Essais de Montaigne (self-édition) - Volume IV

Part 12

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Examinons maintenant si l’homme a lieu de s’enorgueillir de ses connaissances. Avec tant de vices et d’appétits déréglés, est-il en droit de se glorifier de sa raison? 201.--La science ne nous garantit ni des maladies, ni des incommodités de la vie (VARRON, ARISTOTE), 201.--Les ignorants sont plus sages et savent plus que bien des savants, 203.--Dès le principe, Dieu nous a interdit la science; la religion veut que nous demeurions ignorants et obéissants (la GENÈSE, les SIRÈNES et ULYSSE, S. PAUL), 203.--Mais la présomption est le partage de l’homme (CICÉRON, LUCRÈCE, DÉMOCRITE, ARISTOTE, CHRYSIPPE, SÉNÈQUE), 205.--Et pourtant, combien la force d’âme de nos philosophes est impuissante contre les douleurs physiques devant lesquelles l’ignorant souvent demeure impassible (POSIDONIUS, ARCÉSILAS, DENYS D’HÉRACLÉE), 207.--Les effets de l’ignorance sont préférables à ceux de la science; selon quelques philosophes, reconnaître la faiblesse de son jugement est le souverain bien (PYRRHON, au BRÉSIL), 209.--Les maladies du corps et de l’esprit sont souvent causées par l’agitation de notre âme, le génie est proche de la folie (LE TASSE), 211.--L’indolence de l’esprit, non toutefois une indolence complète laquelle n’est du reste ni possible ni durable, produit la vigueur corporelle et la santé (CRANTOR et ÉPICURE), 213.--La science nous renvoie souvent à l’ignorance pour nous adoucir les maux présents, 215.--La philosophie agit de même, lorsqu’elle nous incite à oublier les maux passés (LYCAS, THRASYLAUS), 215.--En nous concédant de mettre fin à notre vie quand elle nous est devenue insupportable, elle témoigne encore plus nettement de son impuissance (CICÉRON, HORACE, DÉMOCRITE, ANTISTHÈNE, CHRYSIPPE, CRATÈS, SEXTIUS), 219.--La simplicité et l’ignorance sont des conditions de tranquillité (VALENS, LICINIUS, MAHOMET, LYCURGUE), 221.--Il est dans le NOUVEAU MONDE des nations qui, sans magistrats et sans lois, vivent plus régulièrement que nous ne faisons, 221.--Funestes effets de la curiosité et de l’orgueil, 223.--A quoi SOCRATE a dû le nom de Sage, 223.--Les recherches sur la nature divine sont condamnables; nos notions sur l’Être suprême sont imparfaites, lui seul peut se connaître et s’interpréter (S. AUGUSTIN, TACITE, PLATON, CICÉRON), 223.--Ce que nous possédons de la vérité, ce n’est point avec nos propres forces que nous y sommes arrivés, nous en sommes incapables (S. PAUL), 225.--A la fin de leur vie, les plus savants philosophes se sont aperçus qu’ils n’avaient rien appris (VELLEIUS, PHÉRÉCIDE, SOCRATE, PLATON, CICÉRON), 227.--Examinons jusqu’à quel degré de connaissances ont pu parvenir les plus grands génies, 229.--Il y a trois manières de philosopher: l’une dogmatique, qui est celle de ceux qui assurent avoir trouvé la vérité; l’autre, académique, est appliquée par ceux qui déclarent qu’elle est au-dessus de notre compréhension; la troisième, sceptique, est le propre de ceux qui la cherchent encore, 229.--État d’esprit et doctrine des PYRRHONIENS qui personnifient ce dernier mode, 231.--Avantage de leur doctrine; toutes les opinions étant contestables, il n’y a pas de raison pour se décider et adopter plutôt l’une que l’autre, 233.--Dans la vie ordinaire, ils agissent comme tout le monde, se soumettant aux lois, aux usages, parce qu’ils doutent qu’on puisse leur en substituer de meilleurs (PYRRHON), 235.