Essais de Montaigne (self-édition) - Volume IV
Part 38
C’est vn vilain desreglement, qui les pousse si souuent au change, et les empesche de fermir leur affection en quelque subiect que ce soit: mais si est-il vray, que c’est contre la nature de l’amour, s’il n’est violant, et contre la nature de la violance, s’il est constant, =III=, 264.
Ie ne conseille aux Dames, d’appeler honneur, leur deuoir. Leur deuoir est le marc: leur honneur n’est que l’escorce. Et ne leur conseille de nous donner cette excuse en payement de leur refus: l’offence et enuers Dieu, et en la conscience, seroit aussi grande de le desirer que de l’effectuer. Toute personne d’honneur choisit de perdre plus tost son honneur, que de perdre sa conscience, =II=, 464.
Il est tousiours procliue aux femmes de disconuenir à leurs maris. Elles saisissent à deux mains toutes couuertures de leur contraster: la premiere excuse leur sert de pleniere iustification, =II=, 36.
Ceux qui ont à negocier auec des femmes testues, peuuent auoir essayé à quelle rage on les iette, quand on oppose à leur agitation, le silence et la froideur, et qu’on desdaigne de nourrir leur courroux. Elles ne se courroucent, qu’affin qu’on se contre-courrouce, à l’imitation des loix de l’amour, =II=, 614.
Nul maniement leur semble auoir assez de dignité, s’il vient de la concession du mary. Il faut qu’elles l’vsurpent ou finement ou fierement, et tousiours iniurieusement, pour luy donner de la grace et de l’authorité, =II=, 36.
Il faut laisser bonne partie de leur conduite, à leur propre discretion: car ainsi comme ainsi n’y a il discipline qui les sçeut brider de toutes parts, =II=, 262.
En nostre siecle, elles reseruent plus communément, à estaller leurs bons offices, enuers leurs maris perdus: Tardif tesmoignage, et hors de saison. Elles preuuent plustost par là, qu’elles ne les ayment que morts. La vie est pleine de combustion, le trespas d’amour, et de courtoisie. Elles ont beau s’escheueler et s’esgratigner. Leur rechigner est odieux aux viuans, et vain aux morts. Nous dispenserons volontiers qu’on rie apres, pourueu qu’on nous rie pendant la vie. Est-ce pas de quoy resusciter de despit: qui m’aura craché au nez pendant que i’estoy, me vienne frotter les pieds, quand ie ne suis plus? S’il y a quelque honneur à pleurer les maris, il n’appartient qu’à celles qui leur ont ry: celles qui ont pleuré en la vie, qu’elles rient en la mort, au dehors comme au dedans. Aussi, ne regardez pas à ces yeux moites, et à cette piteuse voix: regardez ce port, ce teinct, et l’embonpoinct de ces iouës, soubs ces grands voiles: c’est par là qu’elle parle François. Il en est peu, de qui la santé n’aille en amendant, qualité qui ne sçait pas mentir. Cette ceremonieuse contenance ne regarde pas tant derriere soy, que deuant; c’est acquest, plus que payement, =II=, 662.
La plus part de leurs deuils sont artificiels et ceremonieux. On y procede mal, quand on s’oppose à cette passion: car l’opposition les pique et les engage plus auant à la tristesse. On exaspere le mal par la ialousie du debat, =III=, 158.
Nous sommes quasi par tout iniques iuges de leurs actions, comme elles sont des nostres, =III=, 264.
Il n’est passion plus pressante, que cette cy, à laquelle nous voulons qu’elles resistent seules: non simplement, comme à vn vice de sa mesure: mais comme à l’abomination plus qu’à l’irreligion et au parricide: et nous nous y rendons cependant sans coulpe et reproche, =III=, 206.
On les leurre en somme, et acharne, par tous moyens. Nous eschauffons et incitons leur imagination sans cesse, et puis nous crions au ventre, =III=, 216.
Nous les traictons inconsiderément en cecy, apres que nous auons cogneu, qu’elles sont sans comparaison plus capables et ardentes aux effects de l’amour que nous, =III=, 204.
De la trahison commune et ordinaire des hommes d’auiourd’huy, il aduient, ce que nous montre l’experience: c’est qu’elles se r’allient et reiettent à elles mesmes, ou entre elles, pour nous fuyr: ou bien qu’elles se rengent aussi de leur costé, à cet exemple que nous leur donnons: qu’elles iouent leur part de la farce, et se prestent à cette negociation, sans passion, sans soing et sans amour, =III=, 150.
