Essais de Montaigne (self-édition) - Volume IV
Part 18
=De la physionomie=, =III=, 547.--Presque toutes nos opinions ne se forment que par l’autorité d’autrui. Nous admirons SOCRATE sans le connaître, parce qu’il est l’objet de l’approbation universelle. Il est vrai qu’il n’en impose pas comme Caton, et s’il vivait à notre époque, peu d’hommes feraient cas d’un enseignement donné sous la forme simple et naïve qu’il emploie, 547.--Notre bonne fortune a voulu que sa vie et ses enseignements nous aient été transmis par des témoins très fidèles et compétents. Quel immense service n’a-t-il pas rendu à l’homme en lui montrant, dans un langage à la portée de tous, ce qu’il peut par lui-même, 549.--L’homme est incapable de modération, même dans sa passion d’apprendre; la science d’une utilité discutable, qui ne nous conduit seulement pas à affronter la mort avec plus de fermeté qu’un paysan, n’est même pas sans danger. Ce qui nous est vraiment utile est naturellement en nous, mais il faut le découvrir et c’est ce que Socrate enseignait (la MÈRE D’AGRICOLA, les TUSCULANES), 549.--SÉNÈQUE et PLUTARQUE ont traité de la préparation à la mort; le premier s’en montre très préoccupé, le second beaucoup moins. L’indifférence et la résignation avec lesquelles les pauvres gens la supportent, elle et les autres accidents de la vie, sont plus instructives que les enseignements de la science à ce même propos, 553.--C’est au milieu des désordres de la guerre civile que Montaigne écrit ce passage de son livre; excès qui se commettent, indiscipline des troupes; les meilleurs, en ces circonstances, finissent par se gâter (les ARMÉES ROMAINES et les ARMÉES TURQUES), 555.--Quels que soient les abus d’un gouvernement, s’armer contre lui sous prétexte d’y porter remède, n’est pas excusable: il faut laisser faire la Providence (FAVONIUS, PLATON), 559.--Le peuple se trouve ruiné pour de longues années par les déprédations qui se commirent alors; lui-même eut de plus à souffrir des suspicions de tous les partis, aggravées par le peu de souplesse de son caractère, 561.--Dans son infortune, Montaigne, ne voyant pas d’amis à qui s’adresser, prend le parti de ne compter que sur lui-même et de lutter sans se préoccuper de ce qu’il avait perdu, pour ne songer qu’à conserver ce qui lui reste; et, dès lors, il agit comme s’il devait en être réduit aux pires extrémités. D’autre part, se désintéressant complètement de ce qui ne le touche pas directement, il se prend à considérer uniquement comme un sujet d’étude l’effondrement auquel il assiste et en suit les progrès presque avec intérêt; il avoue, à sa honte, en être arrivé de la sorte à n’être pas troublé dans son repos et sa tranquillité d’esprit, 563.--Pour comble de malheur, la peste survint; il dut, avec sa famille, pour laquelle il redoutait la contagion, errer à l’aventure pendant six mois; le fléau avait fait de grands ravages et pendant longtemps la main-d’œuvre fit défaut pour la culture, 567.--Résignation des gens du peuple dans ce désastre général (les NÉORITES, nos PAYSANS, les SOLDATS ROMAINS après la défaite de Cannes), 569.--De combien peu de secours nous sont les enseignements de la science dans les grands événements de la vie! ils ne font que porter atteinte à la force de résistance que la nature a placée en nous; à quoi bon appeler notre attention sur les maux auxquels nous sommes exposés, ne vaut-il pas mieux les ignorer jusqu’au moment où ils nous frappent (SÉNÈQUE)? 571.--L’expérience qu’elle prétend nous donner est déjà un tourment; apprendre à souffrir et à mourir, c’est souffrir et mourir avant le temps; la science ne nous prépare pas à la mort, mais aux approches de la mort; laissons faire la nature, elle se charge au moment voulu de suppléer à tout ce que nous ne savons pas et, par elle, nous serons en meilleures dispositions que n’était Aristote (CÉSAR), 573.