Essais de Montaigne (self-édition) - Volume IV
Part 36
Il se faut prester à autruy, et ne se donner qu’à soy-mesme, =III=, 484.
La priere me gaigne, la menace me rebute, la faueur me ploye, la crainte me roydit, =III=, 380.
La prudence et l’amour ne peuuent ensemble, =III=, 276.
La prudence si tendre et circonspecte, est mortelle ennemye des hautes executions, =I=, 196.
La raison nous ordonne bien d’aller tousiours mesme chemin, mais non toutesfois mesme train, =I=, 500.
La raison va tousiours torte, boiteuse, et deshanchée: et auec le mensonge comme auec la verité. Par ainsin, il est malaisé de descouurir son mescompte, et desreglement, =II=, 346.
Nul ne met en compte publique sa recette: chacun y met son acquest, =I=, 240.
Nostre religion est faite pour extirper les vices: elle les couure, les nourrit, les incite, =II=, 122.
La ressemblance ne faict pas tant, vn, comme la difference faict, autre. Nature s’est obligée à ne rien faire autre, qui ne fust dissemblable, =III=, 600.
Ie veux estre riche par moy, non par emprunt, =II=, 454.
Rien de noble ne se faict sans hazard, =I=, 196.
Rien n’est extreme, qui a son pareil, =I=, 314.
Il en est sur qui les belles robes pleurent, =III=, 294.
Nostre sagesse n’est que folie deuant Dieu: et de toutes les vanitez la plus vaine c’est l’homme, =II=, 132.
En beaucoup de sagesse, beaucoup de desplaisir, =II=, 218.
Ce n’est pas sagesse d’escrire à l’enuy de celuy, qui peut proscrire, =III=, 330.
Il n’est science si arduë que de bien sçauoir viure cette vie, =III=, 692.
La plus belle science qui soit, c’est la science d’obeir et de commander, =I=, 222.
L’estude des sciences amollit et effemine les courages, plus qu’il ne les fermit et aguerrit, =I=, 224.
Combien ay-ie veu de mon temps, d’hommes abestis, par temeraire auidité de science, =I=, 264.
A quoy la science, à qui n’a plus de teste? =III=, 498.
Toute cognoissance s’achemine en nous par les sens, ce sont nos maistres, =II=, 390.
On se met souuent sottement en pourpoinct, pour ne sauter pas mieux qu’en saye, =III=, 410.
D’apprendre qu’on a dit ou fait vne sottise, ce n’est rien que cela. Il faut apprendre, qu’on n’est qu’vn sot. Instruction bien plus ample, et importante, =III=, 618.
Qui craint de souffrir, il souffre desia de ce qu’il craint, =III=, 660.
C’est folie de rapporter le vray et le faux à nostre suffisance, =I=, 288.
Il est bien plus aisé et plus plaisant de suiure, que de guider, =I=, 488.
Le temps me laisse: sans luy rien ne se possede, =III=, 498.
L’achat donne tiltre au diamant, la difficulté à la vertu, la douleur à la deuotion, l’aspreté à la medecine, =I=, 464.
Chaque vsage a sa raison, =III=, 454.
L’vsage, conduit selon raison, a plus d’aspreté, que n’a l’abstinence, =II=, 646.
L’vsage nous faict veoir, vne distinction enorme, entre la deuotion et la conscience, =III=, 592.
La verité et le mensonge ont leurs visages conformes, le port, le goust, et les alleures pareilles: nous les regardons de mesme œil, =III=, 528.
La vertu est qualité plaisante et gaye, =III=, 186.
La vertu n’est pas plus grande, pour estre plus longue: la verité, pour estre plus vieille, n’est pas plus sage, =II=, 632.
Tel a la veuë claire, qui ne l’a pas droitte: et par consequent void le bien, et ne le suit pas: et void la science, et ne s’en sert pas, =I=, 218.
Le vice, n’est que des-reglement et faute de mesure; et par consequent, il est impossible d’y attacher la constance, =I=, 602.
C’est nostre vice, que nous voyons plus ce qui est dessus nous, que volontiers, ce qui est dessoubs, =III=, 402.
C’est chose tendre que la vie, et aysee à troubler, =III=, 386.
La deffaillance d’vne vie, est le passage à mille autres vies. Prenons, sur tout les vieillards: le premier temps opportun qui nous vient, =III=, 582.
