Epitres des hommes obscurs du chevalier Ulric von Hutten traduites par Laurent Tailhade
Part 7
Je vous informe donc que vous avez ici un ennemi très malicieux qui débite force vitupères contre Votre Domination. Il présuppose beaucoup et s'extolle dans sa superbe. Il vous traite de bâtard. Il dit que votre mère fut une garce et votre père un curé. Alors j'ai combattu pour vous. J'ai dit: «Seigneur Bachelier ou de quelque manière que l'on vous qualifie, vous êtes encore jeune. Vous avez tort de décrier les Maîtres. En effet, il est écrit dans l'Évangile: _Que le disciple ne se guinde pas au-dessus du Maître._ Or, vous êtes disciple encore. Dom Ortuinus est Maître depuis neuf ou dix ans. Vous n'êtes pas apte à noircir un Maître ni un homme constitué dans une si éminente dignité. Prenez garde que vous ne trouviez à votre tour qui déblatère sur votre compte pour tant superbe que vous soyez. Gardez un peu de vérécundie et ne faites plus ces choses.»
A quoi le garçon me répondit: «Ce que j'affirme est vérité; je prouverai mes dires et je ne veux point faire cas de vos remontrances. Ortuinus est un bâtard. Un compatriote à lui m'a donné la chose pour certaine, qui connut ses parents. Je veux mander cela au docteur Reuchlin; il ne le sait encore. Mais vous, pourquoi cherchez-vous à me blâmer? Vous ne savez rien de moi.»
Je repris alors: «Messieurs mes compagnons, voici un jeune homme qui se vante d'être saint, qui dit qu'on ne le peut vitupérer, qu'il n'a rien fait de blâmable, tel ce Pharisien qui se vantait de jeûner deux fois pour le Sabbat.»
Alors il se rebiffa tout en colère et poursuivit: «Je ne me targue pas d'être sans péché, ce qui serait démentir le _Psalmiste_ qui dit: _Tout homme est menteur_, ce qui, élucidé par la glose, signifie que tout homme est pécheur. Mais j'affirme que vous ne pouvez ni ne devez récriminer sur moi quant à ma génération de père ou de mère. Quant à Ortuinus, il est bâtard. Il n'est point légitime. Donc il est vitupérable et je l'entends vitupérer _in æternum_.»
J'ai répondu: «Vous ne le ferez pas. Dom Ortuinus est un homme essentiel qui saura se défendre.»
Il ne cessa d'ajouter des abominations touchant Mme votre mère; que des prêtres, des moines, et des cavaliers, et des pétrousquins l'ont investie aux champs, dans l'étable et autres lieux.
J'ai eu de tout cela tant de honte que vous ne le sauriez imaginer. Mais je ne peux vous défendre, n'ayant connu votre père ni votre mère, encore que je croie fermement à leur honneur et prudhomie. Écrivez-moi ce qu'il en est, afin que je puisse, dans Mayence, votre louange séminer.
J'ai encore dit à l'insulteur: «Vous ne devriez pas divulguer de telles choses. Admettons le cas. Maître Ortuinus est bâtard. Mais, peut-être, légitimé, ce qui, dorénavant, efface la bâtardise. Or, le Souverain Pontife a pouvoir de lier et de délier, de rendre un bâtard légitime et réciproquement. Mais moi j'entends vous démontrer, l'Évangile en mains, que vous êtes digne de blâme. Il est écrit: _De la même mesure que vous employâtes à mesurer autrui, vous serez mesuré vous-même._ Or, vous mesurâtes d'une mesure de vitupération; il me faut donc vous mesurer de même. Je le prouve encore par un autre passage, quand notre Maître Jesus-Christus dit: _Ne jugez point si vous ne voulez être jugés._ Or, vous, mon garçon, vous jugez les autres, vous les insultez; il convient donc qu'ils vous insultent et vous jugent aussi.»