Il en est, qui ayment mieux prester cela, que leur coche: et qui ne se communiquent, que par là, =III=, 260.
Les masles et femelles, sont iettez en mesme moule, sauf l’institution et l’vsage, la difference n’y est pas grande. Il n’y a pas de distinction entre leur vertu et la nostre. Il est bien plus aisé d’accuser l’vn sexe, que d’excuser l’autre, =III=, 286.
FERMETÉ (COURAGE).
La loy de la resolution et de la constance ne porte pas que nous ne nous deuions couurir, autant qu’il est en nostre puissance, des maux et inconueniens qui nous menassent, ny par consequent d’auoir peur qu’ils nous surpreignent. Au rebours, tous moyens honnestes de se garentir des maux, sont non seulement permis, mais louables. Et le ieu de la constance se iouë principalement à porter de pied ferme, les inconueniens où il n’y a point de remede, =I=, 78.
FESTIN.
En vn festin il ne faut pas tant regarder ce qu’on mange, qu’auec qui on mange. Il n’est point de si doux apprest, ny de sauce si appetissante, que celle qui se tire de la societé, =III=, 676.
Varro demande cecy au conuiue: l’assemblée de personnes belles de presence, et aggreables de conuersation, qui ne soyent ny muets ny bauards: netteté et delicatesse aux viures, et au lieu: et le temps serein, =III=, 684.
FLATTERIE.
C’est vn plaisir fade et nuisible, d’auoir affaire à gens qui nous admirent et facent place, =III=, 338.
FOLIE.
On a raison d’appeller folie tout eslancement, tant loüable soit-il, qui surpasse nostre propre iugement et discours. D’autant que la sagesse est vn maniment reglé de nostre ame, et qu’elle conduit auec mesure et proportion, et s’en respond, =I=, 628.
Qui ne sçait combien est imperceptible le voisinage d’entre la folie auec les gaillardes eleuations d’vn esprit libre; et les effects d’vne vertu supreme et extraordinaire, =II=, 210.
Dequoy se fait la plus subtile folie que de la plus subtile sagesse? Comme des grandes amitiez naissent des grandes inimitiez, des santez vigoreuses les mortelles maladies: ainsi des rares et vifues agitations de noz ames, les plus excellentes manies, et plus detraquées: il n’y a qu’vn demy tour de cheuille à passer de l’vn à l’autre, =II=, 210.
I’ay quelque opinion de l’enuers de cette sentence, que qui aura esté vne fois bien fol, ne sera nulle autre fois bien sage, =III=, 290.
FORTUNE.
La fortune ne nous fait ny bien ny mal: elle nous en offre seulement la matiere et la semence laquelle nostre ame, plus puissante qu’elle, tourne et applique comme il luy plaist: seule cause et maistresse de sa condition heureuse ou malheureuse, =I=, 474.
Il est malaisé és actions humaines, de donner regle si iuste par discours de raison, que la Fortune n’y maintienne son droict, =I=, 656.
Et de vray en toutes republiques on a tousiours laissé bonne part d’auctorité au sort, =I=, 76.
Les biens de la fortune tous tels qu’ils sont, encores faut il auoir le sentiment propre à les sauourer. C’est le iouïr, non le posseder, qui nous rend heureux, =I=, 486.
L’inconstance du bransle diuers de la fortune, fait qu’elle nous doiue presenter toute espece de visages, =I=, 384.
On s’apperçoit ordinairement aux actions du monde, que la fortune, pour nous apprendre, combien elle peut en toutes choses: et qui prent plaisir à rabattre nostre presomption: n’ayant peu faire les mal-habiles sages, elle les fait heureux: à l’enuy de la vertu. Et se mesle volontiers à fauoriser les executions, où la trame est plus purement sienne, =III=, 358.
Il semble que la fortune quelquefois guette à point nommé le dernier iour de nostre vie, pour montrer sa puissance, de renuerser en vn moment ce qu’elle auoit basty en longues années, =I=, 104.
C’est iniure et deffaueur de Fortune, de nous offrir des presents, qui nous remplissent d’vn iuste despit de nous auoir failly en leur saison, =III=, 498.