On peut continuer à tout temps l’estude, non pas l’escholage. La sotte chose, qu’vn vieillard abecedaire, =II=, 588.
La laideur d’vne vieillesse aduouee, est moins vieille, et moins laide à mon gré, qu’vne autre peinte et lissee, =III=, 282.
Qui abandonne en son propre, le sainement et gayement viure pour en seruir autruy, prent à mon gré vn mauuais et desnaturé party, =III=, 492.
Le viure, c’est seruir, si la liberté de mourir en est à dire, =I=, 630.
Qui ne vit aucunement à autruy, ne vit guere à soy, =III=, 490.
DIVERSION.
Peu de chose nous diuertit et destourne: car peu de chose nous tient. Nous ne regardons gueres les subiects en gros et seuls: ce sont des circonstances ou des images menues et superficielles qui nous frappent: et des vaines escorces qui reiallissent des subiects, =III=, 172.
DOULEUR.
La douleur ne tient qu’autant de place en nous, que nous luy en faisons, =I=, 456.
Tout ainsi que l’ennemy se rend plus aspre à nostre fuite, aussi s’enorgueillit la douleur, à nous voir trembler soubs elle. Elle se rendra de bien meilleure composition, à qui luy fera teste: il se faut opposer et bander contre, =I=, 456.
D’auantage cela nous doit consoler, que naturellement, si la douleur est violente, elle est courte: si elle est longue, elle est legere, =I=, 454.
Mon iugement m’empesche bien de regimber et gronder contre les inconuenients que Nature m’ordonne à souffrir, mais non pas de les sentir, =III=, 184.
I’ay tousiours trouué ce precepte ceremonieux, qui ordonne si exactement de tenir bonne contenance et vn maintien desdaigneux, et posé, à la souffrance des maux. Pourquoi la philosophie se va elle amusant à ces apparences externes? Qu’elle laisse ce soing aux farceurs et maistres de rhetorique, qui font tant d’estat de nos gestes. Qu’elle condone hardiment au mal, cette lascheté voyelle, si elle n’est ny cordiale, ny stomacale: et preste ses pleintes volontaires au genre des souspirs, sanglots, palpitations, pallissements, que nature a mis hors de nostre puissance. Pourueu que le courage soit sans effroy, les parolles sans desespoir, qu’elle se contente. Qu’importe que nous tordions nos bras, pourueu que nous ne tordions nos pensées? Si le corps se soulage en se plaignant, qu’il le face: se tracasse à sa fantasie, qu’il crie tout à faict, =III=, 26.
Ce que nous deuons craindre principalement en la mort, c’est la douleur son auant-coureuse coustumiere. Toutesfois ny ce qui va deuant, ny ce qui vient apres, n’est des appartenances de la mort. Nous nous excusons faussement. C’est plustost l’impatience de l’imagination de la mort, qui nous rend impatiens de la douleur: nous la sentons doublement grieue, de ce qu’elle nous menace de mourir, =I=, 452.
DUEL (ESCRIME).
Qu’est-il plus farouche que de voir vne nation, où par legitime coustume il y ayt doubles loix, celles de l’honneur, et celles de la iustice, en plusieurs choses fort contraires: aussi rigoureusement condamnent celles-là vn demanti souffert, comme celles icy vn demanti reuanché: par le deuoir des armes, celuy-là soit degradé d’honneur qui souffre vn’iniure, et par le deuoir ciuil, celuy qui s’en venge encoure vne peine capitale? qui s’adresse aux loix pour auoir raison d’vne offense faicte à son honneur, il se deshonnore: et qui ne s’y adresse, il en est puny et chastié par les loix, =I=, 174.
L’escrime est vn art vtile à sa fin. Mais ce n’est pas proprement vertu, puis qu’elle tire son appuy de l’addresse, et qu’elle prend autre fondement que de soy-mesme. L’honneur des combats consiste en la ialousie du courage, non de la science, =II=, 576.