--SOCRATE, par ses discours et ses exemples, nous enseigne à suivre purement la nature. Sa défense devant ses juges: «Il ne sait ce que c’est que la mort; si c’est une transmigration des âmes, n’ayant rien à se reprocher, il ne s’effraie pas d’aller rejoindre tant de grands personnages qui ne sont plus. Que ses juges décident suivant leur conscience; s’il a un conseil à leur donner, c’est de récompenser sa vie passée à prêcher le bien, en le nourrissant le restant de ses jours, en raison de sa pauvreté, aux frais du trésor public. Il ne les implore pas, non par dédain, mais parce que ce serait se démentir, leur faire injure et douter des dieux», 577.--Quelle naïveté et, à la fois, quelle hauteur de sentiments dans ce plaidoyer si digne de lui; aussi en quel honneur le tient, à si juste raison, la postérité, tandis que ses accusateurs, accablés par le mépris public, de désespoir en sont venus à se pendre (SOCRATE et l’orateur LYSIAS), 581.--Socrate y parle de la mort comme d’un incident naturel de la vie, et il est dans le vrai; ce n’est pas la mort que les âmes simples redoutent, mais la douleur qui l’accompagne; la nature ne saurait en effet nous faire prendre en horreur ce passage de vie à trépas indispensable à l’accomplissement de son œuvre; par la simplicité de sa vie et celle avec laquelle il rend ses idées, Socrate est admirable (les CHEVAUX, les CYGNES, les ÉLÉPHANTS), 581.--Bien qu’il vienne de dire que nous ne vivons pas assez sur notre propre fond, Montaigne a, lui aussi, introduit quantité de citations dans son ouvrage; ce n’était pas dans son idée première, mais il s’est laissé entraîner par le goût de son époque et le besoin d’occuper ses loisirs; il n’indique pas d’où il les tire, parfois il les transforme ou les détourne de leur vrai sens, et cela pour ne pas faire étalage d’une science qui n’est pas en lui (SOCRATE et EUTHYDÈME, un PRÉSIDENT), 583.--Il est dangereux de se mettre à écrire sur le tard, l’esprit a perdu sa verdeur; lui-même eût dû s’y prendre plus tôt, mais il ne se propose pas tant de montrer ce qu’il sait que ce qu’il ne sait pas; et, voulant peindre sa vie, il a dû attendre le moment où elle se déroulait tout entière à ses yeux, 585.--A propos de physionomie, Montaigne revient à Socrate: il est fâché qu’une si belle âme se soit trouvée dans un corps si disgracié, il pense qu’il y a une certaine relation et conformité entre le corps et l’esprit (LA BOÉTIE), 587.--Comme Platon et la plupart des anciens philosophes, il estime singulièrement la beauté; toutefois, une physionomie avantageuse n’est pas toujours fondée sur la régularité des traits du visage, et on ne peut pas toujours faire fond sur la physionomie pour porter un jugement sur un individu (PHRYNÉ, CYRUS, ALEXANDRE, CÉSAR, SCIPION), 589.--En principe, il faut suivre les indications de la nature; les lois et la religion, au lieu de servir de régulateurs à nos devoirs, nous les dictent; et on en arrive à s’imaginer, bien à tort, que les observances religieuses, sans de bonnes mœurs, suffisent au salut d’un état, 591.--Physionomie de Montaigne; son air naïf lui attirait la confiance. Récit de deux aventures où le bon effet qu’il produisait à première vue et sa franchise lui ont été très avantageux, 593.--La simplicité de ses intentions, qu’on lisait dans son regard et dans sa voix, empêchaient qu’on ne prît en mauvaise part la liberté de ses discours; dans la répression des crimes, il n’était pas pour trop de sévérité (ARISTOTE, CHARILLE), 597.
CHAPITRE XIII.