Plus nous amplifions nostre besoing et possession, d’autant plus nous engageons nous aux coups de la Fortune, et des aduersitez, =III=, 498.
L’heur et le mal’heur sont à mon gré deux souueraines puissances. C’est imprudence, d’estimer que l’humaine prudence puisse remplir le rolle de la fortune. Et vaine est l’entreprise de celuy, qui presume d’embrasser et causes et consequences, et mener par la main, le progrez de son faict, =III=, 356.
C’est chose vaine et friuole que l’humaine prudence: et au trauers de tous nos proiects, de nos conseils et precautions, la fortune maintient tousiours la possession des euenements, =I=, 190.
Les euenemens et issuës dependent, notamment en la guerre, pour la plus part, de la fortune: laquelle ne se veut pas renger et assuiettir à nostre discours et prudence. Mais à le bien prendre, nos conseils et deliberations en despendent bien autant; et la fortune engage en son trouble et incertitude, aussi nos discours, =I=, 528.
I’ay veu de mon temps mill’ hommes soupples, mestis, ambigus, et que nul ne doubtoit plus prudens mondains que moy, se perdre où ie me suis sauué, =II=, 454.
Qu’on regarde qui sont les plus puissans aux villes, et qui font mieux leurs besongnes: on trouuera ordinairement, que ce sont les moins habiles. Il est aduenu aux femmelettes, aux enfans, et aux insensez, de commander de grands estats, à l’esgal des plus suffisans Princes. Et y rencontrent, plus ordinairement les grossiers que les subtils. Nous attribuons les effects de leur bonne fortune à leur prudence, =III=, 356.
Ie suis homme, qui me commets volontiers à la Fortune, et me laisse aller à corps perdu, entre ses bras. Dequoy iusques à cette heure i’ay eu plus d’occasion de me louër, que de me plaindre. Et l’ay trouuée et plus auisée, et plus amie de mes affaires, que ie ne suis. Il y a quelques actions en ma vie, desquelles on peut iustement nommer la conduite difficile; ou, qui voudra, prudente. De celles-là posez, que la tierce partie soit du mien, certes les deux tierces sont richement à elle. Nous faillons, ce me semble, en ce que nous ne nous fions pas assez au ciel de nous. Et pretendons plus de nostre conduite, qu’il ne nous appartient. Pourtant fouruoyent si souuent nos desseins. Il est enuieux de l’estenduë, que nous attribuons aux droicts de l’humaine prudence, au preiudice des siens. Et nous les racourcit d’autant plus, que nous les amplifions, =III=, 594.
Ie trouue l’effort bien difficile à la souffrance des maux, mais au contentement d’vne mediocre mesure de fortune, et fuite de la grandeur, i’y trouue fort peu d’affaire, =III=, 322.
FOULE.
La contagion est tres-dangereuse en la presse, =I=, 410.
Il y a infinis exemples de conclusions populaires, qui semblent plus aspres, d’autant que l’effect en est plus vniuersel. Elles le sont moins que separées. Ce que le discours ne seroit en chacun, il le fait en tous: l’ardeur de la societé rauissant les particuliers iugements, =I=, 648.
Il n’est rien moins esperable de ce monstre ainsin agité, que l’humanité et la douceur, il receura bien plustost la reuerance et la crainte, =I=, 198.
FRANÇAIS.
I’ay honte de voir nos hommes, enyurez de cette sotte humeur, de s’effaroucher des formes contraires aux leurs. Il leur semble estre hors de leur element, quand ils sont hors de leur village. Où qu’ils aillent, ils se tiennent à leurs façons, et abominent les estrangeres. Pourquoy non barbares, puis qu’elles ne sont Françoises? La pluspart ne prennent l’aller que pour le venir. Ils voyagent couuerts et resserrez, d’vne prudence taciturne et incommunicable, se defendans de la contagion, d’vn air incogneu, =III=, 454.
FUNÉRAILLES.
S’il estoit besoin d’en ordonner, ie seroy d’aduis, quant aux funerailles, comme en toutes actions de la vie, que chascun en rapportast la regle, au degré de sa fortune, de ne les faire ny superflues ny mechaniques; et lairrois purement la coustume ordonner de cette ceremonie, et m’en remettray à la discretion des premiers à qui ie tomberay en charge, =I=, 36.
