Essais de Montaigne (self-édition) - Volume IV
Part 33
ART MILITAIRE (QUELQUES FAÇONS DE PROCÉDER DE CÉSAR).
Cæsar disoit qu’il falloit executer, non pas consulter les hautes entreprises, =II=, 654.
Il auoit accoustumé de dire, qu’il aimoit mieux la victoire qui se conduisoit par conseil que par force: Et en la guerre contre Petreius et Afranius, la Fortune luy presentant vne bien apparente occasion d’aduantage; il la refusa, esperant auec vn peu plus de longueur, mais moins de hazard, venir à bout de ses ennemis, =II=, 652.
Il estoit excellent mesnager du temps: car il redit maintes-fois, que c’est la plus souueraine partie d’vn capitaine, que la science de prendre au poinct les occasions, et la diligence, qui est en ses exploicts, à la verité, inouye et incroyable, =II=, 648.
Il accoustumoit sur tout ses soldats à obeyr simplement, sans se mesler de contreroller, ou parler des desseins de leur Capitaine; lesquels il ne leur communiquoit que sur le poinct de l’execution, =II=, 648.
C’estoit sa coustume, de se tenir nuict et iour pres des ouuriers, qu’il auoit en besoigne, =II=, 652.
En toutes entreprises de consequence, il faisoit tousiours la descouuerte luy-mesme, et ne passa iamais son armée en lieu, qu’il n’eust premierement recognu, =II=, 652.
Il faisoit grand cas de ses exhortations aux soldats auant le combat, =II=, 650.
Où les occasions de la necessité se presentoyent, et où la chose le requeroit, il ne fut iamais homme faisant meilleur marché de sa personne, =II=, 654.
Il auoit cette opinion, que la science de nager estoit tres-vtile à la guerre, et en tira plusieurs commoditez: s’il auoit à faire diligence, il franchissoit ordinairement à nage les riuieres qu’il rencontroit, =II=, 658.
Il tenoit la bride plus estroite à ses soldats, et les tenoit plus de court estants pres des ennemis, =II=, 658.
Il ne requeroit en ses soldats autre vertu que la vaillance, ny ne punissoit guere autres vices, que la mutination, et la desobeyssance, =II=, 648.
A cette courtoisie, il mesloit toutefois vne grande seuerité, à les reprimer. Il les rappaisoit plus par authorité et par audace, que par douceur, =II=, 650.
AUTEURS.
La science, le stile, et telles parties, que nous voyons és ouurages estrangers, nous touchons bien aysément si elles surpassent les nostres: mais les simples productions de l’entendement, chacun pense qu’il estoit en luy de les rencontrer toutes pareilles, et en apperçoit malaisement le poids et la difficulté, si ce n’est, et à peine, en vne extreme et incomparable distance, =II=, 510.
Les escriuains indiscrets de nostre siecle, qui, parmy leurs ouurages de neant, vont semant des lieux entiers des anciens autheurs, pour se faire honneur, font le contraire. Car cett’ infinie dissemblance de lustres rend vn visage si pasle, si terni, et si laid à ce qui est leur, qu’ils y perdent beaucoup plus qu’ils n’y gaignent, =I=, 228.
N’ayans rien en leur vaillant, par où se produire, ils cherchent à se presenter par vne valeur purement estrangere, =I=, 230.
Ie voudroye que chacun escriuist ce qu’il sçait, et autant qu’il en sçait: non en cela seulement, mais en tous autres subiects. Car tel peut auoir quelque particuliere science ou experience de la nature d’vne riuiere, ou d’vne fontaine, qui ne sçait au reste, que ce que chacun sçait: il entreprendra toutesfois, pour faire courir ce petit loppin, d’escrire toute la Physique, =I=, 358.
Quiconque met sa decrepitude soubs la presse, faict folie, s’il espere en espreindre des humeurs, qui ne sentent le disgratié, le resueur et l’assoupy. Autant est la vieillesse incommode à cette nature de besongne, qu’à toute autre. Nostre esprit se constipe et s’espessit en vieillissant, =III=, 586.
AVARICE.
L’auarice n’a point de plus grand destourbier que soy-mesme. Plus elle est tendue et vigoureuse, moins elle en est fertile. Communement elle attrape plus promptement les richesses, masquée d’[vn=vne] image de liberalité, =III=, 494.