=De l’expérience=, =III=, 599.--L’expérience n’est pas un moyen sûr de parvenir à la vérité, parce qu’il n’y a pas d’événements, il n’est point d’objets absolument semblables; on ne peut, par suite, juger sainement par analogie, 599.--Par cette même raison, la multiplicité des lois est fort inutile; jamais les législateurs ne peuvent embrasser tous les cas; les meilleures lois sont les moins nombreuses, les plus simples, n’embrassant que les cas généraux, 601.--Celles de la nature nous procurent plus de félicité que celles que nous nous donnons, et les juges les plus équitables seraient peut-être les premiers venus, jugeant uniquement d’après les inspirations de leur raison (quelques RÉPUBLIQUES ITALIENNES, FERDINAND LE CATHOLIQUE, PLATON), 603.--Pour vouloir être trop précis, les textes de lois sont conçus en termes si obscurs, dont l’obscurité est encore accrue par les gloses et commentaires qui se sont greffés sur eux (ce qui est du reste le propre de toutes les interprétations), que, si bien qu’on s’exprime dans la vie ordinaire, on n’arrive pas dans les contrats et testaments à formuler ses idées d’une façon indiscutable; à quoi s’ajoute que, sur chaque chose, il y a autant d’opinions que d’hommes, et que souvent le même homme pense différemment en des temps différents, parfois à des heures différentes de la même journée (ULPIAN, BARTHOLDUS, BALDUS, ARISTOTE, les CHIENS D’ÉSOPE, CRATÈS et HÉRACLITE), 603.--Si les interprétations se multiplient à ce point, la cause en est à la faiblesse de notre esprit qui, en outre, ne sait se fixer. En nos siècles, on ne compose plus, on commente; comprendre un auteur est devenu notre seule science; nos opinions ne se forment plus elles-mêmes, elles se entent les unes sur les autres. Les Essais de Montaigne reviennent souvent à parler d’eux-mêmes; on y trouvera peut-être à dire, son excuse c’est que lui-même en est le sujet, 607.--Ce qu’il y a de singulier, c’est que les discussions, les disputes ne roulent guère que sur des questions de mots. Si on ne trouve nulle part de similitude absolue, la dissemblance ne l’est pas davantage, et dans les choses dissemblables se trouve toujours quelque joint qui fait que chacun les interprète à sa façon (LUTHER, SOCRATE et MÉNON), 609.--Imperfection des lois; exemples d’actes d’inhumanité et de forfaits judiciaires auxquels elles conduisent; refus d’assistance à des malheureux en péril; exécution d’innocents, victimes de ce que leurs condamnations n’étaient entachées d’aucun vice de forme. Combien de condamnations sont prononcées, qui sont plus criminelles que les crimes qui les motivent (des PAYSANS du pays de Montaigne, des JUGES de la même contrée, PHILIPPE DE MACÉDOINE)! 611.--Montaigne partage l’opinion des anciens, qu’il est prudent, qu’on soit accusé à tort ou non, de ne pas se mettre entre les mains de la justice. Puisqu’il y a des juges pour punir, il devrait y en avoir pour récompenser (ALCIBIADE, les CHINOIS), 613.--Il n’a jamais eu de démêlés avec la justice, et il est si épris de liberté, qu’il irait n’importe où, s’il se sentait menacé dans son indépendance, 615.--Les lois n’ont autorité que parce qu’elles sont les lois et non parce qu’elles sont justes. Comment le seraient-elles, étant le plus souvent l’œuvre de sots, ou de gens qui, en haine de l’égalité, manquent à l’équité; pour lui, il a renoncé à leur étude; c’est lui seul qu’il étudie, et, pour le reste, il s’en remet simplement à la nature, 615.--Que ne prêtons-nous plus d’attention à cette voix qui est en nous et qui suffit pour nous guider? Quand nous constatons que nous nous sommes trompés en une circonstance, à moins d’être un sot, nous devrions être à tout jamais en défiance de nous dans toutes les circonstances analogues; c’est ce qui lui arrive pour sa mémoire; aussi devons-nous nous étudier constamment pour que nos passions ne viennent pas pervertir notre jugement, 617.--«Se connaître soi-même» est la science capitale; ceux-là seuls qui la pratiquent savent combien peu nous savons; celui qui sait, hésite et est modeste; l’ignorant est affirmatif, querelleur, opiniâtre, ce résultat est le fait de l’école du monde; c’était aussi ce qu’en pensait Socrate (SOCRATE et EUTHYDÈME, ARISTARQUE, ANTÉE, ANTISTHÈNE et SOCRATE), 621.