--Combien sont plus faciles à gouverner les esprits simples et peu curieux; plus que tous autres, ils sont préparés à recevoir la parole de Dieu, 237.--Quant aux DOGMATISTES qui prétendent avoir trouvé la vérité, leur assurance ne fait guère que masquer leur doute et leur ignorance (SOCRATE, CICÉRON, ARISTOTE, ÉPICURE), 239.--Souvent les philosophes affectent d’être obscurs, pour ne pas révéler le vide de leur science (ARISTOTE, CARNÉADE, ÉPICURE, HÉRACLITE), 241.--Certains ont dédaigné les arts libéraux et même les sciences, prétendant que ces études détournent des devoirs de la vie (CICÉRON, ZÉNON, CHRYSIPPE, PLUTARQUE, ÉPICURE, SOCRATE), 241.--On ne sait si Platon était dogmatiste ou sceptique; ses opinions ont donné naissance à dix sectes différentes, 243.--On peut en dire autant de la plupart des philosophes anciens de quelque renom; combien se contredisent eux-mêmes (ANAXAGORE, PARMÉNIDE, XÉNOPHANE, SÉNÈQUE, PLUTARQUE, EURIPIDE, DÉMOCRITE, EMPÉDOCLE)! 243.--Il ne faut pas s’étonner de voir tant de gens s’efforcer ainsi de découvrir la vérité, il y a quelque charme à cette recherche (les STOÏCIENS, DÉMOCRITE), 245.--L’étude de la nature est également une occupation où se complaît notre esprit (EUDOXE), 247.--Mais il est peu probable qu’ÉPICURE, PLATON et PYTHAGORE nous aient donné comme réels, l’un ses atomes, l’autre son spiritualisme, le dernier ses nombres; en émettant ces théories, ils n’ont sans doute que voulu faire échec à d’autres systèmes préconisés, ne reposant pas sur des bases plus solides, 247.--La vraie philosophie consiste à ne rien donner comme certain et à respecter ostensiblement la religion et les lois de son pays, tout en réservant son jugement, 249.--Malgré notre impuissance à déterminer ce que c’est que DIEU, la question a été fort agitée par les anciens; l’opinion la plus fondée est celle qui le représente comme une puissance incompréhensible qui a produit et conserve tout (VALERIUS SERANUS, S. PAUL, PYTHAGORE, NUMA), 251.--Mais il faut au peuple une religion palpable qui émeuve l’homme dans ses croyances et quand il prie; et, de tous les cultes, le plus excusable est celui du SOLEIL, 258.--Opinions diverses des philosophes sur la nature de DIEU; elles sont sans nombre (THALÈS, ANAXIMANDRE, ANAXIMÈNE, ANAXAGORE, ALCMÉON, PYTHAGORE, PARMÉNIDE, EMPÉDOCLE, PROTAGORAS, DÉMOCRITE, PLATON, SOCRATE, SPEUSIPPE, ARISTOTE, HÉRACLIDE DU PONT, THÉOPHRASTE, STRATON, ZÉNON, DIOGÈNE D’APOLLONIE, XÉNOPHANE, ARISTON, CLÉANTHE, PERSÉE, CHRYSIPPE, DIAGORAS, THÉODORE, ÉPICURE, ENNIUS), 255.--Cette diversité montre la faiblesse de notre raison; mais ce qui est le comble de l’extravagance, c’est de faire des DIEUX des hommes que nous connaissons tant, on comprend mieux que des bêtes on ait fait des dieux parce qu’elles nous sont moins connues. Une autre folie, est de déifier certaines abstractions, comme la concorde, la liberté, ou certains de nos maux comme la peur, la fièvre, etc., 257.--Impudente prudence des ÉGYPTIENS au sujet de leurs dieux, 259.--Est-ce sérieusement que les philosophes ont traité de la hiérarchie de leurs divinités, comme aussi de la condition des hommes dans une autre vie (PLATON, MAHOMET)? 259.--Il n’est pas concevable que notre âme dégagée des sens ses organes, puisse conserver ses goûts, ses affections; et si, dans une autre vie, nous n’existons plus tels que nous sommes sur la terre, ce n’est pas nous qui sentirons, qui jouirons; ce qui a cessé d’être, n’est plus (PYTHAGORE, le PHÉNIX, le VER A SOIE), 261.