Epitres des hommes obscurs du chevalier Ulric von Hutten traduites par Laurent Tailhade

Part 8

Chapter 83,802 wordsPublic domain

Elle me dit qu'elle prétendait garder cela toute sa vie en dilection de moi. Vous plaise me donner conseil touchant la manière dont je me dois comporter et sur ce qu'il me faut faire pour en être aimé. Excusez-moi si je suis à tel point débraillé dans une épistole à Votre Seigneurie, à cause que j'ai accoutumé d'en user familièrement avec mes amis. Portez-vous bien au nom du Benedict.

_De Leipzig._

XXII

GERHARDUS SCHIRRUGLIUS A MAITRE ORTUINUS GRATIUS

Je vous dis un salut panaché pour la gloire de Notre-Seigneur qui ressuscita d'entre les morts et qui domine à présent au plus haut des cieux. Honorable personne, je vous notifie que je ne réside pas ici très volontiers, que j'ai gros cœur de ne résider point à Cologne près de vous, où j'eusse profité davantage; car vous eussiez pu me rendre bon logicien et même un peu poète. A Cologne, les hommes sont dévots. Ils hantent complaisamment les églises, vont le dimanche au sermon. Ils n'ont pas autant de superbe comme on en voit ici.

Les Suppôts ne font pas la révérence aux Maîtres. Les Maîtres se contrefichent des Suppôts, les laissent vaguer où bon leur semble. Ils ne portent pas de capuces. Quand ils déambulent par les tavernes, ils jurent vainement le nom de Dieu. Ils blasphèment et multiplient les scandales. Ainsi, dernièrement, l'un d'entre eux s'écria qu'il ne pouvait croire que la robe du Seigneur, à Trèves, fût vraiment la robe du Seigneur, que c'est une antique et pouilleuse friperie. Il ne croit pas davantage que l'on possède encore les cheveux de la béate Vierge. Un autre avança que les trois Rois de Cologne furent apparemment trois gourgauds de Westphalie, que le glaive et le bouclier de Saint Michaël n'ont jamais appartenu à Saint Michaël. Bien plus, il ajouta qu'il dépose sa merde contre les indulgences des Frères Prêcheurs, lesquels sont de piètres saltimbanques dont les boniments trigaudent fumelles et pétrousquins. Je me suis écrié: «Au feu, au feu, l'hérétique!» et lui de se rigoler. Mais moi: «Tu devrais, ribaud, garder ces choses pour notre maître Hoogstraten de Cologne, qui est Inquisiteur de la dépravation hérétique.» Il répondit: «Hoogstraten est une maudite et venimeuse bête; Joannes Reuchlin, un homme probe, vos théologiens, des démons. Ils ont mal jugé quand ils condamnèrent aux flammes son livre intitulé _Speculum oculare_.» A quoi je répliquai: «Ne dis pas cela, viédaze! Il est écrit dans l'Ecclésiaste, VIII: _Ne juge point contre le juge, parce qu'il juge d'après l'équité._ Considère que l'Université de Paris, où sont des théologiens profondissimes et pleins de zèle qui ne peuvent errer, a statué comme les Pères de Cologne: pourquoi t'insurger contre l'Église tout entière?» A quoi il répondit que les Parisiens sont des juges très iniques, soudoyés par les Frères Prêcheurs dont ils reçurent de l'argent que leur apporta (le gredin ment à souhait!) Dom Théodoricus de Gand, homme zélé, très savant théologien et légat de l'Université de Cologne. En outre, il ajouta que cette Église n'est point l'Église de Dieu, mais celle que désigne le _Psalmiste_: _Je hais l'Église de malignité; je ne m'assoierai pas avec les impies._ Il inculpa nos Maîtres de Paris dans tous leurs actes, affirmant que l'Université de Paris est la mère de toute sottise qui, prenant de là son origine, s'est répandue ensuite par l'Allemagne et l'Italie; que cette école de toute part sème la vanité de la superstition; que la plupart du temps ceux qui étudient à Paris ont de mauvaises têtes et sont à demi fous.

Il affirma que le _Talmud_ n'est pas condamné par l'Église.

Alors, notre Maître Petrus Meyer, curé de Francfort, qui se trouvait là: «Je prétends vous faire connaître que ce compagnon n'est pas bon chrétien, qu'il ne pense pas correctement avec l'Église. Sainte Maria! vous autres, compagnons, vous osez discourir sur la Théologie encore que vous n'entendiez goutte à ce bel art. Reuchlin même ignore où se trouve le texte disant que le _Talmud_ est prohibé.»