Mais lui répliqua: «Vos arguments ne sont que balivernes et demeurent sans effet.» Il en vint à ce point de rodomontade qu'il ajouta: «Si le Pape lui-même avait engendré un fils en dehors du mariage et que, par la suite, il eût ce fils légitimé, l'enfant ne serait pas légitime pour cela devant Dieu. Je ne cesserais pas, quant à moi, de le tenir pour bâtard.»
J'estime que le Diable est au corps de ces ribauds, pour qu'ils aient le front de vous molester ainsi. Par conséquent, veuillez m'écrire afin qu'il me soit permis de défendre votre honneur.
Quel scandale si le docteur Reuchlin apprenait cela de vous que vous êtes un bâtard! Dites-moi ce que vous êtes. Lui, cependant, ne pourra prouver quoi que ce soit de façon péremptoire. D'autre part, si vous le trouvez bon, nous le ferons citer devant la Curie romaine où nous l'obligerons à se rétracter. Comme les juristes savent embrouiller les choses en prenant des conclusions, nous pouvons le déclarer irrégulier, lui donner des épines, un procureur aidant, et, s'il encourt l'irrégularité, palper ses bénéfices. Il est pourvu d'un canonicat, ici-même, à Mayence; autre part, il détient une paroisse.
Ne me tenez pas rigueur si je vous mande les propos que j'ai entendus; mes intentions, vous n'en doutez pas, sont les meilleures. Et portez-vous bien dans le Seigneur Dieu, qui garde tous vos chemins.
_Donné à Mayence._
XVII
MAITRE JOANNES HIPP DONNE LE BONJOUR A MAITRE ORTUINUS GRATIUS
_Réjouissez-vous dans le Seigneur. Exultez, ô Juste! Soyez glorifiés, vous tous, hommes au cœur droit._
Psalmiste, XXXI.
Mais ne prenez pas d'inquiétude en vous disant: «Que nous veut cet autre avec son texte?» Vous devez lire joyeusement cette nouvelle qui désopilera Votre Domination d'une gaieté peu commune. Je vous l'écrirai en peu de mots.
Il y avait ici un poète nommé Joannes Esticampianus. Il était assez renchéri et ne faisait pas grand état des Maîtres ès Arts. Il en fit, _ex cathedra_, les plus belles gorges chaudes, affirmant qu'ils ne savent rien, qu'un poète vaut mieux que dix Maîtres, que les poètes, dans les processions, devraient prendre le pas sur les Maîtres et les Licenciés. Lui-même lisait Plinius et les autres poètes. Il répétait aussi que les Maîtres ès Arts n'étaient pas Maîtres dans les sept Arts libéraux, mais bien dans les sept Péchés capitaux; qu'ils n'avaient pas de fond, n'ayant aucunement étudié les poètes. Ils ne connaissent que Petrus Hispanus et sa _Parva logica_. Il avait de nombreux auditeurs et beaucoup de pensionnaires. Il apprit à ces jeunes gens que thomistes et scottistes ne valent pas un fétu. Il se répandit en blasphèmes contre le Docteur Saint.
