Epitres des hommes obscurs du chevalier Ulric von Hutten traduites par Laurent Tailhade

Part 9

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Il osa dire publiquement: «Ce prédicateur est indigne de s'asseoir à la table où prennent place les gens de bien: je peux établir que c'est un jeanfoutre et un poltron, qu'il a dans votre église, en chaire, et devant tous, menti contre la réputation d'un homme d'honneur, articulant des faits qui n'ont jamais eu lieu.»

Bien plus, il a osé dire: «C'est par jalousie que vous persécutez ce noble Docteur.» Puis, il y a qualifié notre Maître de chien, de brute, assurant que jamais pharisien n'eut tant de noirceur et d'envie. Tous ces propos vinrent à l'oreille du Maître. Il s'excusa fort élégamment à mon avis. «Combien, dit-il, que ce livre n'ait pas été mis encore au feu, on peut admettre qu'il sera brûlé dans un avenir prochain.» Puis, il attesta l'Écriture Sainte en plusieurs passages et démontra _qu'on ne saurait mentir quand on parle en faveur de la Foi catholique_. Il ajouta, pour finir, que les baillis et les officiaux de l'évêque de Mayence empêchent cette réparation contre toute justice. Mais les hommes verront bien ce qui doit advenir, lui-même ayant prophétisé que ce libelle serait ars, quand bien même l'Empereur et le Roi de France, et tous les Princes et tous les Ducs feraient cause commune avec le docteur Reuchlin. J'ai voulu vous donner avis de tout cela pour que vous soyez couvert; je vous recommande fort la diligence en affaires pour éviter le scandale. Donc, portez-vous bien.

_Donné à Miltenberg._

XXVIII

FRÈRE CONRAD DOLLENKOPSIUS A MAITRE ORTUINUS GRATIUS

Salut et dévotion très humble avec mes oraisons quotidiennes auprès de notre Seigneur Jésus Christus. Vénérable personne, daignez ne pas me tenir pour fâcheux si je vous écris touchant mes affaires, combien que vous m'avez autrefois enjoint de vous écrire sans relâche, de vous tenir au courant de mes études. Il ne faut pas, disiez-vous, que je cesse d'étudier mais que je persévère parce que j'ai une bonne caboche et que, Dieu aidant, je peux, si cela me convient, profiter beaucoup. Vous saurez donc que pour le moment je me suis fait inscrire à l'École d'Heidelberg où je suis un cours de théologie. Outre cela, je prends tous les jours une leçon de poësie où, par la grâce de Dieu, je commence à faire un progrès admirable. Je sais déjà par cœur toutes les fables d'Ovidius en sa _Métamorphose_; de plus, je sais les interpréter quadruplement à savoir naturellement, littéralement, historiquement et spirituellement--science que n'ont pas les poëtes séculiers[7].

[7] Dante n'est pas moine scolastique, c'est-à-dire moine abruti, dans ses gloses de la _Vita Nuova_.

Dernièrement j'ai poussé à l'un d'eux cette colle: D'où vient le nom de Mavors[8]?

[8] _Mavors_, Mars, l'Arès du Latium:

... belli fera munera Mavors. Armipotens rugit...»

Lucrèce.

Il me donna une explication qui n'est pas la bonne. Je le redressai: Mavors, lui dis-je, c'est _Mares vorans_ (le dévorateur des mâles); de quoi il demeura confondu. Je poursuivis: Que faut-il entendre allégoriquement par les neuf Muses? Le pauvre gars n'en savait rien: Les neuf Muses, lui dis-je, représentent les sept chœurs des anges. En troisième lieu, je lui demandai: D'où vient le nom de Mercurius? et comme il ne savait pas davantage: _Mercurius_, lui dis-je, c'est _Mercatorum curius_ (patron des marchands) à cause qu'il est le Dieu du négoce et porte aux traficants un intérêt suivi.