--Et puis, pourquoi les dieux récompenseraient-ils ou puniraient-ils l’homme, après sa mort? n’est-ce pas par leur volonté qu’il a été tel? 263.--Il est ridicule de prétendre arriver à connaître Dieu, sa nature, etc., en prenant l’homme pour terme de comparaison, ainsi que cela s’est toujours fait, 265.--C’est en partant de là qu’on a cru l’apaiser par des prières, des fêtes, des présents, et même en immolant des êtres humains sur ses autels (TIBERIUS SEMPRONIUS, PAUL ÉMILE, ALEXANDRE LE GRAND, ÉNÉE, les GÈTES, AMESTRIS, les idoles de THEMIXTATAN, les CARTHAGINOIS, les LACÉDÉMONIENS, IPHIGÉNIE, les deux DECIUS), 265.--Prétendre satisfaire à la justice divine en choisissant soi-même son expiation, est un contre-sens; est-ce au criminel à fixer le châtiment qu’il a encouru (POLYCRATE, les CORYBANTES, les MÉNADES, certains MAHOMÉTANS)? 267.--Il n’est pas moins ridicule de juger d’après nous-mêmes du pouvoir et des perfections de DIEU; de croire qu’il peut se réjouir, se fâcher, etc., que ses règlements, sa juridiction ressemblent aux nôtres, et que c’est à notre intention qu’il a fait les lois qui régissent le monde (STILPON), 269.--Non seulement ces lois s’appliquent à notre monde mais aux autres encore si, comme il est vraisemblable, il en existe en nombre infini, probablement bien différents de celui-ci où l’éloignement des lieux suffit pour que de grandes différences subsistent entre les êtres qui s’y trouvent (PLATON, DÉMOCRITE, ÉPICURE, PLINE, HÉRODOTE, PLUTARQUE), 271.--Les règles que nous avons cru déduire de la nature sont sans cesse démenties par les faits; tout est obscurité et doute; nous ne savons même pas si nous vivons. Diversité des opinions sur le MONDE et la NATURE (MÉTRODORE DE CHIO, EURIPIDE, MELISSUS, PROTAGORAS, NAUSIPHANE, PARMÉNIDE, ZÉNON), 275.--C’est que la puissance divine ne peut être définie par aucun langage humain, dont l’imperfection est cause de toutes les erreurs et contestations qui se produisent, 277.--C’est par suite de cette même imperfection que nous disons qu’il y a des choses impossibles à Dieu, comme de ne pas être, de faire que le passé ne soit pas, etc.; du reste notre outrecuidance à vouloir tout soumettre à notre examen, à faire Dieu à notre image, fait que nous lui prêtons des attributs qui, pour lui, sont dépourvus de sens, alors qu’il ne nous est pas donné d’avoir de lui la moindre conception (PLINE, ÉPICURE, THALÈS, PLATON, PYTHAGORE, TERTULLIEN, STRATON, CICÉRON, S. AUGUSTIN, S. PAUL), 279.--Nous l’avons tellement rabaissé que nous, incapables de créer quoi que ce soit, sommes arrivés à faire des dieux à la douzaine (FAUSTINE, AUGUSTE, les THASIENS et AGÉSILAS, TRISMÉGISTE), 281.--Énoncé de quelques-uns des arguments que les philosophes ont mis en avant pour déterminer la nature de DIEU, 283.--On allait jusqu’à admettre couramment que les DIEUX pouvaient entrer en rapport avec la femme (PAULINE; un GARDIEN du temple d’Hercule, LAURENTINA et TERUNCIUS, APOLLON, ARISTON et PÉRICTIONE, les MERLINS), 285.--Chaque être s’estimant la perfection, si les bêtes s’avisaient de faire des divinités, chacune les ferait, elle aussi, à son image (XÉNOPHANE), 287.--L’homme s’est imaginé que tout, dans le monde, n’existe que pour lui; que pour lui seul il fait jour, il pleut, il tonne; que les dieux ne parlent et n’agissent que pour lui, qu’ils épousent ses querelles, partagent ses plaisirs (NEPTUNE et JUNON, les CAUNIENS), 289.