit-il, ni de l’orthographe, ni de la ponctuation; si les mots lui font défaut, il en forge; peu lui importe que les faits qu’il cite soient vrais ou non; c’est intentionnellement qu’il saute d’un sujet à un autre, qu’il n’énonce pas les sources où il puise; si ce qu’il dit ici est en contradiction avec ce qu’il a dit là, c’est qu’alors il pensait différemment que maintenant; les erreurs légères de rédaction qu’on pourra relever, il n’y a pas à lui en tenir compte; celles de quelque importance sont à attribuer à ses imprimeurs.
La langue française ne faisait guère que commencer à se former, il est même de ceux qui ont le plus contribué à la fixer; le jargon que parlaient nos aïeux dans les siècles précédents commençait à peine à s’affiner; les meilleurs ouvrages s’écrivaient en latin, et les Essais eux-mêmes, bien qu’écrits en français, l’ont été comme l’on écrit en latin. C’est à cela qu’on doit d’y rencontrer de si nombreux mots latins francisés, de si fréquentes tournures et constructions de phrase latines, et notamment des ellipses répétées; si bien qu’on peut dire que Montaigne a créé la langue dont il a fait emploi, en usant avec toute la liberté d’un inventeur; les formules reçues sont pour lui sans autorité; il pense et les mots ne servent qu’à peindre sa pensée; rarement se rencontrent en lui des circonlocutions; toujours vif et précis, il est économe de mots et prodigue d’idées (LA DIXMERIE); et ce que, dans sa préface de _Mithridate_, Racine dit en parlant d’Amyot, lui est de tous points applicable: «Je rapporte les paroles de Plutarque, telles qu’Amyot les a traduites, parce qu’elles ont une grâce, dans le vieux style de ce traducteur, que je ne crois pas pouvoir égaler dans notre langue moderne.»
A l’éloge de Sénèque et de Plutarque, Montaigne a consacré un de ses chapitres; c’est à bon droit, car les emprunts qu’il leur a faits et aussi les idées, les inspirations qu’il leur a prises sont considérables; Cicéron également a été mis largement à contribution, quoique cependant à un degré moindre, et il a été aussi ingrat qu’injuste envers lui en le traitant aussi mal qu’il l’a fait à diverses reprises.
Quant à écrire à bride abattue, à ne pas se relire comme il le dit, il n’en est rien, du moins à partir du moment où il cesse d’écrire pour lui seul. L’examen des diverses éditions des Essais fixe complètement à cet égard. C’est alors un écrivain raffiné et habile qui sait cacher, sous des dehors innocents, la hardiesse de la pensée; son style n’a ni masque, ni fard, mais il a de la toilette; non seulement il corrigeait, mais il ajoutait; et quand il ajoutait ce n’était pas en une fois et d’un jet. En regardant les notes manuscrites de l’exemplaire de Bordeaux, dont il est question plus loin, on voit qu’en deux tiers de page, la plume et l’encre changent jusqu’à dix fois, et, au lieu que ce soit le flot courant d’une conversation abondante, cela apparaît comme un chef-d’œuvre de marqueterie (G. GUIZOT); si bien que ses trois éditions principales de 1580, 88, 95, apparaissent en quelque sorte comme trois livres distincts écrits sous des impressions différentes, ce sont trois images d’un même homme le plus mobile, le plus ondoyant qui fut jamais, le plus habile à se dérober tout en ayant l’air de se livrer jusqu’à l’abandon, et qu’on ne peut un peu connaître qu’en superposant la seconde de ces images à la première et la troisième aux deux autres (BRUNETIÈRE): idée fort judicieuse que réalise le procédé indiqué dans l’avant-propos par lequel, dans la présente édition, débute le fascicule afférent aux variantes. V. _infra_, p. 97.
Mais ces constatations une fois faites, de quelle valeur sont-elles devant le satirique et immuable bon sens de Montaigne, sa verve constante, son style pittoresque, ses expressions au ton nerveux, original, auquel on ne peut toucher sans les affaiblir considérablement, sans courir risque souvent d’altérer le fond de la pensée et de lui enlever partie de sa force et de son agrément? Tout cela, jusqu’à l’allure de hasard qu’affecte son livre, en rend la lecture facile et attrayante. Ces qualités, jointes à ce qu’il est éternellement vrai, font qu’il se lit et se lira toujours, alors que déjà bien rares sont les ouvrages sérieux qui se lisent aujourd’hui; on en écrit encore, on les parcourt quelquefois, on ne les lit plus, on n’en a plus le temps; en dehors de ce qui a trait à la profession de chacun, le journal du matin, le roman et la pièce de théâtre du jour suffisent à notre époque, et cela semble devoir aller sans cesse en s’accentuant, par suite du surmenage intellectuel qu’impose la satisfaction des besoins de la vie matérielle de plus en plus exigeante et difficile à assurer.
Les Essais, pour qui les connaît, et dans un certain milieu nul ne les ignore, échappent à cette loi, parce que leur lecture, ne demandant aucun effort, repose de l’état de surexcitation dans lequel nous vivons. Ils se lisent sans suite, à bâtons rompus, comme ils ont été écrits, et c’est là un de leurs plus grands charmes: pas n’est besoin de marquer où vous en êtes resté; ouvrez-les à n’importe quelle page, et le passage sur lequel vous êtes tombé vous intéressera sans qu’il soit nécessaire de vous reporter à ce qui précède, non plus qu’à ce qui suit; et plus tard, vous le relirez encore, lorsqu’il se représentera à vous, sans que l’idée vous vienne de tourner le feuillet.
Il s’y rencontre bien, de ci, de là, quelques expressions de nature à choquer la pruderie de nos jours, où l’on tient plus de compte de la forme que du fond; elles s’expliquent par ce fait qu’autrefois on n’attachait pas à la pureté des termes employés celle des sentiments et des idées; lascif dans ses expressions, Montaigne était pudibond en pensée: _versu lascivus, mente pudicus erat_; et s’en souvenant, on passe outre sans en être autrement offusqué.
En somme la grande singularité et le plus grand mérite des Essais, c’est que, mettant en pratique la philosophie, toute opinion extrême y est combattue; qu’ils enseignent la paix, la douceur, la bienveillance entre les hommes, et que, quoi que l’on pense de leur auteur à un titre quelconque, le langage dans lequel il s’exprime ne laisse pas de captiver.
PASSAGES DES ESSAIS
§ =1=.--=Où il est plus particulièrement question de cet ouvrage=[11].
[11] Voir _Nota_, fasc. B, p. 3.
Quelle fin Montaigne s’est proposée en écrivant les Essais, =I=, 58.--Il les considère comme l’essai de ses facultés naturelles et non de ses facultés acquises, =II=, 60.
Sa manière de les composer, =I=, 210, 552.
Comparaison relative aux Essais, =I=, 296.