Ce n’est pas la disette, c’est plustost l’abondance qui produict l’auarice, =I=, 466.
Non la vieillesse seulement, mais toute imbecillité, est promotrice d’auarice, =II=, 24.
L’auarice, folie si commune aux vieux, est la plus ridicule de toutes les humaines folies, =I=, 472.
BEAUTÉ.
La beauté est vne piece de grande recommendation au commerce des hommes. C’est le premier moyen de conciliation des vns aux autres; et n’est homme si barbare et si rechigné, qui ne se sente aucunement frappé de sa douceur, =II=, 478.
Ie ne puis dire assez souuent, combien ie l’estime qualité puissante et aduantageuse. Nous n’en auons point qui la surpasse en credit. Elle tient le premier rang au commerce des hommes. Elle se presente au deuant: seduict et preoccupe nostre iugement, auec grande authorité et merueilleuse impression. Ie maintiendroy volontiers le rang des biens: La santé, la beauté, la richesse, =III=, 588.
Il est vray-semblable que nous ne sçauons guerre, que c’est que beauté en nature et en general, puisque à l’humaine nous donnons tant de formes diuerses, de laquelle, s’il y auoit quelque prescription naturelle, nous la recognoistrions en commun, comme la chaleur du feu. Nous en fantasions les formes à nostre appetit, =II=, 192.
La beauté de la taille, est la seule beauté des hommes: les autres beautez, sont pour les femmes, =II=, 482.
C’est leur vray aduantage: elle est si leur, que la nostre, quoy qu’elle desire des traicts vn peu autres, n’est, en son point, que confuse auec la leur, puerile et imberbe, =II=, 152.
Il y a des beautez, non fieres seulement, mais aigres: il y en a d’autres douces, et encores au delà, fades, =III=, 590.
Il est saison à trente ans, qu’elles changent le titre de belles en bonnes, =III=, 284.
BIEN, BIENS.
Les Dieux nous vendent tous les biens qu’ils nous donnent: c’est à dire, ils ne nous en donnent aucun pur et parfaict, et que nous n’achetions au prix de quelque mal, =II=, 538.
Il n’est point de combat si violent entre les philosophes, si aspre, que celuy qui se dresse sur la question du souuerain bien de l’homme: Les uns disent nostre bien estre, loger en la vertu: d’autres, en la volupté: d’autres, au consentir à Nature: qui en la science: qui à n’auoir point de douleur, =II=, 370.
Nostre bien estre, ce n’est que la priuation d’estre mal. Voyla pourquoy la secte de philosophie, qui a le plus faict valoir la volupté, encore l’a elle rengée à la seule indolence. Le n’auoir point de mal, c’est le plus auoir de bien, que l’homme puisse esperer, =II=, 212.
Nostre bien et nostre mal ne tient qu’à nous, =I=, 554.
L’aisance et l’indigence despendent de l’opinion d’vn chacun, et non plus la richesse, que la gloire, que la santé, n’ont qu’autant de beauté et de plaisir, que leur en preste celuy qui les possede, =I=, 474.
Le voir sainement les biens, tire apres soy le voir sainement les maux, =II=, 692.
BON SENS.
On dit communément que le plus iuste partage que Nature nous aye fait de graces, c’est celuy du sens: car il n’est aucun qui ne se contente de ce qu’elle luy en a distribué, =II=, 510.
Chascun est bien ou mal, selon qu’il s’en trouue, =I=, 474.
BONHEUR.
Non de qui on le croid, mais qui le croid de soy, est content: et en cella seul la creance se donne essence et verité, =I=, 474.
Maintenons en la memoire seulement le bonheur passé, pour en effacer les desplaisirs que nous auons soufferts, =II=, 214.
Il ne faut iuger de nostre heur, qu’après la mort, =I=, 102.
Nul auant mourir ne peut estre dict heureux. Celuy la mesme, qui a vescu, et qui est mort à souhait, peut il estre dict heureux, si sa renommee va mal, si sa posterité est miserable? =I=, 32.
BONTÉ.
Toute autre science, est dommageable à celuy qui n’a la science de la bonté, =I=, 218.
CARACTÈRE.
Ie loue vn’ ame à diuers estages, qui sçache et se tendre et se desmonter: qui soit bien par tout où sa fortune la porte: qui puisse deuiser auec son voisin, de son bastiment, de sa chasse et de sa querelle: entretenir auec plaisir vn charpentier et vn iardinier. I’enuie ceux, qui sçauent s’apriuoiser au moindre de leur suitte, et dresser de l’entretien en leur propre train, =III=, 140.