--Il donnait à chacun d’eux telle ou telle attribution: l’un guérissait de la toux, l’autre de la fièvre, etc.; il y en avait dont la puissance était si bornée, qu’il en fallait bien cinq ou six pour produire un épi de blé, 289.--Outre qu’il était de principe que, dans son propre intérêt, on doit laisser ignorer au peuple beaucoup de choses vraies et lui en donner à croire de fausses, dès que l’esprit humain veut pénétrer certains mystères, il s’y perd. Combien d’idées n’ont-elles pas été émises sur la matière dont est formé le soleil? en vérité, mieux eût valu s’abstenir (SCÉVOLA, VARRON, S. AUGUSTIN, ANAXAGORE, ZÉNON, ARCHIMÈDE, SOCRATE, POLYENUS), 291.--N’a-t-on pas imaginé que le mouvement des corps célestes fonctionne d’après les mêmes moyens que les machines de notre invention! 293.--En somme, la philosophie nous présente toutes choses comme font les poètes, sous forme d’énigmes (TIMON et PLATON), 293.--Du reste l’homme n’a pas d’idées plus nettes sur lui-même que sur tout ce qui l’entoure: en combien de parties différentes du corps n’a-t-on pas logé l’âme? quelle explication a pu être donnée de ce que celle-ci s’unit à une substance matérielle (une SERVANTE de Milet, CICÉRON et DÉMOCRITE, SOCRATE)? 295.--Ce qui fait qu’on ne révoque pas en doute ces théories, c’est qu’on ne les discute jamais; on les accepte sous l’autorité du nom de qui les a émises et, si on vient à tenter de les soumettre à l’examen, on s’égare soi-même (ARISTOTE, PYTHAGORE), 299.--Voulons-nous, pour nous décider, recourir à l’expérience? les sens nous trompent; à la raison? sujette elle aussi à l’erreur, elle ne peut pas mieux nous guider que les sens, 303.--Que nous apprend celle-ci sur la nature de l’âme par exemple? A chaque philosophe elle enseigne que l’âme est une substance différente suivant l’idée que chacun s’en fait (CRATÈS, DICÉARQUE, PLATON, THALÈS, ASCLÉPIADE, HÉSIODE, ANAXIMANDRE, PARMÉNIDE, EMPÉDOCLE, POSSIDONIUS, CLÉANTHE, GALIEN, HIPPOCRATE, VARRON, ZÉNON, HÉRACLIDE DU PONT, XÉNOCRATE, les ÉGYPTIENS, les CHALDÉENS, ARISTOTE, LACTANCE, SÉNÈQUE, les DOGMATISTES, CICÉRON, S. BERNARD, HÉRACLITE), 305.--Où loge-t-elle? la même divergence règne sur ce point (nombre d’entre les PHILOSOPHES déjà cités; HIÉROPHILE, DÉMOCRITE, ÉPICURE, MOÏSE, STRATON, CHRYSIPPE, les STOÏCIENS, etc.), 305.--Ces opinions diverses ne prouvent-elles pas la vanité des recherches philosophiques, joint à cela les définitions incohérentes émises sur le monde et sur l’homme? Faiblesse du système des atomes et de quelques autres (PLATON, les ÉPICURIENS, COTTA, ZÉNON, SOCRATE), 309.--Si bien qu’on est tenté de croire que ce n’est pas sérieusement que ces philosophes ont débité leurs rêveries; de fait, il n’y a rien d’absurde qui n’ait été dit sur ces sujets, par l’un ou par l’autre, 311.--Pour en revenir à l’âme, l’opinion la plus vraisemblable est qu’elle loge au cerveau et que de là, au moyen des différents organes, elle gouverne le corps, 313.--Quant à son origine, nouvel embarras; diversité des opinions à ce sujet; est-ce une émanation de l’âme universelle? préexiste-t-elle au corps? est-elle immortelle ou non? 313.--Ce qu’il y a de certain, c’est qu’elle naît avec le corps, croît, se fortifie et s’affaiblit avec lui; qu’il ne faut pour la troubler, pour faire d’un sage un furieux, qu’un accident souvent léger, une maladie, la bave d’un chien (SOCRATE, CATON), 317.