GENS DE LETTRES.
Ie ne sçay comment il aduient, et il aduient sans doubte, qu’il se trouue autant de vanité et de foiblesse d’entendement, en ceux qui font profession d’auoir plus de suffisance, qui se meslent de vacations lettrées, et de charges qui despendent des liures, qu’en nulle autre sorte de gens, =II=, 514.
GLOIRE (RÉPUTATION).
De toutes les resueries du monde, la plus receuë et plus vniuerselle, est le soing de la reputation et de la gloire, que nous espousons iusques à quitter les richesses, le repos, la vie et la santé, qui sont biens effectuels et substantiaux, pour suyure cette vaine image, cette simple voix, qui n’a ny corps ny prise, =I=, 476.
C’est à Dieu seul, à qui gloire et honneur appartient. Et n’est rien si esloigné de raison, que de nous en mettre en queste pour nous, =II=, 442.
Toute la gloire du monde ne merite pas qu’vn homme d’entendement estende seulement le doigt pour l’acquerir, =II=, 442.
Toutes autres choses tombent en commerce. Nous prestons nos biens et nos vies au besoin de nos amis: mais de communiquer son honneur et d’estrener autruy de sa gloire, il ne se voit gueres, =I=, 478.
Combien auons nous veu d’hommes vertueux, suruiure à leur propre reputation, qui ont veu et souffert esteindre en leur presence, l’honneur et la gloire tres-iustement acquise en leurs ieunes ans? =II=, 460.
C’est le sort qui nous applique la gloire, selon sa temerité. Ie l’ay veuë fort souuent outrepasser le merite d’vne longue mesure. Comme l’ombre, elle va quelque fois deuant son corps: et quelque fois l’excede de beaucoup en longueur, =II=, 448.
Nous appellons aggrandir nostre nom, l’estendre et semer en plusieurs bouches: nous voulons qu’il y soit receu en bonne part et que cette sienne accroissance luy vienne à profit: voyla ce qu’il y peut auoir de plus excusable en ce dessein. Mais l’exces de cette maladie en va iusques là, que plusieurs cherchent de faire parler d’eux en quelque façon que ce soit, plus desireux de grande que de bonne réputation. Ce vice est ordinaire. Nous nous soignons plus qu’on parle de nous, que comment on en parle: et nous est assez que nostre nom coure par la bouche des hommes, en quelque condition qu’il y coure, =II=, 456.
Qui ne contrechange volontiers la santé, le repos, et la vie, à la reputation et à la gloire? la plus inutile, vaine et fauce monnoye, qui soit en nostre vsage, =I=, 416.
De ceux mesme, que nous voyons bien faire: trois mois, ou trois ans apres, il ne s’en parle non plus que s’ils n’eussent iamais esté, =II=, 460.
Infinies belles actions se doiuent perdre sans tesmoignage, auant qu’il en vienne vne à profit. Et si on prend garde, on trouuera, à mon aduis, qu’il aduient par experience, que les moins esclattantes sont les plus dangereuses: et qu’aux guerres, qui se sont passées de notre temps, il s’est perdu plus de gens de bien, aux occasions legeres et peu importantes, et à la contestation de quelque bicoque, qu’és lieux dignes et honnorables, =II=, 450.
Tuer vn homme, ou deux, ou dix, se presenter courageusement à la mort, c’est à verité quelque chose à chacun de nous, car il y va de tout: mais pour le monde, ce sont choses si ordinaires, il s’en voit tant tous les iours, et en faut tant de pareilles pour produire vn effect notable, que nous n’en pouuons attendre aucune particuliere recommendation, =II=, 458.
Au demeurant, en toute vne bataille où dix mill’ hommes sont stropiez ou tuez, il n’en est pas quinze dequoy lon parle. De tant de miliasses de vaillans hommes qui sont morts depuis quinze cens ans en France, les armes en la main, il n’y en a pas cent, qui soyent venus à nostre cognoissance. La memoire non des chefs seulement, mais des battailles et victoires est enseuelie, =II=, 458.
Il faut trier de toute vne nation, vne douzaine d’hommes, pour iuger d’vn arpent de terre, et le iugement de nos inclinations, et de nos actions, la plus difficile matiere, et la plus importante qui soit, nous la remettons à la voix de la commune et de la tourbe, mere d’ignorance, d’iniustice, et d’inconstance. Est-ce raison de faire dependre la vie d’un sage, du iugement des fols? =II=, 452.