De cela vous pouvez inférer que ces poëtes apprennent leur art dans un grand terre à terre, qu'ils ne prennent cure ni des allégories, ni de l'exégèse spirituelle. Ce sont des hommes charnels comme l'écrit l'Apôtre dans sa première aux Corinthiens II: _L'homme animal ne perçoit pas les choses qui sont dans l'esprit de Dieu._

Vous me demanderez peut-être: D'où tenez-vous tant de subtilité? Je vous répondrai que j'ai, depuis peu, fait emplette d'un ouvrage composé par un Anglais, maître de notre ordre, qui a nom Thomas de Walleys. Son livre a pour objet la _Métamorphose_ d'Ovidius. Il en expose tous les mythes d'après le Symbolisme et la Mystique. Il est profond en théologie au delà de tout ce que vous pouvez croire; il est bien évident que le Saint-Esprit infusa une belle doctrine à cette personne à cause qu'elle établit la concordance qui existe entre l'Écriture Sainte et les fables poëtiques. Vous la pourrez constater dans les passages que voici:

De la serpente Pytho qu'Apollon mit à mort, le Psalmiste écrit: _Le Dragon que vous formâtes pour badiner avec lui_ ou bien, encore: _Vous marcherez sur l'aspic et sur le basilic._ Touchant Saturnus qui toujours est figuré sous les traits d'un vieillard, père des Dieux et qui dévore ses fils, Ézéchiel vaticine: _Les pères mangeront leurs enfants au milieu de vous._ Diana signifie la très béate Vierge Maria quand, avec des pucelles nombreuses, elle rôde par chemins. C'est pourquoi, dans les psaumes, il est dit, à propos d'elle: _Que des vierges soient amenées à sa suite_, et ailleurs: _Entraîne-moi; nous courrons à l'odeur de tes parfums._ Item de Jovis quand il déflora Callesto l'érigone, puis remonta vers le ciel. Matheus écrit, chapitre douzième: _Je retournerai dans ma maison d'où je m'étais exilé._

De même, touchant la confidente Aglauros que Mercurius convertit en rocher. Cette pétrification est mentionnée dans _Job_, XLII: _Son cœur sera bientôt induré comme un caillou._ _Item_, le coït de Jupiter avec la nymphe Europea est prévu par l'Écriture Sainte, ce que je ne savais pas encore. C'est quand il lui dit: _Entendez, ma fille, et regardez, et prêtez l'oreille, pour ce que le roi convoite vos beautés._ _Item_, Cadmus, courant après sa sœur, figure la personne de Christus en quête pareille de sa sœur qui est l'Ame humaine et fondant une cité qui est l'Église. D'Actœo qui vit Diana toute nue, _Ézéchiel_, XVI, a prophétisé quand il dit: _Vous étiez nue et pleine de vergogne; j'ai passé auprès de vous et je vous ai considérée._ Et ce n'est pas en vain que les poètes ont écrit que Bacchus fut deux fois engendré, ce qui est encore une préfiguration de Christus, engendré pareillement, une fois, avant les siècles, une autre fois, dans la chair et dans l'humanité. Et Semele qui allaita Bacchus est l'image de la béate Vierge à qui s'adresse l'_Exode_, II: _Accueille cet enfant; nourris-le-moi et je te donnerai ton salaire._ _Item_, la fable de Pyramus et de Thisbe doit être exposée comme suit allégoriquement et spirituellement. Pyramus est l'archétype du Fils de Dieu. Thisbe symbolise l'âme humaine, amoureuse de Christus, et dont il est écrit dans l'_Évangile_: _Son glaive transpercera ton âme_ (_Lucas_, II). Ainsi Thisbe se poignarde avec l'engin de son amant. _Item_, sur Vulcanus, précipité du ciel et rendu boiteux, il est écrit dans les _Psaumes_: _Ils furent mis dehors; ils ne peuvent plus se tenir debout._

Voilà ce que j'ai appris dans ce livre et bien d'autres choses encore. Si vous étiez auprès de nous, vous verriez des prodiges.

C'est dans une telle voie, ô Maître! qu'il nous convient de pousser nos études poétiques. Mais excusez-moi, j'ai l'air de vouloir endoctriner Votre Seigneurie. Hélas! vous en savez plus long que moi. Cependant, j'ai fait la chose dans une bonne intention. J'ai pris certains arrangements; quelqu'un de Tübingen doit, à l'avenir, me préciser les faits et gestes du docteur Reuchlin, de telle sorte que je vous les signale à mon tour. Mais, pour le présent, je ne sais rien; sinon, je vous en donnerais avis. A présent, portez-vous bien, dans une charité qui n'est pas mensongère.