--Les plus hardis Dogmatistes eux-mêmes ne soutiennent que faiblement le dogme de l’immortalité de l’âme (PHÉRÉCYDE DE SYROS, THALÈS), 321.--Bien que certaines considérations portent à concevoir ce dogme, aucun de ceux qui l’ont admis n’ont insisté et n’ont produit à l’appui de raisons de quelque valeur; ils n’ont rencontré juste que par hasard, et il nous faut sur ce sujet nous en rapporter uniquement à ce que nous enseigne la révélation, 323.--Arguments qui, selon différents philosophes, militent pour ce principe; tous sont défectueux et, avec eux, le système de la métempsycose et autres auxquels il a donné lieu (PYTHAGORE, ORIGÈNE, VARRON, CHRYSIPPE, PLATON, PINDARE, PLUTARQUE), 325.--La manière dont se forme le corps humain est aussi inconnue que la nature de l’âme, tout est mystère dans la génération (ARCHÉLAÜS, PYTHAGORE, PLATON, ALCMÉON, DÉMOCRITE, ÉPICURE, ARISTOTE, GALIEN), 329.--D’où cette conclusion: ne se connaissant pas lui-même, l’homme ne peut arriver avec ses propres moyens à la connaissance de quoi que ce soit (PROTAGORAS, THALÈS), 331.

En raison de notre impuissance à faire la lumière par nous-mêmes, les arguments qui précèdent ne sont pas sans danger; ils peuvent se retourner contre nous, 333.--L’esprit humain malgré les mesures prises pour le contenir et le guider, ayant toujours tendance à échapper et à divaguer, mieux vaut s’en tenir sur ces questions aux enseignements de la foi et éviter toute controverse; toutefois si, avec certaines gens, on est obligé de les discuter, ces arguments pourront être utilement employés, 335.--Actuellement, les sciences sont l’objet d’un enseignement officiel, en dehors duquel toute innovation est abusivement prohibée, 337.--Il n’en est pas moins vrai que l’esprit humain ne peut outrepasser certaines limites dans la connaissance des choses, parce qu’il ignore les causes premières et que, l’âme étant incapable de distinguer entre la vérité et le mensonge, force nous est de nous arrêter dès les premiers pas, 339.--Aussi est-il plus facile et moins hasardeux d’être Pyrrhonien et de refuser à l’homme la possibilité d’une certitude sur quoi que ce soit, que d’être Dogmatiste et d’admettre dans une certaine mesure cette possibilité, 339.--En dehors de l’infinie diversité d’opinions qui nous divisent, nous varions nous-mêmes constamment dans les jugements que nous portons sur un même sujet, 343.--Ces jugements sont essentiellement variables avec nos dispositions physiques, et cette influence est bien difficile à constater; ceux qui parlent en public, par exemple, n’arrivent-ils pas à subir eux-mêmes l’effet de leur propre parole (CLÉOMÈNE, l’ARÉOPAGE, MONTAIGNE)? 345.--Les passions auxquelles l’âme est en proie, n’ont pas une action moindre; les plus grands hommes sont ceux qui éprouvent les passions les plus fortes; quelle confiance par suite avoir en notre jugement soumis à de pareils mobiles, d’autant qu’il semble que plus il est exalté plus il a part aux secrets des dieux (THÉMISTOCLE, DÉMOSTHÈNE)? 353.--Peut-on disconvenir que sous l’influence de l’amour nous voyons, nous pensons, nous agissons tout autrement que lorsque nous sommes au calme? Sommes-nous plus dans la vérité dans un cas que dans l’autre? C’est un point qu’il n’est pas facile de décider (MONTAIGNE, PYRRHON), 355.