Essais de Montaigne (self-édition) - Volume IV
Part 39
Les seules bonnes Histoires sont celles, qui ont esté escrites par ceux mesmes qui commandoient aux affaires ou qui estoient participans à les conduire, ou au moins qui ont eu la fortune d’en conduire d’autres de mesme sorte, =II=, 80.
Que peut on esperer d’vn medecin traictant de la guerre, ou d’vn escholier traictant les desseins des Princes? =II=, 80.
Ie voudroye que chacun escriuist ce qu’il sçait, et autant qu’il en sçait: non en cela seulement, mais en tous autres subiects, =I=, 358.
Un homme simple et grossier, est en condition propre à rendre veritable tesmoignage; les fines gens remarquent bien plus curieusement, et plus de choses, mais ils les glosent, et pour faire valoir leur interpretation, et la persuader, ils ne se peuuent garder d’alterer vn peu l’Histoire, =I=, 358.
Ie tien moins hazardeux d’escrire les choses passées, que presentes: d’autant que l’escriuain n’a à rendre compte que d’vne verité empruntée, =I=, 152.
HOMME.
Certes c’est vn subiect merueilleusement vain, diuers, et ondoyant, que l’homme: il est malaisé d’y fonder iugement constant et vniforme, =I=, 20.
Moy à cette heure, et moy tantost, sommes deux. Quand meilleur, ie n’en puis rien dire. Il feroit bel estre vieil, si nous ne marchions, que vers l’amendement, =III=, 412.
Ie connoy des hommes assez, qui ont diuerses parties belles: qui l’esprit, qui le cœur, qui l’adresse, qui la conscience, qui le langage, qui vne science, qui vn’ autre: mais de grand homme en general, et ayant tant de belles pieces ensemble, ou vne, en tel degré d’excellence, qu’on le doiue admirer, ou le comparer à ceux que nous honorons du temps passé, ma fortune ne m’en a faict voir nul, =II=, 514.
Il semble que considerant la foiblesse de nostre vie, et à combien d’escueils ordinaires et naturels elle est exposée, on n’en deuroit pas faire si grande part à la naissance, à l’oisiueté et à l’apprentissage, =I=, 598.
Les hommes sont diuers en sentiment et en force: il les faut mener à leur bien, selon eux: et par routes diuerses, =III=, 576.
Nous sommes tous de lopins, et d’vne contexture si informe et diuerse, que chaque piece, chaque moment, faict son ieu. Et se trouue autant de difference de nous à nous mesmes, que de nous à autruy, =I=, 610.
A nous autant d’actions, autant faut-il de iugemens particuliers. Le plus seur, à mon opinion, seroit de les rapporter aux circonstances voisines, sans entrer en plus longue recherche, et sans en conclurre autre consequence, =I=, 604.
Si par experience nous touchons à la main que la forme de notre estre despend de l’air, du climat, et du terroir où nous naissons: non seulement le tainct, la taille, la complexion et les contenances, mais encore les facultez de l’ame: que deuiennent toutes ces belles prerogatiues de quoy nous nous allons flattans? =II=, 366.
Pourquoy n’estimons nous vn homme par ce qui est sien? Il a vn grand train, vn beau palais, tant de credit, tant de rente: tout cela est autour de luy, non en luy, =I=, 482.
Pourquoy estimant vn homme l’estimez vous tout enueloppé et empacqueté? C’est le prix de l’espée que vous cerchez, non de la guaine. Il le faut iuger par luy mesme, non par ses atours. Et comme dit tres-plaisamment vn ancien: Sçauez vous pourquoy vous l’estimez grand? vous y comptez la hauteur de ses patins. La base n’est pas de la statue. Mesurez le sans ses eschaces. Qu’il mette à part ses richesses et honneurs, qu’il se presente en chemise. A il le corps propre à ses functions, sain et allegre? Quelle ame a il? Est elle belle, capable, et heureusement pourueue de toutes ses pieces? Est elle riche du sien, ou de l’autruy? La fortune n’y a elle que voir? Si les yeux ouuerts elle attend les espées traites: s’il ne luy chaut par où luy sorte la vie, par la bouche, ou par le gosier: si elle est rassise, equable et contente: c’est ce qu’il faut veoir, =I=, 482.