C’est aussi vne espece de lascheté, qui a introduit en nos combats singuliers, cet vsage, de nous accompagner de seconds, et tiers, et quarts. La solitude faisoit peur aux premiers qui l’inuenterent: car naturellement quelque compagnie que ce soit, apporte confort, et soulagement au danger. On se seruoit anciennement de personnes tierces, pour garder qu’il ne s’y fist desordre et desloyauté, et pour tesmoigner de la fortune du combat. Mais depuis qu’on a pris ce train, qu’ils s’engagent eux mesmes, quiconque y est conuié, ne peut honnestement s’y tenir comme spectateur, de peur qu’on ne luy attribue, que ce soit faute ou d’affection, ou de cœur. Outre l’iniustice d’vne telle action, et vilenie, d’engager à la protection de vostre honneur, autre valeur et force que la vostre, ie trouue du desaduantage à vn homme de bien, et qui pleinement se fie de soy, d’aller mesler la fortune, à celle d’vn second: chacun court assez de hazard pour soy, sans le courir encore pour vn autre: et a assez à faire à s’asseurer en sa propre vertu, pour la deffence de sa vie, sans commettre chose si chere en mains tierces. Car s’il n’a esté expressement marchandé au contraire, des quatre, c’est vne partie liée. Si vostre second est à terre, vous en auez deux sus les bras, =II=, 572.
Nos peres se contentoyent de reuencher vne iniure par vn démenti, vn démenti par vn coup, et ainsi par ordre. Ils estoient assez valeureux pour ne craindre pas leur aduersaire, viuant, et outragé. Nous tremblons de frayeur, tant que nous le voyons en pieds, =II=, 572.
ÉCONOMIE.
Ie vis du iour à la iournée, et me contente d’auoir dequoy suffire aux besoings presens et ordinaires: aux extraordinaires toutes les prouisions du monde n’y sçauroyent suffire. Et est follie de s’attendre que fortune elle mesmes nous arme iamais suffisamment contre soy. C’est de noz armes qu’il la faut combattre. Les fortuites nous trahiront au bon du faict, =I=, 472.
Tout compté, il y a plus de peine à garder l’argent qu’à l’acquerir, =I=, 470.
Mal aysément peut-on establir bornes certaines au desir d’amasser et arrester vn poinct à l’espargne: on va tousiours grossissant cet amas, iusques à se priuer vilainement de la iouyssance de ses propres biens: et l’establir toute en la garde, et n’en vser point, =I=, 470.
Tout homme pecunieux est auaricieux à mon gré, =I=, 470.
ÉDUCATION.
La plus grande difficulté et importance de l’humaine science semble estre en cet endroit, où il se traitte de la nourriture et institution des enfans, =I=, 232.
Ce n’est pas raison de nourrir vn enfant au giron de ses parens. Cette amour naturelle les attendrit trop, et relasche, voire les plus sages, =I=, 242.
Ne prenez iamais, et donnez encore moins à vos femmes, la charge de leur nourriture: laissez les former à la fortune, souz des loix populaires et naturelles: laissez à la coustume, de les dresser à la frugalité et à l’austerité; qu’ils ayent plustot à descendre de l’aspreté, qu’à monter vers elle, =III=, 670.
Noz plus grands vices prennent leur ply dés nostre plus tendre enfance, et nostre principal gouuernement est entre les mains des nourrices. C’est passetemps aux meres de veoir vn enfant tordre le col à vn poulet, et s’esbatre à blesser vn chien et vn chat. Et tel pere est si sot, de prendre à bon augure d’vne ame martiale, quand il voit son fils gourmer iniurieusement vn païsant, ou vn laquay, qui ne se defend point: et à gentillesse, quand il le void affiner son compagnon par quelque malicieuse desloyauté, et tromperie. Ce sont pourtant les vrayes semences et racines de la cruauté, de la tyrannie, de la trahyson. Elles se germent là, et s’esleuent apres gaillardement, et profittent à force entre les mains de la coustume. Et est vne tres-dangereuse institution, d’excuser ces villaines inclinations, par la foiblesse de l’aage, et legereté du subiect, =I=, 158.
La laideur de la piperie ne depend pas de la difference des escutz aux espingles: elle depend de soy. Ie trouue bien plus iuste de conclurre ainsi: Pourquoy ne tromperoit il aux escutz, puisqu’il trompe aux espingles? que, ce n’est qu’aux espingles: il n’auroit garde de le faire aux escutz, =I=, 158.
Les ieux des enfants ne sont pas ieux: et les faut iuger en eux, comme leurs plus serieuses actions, =I=, 158.