Les Maîtres, cependant, expectaient une occasion qui leur permît de se venger avec le secours de Dieu. Et Dieu voulut, une fois, que ce poète fît une oraison qui scandalisa son auditoire, Maîtres, Docteurs, Licenciés et Bacheliers, car il loua sa Faculté en rabaissant la Théologie sacrée. Et ce fut une grande honte parmi les gros bonnets de la Faculté. Les Maîtres, les Docteurs se réunirent en conseil. Ils dirent: «Que faisons-nous? Cet homme fait ici de nombreuses merveilles. Si nous le renvoyons sans phrases, le monde croira qu'il est plus docte que nous, à moins que n'arrivent des modernes. Ils se prétendront alors dans une meilleure voie que les anciens. Notre Université sera vilipendée et le scandale éclatera.» Maître Andreas Delitsch prit la parole. C'est d'ailleurs un excellent poète. Il déclara qu'à son avis Esticampianus occupe dans l'Université l'emploi d'une cinquième roue dans un char; qu'il importune les autres Facultés, à cause qu'il empêche les Suppôts d'être qualifiés en elles congrument. Les autres Maîtres de jurer qu'il en est ainsi et, pour la somme des sommes, ils conclurent à la relégation ou même au bannissement du poète, quand bien même ils devraient s'en faire un éternel ennemi. Ils le citèrent devant le recteur, l'avisèrent de la citation entre les portes de l'église. Il comparut, ayant un juriste avec soi. Il eut la prétention de défendre sa cause, accompagné de nombreux compagnons qui prirent son parti. Les Maîtres leur enjoignirent de lever la séance sous peine de parjure, puisque, en demeurant, ils témoignaient contre l'Université. Les Maîtres furent vigoureux dans le combat; ils persévérèrent dans leur constance; ils firent le serment, au nom de la justice, qu'ils n'épargneraient qui que ce fût. Quelques juristes et curiales intercédèrent pour Esticampianus. Et les Maîtres déclarèrent impossible tout accommodement parce qu'ils ont leurs statuts et que les statuts prescrivaient la relégation. Chose admirable! le Prince même sollicita pour le poète, ce qui ne servit à rien. Les Maîtres, en effet, répondirent au Duc: «Il importe de garder les statuts universitaires à cause que les statuts, dans l'Université, ont la même utilité que la reliure dans un livre; que si la reliure vient à manquer, les feuilles tombent çà et là, et que si les statuts sont méprisés, l'ordre n'existe plus dans l'Université. La discorde s'établit chez les Suppôts. Le chaos et la confusion ne tardent guère. Donc, il devait rechercher le bien de l'Université, à l'exemple de feu son père.»
Le Prince voulut bien se laisser convaincre. Il déclara ne pouvoir agir contre l'Université et qu'il est plus expédient de bannir un seul homme que d'infliger un esclandre à l'Université tout entière. Les Seigneurs Maîtres furent prodigieusement satisfaits et dirent: «Seigneur Prince, béni soit Dieu pour cette bonne justice!» Et le Recteur afficha un mandement aux portes de l'église comme quoi Esticampianus était relégué pour dix ans. Ses auditeurs ne manquèrent pas de clabauder. Ce furent des conciliabules sans fin. Ils prétendaient que les Seigneurs du Conseil avaient fait injure à Esticampianus. Mais les Maîtres ripostèrent qu'ils ne donneraient pas une obole de sa peau. Quelques-uns des pensionnaires firent courir le bruit qu'Esticampianus voulait tirer vengeance de l'affront reçu et qu'il citait l'Université devant la Cour de Rome. Alors, Maîtres de rire en disant: «Que prétend faire ce ribaud?»
Vous saurez qu'à présent la plus grande concorde règne dans l'Université. Maître Delitsch professe les humanités et aussi Maître de Rotenburg, auteur d'un livre trois fois aussi gros que Virgilius dans ses œuvres complètes. Il a mis dans ce livre quantité de bonnes choses, même pour la défense de la Sainte Mère Église et pour la louange des Saints. Il y recommande principalement notre Université et la Théologie sacrée et la Faculté des Arts, improuvant ces poètes gentils et séculiers. Nos Seigneurs Maîtres disent que les vers du rotenburgeois valent bien ceux de Virgilius, qu'ils n'ont aucun défaut, parce que leur auteur sait en perfection l'art des rythmes et des rimes, ayant été, avant même ses vingt ans, un impeccable métricien.
C'est pourquoi Nos Seigneurs du Conseil ont permis qu'il expliquât lui-même, en public, son ouvrage, préférablement à Térentius, à cause qu'il est plus utile que Térentius, qu'il porte avec soi un christianisme louable et qu'il ne traite pas, comme Térentius, des putains et des morions.
Vous devriez propager cette histoire dans votre Université. Peut-être, alors, ferait-on à Busch, dans Cologne, ce qu'on vient de faire ici à Esticampianus.
Quand me ferez-vous tenir votre pamphlet contre Reuchlin? Vous promettez beaucoup: rien ne paraît ensuite.
Dieu vous épargne si vous ne m'aimez pas autant que je vous aime, car vous êtes en moi pareil à mon cœur!