Plutarque dit qu’il ne trouue point si grande distance de beste à beste, comme il trouue d’homme à homme. Il parle de la suffisance de l’ame et qualitez internes. I’encherirois volontiers: et dirois qu’il y a plus de distance de tel à tel homme, qu’il n’y a de tel homme à telle beste, =I=, 480.
Là où, si nous considerons vn paisan et vn Roy, vn noble et vn villain, vn magistrat et vn homme priué, vn riche et vn pauure, il se presente soudain à nos yeux vn’ extreme disparité, qui ne sont differents par maniere de dire qu’en leurs chausses. Ce ne sont pourtant que peintures, qui ne font aucune dissemblance essentielle. Car comme les ioüeurs de comedie, vous les voyez sur l’eschaffaut faire vne mine de Duc et d’Empereur, mais tantost apres, les voyla deuenuz valets et crocheteurs miserables, qui est leur nayfue et originelle condition, =I=, 484.
Si nous nous amusions par fois à nous considerer, et le temps que nous mettons à contreroller autruy, et à connoistre les choses qui sont hors de nous, que nous l’employissions à nous sonder nous mesmes, nous sentirions aisément combien toute cette nostre contexture est bastie de pieces foibles et defaillantes, =I=, 564.
Ie croy des hommes plus mal aisément la constance que toute autre chose, et rien plus aisément que l’inconstance. Qui en iugeroit en detail et distinctement, piece à piece, rencontreroit plus souuent à dire vray, =I=, 602.
Il y a quelque apparence de faire iugement d’vn homme, par les plus communs traicts de sa vie; mais veu la naturelle instabilité de nos mœurs et opinions, il m’a semblé souuent que les bons autheurs mesmes ont tort de s’opiniastrer à former de nous vne constante et solide contexture. Ils choisissent vn air vniuersel, et suyuant cette image, vont rengeant et interpretant toutes les actions d’vn personnage, et s’ils ne les peuuent assez tordre, les renuoyent à la dissimulation, =I=, 600.
Pour iuger d’vn homme, il faut suiure longuement et curieusement sa trace: si la constance ne s’y maintient de son seul fondement, si la varieté des occurrences luy faict changer de pas, (ie dy de voye: car le pas s’en peut ou haster, ou appesantir) laissez le courre: celuy là s’en va auau le vent, =I=, 610.
Sauf l’ordre, la moderation, et la constance, i’estime que toutes choses soient faisables par vn homme bien manque et deffaillant en gros. A cette cause, il faut pour iuger bien à poinct d’vn homme, principalement contreroller ses actions communes, et le surprendre en son à tous les iours, =II=, 590.
Ce n’est pas tour de rassis entendement, de nous iuger simplement par nos actions de dehors: il faut sonder iusqu’au dedans, et voir par quels ressors se donne le bransle, =I=, 612.
Chaque parcelle, chasque occupation de l’homme, l’accuse, et le montre egalement qu’vn autre, =I=, 556.
La sagesse ne force pas nos conditions naturelles. Tant sage qu’il voudra, c’est vn homme: qu’est il plus caduque, plus miserable, et plus de neant? Il faut qu’il sille les yeux au coup qui le menasse: il faut qu’il fremisse planté au bord d’vn precipice, comme vn enfant: Nature ayant voulu se reseruer ces legeres marques de son authorité, inexpugnables à nostre raison, et à la vertu Stoique: pour luy apprendre sa mortalité et nostre fadeze. Il pallit à la peur, il rougit à la honte, il gemit à la colique, sinon d’une voix desesperée et esclatante, au moins d’vne voix cassée et enroüée, =I=, 624.
Comme si la bonne fortune estoit incompatible auec la bonne conscience: les hommes ne se rendent gents de bien, qu’en la mauuaise, =III=, 380.
L’homme en tout et par tout, n’est que rappiessement et bigarrure, =II=, 540.
Nostre estre est simenté de qualitez maladiues: l’ambition, la ialousie, l’enuie, la vengeance, la superstition, le desespoir, logent en nous, d’vne si naturelle possession, que l’image s’en recognoist aussi aux bestes. Desquelles qualitez, qui osteroit les semences en l’homme, destruiroit les fondamentales conditions de nostre vie, =III=, 80.
La peste de l’homme c’est l’opinion de sçauoir, =II=, 204.