Le compagnon alors s'enquit du texte et de l'ouvrage. A quoi notre Maître Petrus répondit que la chose se peut lire dans le _Fortalitium fidei_. Ce polisson répondit que le _Fortalitium_ est un livre cagatorial, sans aucune valeur, et qu'on ne le saurait alléguer à moins d'être idiot ou fol par la tête. Moi, je fus atterré. Notre Maître Petrus Meyer entra dans une véhémente colère, au point que ses mains tremblaient. Je craignais qu'il ne fît à son adversaire un mauvais parti. Je le calmai: «Seigneur très illustre, soyez patient, à cause que _l'homme patient est dirigé par une haute Sagesse_ (_Proverbes_, XIII). Épargnez celui-ci qui périra comme une poussière à la face du vent. Il parle beaucoup mais ne sait rien. Et, comme il est écrit dans l'_Ecclésiaste_: _Le fou prodigue les paroles_, tout juste à la manière d'icettuy.»

Alors, ô honte! voici que le compagnon se met à déblatérer contre l'Obédience des Prêcheurs, que les Frères ont commis à Berne des atrocités--ce que je ne croirai de ma vie--et qu'ils ont été brûlés; qu'un jour, ils ont mêlé du poison au Sacrement eucharistique; par ce moyen, ils ont occis un empereur. Il ajouta qu'il convînt de disperser l'Ordre, faute de quoi il y aurait d'énormes scandales pour la Foi, car les Prêcheurs sont le réceptacle de toute méchanceté, et là-dessus des propos sans fin.

Vous devez comprendre sans peine mon désir de réintégrer Cologne. Que faire avec de tels maudits? Vienne la mort sur eux! _Qu'ils descendent vivants au plus noir des enfers_, comme dit le Psalmiste, car ce sont les fils du Malin.

Si cela vous paraît bon, je compte d'abord acquérir mon grade. Si non, je partirai sur-le-champ. Veuillez, par la première poste, m'aviser de votre sentiment. J'y conformerai ma conduite. En même temps, je vous recommande au Seigneur Dieu.

_De Mayence._

XXIII

JOANNES VICKELPHIUS, HUMBLE PROFESSEUR DE THÉOLOGIE SACRÉE, DONNE LE BONJOUR A MAITRE ORTUINUS GRATIUS, POÈTE, THÉOLOGIEN, ETC.

Puisque vous fûtes jadis mon disciple à Deventer, disciple que j'aimais par-dessus tous les autres écoliers, tant pour votre bon esprit que pour l'imperturbable docilité de votre jeunesse, je veux encore vous assister de mes avis toutes fois et quantes l'occasion s'en présentera. Mais il faut que vous preniez la chose en bonne part. Ce Dieu qui scrute les poitrines sait que je vous parle en toute dilection, pour le rachat de votre âme.

Des gens de Cologne sont venus ici, prétendant que vous avez, à Cologne, une femelle; que vous êtes communément, elle auprès de vous, et vous auprès d'elle. Ils certifient que vous égayez son bas-ventre. Grandes furent ma douleur et mon épouvante lorsque j'appris cela. N'est-ce pas un scandale horrible si ces gens ont dit vrai? Comment! vous, diplômé, vous qui monterez, avec le temps, aux faîtes les plus sublimes, c'est-à-dire aux grades en Théologie sacrée, on peut sur votre compte propager de tels bruits? Cela donne aux cadets le mauvais exemple; cela pousse les jeunes hommes à la perversité.

Cependant vous avez bien lu dans l'Ecclésiaste: _Beaucoup par le visage de la femme périront; en elle arde la concupiscence comme la flamme d'un brasier._ Vous avez lu encore au même endroit: _Ne porte pas tes yeux sur la femme atournée, évite les charmes fallacieux de l'étrangère. Garde-toi de circonspecter une vierge, de crainte que sa beauté ne te mène à des esclandres sans honneur._ Vous savez que la fornication est le plus grave des péchés. Avec cela, j'apprends que votre concubine est en puissance de mari. Une femme légitime! Pour Dieu, ne la gardez pas un instant de plus! Songez à votre bon renom. Quel éclat, si l'on pouvait dire qu'un théologien pratique l'adultère! A part cela, vous avez une assez bonne réputation; tout le monde assure que vous êtes fort estimé, de quoi je ne doute pas.