--Montaigne étudiait sans cesse les autres, pour se mieux connaître; il en était arrivé à les juger avec assez de discernement; toutefois, il était très hésitant pour se prononcer, rien n’étant difficile comme de déterminer dans quelle catégorie doit prendre place telle ou telle de nos actions. En général, l’homme est mal équilibré; quel service on rend à qui sait l’entendre, de lui dire avec franchise ce qu’on pense de lui (PERSÉE roi de Macédoine, MONTAIGNE)! 623.--Montaigne estime qu’il n’est propre à rien, sauf à parler librement à un maître auprès duquel il eût été placé, lui dire ses vérités et faire qu’il se connaisse lui-même. Pareil censeur bénévole et discret qui, sans paraître censurer leur conduite, leur en ferait apercevoir les conséquences, les tiendrait au courant de ce que le peuple pense d’eux, serait chose précieuse pour les rois, sur lesquels cette engeance maudite des flatteurs a un effet si pernicieux (MONTAIGNE, ALEXANDRE), 625.--Ses Essais sont une sorte de cours expérimental, fait sur lui-même, d’idées afférentes à la santé de l’âme et du corps. Pour ce qui est de l’âme, on y apprend moins ce qui est à faire que ce qui n’est pas à faire; quant au corps, on peut en déduire que chacun qui s’observe, est à lui-même son meilleur médecin. Exposé du régime qu’il a suivi toute sa vie durant (TIBÈRE, SOCRATE, PLATON), 627.--Montaigne conservait le même genre de vie, qu’il fût malade ou bien portant; il fuyait la chaleur émanant directement du foyer (MODE DE CHAUFFAGE usité à Augsbourg, EVENUS), 631.--Les coutumes d’un pays sont parfois le contraire de celles de quelque autre nation; tendance que nous avons à aller chercher ailleurs, dans l’antiquité notamment, des arguments que notre époque nous fournirait amplement, 633.--Exemples de singularités résultant de l’habitude: ANDRON l’argien traversant sans se désaltérer les déserts de la Libye, GENTILHOMME passant des mois et même une année entière sans boire; SAVANT qui aimait à travailler au milieu du bruit; SOCRATE dans son intérieur; SÉNÈQUE ne mangeant rien de ce qui avait eu vie (SEXTIUS, ATTALE), 633.--Nos goûts se transforment par l’effet de l’habitude; il faut faire en sorte, surtout quand on est jeune, de n’en avoir aucun dont nous soyons les esclaves et contre lequel nous ne puissions aller à un moment donné (PYTHAGORE, PHILOPŒMEN), 635.--Habitudes qu’avait contractées MONTAIGNE dans sa vieillesse; passer la nuit au grand air l’incommodait, faiblesse contre laquelle la jeunesse doit se prémunir; soin qu’il avait de se tenir le ventre libre (MARIUS, CÉSAR), 637.--Ce que les malades ont de mieux à faire, c’est de ne rien changer à leur mode d’existence; lui-même, malade ou bien portant, ne s’est jamais abstenu de ce qui lui faisait envie; il en a été de même des plaisirs de l’amour qu’il a commencé si jeune à connaître, que ses souvenirs ne remontent pas jusque-là (QUARTILLA), 641.--L’incertitude de la médecine autorise toutes nos envies, 645.--Montaigne avait un timbre de voix élevé, ce qui faisait qu’il fatiguait en parlant; dans la vie courante, l’intonation de notre voix est à régler suivant l’idée qu’on veut rendre (CARNÉADE), 645.--Les maladies, comme tout ce qui a vie, ont leurs évolutions dont il faut attendre patiemment la fin; laissons faire la nature, nous luttons en vain. Dès notre naissance, nous sommes voués à la souffrance et, arrivés à la vieillesse, l’effondrement est forcé; les médecins n’y peuvent rien, sinon nous troubler par leurs pronostics (CRANTOR, les MEXICAINS, CTÉSIPHON), 647.--Dans ses maux, Montaigne aimait à flatter son imagination: atteint de gravelle, il s’applaudit que ce soit sous cette forme qu’il ait à payer son tribut inévitable à l’âge; c’est une maladie bien portée; peut-être comme tant d’autres finira-t-elle avant lui; en tout cas, elle ne le prive pas de tenir sa place en société et, par les souffrances qu’elle lui fait endurer, le prépare insensiblement à la mort, 649.