Voulez vous vn homme sain, le voulez vous reglé, et en ferme et seure posture? affublez le de tenebres d’oisiueté et de pesanteur. Il nous faut abestir pour nous assagir: et nous esblouir, pour nous guider, =II=, 212.
Parmy les conditions humaines, cette-cy est assez commune, de nous plaire plus des choses estrangeres que des nostres, et d’aymer le remuement et le changement, =III=, 380.
En aucune chose l’homme ne sçait s’arrester au poinct de son besoing. De volupté, de richesse, de puissance, il en embrasse plus qu’il n’en peut estreindre. Son auidité est incapable de moderation, =III=, 550.
Les hommes sont si formez à l’agitation et ostentation, que la bonté, la moderation, l’equabilité, la constance, et telles qualitez quietes et obscures, ne se sentent plus, =III=, 520.
La saincte Parole declare miserables ceux d’entre nous, qui s’estiment: Bourbe et cendre, leur dit-elle, qu’as-tu à te glorifier? =II=, 222.
Ie ne pense point qu’il y ait tant de malheur en nous, comme il y a de vanité, ny tant de malice comme de sotise: nous ne sommes pas si pleins de mal, comme d’inanité: nous ne sommes pas si miserables, comme nous sommes vils, =I=, 556.
Il suffit à l’homme de brider et moderer ses inclinations: car de les emporter, il n’est pas en luy, =I=, 624.
Nous faisons trop de cas de nous, il semble que l’vniuersité des choses souffre aucunement de nostre aneantissement, =II=, 420.
Dieu a faict l’homme semblable à l’ombre, de laquelle qui iugera, quand par l’esloignement de la lumiere elle sera esuanouye? =II=, 222.
Les hommes vont ainsin. On laisse les loix, et preceptes suiure leur voye, nous en tenons vne autre, =III=, 460.
Il n’y a point de beste au monde tant à craindre à l’homme, que l’homme, =II=, 536.
I’ay veu des coquins, pour garantir leur vie, accepter de pendre leurs amis et consorts, ie les ay tenus de pire condition que les pendus, =III=, 98.
Il n’est rien si beau et legitime, que de faire bien l’homme et deuëment, =III=, 692.
Le pire estat de l’homme, c’est où il pert la connoissance et gouuernement de soy, =I=, 644.
HONNÊTETÉ.
Vn cœur genereux ne doit point desmentir ses pensées: il se veut faire voir iusques au dedans: tout y est bon, ou aumoins, tout y est humain, =II=, 492.
On argumente mal l’honneur et la beauté d’vne action, par son vtilité: et conclud-on mal, d’estimer que chacun y soit obligé, et qu’elle soit honeste à chacun, si elle est vtile, =III=, 106.
Ne craignons point d’estimer qu’il y a quelque chose illicite contre les ennemys mesmes: que l’interest commun ne doibt pas tout requerir de tous, contre l’interest priué: et que toutes choses ne sont pas loisibles à vn homme de bien, pour le seruice de son Roy, ny de la cause generale et des loix, =III=, 104.
Voyla pourquoy en cette incertitude et perplexité, que nous apporte l’impuissance de voir et choisir ce qui est le plus commode, pour les difficultez que les diuers accidens et circonstances de chaque chose tirent: le plus seur, quand autre consideration ne nous y conuieroit, est à mon aduis de se rejetter au party, où il y a plus d’honnesteté et de iustice: et puis qu’on est en doute du plus court chemin, tenir tousiours le droit, =I=, 194.
Il est loysible à vn homme d’honneur, de parler ainsi que les Lacedemoniens, deffaicts par Antipater, sur le poinct de leurs accords: Vous nous pouuez commander des charges poisantes et dommageables autant qu’il vous plaira: mais de honteuses, et deshonnestes, vous perdrez vostre temps de nous en commander. Chacun doit auoir iuré à soy mesme, ce que les Roys d’Ægypte faisoient solennellement iurer à leurs iuges, qu’ils ne se desuoyeroient de leur conscience, pour quelque commandement qu’eux mesmes leur en fissent. A telles commissions il y a note euidente d’ignominie, et condemnation, =III=, 92.
IGNORANCE.
L’ignorance qui se sçait, qui se iuge, et qui se condamne, ce n’est pas vne entiere ignorance. Pour l’estre, il faut qu’elle s’ignore soy-mesme, =II=, 230.