Les meres ont raison de tancer leurs enfans, quand ils contrefont les borgnes, les boiteux, et les bicles, et tels autres defauts de la personne: car outre ce que le corps ainsi tendre en peut receuoir vn mauuais ply, il semble que la Fortune se ioüe à nous prendre au mot: et i’ay ouy reciter plusieurs exemples de gens deuenus malades ayant dessigné de feindre l’estre, =II=, 564.
Ce nous est grande simplesse d’abandonner les enfans au gouuernement et à la charge de leurs peres, au lieu d’en commettre aux loix la discipline, tout en vn Estat despendant de leur education et nourriture? =II=, 606.
A vn enfant de maison, qui recherche les lettres, non pour le gaing ny tant pour les commoditez externes, que pour les sienes propres, et pour s’en enrichir et parer au dedans, ayant plustost enuie d’en reussir habil’homme, qu’homme sçauant, ie voudrois qu’on fust soigneux de luy choisir vn conducteur, qui eust plustot la teste bien faicte, que bien pleine: et qu’on y requist tous les deux, mais plus les mœurs et l’entendement que la science, =I=, 236.
A son eleue, il dira ce que c’est que scauoir et ignorer, qui doit estre le but de l’estude: que c’est que vaillance, temperance, et iustice: ce qu’il y a à dire entre l’ambition et l’auarice: la seruitude et la subiection, la licence et la liberté: à quelles marques on congnoit le vray et solide contentement: iusques où il faut craindre la mort, la douleur et la honte. Quels ressors nous meuuent, et le moyen de tant diuers branles en nous. Car il me semble que les premiers discours, dequoy on luy doit abreuuer l’entendement, ce doiuent estre ceux, qui reglent ses mœurs et son sens, qui luy apprendront à se cognoistre, et à sçauoir bien mourir et bien viure, =I=, 254.
Puis que la Philosophie est ce qui instruict à viure, et que l’enfance y a sa leçon, comme les autres aages, pourquoy ne la luy communique lon? On nous apprend à viure, quand la vie est passée. Cent escoliers ont pris la verolle auant que d’estre arriuez à leur leçon d’Aristote de la temperance, =I=, 262.
Vn enfant en est capable au partir de la nourrisse, beaucoup mieux que d’apprendre à lire ou escrire. La philosophie a des discours pour la naissance des hommes, comme pour la decrepitude, =I=, 262.
Les Perses apprenoient la vertu à leurs enfans, comme les autres nations font les lettres, =I=, 220.
On demandoit à Agesilaus ce qu’il seroit d’aduis, que les enfans apprinsent: Ce qu’ils doiuent faire estans hommes, respondit-il, =I=, 222.
C’est vne grande simplesse d’aprendre à nos enfans, la science des astres et le mouuement de la huictiesme sphere, auant que les leurs propres, =I=, 254.
On ne cesse de criailler à leurs oreilles comme qui verseroit dans vn antonnoir; et leur charge ce n’est que redire ce qu’on leur a dit. Ie voudrois que nostre gouuerneur corrigeast cette partie; et que de belle arriuee, selon la portee de l’ame, qu’il a en main, il commençast à la mettre sur la montre, luy faisant gouster les choses, les choisir, et discerner d’elle mesme. Quelquefois luy ouurant le chemin, quelquefois le luy laissant ouurir. Ie ne veux pas qu’il inuente, et parle seul: ie veux qu’il escoute son disciple parler à son tour. Socrates, et depuis Arcesilaus, faisoient premierement parler leurs disciples, et puis ils parloient à eux, =I=, 236.
Qu’il ne luy demande pas seulement compte des mots de sa leçon, mais du sens et de la substance. Et qu’il iuge du profit qu’il aura fait, non par le tesmoignage de sa memoire, mais de sa vie. Que ce qu’il viendra d’apprendre, il le luy face mettre en cent visages, et accommoder à autant de diuers subiects, pour voir s’il l’a encore bien pris et bien faict sien, =I=, 238.
Les abeilles pillotent deçà delà les fleurs, mais elles en font apres le miel qui est tout leur; ce n’est plus thin, ny mariolaine. Ainsi les pieces empruntees d’autruy, il les transformera et confondra, pour en faire vn ouurage tout sien: à sçauoir son iugement, son institution, son trauail et estude ne vise qu’à le former, =I=, 240.
Pour nous apprendre à bien iuger, et à bien parler, il nous faut exercer à parler et à iuger. A cet apprentissage tout ce qui se presente à nos yeux, sert de liure suffisant: la malice d’vn page, la sottise d’vn valet, vn propos de table; le commerce des hommes y est merueilleusement propre, et la visite des pays estrangers, =I=, 242.