Il serait bon que vous fissiez, chaque jour, une dévote recordation du Chemin de la Croix--préservatif souverain contre les embûches de l'Ennemi, contre l'aiguillon de la chair--et que vous demandassiez dans chacune de vos patenôtres que vous garde le Très-Haut des cogitations luxurieuses.

Je crains que vous n'ayez lu ces obscénités dans les auteurs profanes et que leur fréquentation ne vous ait corrompu. Je voudrais que vous donnassiez congé à ces poètes, sachant que Saint Hieronymus fut par un ange houspillé pour avoir consulté leurs ouvrages. A Deventer, je vous ai dit souvent qu'il ne fallait devenir ni poète ni juriste, que ces gens-là sont mal affectionnés dans la Foi et qu'ils ont presque tous des penchants obscènes quant aux mœurs. C'est d'eux que le Psalmiste a dit: _Vous haïrez tous les hommes qui observent des choses vaines avec superfluité._

Je veux encore vous entretenir d'un autre objet. On dit que vous avez écrit contre Jean Reuchlin pour la cause de la Foi. C'est fort bien. Vous avez raison de tirer profit du talent que Dieu vous a donné. Mais on dit aussi que Johannes Pffefferkorn, dont vous avez pris la défense, est un méchant bougre, qu'il ne s'est pas fait chrétien par amour de la Foi, mais à cause que les Juifs le voulaient mener au gibet, rapport à ses canailleries. C'est un voleur, un traître. On l'a baptisé malgré cela. Tout le monde assure qu'il est au fond mauvais catholique et qu'il ne se maintiendra pas dans la Foi. Voyez donc ce qu'il vous reste à faire. On a déjà brûlé un Juif de Halles, qui avait reçu le baptême et qui s'appelait de même Johannes Pffefferkorn. Il avait fait les cent coups. Je crains que, si l'autre se comporte de façon identique, vous n'éprouviez du désagrément. Cela posé, vous n'en devez pas moins défendre la Théologie et prendre en bonne part les conseils que je vous donne fraternellement. Portez-vous bien dans la prospérité.

_Donné à Magdebourg._

XXIV

PAULUS DAUBENGIGELIUS DONNE LE BONJOUR A MAITRE ORTUINUS GRATIUS

Si je fus un menteur, comme vous me le reprochâtes naguère, en toujours promettant de vous écrire et ne vous écrivant jamais, j'entends vous prouver, ce jourd'hui, que je suis de parole. Un homme d'âge, un homme de bien ne promet que ce qu'il veut tenir. Ce serait de ma part une inconséquence grande que de n'observer point ma promesse et d'être fallacieux. A cet exemple, vous faut m'écrire. Ainsi nous pourrons souvent nous envoyer à tour de rôle ou nous adresser des mandements.

Sachez d'abord que le docteur Reuchlin s'est permis d'éditer un libelle plein de scandale et d'impudeur où vous êtes couramment traité de «bourrique». Cela est intitulé _Defensio_. J'ai ressenti une grande confusion en lisant ce pamphlet, encore que je ne sois pas allé jusqu'au bout, car je l'ai envoyé contre le mur dès que j'ai vu à quel point il est malévole pour les artistes et les théologiens. Vous en prendrez connaissance pour peu que cela vous plaise, car je vous le fais tenir. Il me semble, quant à moi, que l'auteur, avec son pamphlet, devrait être condamné au feu; car il est intolérable et hautement scandaleux qu'un homme puisse écrire impunément des livres de ce genre. Je fus dernièrement à la montre aux chevaux, à cause que je voulais faire emplette d'un bidet pour cheminer jusqu'à Vienne. C'est alors que j'ai vu le livre de Reuchlin mis en vente. Immédiatement, je m'avisai qu'il était indispensable de vous donner connaissance du bouquin afin que vous puissiez rédarguer sa perversité. Je voudrais autant que possible vous faire de plus grands services. Croyez que je n'hésiterais pas, car vous avez en moi un humble valet ainsi qu'un partisan chaleureux.

Sachez que j'ai encore mal aux yeux. Mais une manière d'alchimiste est ici venu qui dit qu'il sait médicamenter les yeux quand même on lui donnerait, pour le guérir de cette infirmité, un homme absolument aveugle. Il a d'ailleurs une expérience peu commune, ayant pérégriné à travers l'Italie et la France et de nombreux pays. Or, vous le savez, tout alchimiste est maître mire ou savonnier, encore que le nôtre fût passablement désargenté.