Ce n’est pas sans raison, que nous attribuons à simplesse et ignorance, la facilité de croire et de se laisser persuader, =I=, 288.
IMAGINATION.
La iouyssance, et la possession, appartiennent principalement à l’imagination. Elle embrasse plus chaudement et plus continuellement ce qu’elle va querir, que ce que nous touchons, =III=, 434.
Nostre discours est capable d’estoffer cent autres mondes, et d’en trouuer les principes et la contexture. Il ne luy faut ny matiere ny baze. Laissez le courre: il bastit aussi bien sur le vide que sur le plain, et de l’inanité que de matiere, =III=, 528.
Que de choses nous semblent plus grandes par imagination, que par effect, =I=, 668.
Nous embrassons et ceux qui ont esté, et ceux qui ne sont point encore, non que les absens, =III=, 436.
Nous tressuons, nous tremblons, nous pallissons, et rougissons aux secousses de nos imaginations. Chacun en est heurté, aucuns en sont renuersez, =I=, 134.
Nous auons raison de faire valoir les forces de nostre imagination: car tous nos biens ne sont qu’en songe, =II=, 204.
Les bestes mesmes se voyent comme nous, subiectes à la force de l’imagination, =I=, 148.
IMMORTALITÉ DE L’AME.
Sans l’immortalité des ames, il n’y auroit plus dequoy asseoir les vaines esperances de la gloire, qui est vne consideration de merueilleux credit au monde: et c’est vne tres-vtile impression, que les vices, quand ils se desroberont de la veuë et cognoissance de l’humaine iustice, demeurent tousiours en butte à la diuine, qui les poursuyura, voire apres la mort des coupables, =II=, 322.
Le fruict de l’immortalité, consiste en la iouyssance de la beatitude eternelle. Confessons ingenuement, que Dieu seul nous l’a dict, et la foy: car leçon n’est-ce pas de Nature et de nostre raison. Et qui retentera son estre et ses forces, et dedans et dehors, sans ce priuilege diuin: qui verra l’homme, sans le flatter, il n’y verra ny efficace, ny faculté, qui sente autre chose que la mort et la terre, =II=, 324.
IMPOSTURE.
Le vray champ et subiect de l’imposture, sont les choses inconnües: l’estrangeté mesme donne credit, =I=, 376.
Il n’est rien creu si fermement, que ce qu’on sçait le moins, ny gens si asseurez, que ceux qui nous content des fables, =I=, 376.
INDÉPENDANCE.
I’essaye à auoir expres besoing de nul, =III=, 420.
Ie hay les morceaux que la necessité me taille. Toute commodité me tiendroit à la gorge, de laquelle seule i’aurois à despendre, =III=, 460.
On iouyt bien plus librement, et plus gayement, des biens empruntez: quand ce n’est pas vne iouyssance obligee et contrainte par le besoing: et qu’on a, et en sa volonté, et en sa fortune, la force et les moyens de s’en passer, =III=, 420.
Ie fuis à me submettre à toute sorte d’obligation. Mais sur tout, à celle qui m’attache, par deuoir d’honneur. Ie ne trouue rien si cher, que ce qui m’est donné: et ce pourquoy, ma volonté demeure hypothequee par tiltre de gratitude. Et reçois plus volontiers les offices, qui sont à vendre. Pour ceux-cy, ie ne donne que de l’argent: pour les autres, ie me donne moy-mesme, =III=, 416.
La subiection essentielle et effectuelle, ne regarde d’entre nous, que ceux qui s’y conuient, et qui ayment à s’honnorer et enricher par tel seruice: car qui se veut tapir en son foyer, et sçait conduire sa maison sans querelle, et sans procés, il est aussi libre que le Duc de Venise, =I=, 492.
Mes amis m’importunent estrangement, quand ils me requierent, de requerir vn tiers. Et ne me semble guere moins de coust, desengager celuy qui me doibt, vsant de luy: que m’engager enuers celuy, qui ne me doibt rien, =III=, 422.
I’ayme tant à me descharger et desobliger, que i’ay parfois compté à profit, les ingratitudes, offences, et indignitez, que i’auois reçeu de ceux, à qui ou par nature, ou par accident, i’auois quelque deuoir d’amitié: prenant cette occasion de leur faute, pour autant d’acquit, et descharge de ma debte, =III=, 418.