Encore une fois, daignez me l'adresser au plus vite, puisque j'ai désiré, dans mon désir, manger avec vous cette pâque, en d'autres termes, lire ce bouquin.
Écrivez-moi des nouvelles. Composez sur moi une amplification ou quelques mètres si vous m'en jugez digne. Et portez-vous bien dans Christus notre Seigneur Dieu, pendant les siècles des siècles. _Amen._
XVIII
MAITRE PIERRE NEGELINUS DONNE LE BONJOUR A MAITRE ORTUINUS
Encore que je tremble d'une pareille audace, je mets sous vos yeux un _dictamen_ de ma composition, à cause que vous êtes profondément artiste dans l'ordonnance des mètres et des _dictamen_; mais je suis devant vous pareil à un moutard, et, comme dit Hieremias: _Ah! ah! ah! Maître, je ne sais parler, car je suis comme un petit enfant!_ Je n'ai pas encore de bases solides et ne suis entraîné qu'imparfaitement dans la prosodie et la rhétorique. Cependant, vous m'avez affirmé jadis qu'il convient de toute façon que j'élabore un poème et que je vous le communique. Vous plaît-il amender celui-ci et m'en représenter les défauts? Ainsi j'excogitai naguère: Voici un homme qui est ton précepteur. Il te veut du bien et tu devrais obéir à ses commandements. Il te saurait aussi promouvoir en ces choses--bien plus, en toute chose. Tu pourras grandir comme un homme docte, s'il plaît au Seigneur Dieu, tandis qu'il t'arrivera du bien dans tes affaires. Car on lit, au premier Livre des Rois: _Mieux vaut l'obéissance qu'une victime._ C'est pourquoi je vous mande, ci-inclus, un poème élaboré par moi sur la louange de Saint Petrus. Un _capellmeister_, bon musicien dans le chant choral et figuré, a fait composer là-dessus un motet à quatre voix. J'ai mis la plus stricte diligence à rimer ce poème ainsi qu'il est rimé; les vers en sonnent mieux, car j'ai pris pour type les _Compilations_ d'Alexander. Mais j'ignore si j'ai fait des fautes. Vous seriez on ne peut plus obligeant de le scander comme il faut d'après les lois de la métrique:
_Le carme nouveau de Maître Petrus Negelinus, sur la louange de Saint Petrus commence:_
Parce que le Seigneur vous doint, avec ces clefs, Le pouvoir le plus grand qu'accompagne une grâce particulière Sur tous les Saints parce que vous êtes privément choisi, Ce que vous déliez, reste délié sur Terre et dans le Cieux. Et tout ce que vous liez, ici-bas, reste lié au plus haut des Cieux. C'est pourquoi nous t'implorons et dévotement te supplions, Afin que tu dises une prière pour nos péchés et pour la gloire de l'Université.
On dit que le docteur Reuchlin, qui se fait appeler en hébreu Joannes _Capnion_[5], obtint à Spire un mandement favorable à ses écrits. Cependant nos Maîtres des Prêcheurs affirment que cela n'a rien qui les chagrine, à cause que cet Évêque ne possède aucune lueur de la Théologie sacrée. Notre Maître Hoogstraten réside près de la Cour de Rome. Il est bien vu du Chef apostolique. Il a de grandes ressources en pécune et autrement. Je donnerais bien quatre _groschen_ pour connaître la vérité. Daignez m'écrire. Saint Dieu! comment se fait-il que vous ne m'écriviez pas, une seule fois, une petite lettre? cependant je ne me tiens pas d'aise lorsque vous m'écrivez. Portez-vous bien. Qu'il vous plaise saluer de ma part notre Maître Valentinus de Geltersheym, notre Maître Arnoldus de Tongres, au collège Laurentius, et notre Maître Remigius, et notre Maître Rutgerus Licencié, au collège de Mons,--sous peu de temps, _Magister Nostrandus_,--Dom Johannes Pffefferkorn, homme plein de zèle, et tous autres bien qualifiés, soit en Art soit en Théologie. Encore une fois, portez-vous bien au nom du Seigneur.