_Donné à Heidelberg._

XXIX

MAITRE TILMANNUS LUMLIN DONNE LE BONJOUR A MAITRE ORTUINUS GRATIUS

_Je suis le plus inepte des hommes; la prudence n'est pas avec moi, je n'ai pas étudié la sagesse ni fréquenté la sapience des Élus._ (_Proverbes_, XXX.) Conséquemment, point ne vous faut me dédaigner quand je me risque à vous donner un avis sur vos comportements; je fais cela dans un bon esprit. Je vous désire admonester dans la mesure de mon intellect et même vous tancer un peu, _car la réprimande éclaircit l'entendement_. Il est écrit dans l'_Ecclésiaste_, XIII: _Celui qui touche de la poix sera inquiné par elle._ Il en est ainsi de vous. Puisqu'il vous plaît que je sois votre ami, prenez en bonne part que je vous morigène. J'ai compris que vous faites le mort dans la cause de Joannes Reuchlin et que vous ne lui répondez pas à l'égard de ses criminelles imputations. J'en suis fort irrité car je vous ai en amitié. Il est écrit: _Je semonds qui j'aime._ A quoi bon commencer de lui répondre si vous ne voulez pas continuer? N'êtes-vous pas suffisant? Mais, par Dieu! vous êtes bien plus fort que lui, surtout dans les questions de Théologie. Vous devez donc rétorquer ses impostures, défendre votre nom, préconiser la Foi chrétienne contre laquelle cet hérétique est déchaîné, et ne faire état de quiconque. Salomon a dit dans l'_Ecclésiastique_, XIII: _Ne soyez pas humble dans votre sagesse, de crainte que cette humilité ne vous induise en folie._ Et vous ne devez pas craindre que le pouvoir des jurisprudents vous suscite un danger corporel; car il faut subir de tels méchefs pour la Foi et pour la vérité. C'est pourquoi dans l'_Évangile selon Matheus_, XVI, Christus dit: _Que celui qui veut sauver son âme la perdra._ Et si vous craignez de n'en pouvoir triompher, c'est donc que vous ne croyez pas à l'Évangile, car votre cause est celle de la Foi. Et vous lirez dans l'Évangile que rien n'est impossible à l'homme qui croit. Ceci est posé dans _Matheus_, XVIII: _Si vous aviez la Foi comme un grain de moutarde, vous diriez à cette montagne: Transporte-toi d'ici là. Et la montagne se transporterait et rien ne vous serait impossible._

Mais il n'est pas à craindre que le docteur Reuchlin puisse écrire la vérité, parce qu'il n'a pas la Foi intégrale, parce qu'il défend les Juifs ennemis de la Foi et qu'il opine contre les décisions des Docteurs. Pécheur en outre, ainsi qu'en témoigne Maître Johannes Pffefferkorn dans son livre intitulé: _Sturmglock_. Or, les pécheurs n'ont rien à démêler avec les _Écritures Saintes_, parce qu'il est écrit, psaume XLIX: _Mais Dieu a dit au pécheur: Pourquoi divulgues-tu ma justice; pourquoi ta bouche fait-elle hommage à mon testament?_

A ces causes, je vous exhorte et vous supplie! Ayez à cœur de nous défendre, afin que les hommes proclament dans leurs louanges que vous défendez l'Église et votre bon renom. Vous ne devez prendre qui que ce soit en considération, alors même que le Pape lui servirait d'appui, car l'Église est au-dessus du Pape. Vous devez également pardonner ce monitoire, car je vous aime et vous savez pourquoi, Monseigneur, je vous aime. Portez-vous bien dans la vigueur du corps et de l'esprit.

XXX

AU TRÈS PROFOND ET TRÈS ILLUMINÉ DOM ORTUINUS GRATIUS, THÉOLOGIEN, POÈTE, ORATEUR A COLOGNE, SON SEIGNEUR ET PROFESSEUR TRÈS OBSERVÉ, JOHANNES SCHNARHOLTZ, PROCHAINEMENT LICENCIÉ, OFFRE DES SALUTATIONS EXUBÉRANTES AVEC LA PLUS ENTIÈRE SOUMISSION AUX COMMANDEMENTS DE LUI.