INDIGENCE.
Par diuerses causes l’indigence se voit autant ordinairement logée chez ceux qui ont des biens, que chez ceux qui n’en ont point, =I=, 468.
Et me semble plus miserable vn riche malaisé, necessiteux, affaireux, que celuy qui est simplement pauure, =I=, 468.
INITIATIVE.
En toutes choses les hommes se iettent aux appuis estrangers, pour espargner les propres: seuls certains et seuls puissans, qui sçait s’en armer, =III=, 562.
Nous sommes chacun plus riche, que nous ne pensons: mais on nous dresse à l’emprunt, et à la queste: on nous duict à nous seruir plus de l’autruy, que du nostre, =III=, 548.
INSATIABILITÉ DE L’HOMME.
Ceux qui accusent les hommes d’aller tousiours beant apres les choses futures, et nous apprennent à nous saisir des biens presens, et nous rassoir en ceux-là, comme n’ayants aucune prise sur qui est à venir, voire assez moins que nous n’auons sur ce qui est passé, touchent la plus commune des humaines erreurs: s’ils osent appeller erreur, chose à quoy nature mesme nous achemine, pour le seruice de la continuation de son ouurage, =I=, 28.
INSPIRATION.
Chacun sent en soy quelque image d’agitations d’vne opinion prompte, vehemente et fortuite. C’est à moy de leur donner quelque authorité, qui en donne si peu à nostre prudence. Et en ay eu de pareillement foibles en raison, et violentes en persuasion, ou en dissuasion, ausquelles ie me laissay emporter si vtilement et heureusement, qu’elles pourroyent estre iugees tenir quelque chose d’inspiration diuine, =I=, 78.
INTOLÉRANCE.
Fascheuse maladie, de se croire si fort, qu’on se persuade, qu’il ne se puisse croire au contraire, =I=, 582.
IRRÉSOLUTION.
L’irrésolution me semble le plus commun et apparent vice de nostre nature, =I=, 600.
Nous flottons entre diuers aduis: nous ne voulons rien librement, rien absoluëment, rien constamment, =I=, 604.
IVROGNERIE.
L’yurongnerie entre les autres, me semble vn vice grossier et brutal, l’esprit a plus de part ailleurs: cestuy-cy est tout corporel et terrestre. Les autres vices alterent l’entendement, cestuy-cy le renuerse, et estonne le corps, =I=, 644.
Mon goust et ma complexion est plus ennemie de ce vice que mon discours. Ie le trouue bien vn vice lasche et stupide, mais moins malicieux et dommageable que les autres, qui choquent quasi tous de plus droit fil la societé publique. Il couste moins à nostre conscience que les autres: outre qu’il n’est point de difficile apprest, ny malaisé à trouuer: consideration non mesprisable, =I=, 618.
Le vin redonne aux hommes la gayeté, et la ieunesse aux vieillards, =I=, 622.
Boire, c’est quasi le dernier plaisir que le cours des ans nous desrobe, =I=, 620.
Le vin est capable de fournir à l’ame de la temperance, au corps de la santé. Toutesfois: on s’en espargne en expedition de guerre. Que tout magistrat et tout iuge s’en abstienne sur le point d’executer sa charge, et de consulter des affaires publiques. Qu’on n’y employe le iour, temps deu à d’autres occupations: ny celle nuict, qu’on destine à faire des enfants, =I=, 622.
Il y en a qui conseillent de se dispenser quelquefois à boire d’autant, et de s’enyurer pour relascher l’ame, =I=, 616.
Le vin faict desbonder les plus intimes secrets, à ceux qui en ont pris outre mesure, =I=, 644.
JALOUSIE.
La ialousie est la plus vaine et tempesteuse maladie qui afflige les ames humaines, =III=, 222.
Lors que la ialousie saisit ces pauures ames, foibles, et sans resistance, c’est pitié, comme elle les tirasse et tyrannise cruellement. Elle s’y insinue sous titre d’amitié: mais depuis qu’elle les possede, les mesmes causes qui seruoient de fondement à la bien-vueillance, seruent de fondement de hayne capitale: c’est des maladies d’esprit celle, à qui plus de choses seruent d’aliment, et moins de choses de remede. La vertu, la santé, le merite, la reputation du mary, sont les boutefeux de leur maltalent et de leur rage. Cette fiéure laidit et corrompt tout ce qu’elles ont de bel et de bon d’ailleurs. Et d’vne femme ialouse, quelque chaste qu’elle soit, et mesnagere, il n’est action qui ne sente l’aigre et l’importun, =III=, 224.