--Passant habituellement par les mêmes phases, on sait au moins avec elle à quoi s’en tenir; et si les crises en sont particulièrement pénibles, quelle ineffable sensation quand, d’un instant à l’autre, le bien-être succède à la douleur (les STOÏCIENS, SOCRATE), 655.--La gravelle a encore l’avantage sur bien d’autres maladies, de ne pas entraîner d’autres maux à sa suite, de laisser au patient l’usage de ses facultés, la possibilité de vaquer à ses occupations et à ses plaisirs; elle n’altère pas sa tranquillité d’esprit, s’il ne prête pas l’oreille à ce que lui en diraient les médecins, 657.--Montaigne était grand dormeur, ce qui est préjudiciable à la santé; cependant en cela, comme en toutes choses, il savait s’accommoder aux circonstances. Sa petite taille lui faisait préférer aller à cheval qu’à pied dans les rues et quand il y avait de la boue (PLATON, SCIPION), 661.--Le métier des armes est de toutes les occupations la plus noble et la plus agréable, 663.--Montaigne était d’excellente constitution; touchant à la soixantaine, il est encore vigoureux pour cet âge; chez lui, les maux du corps n’avaient que peu de prise sur l’âme, 665.--Ses préoccupations n’ont pas souvent troublé son sommeil, et ses songes étaient rarement tristes (PLATON, SOCRATE, XÉNOPHON, ARISTOTE, les ATLANTES, PYTHAGORE, le philosophe THÉON, le VALET de Périclès), 667.--Il était peu délicat sous le rapport de la nourriture; la délicatesse est le fait de quiconque affecte une préférence trop marquée pour quoi que ce soit (FAVORINUS), 669.--Dès le berceau, Montaigne avait été habitué à vivre comme les gens de la plus basse classe et à se mêler à eux; cette fréquentation l’a rendu sympathique au sort des malheureux (la reine CHÉLONIS, FLAMINIUS, PYRRHUS), 671.--Il n’aimait pas rester longtemps à table; les anciens Grecs et Romains entendaient beaucoup mieux que nous cette jouissance (AUGUSTE), 673.--Indifférent à ce qu’on lui servait, il se laissait aller à manger de tout ce qui paraissait sur la table, 673.--C’est une grâce que Dieu nous fait quand la mort nous gagne peu à peu, ce qui est l’effet de la vieillesse; le moment fatal doit alors nous moins affecter, puisque ce n’est plus qu’une fraction de nous-mêmes qu’elle atteint; du reste la mort est indissolublement liée à la vie, on en constate en nous la présence et les progrès dans tout le cours de notre existence (SOLON), 675.--Montaigne n’a jamais acquis la certitude que certains mets lui fussent nuisibles; il en est dont il s’accommodait parfaitement, dont ensuite il s’est mal trouvé et que, plus tard, il a très bien supportés, 677.--Il lui est arrivé parfois de se passer de prendre un repas, quand il voulait se ménager pour mieux manger le lendemain, avoir l’esprit dégagé, ou quand il n’avait pas une société qui lui convint. Il est bon de manger doucement, fréquemment plutôt que beaucoup à la fois. Tout régime trop longtemps suivi, cesse d’être efficace (ÉPICURE, CHILON), 677.--Il ne sert de rien non plus de se trop couvrir, on s’y habitue et cela n’a plus d’effet, 679.--Nos occupations et nos plaisirs nous portent à donner plus d’importance au souper qu’au dîner; l’estomac, d’après Montaigne, s’accommode mieux du contraire. Il buvait peu, seulement aux repas et uniquement du vin coupé d’eau (AUGUSTE, DÉMOCRITE, CRANAÜS roi d’Athènes), 679.--Il n’aimait pas l’air confiné; était plus sensible au froid qu’au chaud; avait bonne vue, mais elle se fatiguait aisément; sa démarche était vive, il ne pouvait tenir en place; à table, il mangeait avec trop d’avidité (la SERVANTE de Chrysippe, DIOGÈNE), 681.--Des convives agréables, des mets délicats, une table bien servie, sont essentiels pour un bon repas; il est des gens qui dédaignent ce genre de plaisir qui est cependant de ceux que la nature nous offre elle-même, ce dédain est le fait d’un esprit maladif et chagrin (ALCIBIADE, VARRON, XERXÈS), 683.--Les plaisirs de l’âme sont peut-être supérieurs à ceux du corps; les plus appréciables sont ceux auxquels l’une et l’autre participent simultanément (les PHILOSOPHES CYRÉNAÏQUES, ARISTIPPE, ZÉNON, PYTHAGORE, SOCRATE, PLATON), 685.