Ce n’est pas à dire que ce ne soit vne belle et bonne chose que le bien dire: mais non pas si bonne qu’on la faict, et suis despit dequoy nostre vie s’embesongne toute à cela. Ie voudrois premierement bien sçauoir ma langue, et celle de mes voisins, où i’ay plus ordinaire commerce. C’est vn bel et grand agencement sans doubte, que le Grec et Latin, mais on l’achepte trop cher, =I=, 280.
Qu’on le rende delicat aux chois et triage de ses raisons, et aymant la pertinence, et par consequent la briefueté. Qu’on l’instruise sur tout à se rendre, et à quitter les armes à la verité, tout aussi tost qu’il l’apperceura: soit qu’elle naisse és mains de son aduersaire, soit qu’elle naisse en luy-mesmes par quelque rauisement, =I=, 246.
Qu’on luy mette en fantasie vne honneste curiosité de s’enquerir de toutes choses: tout ce qu’il y aura de singulier autour de luy, il le verra, =I=, 248.
La sottise mesmes, et foiblesse d’autruy luy sera instruction: à contreroller les graces et façons d’vn chacun, il s’engendrera enuie des bonnes, et mespris des mauuaises, =I=, 248.
Qu’il luy face tout passer par l’estamine, et ne loge rien en sa teste par simple authorité, et à credit. Dans cette diuersité de iugemens, il choisira s’il peut: sinon il en demeurera en doubte, =I=, 238.
S’il embrasse les opinions de Xenophon et de Platon, par son propre discours, ce ne seront plus les leurs, ce seront les siennes. Qui suit vn autre, il ne suit rien: il ne trouue rien: voire il ne cerche rien, =I=, 238.
Nous nous laissons si fort aller sur les bras d’autruy, que nous aneantissons nos forces, =I=, 122.
La verité et la raison sont communes à vn chacun et ne sont plus à qui les a dites premierement, qu’à qui les dit apres. Qu’il oublie hardiment s’il veut, d’où il les tient, mais qu’il se les sache approprier, =I=, 238.
Qu’il cele tout ce dequoy il a esté secouru, et ne produise que ce qu’il en a faict. Nul ne met en compte publique sa recette: chacun y met son acquest, =I=, 240.
Il ne dira pas tant sa leçon, comme il la fera. Il la repetera en ses actions. On verra s’il y a de la prudence en ses entreprises: s’il y a de la bonté, de la iustice en ses deportements: s’il a du iugement et de la grace en son parler: de la vigueur en ses maladies: de la modestie en ses ieux: de la temperance en ses voluptez: de l’ordre en son œconomie: de l’indifference en son goust, =I=, 270.
Que sa conscience et sa vertu reluisent en son parler, et n’ayent que la raison pour conduite. Qu’on luy face entendre, que de confesser la faute qu’il descouurira en son propre discours, encore qu’elle ne soit apperceuë que par luy, c’est vn effet de iugement et de sincerité, qui sont les principales parties qu’il cherche. Que l’opiniatrer et contester, sont qualitez communes: plus apparentes aux plus basses ames. Que se r’aduiser et se corriger, abandonner vn mauuais party, sur le cours de son ardeur, ce sont qualitez rares, fortes et philosophiques, =I=, 246.
Si son gouuerneur tient de mon humeur, il luy formera la volonté à estre tres-loyal seruiteur de son Prince, et tres-affectionné, et tres-courageux: mais il luy refroidira l’enuie de s’attacher autrement que par vn deuoir publique, =I=, 246.
Que notre disciple soit bien pourueu de choses, les parolles ne suiuront que trop: il les trainera, si elles ne veulent suiure. I’en oy qui s’excusent de ne se pouuoir exprimer; et font contenance d’auoir la teste pleine de plusieurs belles choses, mais à faute d’eloquence, ne les pouuoir mettre en euidence: c’est vne baye. Sçauez vous à mon aduis que c’est que cela? ce sont des ombrages, qui leur viennent de quelques conceptions informes, qu’ils ne peuuent démesler et esclarcir au dedans, ny par consequent produire au dehors, =I=, 272.