Ie hay à mort de sentir au flateur, =I=, 438.
De moy i’ayme mieux estre importun et indiscret, que flateur et dissimulé, =II=, 496.
I’honnore le plus ceux que i’honnore le moins: et où mon ame marche d’vne grande allegresse, i’oublie les pas de la contenance: et m’offre maigrement et fierement, à ceux à qui ie suis: et me presente moins, à qui ie me suis le plus donné, =I=, 438.
Ie congnois mes gens au silence mesme, et à leur soubsrire, et les descouure mieux à l’aduanture à table, qu’au conseil, =III=, 148.
CÉRÉMONIE.
Nous ne sommes que ceremonie, la ceremonie nous emporte, et laissons la substance des choses: nous nous tenons aux branches et abandonnons le tronc et le corps. Nous auons appris aux Dames de rougir, oyants seulement nommer, ce qu’elles ne craignent aucunement à faire: nous n’osons appeller à droict noz membres, et ne craignons pas de les employer à toute sorte de debauche. La ceremonie nous deffend d’exprimer par parolles les choses licites et naturelles, et nous l’en croyons: la raison nous deffend de n’en faire point d’illicites et mauuaises, et personne ne l’en croit, =II=, 466.
CHANGEMENTS.
En toutes choses, sauf simplement aux mauuaises, la mutation est à craindre, =I=, 500.
CHASSE.
Les poëtes font Diane victorieuse du brandon et des flesches de Cupidon, =II=, 100.
CHASTETÉ.
Certes le plus ardu et le plus vigoureux des humains deuoirs, nous l’auons resigné aux dames, et leur en quittons gloire, =III=, 218.
L’idee mesme que nous forgeons à leur chasteté est ridicule. Le neud du iugement de ce deuoir, gist principallement en la volonté. Il y a eu des maris qui ont souffert cet accident, non seulement sans reproche et offence enuers leurs femmes, mais auec singuliere obligation et recommandation de leur vertu. Telle, qui aymoit mieux son honneur que sa vie, l’a prostitué à l’appetit forcené d’vn mortel ennemy, pour sauuer la vie à son mary: et a faict pour luy ce qu’elle n’eust aucunement faict pour soy, =III=, 230.
Cette grande et violente aspreté d’obligation, que nous leur enioignons, produit deux effects contraires à nostre fin: elle aiguise les poursuyuants, et faict les femmes plus faciles à se rendre, car la deffence les incite et conuie, =III=, 236.
Le prix de la victoire se considere par la difficulté. Voulez vous sçauoir quelle impression a faict en son cœur, vostre seruitude et vostre merite? mesurez-le à ses mœurs. Telle peut donner plus, qui ne donne pas tant. L’obligation du bienfaict, se rapporte entierement à la volonté de celuy qui donne: les autres circonstances qui tombent au bien faire, sont muettes, mortes et casueles. Ce peu luy couste plus à donner, qu’à sa compaigne son tout. Si en quelque chose la rareté sert d’estimation, ce doit estre en cecy. Ne regardez pas combien peu c’est, mais combien peu l’ont, =III=, 220.
Telle a les mœurs desbordées, qui a la volonté plus reformée que n’a cet’ autre, qui se conduit soubs vne apparence reglee. Comme nous en voyons, qui se plaignent d’auoir esté vouees à chasteté, auant l’aage de cognoissance: i’en ay veu aussi, se plaindre veritablement, d’auoir esté vouees à la desbauche, auant l’aage de cognoissance. Le vice des parens en peut estre cause: ou la force du besoing, qui est vn rude conseiller, =III=, 232.
Ie ne sçay si les exploicts de Cæsar et d’Alexandre surpassent en rudesse la resolution d’vne belle ieune femme, nourrie à nostre façon, à la lumiere et commerce du monde, battue de tant d’exemples contraires, se maintenant entiere, au milieu de mille continuelles et fortes poursuittes. Il n’y a point de faire, plus espineux, qu’est ce non faire, ny plus actif. Ie trouue plus aysé, de porter vne cuirasse toute sa vie, qu’vn pucelage, =III=, 218.