--Tout ce qui est de nécessité la nature l’a rendu agréable, et le sage use des voluptés comme de toutes autres choses; bien vivre et imprimer une bonne direction à sa vie, est la seule et véritable fin de l’homme (BRUTUS, les deux CATON), 687.--Les délassements siéent aux âmes fortes et généreuses comme aux autres, ainsi qu’il ressort des exemples d’ÉPAMINONDAS, de SCIPION et de SOCRATE, 689.--La grandeur d’âme consiste surtout à régler sa conduite et à la circonscrire dans de justes limites; elle ne doit pas fuir les plaisirs que lui offre la nature, mais les goûter avec modération et montrer une égale fermeté dans la volupté comme dans la douleur (EUDOXUS, PLATON), 693.--Pour lui, Montaigne, bien qu’au déclin de sa vie et prêt à la quitter sans regret parce que c’est dans l’ordre naturel des choses, il ne se contente pas de passer le temps; et, quand il ne souffre pas, il le savoure, jouissant du calme qui s’est fait en lui, sans préoccupation de l’avenir, ce poison de l’existence humaine (ALEXANDRE), 695.--La vie est à accepter telle que Dieu nous l’a faite; tout ce qui vient de lui est bon; c’est se montrer ingrat à son égard que de repousser les satisfactions dont il l’a dotée (ÉPIMÉNIDE), 697.--Vivons suivant la nature, ce guide si doux autant que prudent et judicieux; chez la plupart des gens dont les idées vont s’élevant au-dessus du ciel, les mœurs sont plus bas que terre (SOCRATE), 699.--En somme, dans tous les états de la vie, il faut jouir loyalement de ce que l’on est, et c’est folie de vouloir s’élever au-dessus de soi-même (SOCRATE, PLATON, ALEXANDRE et PHILOTAS, les ATHÉNIENS et POMPÉE), 703.
[C] FASCICULE C
TABLE DES CITATIONS ET INDEX DES AUTEURS D’OU ELLES SONT TIRÉES.
Cette table des citations, établie par ordre alphabétique, donne, en regard de chacune d’elles, l’indication de l’auteur d’où elle est tirée.
Elle a surtout pour objet d’aider à la collation des diverses éditions, étant le plus sûr moyen de trouver aisément dans l’une un passage relevé dans une autre, par la détermination et la recherche de la citation qui la précède ou de celle qui la suit.
Ces citations, réparties entre 96 auteurs, sont au nombre de 1.308, y compris cinq qui ne figurent que dans l’exemplaire de Bordeaux et trois qui ne se trouvent que dans les éditions antérieures à 1595, dans lesquelles on en relève en outre deux qui y sont reproduites deux fois chacune.
Une annexe donnant la liste alphabétique des auteurs ainsi mis à contribution, suit avec indication du chiffre de leur apport; parmi eux, Cicéron, Lucrèce, Horace, Virgile et Sénèque y occupent de ce fait, et de beaucoup, le premier rang.
Montaigne n’indique jamais la source de ses citations; bien plus, il en change très souvent un ou plusieurs mots, soit pour la mieux approprier à sa pensée, soit encore, mais rarement, par pudeur. Souvent aussi, il y ajoute un membre de phrase de son crû, ou amalgame deux fragments d’un même auteur ou d’auteurs différents; aussi les recherches, auxquelles se sont particulièrement livrés Mademoiselle de Gournay, Coste, Le Clerc et autres pour adapter à chacune le nom de qui elles émanent, ont-elles dû présenter une certaine difficulté; dans le nombre, trente-six demeurent encore d’origine inconnue.--A noter aussi que Montaigne les détourne très fréquemment du sens qu’elles ont dans le texte d’où il les tire, ou les applique à des sujets tout différents, ce qui, à la vérité, est un procédé en usage de temps immémorial.
A ces mêmes auteurs et à quelques autres, Montaigne a fait bien d’autres emprunts, dont partie sont signalés dans les notes, mais il n’est question ici que des citations proprement dites.
Dans la table, les mots en +égyptienne italique+ sont les premiers de chaque citation; les deux nombres qui suivent indiquent le volume et la page; les astérisques, quand il y en a, marquent qu’elles ont donné lieu à une note; le nom qui vient après, en PETITES MAJUSCULES, est celui de l’auteur; puis, en _italiques_ et généralement en abrégé, celui de l’ouvrage; les nombres qui terminent en indiquent suivant sa nature: le livre, le volume ou l’acte; le chapitre ou la scène; enfin l’alinéa ou le vers selon qu’il y a lieu.