Entre toutes les voluptez, il n’y en a point de plus dangereuse, ny plus à fuir que celle qui nous vient de l’approbation d’autruy. Il n’est chose qui empoisonne tant que la flatterie, rien par où les meschans gaignent plus aiséement credit: ny maquerelage si propre et si ordinaire à corrompre la chasteté des femmes, que de les paistre et entretenir de leurs loüanges, =II=, 442.
Celuy qui fait tout pour l’honneur et pour la gloire, que pense-il gaigner, en se produisant au monde en masque, desrobant son vray estre à la cognoissance du peuple? Louez un bossu de sa belle taille, il le doit receuoir à iniure: si vous estes couard, et qu’on vous honnore pour vn vaillant homme, est-ce de vous qu’on parle? On vous prend pour vn autre, =III=, 190.
La gloire est pour elle mesme desirable: mais il faut éviter comme deux extremes vicieux, l’immoderation, et à la rechercher, et à la fuyr, =II=, 446.
La vertu elle mesme est chose bien vaine et friuole, si elle tire sa recommendation de la gloire, =II=, 448.
Les actions de la vertu sont trop nobles d’elles mesmes, pour rechercher autre loyer, que de leur propre valeur: et notamment pour la chercher en la vanité des iugemens humains, =II=, 460.
Qui n’est homme de bien que par ce qu’on le sçaura, et par ce qu’on l’en estimera mieux, apres l’auoir sçeu, qui ne veut bien faire qu’en condition que sa vertu vienne à la cognoissance des hommes, celuy-là n’est pas personne de qui on puisse tirer beaucoup de seruice, =II=, 450.
Toute la gloire, que ie pretens de ma vie, c’est de l’auoir vescue tranquille, et tranquille selon moy, =II=, 448.
GUERRE CIVILE (TROUBLES INTÉRIEURS).
Monstrueuse guerre. Les autres agissent au dehors, ceste-cy encore contre soy: se ronge et se defaict, par son propre venin. Elle est de nature si maligne et ruineuse, qu’elle se ruine quand et quand le reste: et se deschire et despece de rage. Nous la voyons plus souuent, se dissoudre par elle mesme, que par disette d’aucune chose necessaire, ou par la force ennemie. Toute discipline la fuït. Elle vient guerir la sedition, et en est pleine. Veut chastier la desobeissance, et en montre l’exemple: et employee à la deffence des loix, faict sa part de rebellion à l’encontre des siennes propres. Où en sommes nous? Nostre medecine porte infection.--En ces maladies populaires, on peut distinguer sur le commencement, les sains des malades: mais quand elles viennent à durer, comme la nostre, tout le corps s’en sent, et la teste et les talons: aucune partie n’est exempte de corruption. Car il n’est air, qui se hume si gouluement: qui s’espande et penetre, comme faict la licence. Nos armees ne se lient et tiennent plus que par simant estranger: des François on ne sçait plus faire vn corps d’armee, constant et reglé. Quelle honte! Il n’y a qu’autant de discipline, que nous en font voir des soldats empruntez. Quant à nous, nous nous conduisons à discretion, et non pas du chef; chacun selon la sienne: il a plus affaire au dedans qu’au dehors. C’est au commandement de suiure, courtizer, et plier: à luy seul d’obeïr: tout le reste est libre et dissolu. Il me plaist de voir, combien il y a de lascheté et de pusillanimité en l’ambition: par combien d’abiection et de seruitude, il luy faut arriuer à son but. Mais cecy me deplaist de voir, des natures debonnaires et capables de iustice, se corrompre tous les iours, au maniement et commandement de cette confusion. La longue souffrance, engendre la coustume; la coustume, le consentement et l’imitation. Nous auions assez d’ames mal nées, sans gaster les bonnes et genereuses, =III=, 354.
Les guerres ciuiles ont cela de pire que les autres guerres, de nous mettre chacun en echauguette en sa propre maison. C’est grande extremité, d’estre pressé iusques dans son mesnage, et repos domestique, =III=, 424.
En ces temps, on battisoit les vices publiques de mots nouueaux plus doux pour leur excuse, abastardissant et amollissant leurs vrais titres, =I=, 178.