Cordialissime et profundissime Dom Ortuinus, moi Johannes Schnarholtz, prochainement Licencié en Théologie, dans l'inclyte Université de Tubingue, je veux entretenir familièrement Votre Dignité. Néanmoins, je crains que cela ne soit irrévérencieux, car vous êtes si docte et si magnifiquement réputé dans Cologne que nul n'oserait approcher de Votre Dignité, sans faire de soi-même, au préalable, un examen rigoureux. En effet, il est écrit: _Ami, comment êtes-vous entré, n'ayant point de veste nuptiale?_ Mais, humble, vous savez l'art de vous humilier suivant le dit de l'Écriture: _Sera exalté qui s'abaisse, abaissé qui s'exalte._ Donc je veux mettre bas toute pudeur et causer hardiment à Votre Domination, sauve néanmoins la révérence qu'on vous doit.

J'ai, naguère, ouï prêcher certain Maître de Paris devant une assistance nombreuse, pour la fête de l'Ascension. Il prit pour texte: _Dieu monta au ciel avec joie._ Il fit un riche sermon que vantèrent les auditeurs illacrymés, lesquels cette prédication améliora beaucoup. Dans le second point du discours, il interpola deux conclusions très magistrales et subtiles. Voici la première: Quand le Seigneur monta vers le firmament, ses mains tendues au ciel, Notre-Dame, béate Vierge, et les Apostoles se tinrent debout et clamèrent, avec une si grande jubilation qu'elle fut à l'enrouement, afin de réaliser la prophétie: _Ils ont clamé tant que leur voix est rauque devenue._ Il prouva que leur clameur fut un cri d'allégresse, inhérent à la Foi catholique. Témoin cette parole du Seigneur dans l'Évangile: _Amen, amen, je dis à vous: Si les hommes ferment la bouche, les pierres jetteront des cris._ Donc, ils ont tous vociféré d'un grand amour et d'un zèle éperdu. Mais par-dessus tous, le bienheureux Petrus, dont la voix claironnait comme le bronze d'un tuba. C'est le mot de David: _Cet indigent poussa des cris._ Néanmoins, la Vierge béate ne s'égosilla point. Dans son cœur, elle magnifiait le Très-Haut, n'ignorant pas que tout cela était dans l'ordre, suivant l'Annonciation de l'Ange Gabriel. Et, quand les Apôtres eurent ainsi dévotement et joyeusement beuglé, vint un Ange du Ciel qui leur dit: «Hommes galiléens, qui stationnez en ce lieu et poussez votre clam en regardant au ciel, Jésus, ce Jésus transfiguré dans la gloire, descendra itérativement vers vous ainsi qu'il est monté. Cela pour que soit accompli ce verset des Écritures, disant: _Les justes ont hurlé, mais le Seigneur a leur voix entendue._»

La deuxième conclusion fut plus magistrale encore. Le Fils de l'Homme voulut avoir sa passion, sa sépulture et sa résurrection dans Hierusalem, qui est le nombril de la Terre, afin que tout pays fût prévenu de sa résurrection et que nul gentil ne pût comme excuse à son hérésie alléguer: «Je ne savais point que le Seigneur fût revenu d'entre les morts.» Parce que, de tous côtés, le milieu se fait apercevoir, nul incrédule ne possède le moindre asile de justification touchant ce lieu où Jésus-Christus monta vers le Ciel, puisque ce lieu est le centre même, le nombril de la Terre. Là, une cloche que tout le monde entend est suspendue. Or, quand elle tinte, elle éparpille un son formidable pour le Jugement dernier ou l'Ascension de Jésus Notre-Seigneur. Quand elle tinte, les sourds eux-mêmes en perçoivent l'appel.

De cette conclusion il déduisit force corollaires dans le goût de Paris. Mais, quand il eut achevé son homélie, un Maître d'Erfurth voulut faire de la contradiction; cependant il demeura bouche bée. Vous plaît-il m'indiquer les auteurs qui traitent de cette matière? je me donnerai leurs écrits.

_Donné à Bule chez Beatus Rhenanus qui est votre ami._

XXXI

A BARTHOLOMEUS COLPIUS, BACHELIER FORMÉ EN THÉOLOGIE DE L'OBÉDIENCE DES CARMES, WUILLIBRODUS NICETUS, GUILLELMITE, CHARGÉ DE COURS PAR L'AUTORITÉ DU RÉVÉRENDISSIME GÉNÉRAL DE L'ORDRE, SE RECOMMANDE AVEC UN SALUT.