--De tout cela il résulte qu’il ne faut pas se laisser aller aisément aux opinions nouvelles, on risque de perdre au change; et puis, quel privilège ont donc les nouveautés pour nous séduire et nous entraîner (CLÉANTHE DE SAMOS, NICÉTAS DE SYRACUSE, COPERNIC)? 355.--Quelles garanties particulières de stabilité présentent-elles pour l’avenir (ARISTOTE, PARACELSE, THÉOPHRASTE, JACQUES PELETIER, PTOLÉMÉE)? 357.--Tout en ce monde et ce monde lui-même ne se modifient-ils pas continuellement? Combien sont incertaines les données que nous avons sur son origine (PLATON, les PRÊTRES D’ÉGYPTE et HÉRODOTE, ARISTOTE et CICÉRON, SALOMON et ISAIE, HÉRACLITE, APULÉE, ALEXANDRE, les CHALDÉENS, ZOROASTRE, SAÏS, ATHÈNES, ÉPICURE), 361.--Dans le Nouveau Monde, n’a-t-on pas retrouvé des pratiques et des traditions ayant cours, qui existent ou ont existé dans le monde ancien? 363.--Malgré ces ressemblances qu’on relève en des lieux différents bien éloignés les uns des autres, il est certain que l’esprit de l’homme change suivant les climats et les siècles, et son inconstance dans ses désirs est une preuve indéniable de sa faiblesse (VÉGÈCE, les PRÊTRES D’ÉGYPTE, SOLON, ATHÈNES, THÈBES, CYRUS), 367.--Incapables de discerner ce qui leur conviendrait, souvent les hommes demandent au ciel des biens qui sont pour eux une source de malheurs (SOCRATE, les LACÉDÉMONIENS, MIDAS, CLÉOBIS et BITON, TROPHONIUS et AGAMÈDE), 369.--Dans l’impossibilité où ils sont de discerner en quoi consiste le souverain bien, il semble que ce qui en est le plus approchant soit ce que les Pyrrhoniens considèrent comme tel: l’ataraxie, c’est-à-dire le calme absolu de l’esprit ne décidant jamais sur rien (PYTHAGORE, ARISTOTE, ARCHÉSILAS), 371.--En prenant la raison pour guide, la confusion, nos embarras sont les mêmes, car tout change autour de nous, et les lois plus encore que toute autre chose; souvent ce qui est légitime ici est criminel ailleurs, 373.--On n’est même pas d’accord sur ce qu’on appelle les lois naturelles; elles sont aussi inconstantes que les autres; pas une n’est observée par toutes les nations (PROTAGORAS, ARISTON, THRASYMAQUE), 375.--Que de choses, sur lesquelles l’accord devrait exister, voyons-nous acceptées par les uns, proscrites par les autres, en raison du point de vue différent auquel chacun se place (PEUPLADES chez lesquelles les enfants mangent leurs pères et mères défunts, LYCURGUE, PLATON, ARISTIPPE et DENYS LE TYRAN, ARISTIPPE et DIOGÈNE, SOLON pleurant son fils, SOCRATE pleuré par sa femme), 377.--Les plaidoyers des avocats et en maintes occasions les embarras des juges, prouvent combien les lois prêtent à interprétation; les idées sur la morale n’ont pas plus de fixité (ARCÉSILAS, DICÉARQUE), 379.--Les lois et les mœurs tiennent surtout leur autorité de ce qu’elles existent. Si on remontait à leur origine, on constaterait parfois combien sont discutables les principes qu’elles consacrent; aussi les philosophes qui se piquaient le plus de ne rien accepter sans examen, ne se faisaient-ils nullement scrupule de ne pas les observer et de ne tenir aucun compte des bienséances (CHRYSIPPE, MÉTROCLÈS et CRATÈS, DIOGÈNE, HIPPARCHIA), 381.--Des philosophes ont avancé que, dans un même sujet, subsistent les apparences les plus contraires; ce qu’il y a de certain, c’est que les termes les plus clairs peuvent toujours être interprétés différemment et que bien des écrits obscurs ont, grâce à cela, trouvé des interprétations qui les ont mis en honneur (HÉRACLITE, PROTAGORAS), 383.