Vous me demandez comment, par ailleurs, se comportent mes affaires. Mille grâces de vouloir bien vous enquérir de cela. Sachez donc que je me porte bien, par la volonté de Dieu. J'ai pressé beaucoup de raisin pendant le vendémiaire et j'ai de froment une bonne suffisance.

Pour ce qui est des nouvelles, sachez encore que le Sérénissime Dom Empereur envoie un grand peuple en Lombardie contre les Vénitiens et les veut châtier de leur superbe. J'en ai bien vu deux mille, avec six drapeaux. Une moitié portait des lances, l'autre des mousquets et des bombardes. Ils étaient d'aspect très horrifique et traînaient des bottes déchirées. Ils ont fait de grands dégâts chez les campagnards et les vilains--tant que nos hommes criaient qu'ils voudraient les savoir tous morts jusqu'au dernier. Mais moi je souhaite que l'armée nous soit rendue en bon état.

Envoyez-moi par cet ordinaire les _Formalitates_ et les _Distinctiones_ de Scott que mit en ordre Brulifer et aussi le _Clipeus thomistarum_ imprimé chez les Aldes, si vous pouvez mettre la main dessus. Je voudrais bien avoir aussi le _Modus metrificandi_ composé par vous. Achetez-moi Boetius dans toutes ses œuvres, et surtout la _Disciplina scholarum_ et le _De consolatione philosophica_ portant les gloses du Docteur Saint. En même temps, portez-vous bien et me gardez en bon vouloir.

_D'Augsbourg._

XXV

MAITRE PHILIPPUS SCULPTOR DONNE LE BONJOUR A MAITRE ORTUINUS GRATIUS

Comme je vous l'ai marqué bien souvent, je suis molesté de voir que cette ribaudaille (j'entends la Faculté des poètes) devient commune et s'accroît par toutes les provinces et régions. De mon temps, on ne connaissait qu'un poète. Il se nommait Samuel. A présent, ils sont vingt au moins, rien que dans cette ville, et nous mécanisent à l'envi, nous autres qui tenons pour les anciens.

Dernièrement, j'ai donné une forte remontrance à l'un de ces blancs-becs. Il prétendait que le mot «écolier» ne signifie aucunement une personne qui va pour apprendre à l'école. Je lui ai dit: «Bourrique, voudrais-tu par hasard corriger le Docteur Saint qui donne cette définition?»

Depuis, il a écrit une invective contre moi dans laquelle entrent plusieurs diffamations. Il me reproche de n'être point habile grammairien, à cause que je n'aurais pas élucidé comme il faut certains vocables dans mes commentaires sur la première partie d'Alexander et le livre _De modis significandi_.

Je veux expressément vous communiquer les termes susdits que j'ai, comme vous le verrez, interprétés de la façon la plus correcte, d'après les vocabulaires: je peux alléguer d'ailleurs force autorités décisives et même des théologiens.

J'ai affirmé d'abord: _Seria_ veut quelquefois dire «marmite»; le mot vient alors de _Syria_ parce que, dans cette province, on fabriqua le premier pot-au-feu; il peut venir encore de _Serius_, utile ou sérieux, de _Seriè_, en bon ordre. De même, sont nommés «patriciens» les pères des Sénateurs. _Item_, _currus_ «char» vient de _currere_ «courir» parce que, grâce à lui, ce qui est dedans court au dehors. De même: _jus, juris_ signifie «justice», mais _jus, jutis_ veut dire «jus». D'où le vers:

_Jus, jutis_, je le bois; _jus, juris_, je l'aboie (au tribunal).

_Item_, _lucar_, le prix qu'on retire d'un _lucus_ ou «foret»; _item_, _mantellus_, «manteau», d'où le diminutif _manticulus_. _Mœchanicus_ veut dire «adultère»; c'est pourquoi on distingue les Arts Mécaniques des Arts Libéraux qui seuls méritent le nom d'Arts. _Item_, _mensorium_ est «tout ce qui se rattache à la mense». _Item_, _polyhistor_ est «celui qui sait plusieurs histoires», de là vient _polyhistoria_, soit «recueil d'histoires». Cela doit s'entendre d'un mot qui a plusieurs sens.