Autant que de gouttes dans la mer, autant que de béguines dans la Sainte Cologne, autant qu'il y a de poil sur le cuir des baudets, vénérable Dom carme Colpus, tant et plus je vous confère de salutations. Je sais que vous êtes de la meilleure Obédience, que vous avez force indulgences de la Chaire Apostolique, que nul ne saurait prévaloir sur votre Ordre, à cause du pouvoir dont vous êtes investi d'absoudre les cas les plus scabreux, sous la réserve toutefois que les pénitents soient contrits et componctueux et qu'ils fassent paraître le désir de communier. C'est pourquoi je veux proposer à Votre Seigneurie une question théologique. Vous la déterminerez sans peine, car vous êtes bon artiste; car vous savez bien prêcher; car vous êtes plein d'un zèle éminent et même consciencieux; enfin, j'entends dire que votre couvent est fourni d'une bibliothèque immense contenant de multiples ouvrages sur les _Saintes Écritures_, sur la philosophie et la logique--et Petrus Hispanus; que vous possédez, en outre le _Cours magistral_ du collège Saint-Laurentius de Cologne qui régit présentement notre Maître Tungarus[9], homme grandement zélé, profond en Théologie et, de plus, illuminé dans la Foi catholique. Encore que certain Docteur en droit ait cherché à le houspiller, comme il ne sait point disputer dans les formes et qu'il n'est peu ou prou qualifié dans les _Libri Sententiarum_, nos Maîtres ne prennent garde à lui. Je sais particulièrement que, dans votre susdite librairie où les Bacheliers qui professent un cours de Théologie ont leur salle d'étude, un livre est attaché par une cadène de fer, livre insigne nommé _Combibilationes_. Il renferme des autorités en matière de Théologie avec les premiers éléments de l'Écriture Sainte. Il vous fut légué à l'article de la mort par notre Maître de Paris, quand il se confessa et révéla quelques secrets touchant Bonaventure. Il recommanda qu'on n'en permît la lecture qu'à ceux de votre Obédience. Le pape a donné pour cela une quarantaine d'indulgences et les chaînes qui gardent ce trésor. Auprès, gisent Henricus de Hesse, Verneus et tous autres Docteurs sur les _Libri Sententiarum_. Vous êtes fondé là-dessus. Vous excellez dans la défense et dans la controverse. Vous discutez les anciens, les modernes, les scottistes, les albertistes et même ceux qui appartiennent à la secte du collège de Kneck, dans Cologne, où ces érudits ont en propre leurs assises et leurs cours particuliers.

[9] Arnold de Tongres.

C'est pourquoi je vous adjure, en tout amour et cordialité, de ne point vous offusquer de ma prière: mais donnez-moi un bon conseil touchant ma question et dans la mesure de mes forces.

Veuillez déterminer en ma faveur ce qu'élucident les Docteurs nos Maîtres, disputativement et péremptoirement. Cette question est ainsi formulée: _On demande si à Cologne béguines et lollards sont des personnes mondaines ou spirituelles? Sont-ils tenus de faire procession? Et peuvent-ils se marier?_ J'ai longtemps étudié dans la Sainte Écriture, dans le _Discipulus_, dans le _Fasciculus temporum_ et tels autres livres authentiques et sacrés, mais je n'ai pas trouvé de solution. De même, un prêtre de Fulde. Il a grandement compulsé les ouvrages susdits, mais il ne l'a découverte ni dans la Table des matières, ni dans les textes eux-mêmes.

Le Dom Pasteur de l'endroit et lui sortent du même arbre généalogique. Le Seigneur est poète, latiniste; il sait écrire des _dictamen_. En ma qualité de curé attaché au monastère, je vois beaucoup de monde. J'ai posé la question à plusieurs personnes. Mais notre surintendant affirme tout net qu'il ne peut mettre, en décidant une telle question, sa conscience à l'abri, encore qu'il ait disputé avec maints Docteurs de Paris et de Cologne, parce qu'il a pris ses grades jusqu'à la licence et répond matériellement et formellement pour le degré complémentaire. Si donc vous ne pouvez trancher vous-même ce litige, vous plaise consulter Maître Ortuinus qui vous enseignera toutes choses. Car on le nomme _gratius_, pour la grâce divine qui est en lui et dont l'influx ne permet pas qu'il ignore aucun objet.

Sur ledit bouquin, j'ai ravaudé un poème héroïque. Faites-moi le plaisir de le lire et de le corriger. Marquez les redondances ou les lacunes. Sachez aussi comment il agrée à Maître Ortuinus. Je le veux donner à l'imprimeur.