A dire vray, ie ne sçay si on peut souffrir d’elles pis que la ialousie. C’est la plus dangereuse de leurs conditions, comme de leurs membres, la teste, =III=, 236.
JEUX PUBLICS.
Les bonnes polices prennent soing d’assembler les citoyens, et les r’allier, comme aux offices serieux de la deuotion, aussi aux exercices et ieux. La societé et amitié s’en augmente, et puis on ne leur sçauroit conceder des passe-temps plus reglez, que ceux qui se font en presence d’vn chacun, et à la veuë mesme du magistrat, diuertissement de pires actions et occultes, =I=, 288.
JUGEMENT.
Le iugement est vn vtil à tous subiects, et se mesle par tout, =I=, 552.
Nature enserre dans les termes de son progrez ordinaire, comme toutes autres choses, les creances, les iugemens, et opinions des hommes: elles ont leur reuolution, leur saison, leur naissance, leur mort, comme les choux: le ciel les agite, et les roule à sa poste, =II=, 366.
Le sçauoir est moins prisable, que le iugement; cestuy-cy se peut passer de l’autre, et non l’autre de cestuy-cy, =I=, 216.
La science et la verité peuuent loger chez nous sans iugement, et le iugement y peut aussi estre sans elles: voire la reconnoissance de l’ignorance est l’vn des plus beaux et plus seurs tesmoignages de iugement que ie trouue, =II=, 62.
Combien diuersement iugeons nous des choses? combien de fois changeons nous noz fantasies? Ce que ie tiens auiourd’huy, et ce que ie croy, ie le tiens, et le croy de toute ma croyance; ie ne sçaurois embrasser aucune verité ny conseruer auec plus d’asseurance, que ie fay cette-cy. I’y suis tout entier; i’y suis voyrement: mais ne m’est-il pas aduenu non vne fois, mais cent, mais mille, et tous les iours, d’auoir embrassé quelque autre chose en cette mesme condition, que depuis i’ay iugé fauce? =II=, 342.
Nostre apprehension, nostre iugement et les facultez de nostre ame en general, souffrent selon les mouuements et alterations du corps, lesquelles alterations sont continuelles. N’auons nous pas l’esprit plus esueillé, la memoire plus prompte, le discours plus vif, en santé qu’en maladie? La ioye et la gayeté ne nous font elles pas receuoir les subjects qui se presentent à nostre ame, d’vn tout autre visage, que le chagrin et la melancholie? =II=, 344.
Ce ne sont pas seulement les fieures, les breuuages, et les grands accidens, qui renuersent nostre iugement: les moindres choses du monde le tourneuirent. Par consequent, à peine se peut-il rencontrer vne seule heure en la vie, où nostre iugement se trouue en sa deuë assiette, =II=, 346.
Qui se souuient de s’estre tant et tant de fois mesconté de son propre iugement: est-il pas vn sot, de n’en entrer iamais en deffiance? =III=, 618.
Si nostre iugement est en main à la maladie mesmes, et à la perturbation, si c’est de la folie et de la temerité, qu’il est tenu de receuoir l’impression des choses, quelle seurté pouuons nous attendre de luy? =II=, 352.
Il se tire vne merueilleuse clarté pour le iugement humain, de la frequentation du monde. Nous sommes tous contraints et amoncellez en nous, et auons la veuë racourcie à la longueur de nostre nez: nous ne regardons que sous nous. A qui il gresle sur la teste, tout l’hemisphere semble estre en tempeste et orage, =I=, 250.
Nos iugemens sont encores malades, et suyuent la deprauation de nos mœurs. Ie voy la plupart des esprits de mon temps faire les ingenieux à obscurcir la gloire des belles et genereuses actions anciennes, leur donnant quelque interpretation vile, et leur controuuant des occasions et des causes vaines. Grande subtilité. Qu’on me donne l’action la plus excellente et pure, ie m’en vois y fournir vraysemblablement cinquante vitieuses intentions, =I=, 400.