Cette institution se doit conduire par vne seuere douceur, non comme il se fait. Au lieu de conuier les enfans aux lettres, on ne leur presente à la verité, qu’horreur et cruauté. Ostez moy la violence et la force; il n’est rien à mon aduis qui abatardisse et estourdisse si fort vne nature bien née. Si vous auez enuie qu’il craigne la honte et le chastiement, ne l’y endurcissez pas. Endurcissez le à la sueur et au froid, au vent, au soleil et aux hazards qu’il luy faut mespriser. Ostez luy toute mollesse et delicatesse au vestir et coucher, au manger et au boire: accoustumez le à tout: que ce ne soit pas vn beau garçon et dameret, mais vn garçon vert et vigoureux, =I=, 266.
I’accuse toute violence en l’education d’vne ame tendre, qu’on dresse pour l’honneur, et la liberté: et tiens que ce qui ne se peut faire par la raison, et par prudence, et addresse, ne se fait iamais par la force, =II=, 26.
Ie n’ay veu autre effect aux verges, sinon de rendre les ames plus lasches, ou plus malitieusement opiniastres, =II=, 26.
Il faut regler l’ame à son deuoir par raison, non par necessité et par le besoin, ny par rudesse et par force, =II=, 26.
Pour tout cecy, ie ne veux pas qu’on emprisonne ce garçon, ie ne veux pas qu’on l’abandonne à la colere et humeur melancholique d’vn furieux maistre d’escole: ie ne veux pas corrompre son esprit, à le tenir à la gehenne et au trauail, quatorze ou quinze heures par iour, comme vn portefaiz. Ny ne trouueroye bon, quand par quelque complexion solitaire et melancholique, on le verroit adonné d’vne application trop indiscrette à l’estude des liures, qu’on la luy nourrist. Cela les rend ineptes à la conuersation ciuile, et les destourne de meilleures occupations. Et combien ay-ie veu de mon temps, d’hommes abestis, par temeraire auidité de science? =I=, 264.
A la verité nous voyons encores qu’il n’est rien si gentil que les petits enfans en France: mais ordinairement ils trompent l’esperance qu’on en a conceuë et hommes faicts, on n’y voit aucune excellence. I’ay ouy tenir à gens d’entendement, que ces colleges où on les enuoie, les abrutissent ainsin, =I=, 264.
Au nostre, vn cabinet, vn iardin, la table, et le lict, la solitude, la compagnie, le matin et le vespre, toutes heures luy seront vnes: toutes places luy seront estude: car la philosophie, qui, comme formatrice des iugements et des mœurs, sera sa principale leçon, a ce priuilege, de se mesler par tout, =I=, 264.
Ie retombe volontiers sur ce discours de l’ineptie de nostre institution. Elle a eu pour sa fin, de nous faire, non bons et sages, mais sçauans: elle y est arriuée. Elle ne nous a pas appris de suyure et embrasser la vertu et la prudence: mais elle nous en a imprimé la deriuation et l’etymologie. Nous sçauons decliner vertu, si nous ne sçauons l’aymer. Si nous ne sçauons que c’est que prudence par effect, et par experience, nous le sçauons par iargon et par cœur, =II=, 516.
Ceux qui, comme nostre vsage porte, entreprenent d’vne mesme leçon et pareille mesure de conduite, regenter plusieurs esprits de si diuerses mesures et formes: ce n’est pas merueille, si en tout vn peuple d’enfants, ils en rencontrent à peine deux ou trois, qui rapportent quelque iuste fruit de leur discipline, =I=, 236.
Il faut s’enquerir qui est mieux sçauant, non qui est plus sçauant. Nous ne trauaillons qu’à remplir la memoire, et laissons l’entendement et la conscience vuide, =I=, 208.
Que mon guide se souuienne où vise sa charge; et qu’il n’imprime pas tant à son disciple, la date de la ruine de Carthage, que les mœurs de Hannibal et de Scipion: ny tant où mourut Marcellus, que pourquoy il fut indigne de son deuoir, qu’il mourust là. Qu’il ne luy apprenne pas tant les histoires, qu’à en iuger, =I=, 248.
Les inclinations naturelles s’aident et fortifient par institution: mais elles ne se changent gueres et surmontent. Mille natures, de mon temps, ont eschappé vers la vertu, ou vers le vice, au trauers d’vne discipline contraire. On n’extirpe pas ses qualités originelles, on les couure, on les cache, =III=, 120.