Ces explications, et d'autres semblables, ne sont pas bonnes, à ce qu'il dit. Il m'a couvert de confusion devant mon auditoire. Alors, je l'ai pris de haut, lui disant que, pour le salut éternel, on n'a pas besoin d'autre chose que d'être simple grammairien et de savoir exprimer les concepts de l'esprit. «Vous n'êtes grammairien ni simple ni double, a-t-il répondu, et vous ne savez les éléments de quoi que ce soit.»

Cela m'a fait grand plaisir parce que je le peux citer maintenant, grâce au privilège de l'Université de Vienne où il faudra qu'il me réponde, parce que c'est là que je fus promu, par la grâce de Dieu, à la dignité de Maître. Si je fus déclaré suffisant par toute l'Université, je le serai bien davantage au regard d'un seul poète, qui n'est rien comparé à l'Université. Croyez-moi, je ne donnerai pas le compliment pour une vingtaine de florins.

On dit ici que tous les poètes veulent manifester avec le docteur Reuchlin contre les théologiens. L'un d'eux a même composé un pasquil qu'on dénomme: _Capnionis triumphus_[6], qui renferme plusieurs mauvais propos, même sur votre compte. Plût à Dieu que tous les poètes fussent au pays où l'on récolte le poivre! Ils nous donneraient la paix. Il est à craindre sans cela que la Faculté des arts ne tombe par le fait de ces poètes. Ils racontent que nos Maîtres ès arts captent les jouvenceaux en acceptant de l'argent et leur donnent leurs grades, maîtrise ou baccalauréat, même quand ils ne savent rien. Ils ont déjà obtenu ce résultat que les étudiants ne veulent plus se promouvoir dans les Arts; mais tous prétendent à la qualité de poète. J'ai un petit ami qui est un bon garçon, de l'esprit le meilleur. Ses parents l'ont envoyé à Ingolstadt. Je lui ai donné des lettres d'introduction pour un certain Maître bien qualifié dans les Arts, qui prépare son doctorat théologique. Et voici que mon jeune homme a quitté ce Maître pour aller au poète Philomusus et pour en suivre les leçons. J'ai compassion du godelureau, comme il est écrit dans les _Proverbes_, XIX: _Celui-là prête au Seigneur avec usure qui prend pitié des malheureux._ Si mon petit ami était resté près du Maître à qui je l'avais envoyé, il serait à présent Bachelier. Mais il n'est rien. A se comporter comme il fait, il ne sera oncques davantage, quand bien même il étudierait pendant dix ans le métier de poète.

[6] _Johannis Reuchlin viri clarissimi _Encomium_; triumphanti illi ex devictis Obscuris Viris, id est theologistis Coloniensis et fratribus de Ordine Predicatorum, ab eleutherio Bizeno decantatum._

(Bibliothèque Mazarine, 18-766.)

Je n'ignore pas que vous endurez aussi quantité de vexations que vous suscitent les poètes séculiers. Combien que vous soyez vous-même un poète, vous n'êtes pas de leur espèce, mais vous tenez pour l'Église. Avec cela, vous êtes bien fondé en Théologie, et, quand vous copulez des vers, ce n'est pas sur des babioles, mais sur la _Couronne des Saints_. Je voudrais bien savoir où en est votre affaire avec le docteur Reuchlin. Si je puis en cela être utile à vous, signifiez-le-moi, je vous prie, et m'écrivez par la même occasion sur tous autres sujets. Portez-vous bien.

XXVI

ANTONIUS RUBENSTADIUS A MAITRE ORTUINUS GRATIUS DONNE AFFECTUEUSEMENT LE SALUT D'UNE AMITIÉ CORDIALE.