Ce qui fait voir tant de cruautez inouies aux guerres populaires, c’est que cette canaille de vulgaire s’aguerrit, et se gendarme, à s’ensanglanter iusques aux coudes, et deschiqueter vn corps à ses pieds, n’ayant resentiment d’autre vaillance. Comme les chiens coüards, qui deschirent en la maison, et mordent les peaux des bestes sauuages, qu’ils n’ont osé attaquer aux champs, =II=, 570.
La cause des loix, et defence de l’ancien estat, a tousiours cela, que ceux mesmes qui pour leur dessein particulier le troublent, en excusent les defenseurs, s’ils ne les honorent, =III=, 86.
Mais il ne faut pas appeler deuoir, vne aigreur et vne intestine aspreté, qui naist de l’interest et passion priuee, ny courage, vne conduitte traistresse et malitieuse. Ils nomment zele, leur propension vers la malignité, et violence. Ce n’est pas la cause qui les eschauffe, c’est leur interest. Ils attisent la guerre, non par ce qu’elle est iuste: mais par ce que c’est guerre, =III=, 86.
Sur tout il se faut garder qui peut, de tomber entre les mains d’vn Iuge ennemy, victorieux et armé, =I=, 88.
Confessons la verité, qui trieroit de l’armée mesme legitime, ceux qui y marchent par le seul zele d’vne affection religieuse, et encore ceux qui regardent seulement la protection des loix de leur pays, ou seruice du Prince, il n’en sçauroit bastir vne compagnie de gens-darmes complete. D’où vient cela, qu’il s’en trouue si peu, qui ayent maintenu mesme volonté et mesme progrez en nos mouuemens publiques, et que nous les voyons tantost n’aller que le pas, tantost y courir à bride aualée? et mesmes hommes, tantost gaster nos affaires par leur violence et aspreté, tantost par leur froideur, mollesse et pesanteur; si ce n’est qu’ils y sont poussez par des considerations particulieres et casuelles, selon la diuersité desquelles ils se remuent? =II=, 120.
HABITUDES (COUTUMES, USAGES).
L’accoustumance nous peut duire non seulement à telle forme qu’il luy plaist, mais aussi au changement et à la variation: qui est le plus noble, et le plus vtile de ses apprentissages, =III=, 636.
Les gueux ont leurs magnificences, et leurs voluptez, comme les riches: ce sont effects de l’accoustumance, =III=, 636.
HISTOIRE.
Les historiens sont ma droitte bale: car ils sont plaisans et aysez: et quant et quant l’homme en general, de qui ie cherche la cognoissance, y paroist plus vif et plus entier qu’en nul autre lieu: la varieté et verité de ses conditions internes, en gros et en detail, la diuersité des moyens de son assemblage, et des accidents qui le menacent, =II=, 76.
C’est la matiere à laquelle nos esprits s’appliquent de plus diuerse façon. I’ay leu en Tite Liue cent choses que tel n’y a pas leu. Plutarche y en a leu cent; outre ce que i’y ay sçeu lire: et à l’aduenture outre ce que l’autheur y auoit mis, =I=, 248.
I’ayme les historiens, ou fort simples, ou excellens. Les simples, qui n’ont point dequoy y mesler quelque chose du leur, et qui n’y apportent que le soin, et la diligence de r’amasser tout ce qui vient à leur notice, et d’enregistrer à la bonne foy toutes choses, sans chois et sans triage, nous laissent le iugement entier pour la cognoissance de la verité, =II=, 78.
Les bien excellens ont la suffisance de choisir ce qui est digne d’estre sçeu, peuuent trier de deux rapports celuy qui est plus vray-semblable, =II=, 78.
Ceux d’entre-deux, qui est la plus commune façon, nous gastent tout: ils veulent nous mascher les morceaux; ils se donnent loy de iuger et par consequent d’incliner l’Histoire à leur fantasie: car depuis que le iugement pend d’vn costé, on ne se peut garder de contourner et tordre la narration à ce biais. Ils entreprennent de choisir les choses dignes d’estre sçeuës, et nous cachent souuent telle parole, telle action priuée, qui nous instruiroit mieux: obmettent pour choses incroyables celles qu’ils n’entendent pas, =II=, 78.