C’est donc folie, d’essayer à brider aux femmes vn desir qui leur est si cuysant et si naturel. Et quand ie les oye se vanter d’auoir leur volonté si vierge et si froide, ie me moque d’elles. Elles se reculent trop arriere. Ie suis fort seruiteur de la nayfueté et de la liberté: mais il n’y a remede, si elle n’est du tout niaise ou enfantine, elle est inepte, et messeante aux dames en ce commerce: elle gauchit incontinent sur l’impudence. Leurs desguisements et leurs figures ne trompent que les sots: le mentir y est en siege d’honneur: c’est vn destour qui nous conduit à la verité; par une fauce porte, =III=, 228.
Refuser tout abbor, c’est tesmoignage de foiblesse, et accusation de sa propre facilité: vne dame non tentee, ne se peut venter de sa chasteté, =III=, 220.
Des violences qui se font à la conscience, la plus à euiter à mon aduis, c’est celle qui se faict à la chasteté des femmes; d’autant qu’il y a quelque plaisir corporel, naturellement meslé parmy: et à cette cause, le dissentement n’y peut estre assez entier; et semble que la force soit meslée à quelque volonté, =I=, 640.
CHATIMENTS.
Les chastiemens, qui se font auec poix et discretion, se reçoiuent bien mieux, et auec plus de fruit, de celuy qui les souffre, =II=, 608.
CHOSES.
Nous sçauons les choses en songe, et les ignorons en verité, =II=, 226.
Combien y a il de choses peu vray-semblables, tesmoignees par gens dignes de foy, desquelles si nous ne pouuons estre persuadez, au moins les faut-il laisser en suspens, =I=, 292.
Assez de choses peuuent estre et auoir esté, desquelles nostre discours ne sçauroit fonder la nature et les causes, =II=, 130.
La foiblesse de nostre condition, fait que les choses en leur simplicité et pureté naturelle ne puissent pas tomber en nostre vsage. Les elemens que nous iouyssons, sont alterez: et les metaux de mesme, et l’or, il le faut empirer par quelque autre matiere, pour l’accommoder à nostre seruice, =II=, 536.
Les gloses augmentent les doubtes et l’ignorance: il ne se voit aucun liure, soit humain soit diuin, sur qui le monde s’embesongne, duquel l’interpretation face tarir la difficulté: il se sent par experience, que tant d’interpretations dissipent la verité et la rompent, =III=, 604.
L’humaine cognoissance, acheminée par les sens, peut iuger des causes des choses iusques à certaine mesure, mais estant arriuée aux causes extremes et premieres, il faut qu’elle s’arreste et qu’elle rebouche: à cause ou de sa foiblesse, ou de la difficulté des choses. Elle a certaines mesures de puissance, outre lesquelles c’est temerité de l’employer, =II=, 336.
Les choses qui sont à nostre cognoissance les plus grandes, nous les iugeons estre les extremes que nature face en ce genre, =I=, 290.
Les choses dequoy on se moque, on les estime sans prix, =I=, 556.
Si n’est-ce pas entierement mesdire de quelque chose, d’y trouuer des deffauts: il s’en trouue en toutes choses, pour belles et desirables qu’elles soyent, =III=, 320.
Les hommes sont tourmentez par les opinions qu’ils ont des choses, non par les choses mesmes, =I=, 440.
La nouvelleté des choses nous incite plus que leur grandeur, à en rechercher les causes, =I=, 290.
De toutes choses les naissances sont foibles et tendres. Pourtant faut-il auoir les yeux ouuerts aux commencements. Car comme lors en sa petitesse, on n’en descouure pas le danger, quand il est accreu, on n’en descouure plus le remede, =III=, 516.
Peu de gens faillent: notamment aux choses malaysées à persuader, d’affermer qu’ils l’ont veu: ou d’alleguer des tesmoins, desquels l’authorité arreste notre contradiction. Suyuant cet vsage, nous sçauons les fondemens, et les moyens, de mille choses qui ne furent onques. Et s’escarmouche le monde, en mille questions, desquelles, et le pour et le contre, est faux, =III=, 528.
Combien de choses nous seruoyent hyer d’articles de foy, qui nous sont fables auiourd’huy? =I=, 296.
Pour iuger des choses grandes et haultes, il faut un’ ame de mesme, autrement nous leur attribuons le vice, qui est le nostre. Il n’importe pas seulement qu’on voye la chose, mais comment on la voye, =I=, 474.