Vénérable Dom Maître, sachez que, pour l'instant, je n'ai pas le loisir de vous écrire autre chose que de l'indispensable. Néanmoins, veuillez répondre à la question que je vous pose ainsi: «Un Docteur en Droit est-il tenu à faire la révérence à un notre Maître quand il n'est pas vêtu de son habit?» L'habit magistral est, vous ne l'ignorez pas, un grand capuce avec un lyripipion. Nous avons ici un Docteur promu dans l'un et l'autre Droit. Il est en bisbille avec notre Maître, le curé Petrus Meyer. Dernièrement, ils se trouvèrent nez à nez dans la rue, mais comme notre Maître Petrus n'avait pas son habit, le juriste en question garda sa révérence. Depuis, on a dit qu'il avait tort, parce qu'il devait, quand même l'autre serait son ennemi, lui faire la révérence pour l'honneur de la Théologie sacrée; parce que l'on doit être l'adversaire de l'homme et non de la science, parce que les Maîtres occupent la place des Apôtres, desquels fut écrit: _Comme ils sont beaux les pieds de ceux qui évangélisent le bien et qui prêchent la paix!_ Conséquemment, si leurs pieds sont beaux, combien plus leurs têtes et leurs mains doivent être belles! C'est justice que tout homme et les Princes eux-mêmes doivent honneur et déférence aux théologiens nos Maîtres. Alors, ce juriste répondit. Contradictoirement, il allégua ses lois et plusieurs textes, parce qu'il est écrit: _Tel je te vois, tel je t'estime._ Nul n'est tenu de faire la révérence à qui ne porte point le harnais de son état, quand bien même il serait prince. Quand un ecclésiastique est pris sur le fait dans un acte indécent, ne portant pas l'habit sacerdotal mais un costume séculier, tout juge séculier peut se comporter avec lui comme avec un homme du siècle et le traiter de même, prononcer contre lui des peines corporelles nonobstant les privilèges des clercs. Tels sont les arguments de ce juriste. Faites-moi connaître là-dessus votre pensée. Dans le cas où vous n'auriez pas d'opinion personnelle, consultez, je vous prie, les casuistes et les prudents qui sont à Cologne afin que je sache la vérité, parce que Dieu est vérité, et que celui-là aime Dieu qui aime la vérité. De même, faites-moi savoir comment vont les choses dans votre action contre le docteur Reuchlin. J'entends qu'il est fort appauvri par les dépenses qu'il a dû faire et cela me plaît fort, espérant que les théologiens emporteront la victoire et vous aussi. Portez-vous bien, au nom du Seigneur.

_Donné à Francfort._

XXVII

JOHANNES STABLERIUS DONNE LE BONJOUR A ORTUINUS GRATIUS

Comme vous avez toujours désiré que je vous apprenne du nouveau, le temps est venu où je peux et dois vous faire part de mes nouvelles, encore que je m'attriste qu'elles ne soient pas meilleures.

Sachez donc que les Frères Prêcheurs eurent ici des indulgences et pardons (obtenus à grands frais de la Curie romaine), avec quoi ils amassèrent pas mal d'argent. La collecte achevée, un larron, nuitamment, se coula dans l'église et déroba plus de trois cents florins dont il fit ses orges. Les Frères, qui sont zélés et pleins de dévouement pour la Foi chrétienne, en furent au désespoir et se plaignirent du voleur. Les bourgeois ont fait perquisitionner partout, mais sans trouver personne. Le bandit s'en est allé avec l'argent. C'est une grande scélératesse que d'avoir ainsi traité les indulgences papales et dans un lieu consacré. Ce forfait emporte l'excommunication, en quelque pays que soit l'auteur. Les gens, absous en mettant leur pécune dans le tronc emporté, ne cuident pas que l'absolution ait encore sa valeur. Mais ils se trompent. Ils ne sont pas moins absous que si les Prêcheurs avaient en mains leurs écus.

Vous saurez aussi que les partisans du docteur Reuchlin font courir toutes sortes de ragots. Ils affirment que les Prêcheurs n'avaient obtenu de Rome ces pardons que pour, avec les bénéfices, tarabuster leur grand homme et lui susciter des tribulations sous prétexte de la Foi. Ils disent encore que les gens, quel que soit leur état, misérable ou puissant, clérical ou mondain, ne devraient pas lâcher un sou.

J'ai dernièrement assisté dans Mayence à un festival donné par nos Maîtres contre Reuchlin. Nous eûmes pour conférencier un Prêcheur éminent, promu à la Maîtrise par l'Université d'Heidelberg. Il se nomme Bartholomeus Zehender, en latin _Decimarius_. Il publia du haut de la chaire que tous les hommes devaient se réunir le jour suivant pour assister au brûlement du _Speculum oculare_, car il ne pensait pas que le docteur Reuchlin fût en état d'imaginer une fallace pour empêcher l'exécution. Alors, un compagnon qui se trouvait présent et que l'on dit poète, fit le tour de la ville en colportant de mauvais discours et des bruits péjoratifs à l'encontre de notre susdit Maître. Quand il passait dans son chemin, il regardait le saint homme d'un œil dracontique et venimeux.