--Homère n’a-t-il pas été présenté comme ayant traité en maître les questions de tous genres? Et Platon n’est-il pas constamment invoqué comme s’étant prononcé en toutes choses, dans le sens de celui qui le cite, etc.? 387.--Quoique les notions qui nous viennent des sens puissent, comme on l’a dit, être erronées, les sens sont pourtant la source de toutes nos connaissances (CHRYSIPPE, CARNÉADE), 389.--Si nous ne pouvons tout expliquer, peut-être est-ce parce que certains sens existent dans la nature et que l’homme s’en trouve dépourvu, ce qu’il lui est impossible de constater, 391.--C’est par les sens que, malgré les erreurs en lesquelles ils nous induisent, toute science s’acquiert; chacun d’eux y contribue et aucun ne peut suppléer à un autre (ÉPICURE, TIMAGORAS), 395.--L’expérience révèle les erreurs et les incertitudes dont est entaché le témoignage des sens qui, bien souvent, en imposent à la raison (PHILOXÈNE, NARCISSE, PYGMALION, DÉMOCRITE, THÉOPHRASTE, le JOUEUR DE FLÛTE de Gracchus), 399.--Par contre, les passions de l’âme ont également action sur les opérations des sens et concourent à les altérer, 403.--C’est avec raison que la vie de l’homme a été comparée à un songe; que nous dormions ou que nous soyons éveillés, notre état d’âme varie peu, 405.--En général, les sens des animaux sont plus parfaits que ceux de l’homme; des différences sensibles se peuvent aisément constater entre eux, 405.--Même chez l’homme, nombreuses sont les circonstances qui modifient les témoignages des sens, et leur enlèvent tout degré de certitude, d’autant que souvent les indications données par l’un sont contradictoires avec celles fournies par un autre, 409.--En somme, on ne peut rien juger définitivement des choses d’après les apparences que nous en donnent les sens, 413.--En outre, rien chez l’homme n’est à l’état stable; constamment en transformation, il est insaisissable (PLATON, PARMÉNIDE, PYTHAGORE, HÉRACLITE, ÉPICHARME, PLUTARQUE), 415.--D’où nous arrivons à conclure qu’il n’y a rien de réel, rien de certain, rien qui n’existe que Dieu; que l’homme n’est rien, ne peut rien par lui-même; et que, seule, la foi chrétienne lui permet de s’élever au-dessus de sa misérable condition (PLUTARQUE, SÉNÈQUE), 417.

CHAPITRE XIII.

=Du jugement à porter sur la mort d’autrui=, =II=, 421.--Peu d’hommes témoignent à leur mort d’une réelle fermeté d’âme; il en est peu qui croient à ce moment que leur dernière heure est venue, 421.--Quand nous en sommes là, nous sommes portés d’ordinaire à croire la nature entière intéressée à notre conservation et que nous ne pouvons périr sans que le monde en soit bouleversé (CÉSAR), 421.--Pour juger du courage de qui s’est donné la mort, il faut examiner dans quelles circonstances il se trouvait; la fermeté que nous admirons ne vient souvent que de la crainte de souffrir une mort lente ou honteuse (CALIGULA, TIBÈRE, HÉLIOGABALE), 423.--Exemples de faiblesse chez des gens qui avaient décidé de se tuer (L. DOMITIUS, PLAUTIUS SYLVANUS, ALBUCILLA, DÉMOSTHÈNE, G. CIMBRIA, OSTORIUS), 425.--Une mort prompte et inattendue est la plus désirable (l’empereur ADRIEN, CÉSAR), 425.--Noble constance de SOCRATE dans l’attente de la mort, 427.--Exemples (POMPONIUS ATTICUS, le philosophe CLÉANTHE, TULLIUS MARCELLINUS), 427.--Courage de CATON aidant, en pareille circonstance, la mort à accomplir son œuvre, 429.

CHAPITRE XIV.