Les choses à part elles, ont peut estre leurs poids et mesures, et conditions: mais au dedans, en nous, nostre ame les leur taille comme elle l’entend. La mort est effroyable à Cicero, desirable à Caton, indifferente à Socrates, =I=, 554.
Les choses ne sont pas si douloureuses, ny difficiles d’elles mesmes: mais nostre foiblesse et lascheté les fait telles, =I=, 474.
Des choses incommodes, il n’en est aucune si laide et vitieuse et euitable, qui ne puisse deuenir acceptable par quelque condition et accident, tant l’humaine posture est vaine, =III=, 200.
CIVILITÉ.
Non seulement chasque païs, mais chasque cité et chasque vacation a sa ciuilité particuliere. La nostre Françoise a quelques formes penibles, lesquelles pourueu qu’on oublie par discretion, non par erreur, on n’en a pas moins de grace. I’ay veu souuent des hommes inciuils par trop de ciuilité, et importuns de courtoisie, =I=, 84.
Pour moy ie retranche en ma maison autant que ie puis de la cerimonie. Quelqu’vn s’en offence: qu’y ferois-ie? Il vaut mieux que ie l’offence pour vne fois, que moy tous les iours: ce seroit vne subiection continuelle. A quoy faire fuit-on la seruitude des cours, si on l’entraîne iusques en sa taniere? =I=, 84.
C’est inciuilité à vn Gentil-homme de partir de sa maison, comme il se faict le plus souuent, pour aller au deuant de celuy qui le vient trouuer, pour grand qu’il soit: et il est plus respectueux et ciuil de l’attendre, pour le receuoir, ne fust que de peur de faillir sa route; il suffit de l’accompagner à son partement, =I=, 84.
C’est vne regle commune en toutes assemblees, qu’il touche aux moindres de se trouuer les premiers à l’assignation, d’autant qu’il est mieux deu aux plus apparens de se faire attendre, =I=, 84.
C’est au demeurant vne tres-vtile science que la science de l’entregent. Elle est, comme la grace et la beauté, conciliatrice des premiers abords de la societé et familiarité, =I=, 86.
Entre les masles depuis que l’altercation de la prerogatiue au marcher ou à se seoir, passe trois repliques, elle est inciuile, =III=, 444.
COLÈRE.
Il n’est passion qui esbranle tant la sincerité des iugements, que la cholere. Pendant que le pouls nous bat, et que nous sentons de l’esmotion, remettons la partie: les choses nous sembleront à la verité autres, quand nous serons r’accoisez et refroidis. Au trauers d’elle, les fautes nous apparoissent plus grandes, comme les corps au trauers d’vn brouillas, =II=, 608.
La tempeste ne s’engendre que de la concurrence des choleres, qui se produisent volontiers l’vne de l’autre, et ne naissent en vn poinct. Donnons à chacune sa course, nous voyla tousiours en paix. Vtile ordonnance, mais de difficile execution, =II=, 618.
C’est vn’ arme de nouuel vsage: nous remuons les autres armes, ceste cy nous remue: nostre main ne la guide pas, c’est elle qui guide nostre main: elle nous tient, nous ne la tenons pas, =II=, 618.
C’est vne passion qui se plaist en soy, et qui se flatte. Combien de fois nous estans esbranlez soubs vne fauce cause, si on vient à nous presenter quelque bonne deffence ou excuse, nous despitons nous contre la verité mesme et l’innocence, =II=, 612.
On incorpore la cholere en la cachant: Il vaut mieux qu’elle agisse au dehors, que de la plier contre nous, =II=, 616.
La philosophie veut qu’au chastiement des offences receuës, nous en distrayons la cholere: non afin que la vengeance en soit moindre, ains au rebours, afin qu’elle en soit d’autant mieux assenee et plus poisante. A quoy il luy semble que cette impetuosité porte empeschement. Non seulement la cholere trouble: mais de soy, elle lasse aussi les bras de ceux qui chastient. Ce feu estourdit et consomme leur force, =III=, 494.
L’espander en empesche l’effect et le poids. La criaillerie temeraire et ordinaire, passe en vsage, et fait que chacun la mesprise, =II=, 616.
COMBAT.
Le but et la visée, non seulement d’vn Capitaine, mais de chasque soldat, doit regarder la victoire en gros; et que nulles occurrences particulieres, quelque interest qu’il ayt, ne le doiuent diuertir de ce point là, =I=, 504.