_Je commence comme suit_:

Nul ne doit être assez lunatique Et dans une telle présomption enseveli Que de vouloir être fait illuminé dans l'Écriture Sainte Et formellement déduire les corollaires de Bonaventura Qui n'a pas étudié par cœur les _Combibilationes_ Que nos Maîtres divulguent par tous pays: A Paris notamment, qui est la mère de toutes les Universités, A Cologne où, naguère, il fut magistralement prouvé Par nos Maîtres, dans une argumentation théologique Déterminant toute chose par de séraphiques preuves, Qu'il est préférable de connaître ces _Combibilationes_, Traitant de plusieurs objets par d'irréfragables raisons, Que de savoir sur le bout du doigt Hieronymus et Augustinus Qui néanmoins écrivirent un bon latin: Parce que les _Combibilationes_ sont une matière opime (Comme nos Maîtres le soutiennent dans tous les monastères), Elles concluent par de magistrales conclusions, Elles sont, dans les choses divines, la définition essentielle. Elles traitent ainsi du rudiment théologique Et de plusieurs autres objets tout à fait magistraux.

XXXII

A MAITRE ORTUINUS GRATIUS, HOMME D'INÉNARRABLES DOCTRINES, MAITRE GINGOLFUS LIGNIPERCUSSOR DIT MILLE MILLIERS DE SALUTS, EN UNE DILECTION QUI N'EST PAS MENSONGÈRE.

Très glorieux Maître, je vous aime pectoralement, et d'un zèle intime, parce que vous m'avez toujours été bienveillant, depuis cette époque lointaine où, précepteur affectionné, vous m'instruisîtes à Deventer. Ce qui vous aiguillonne dans votre conscience ne m'aiguillonne pas moins et ce qui m'aiguillonne, je le sais, vous aiguillonne aussi, si bien que l'aiguillon vôtre fut toujours l'aiguillon mien; nul ne vous aiguillonna jamais, qui ne m'aiguillonnât plus durement encore et mon cœur souffre autant d'aiguillons qu'il est de gens pour vous aiguillonner. Croyez-m'en sur parole. Quand Hermanus Buschius vous aiguillonnait dans sa préface, il m'aiguillonna plus fort que vous; j'excogitai par quel artifice je pourrais aiguillonner à mon tour ce querelleur incommode, présomptueux et superbe qui ose aiguillonner les Maîtres de Paris et de Cologne,--quand lui-même n'est pas seulement gradué, combien que ses compères le disent promu au baccalauréat en droit par l'Université de Leipzig. Mais je ne le crois pas, car il aiguillonne aussi les Maîtres de Leipzig, à savoir le grand Chien et le Chien mineur et tant d'autres qui le pourraient aiguillonner beaucoup mieux qu'il ne les aiguillonne. Mais eux ne veulent aiguillonner personne à cause de leur mortalité, à cause de la doctrine évangélique. L'apôtre dit: _Ne regimbez point contre l'aiguillon._

Néanmoins, il serait bon de l'aiguillonner à votre tour. Vous avez un bel entendement et plein d'imagination; vous pouvez en moins d'une heure composer des vers pleins d'aiguillons. Vous sauriez l'aiguillonner dans tous ses gestes et propos. J'ai ravaudé un _dictamen_ contre lui; je l'aiguillonne magistralement et poétiquement. Il ne se peut dérober à mon aiguillon. S'il veut m'aiguillonner en retour, je l'aiguillonnerai plus fort itérativement.

_Donné en grande hâte à Strasbourg, chez Mathias Schurer._

XXXIII

MARMOTRECTUS BUNTEMANTELLUS, MAITRE DANS LES SEPT ARTS, A MAITRE ORTUINUS GRATIUS, PHILOSOPHE, ORATEUR, POÈTE, JURISPRUDENT, THÉOLOGIEN ET CONSÉQUEMMENT SANS ÉTAT DONNÉ, UN BONJOUR TRÈS CORDIAL.

Très consciencieux Dom Maître Ortuinus, croyez fermement que vous êtes mon cœur depuis que j'ai entendu beaucoup parler de Votre Dignité dans les choses poétiques. Car on dit à Cologne que vous surpassez tous les autres en cet art, que vous êtes un poète bien supérieur à Bruschius ou Cescerius, que vous savez aussi lire Plinius et la _Grammaire grecque_. A cause de la confiance que vous m'inspirez, je veux, sous le sceau de la confession, vous apprendre un secret.