COMMANDEMENT.
Il n’appartient de commander à homme, qui ne vault mieux que ceux à qui il commande, =I=, 488.
COMPASSION.
La plus commune façon d’amollir les cœurs de ceux qu’on a offencez, lors qu’ayans la vengeance en main, ils nous tiennent à leur mercy, c’est de les esmouuoir par submission, à commiseration et à pitié: toutesfois la brauerie, la constance, et la resolution, moyens tous contraires, ont quelquesfois seruy à ce mesme effet, =I=, 16.
CONDUITE (FORTUNE).
C’est vne absoluë perfection, et comme diuine, de sçauoir iouyr loyallement de son estre. Nous cherchons d’autres conditions, pour n’entendre l’vsage des nostres: et sortons hors de nous, pour ne sçauoir quel il y faict. Si auons nous beau monter sur des eschasses, sur des eschasses encores faut-il marcher de nos iambes, =III=, 702.
L’apreté et la violence des desirs, empesche plus, qu’elle ne sert à la conduite de ce qu’on entreprend. Nous remplit d’impatience enuers les euenemens, ou contraires, ou tardifs: et d’aigreur et de soupçon enuers ceux, auec qui nous negotions, =III=, 492.
Nous ne conduisons iamais bien la chose de laquelle nous sommes possedez et conduicts. Celuy qui n’y employe que son iugement, et son addresse, il y procede plus gayement: il feint, il ploye, il differe tout à son aise, selon le besoing des occasions: il faut d’atteinte, sans tourment, et sans affliction, prest et entier pour vne nouuelle entreprise: il marche tousiours la bride à la main. En celuy qui est enyuré de cette intention violente et tyrannique, on voit par necessité beaucoup d’imprudence et d’iniustice. L’impetuosité de son desir l’emporte. Ce sont mouuements temeraires, et, si Fortune n’y preste beaucoup, de peu de fruit, =III=, 492.
Le jeune doit faire ses apprests, le vieil en iouïr, disent les sages. Et le plus grand vice qu’ils remerquent en nous, c’est que noz desirs raieunissent sans cesse. Nous auons le pied à la fosse, et noz appetis et poursuites ne font que naistre, =II=, 588.
Ne pouuant regler les euenements, ie me regle moy-mesme: et m’applique à eux, s’ils ne s’appliquent à moy, =II=, 486.
Qui fait bien principalement pour sa propre satisfaction, ne s’altere guere pour voir les hommes iuger de ses actions contre son merite, =III=, 510.
Pour me sentir engagé à vne forme, ie n’y oblige pas le monde, comme chascun fait, et croy, et conçoy mille contraires façons de vie, =I=, 398.
I’ayme les malheurs tous purs, qui ne m’exercent et tracassent plus, apres l’incertitude de leur rabillage: et qui du premier saut me poussent droictement en la souffrance. L’horreur de la cheute me donne plus de fiebure que le coup. Le ialoux, a plus mauuais conte que le cocu. Et y a moins de mal souuent, à perdre sa vigne, qu’à la plaider. La plus basse marche, est la plus ferme: c’est le siege de la constance. Vous n’y auez besoing que de vous. Elle se fonde là, et appuye toute en soy, =II=, 488.
Pour souffrir l’importunité des accidents contraires, ausquels nous sommes subjects, ie nourris autant que ie puis en moy cett’ opinion: m’abandonnant du tout à la Fortune, de prendre toutes choses au pis; et ce pis là, me resoudre à le porter doucement et patiemment, =II=, 486.
I’aiguise mon courage vers la patience, ie l’affoiblis vers le desir, =III=, 322.
Ie m’attache à ce que ie voy, et que ie tiens, et ne m’eslongue guerre du port, =II=, 490.
En tous deuoirs de la vie, la route de ceux qui visent à l’honneur, est bien diuerse à celle que tiennent ceux qui se proposent l’ordre et la raison, =III=, 514.
Qui ne participe au hasard et difficulté, ne peut pretendre interest à l’honneur et plaisir qui suit les actions hazardeuses, =III=, 328.
Si ce qu’on a, suffit à maintenir la condition en laquelle on est nay, et dressé, c’est folie d’en lascher la prise, sur l’incertitude de l’augmenter, =II=, 490.