[5] Du grec: Καπνος. Plus tard, Jacques Stuart devait appeler _Misocapnie_ son ravaudage contre les fumeurs.
_Donné à Trèves._
XIX
STEPHANUS CALVASTER, BACHELIER, A MAITRE ORTUINUS GRATIUS
Salut avec humilité pour Votre Grandeur, vénérable Dom Maître. Vint ici un compagnon apportant certains vers qu'il disait de votre façon et propagés par vous dans Cologne. Alors, un poète qui jouit ici d'un grand renom, mais n'est pas fort chrétien, en prit connaissance, puis déclara qu'ils ne sont pas bons et qu'ils fourmillent de balourdises. Je lui répondis: «Si maître Ortuinus les a composés, ils sont exempts de défauts. Cela est bien certain.» J'ai voulu mettre en gage ma tunique pour démontrer que ces rythmes, s'ils avaient la moindre tache, ne pouvaient être sortis de vous, mais que, si vous en êtes l'auteur, c'est qu'ils n'ont pas la moindre tache. Au surplus, les voici. A vous de trancher la question, sur quoi veuillez m'écrire un peu. Ce poème fut instrumenté pour les obsèques de notre Maître Sotphi, au collège de Kneck, qui jadis élucubra une glose notable et maintenant, ô douleur! est trépassé. Qu'il repose en paix!
_Et c'est à présent que débute le poème:_
Ici mourut un Suppôt très solennel, Né, par le Saint-Esprit, à l'Université Dont il fut recteur, au collège de Kneck, _Do macht er die copulat von kot zu dreck_! O s'il avait pu vivre plus longtemps Et derechef écrire des gloses notables, Comme il eût adjuvé cette Université! Comme il eût appris aux scholars une bonne latinité! Mais, à présent qu'il est défunt Et qu'il n'a pas assez exprimé le suc d'Alexander, L'Université pleure son membre, Comme une lanterne ou un candélabre Qui, au large et au loin, resplendit Par la doctrine qui fluait de sa personne! Nul n'écrivit si bien les Constructions. Et il confondait ces poètes dérisoires Qui n'enseignent pas bien la Grammaire Par la Logique, science des sciences, Et qui ne sont pas illuminés dans la Foi. C'est pourquoi ils sont aliénés de la Sainte Église. Et s'ils ne veulent pas opiner droit, Il faut qu'ils soient brûlés par Hoogstraten, Qui déjà cita Joannes Reuchlin à comparaître Et l'a traité admirablement devant le tribunal. Mais toi, écoute, Dieu omnipotent, Ce dont je t'obsècre, à genoux et tout en pleurs! Donne à l'universitaire mort ta faveur sempiternelle Et dépêche les poètes en Enfer.
Ceci me paraît un très beau poème, mais je ne sais comment il faut scander, parce que c'est un genre à part et que je scande exclusivement les hexamètres. Vous ne devez pas tolérer que quelqu'un se permette de reprendre vos rythmes. Par ainsi, écrivez-moi. Je prétends vous défendre jusqu'au duel exclusivement et portez-vous bien.
_De Munster en Westphalie._
XX
JOANNES LUCIBULARIUS A MAITRE ORTUINUS GRATIUS
Salutations que nul ne peut compter! Vénérable Dom Maître, vous m'avez promis autrefois de me prêter assistance autant que besoin serait et de me promouvoir avant tous les autres. Vous avez ajouté qu'il me fallait hardiment avoir recours à vous et qu'alors vous me suppéditeriez comme un frère, car vous n'entendiez pas m'abandonner dans mes angoisses. Je vous implore donc, et pour l'amour de Dieu, parce que la chose est grandement nécessaire. Daignez subvenir à mes besoins, puisque cela est en vos pouvoirs. Le Recteur ici a congédié un collaborateur; il en veut prendre un autre. Qu'il vous plaise donc écrire pour moi une lettre de recommandation afin qu'il acquiesce et vienne à m'accepter. Je n'ai plus le sou, car j'ai tout dépendu pour acheter des livres et des bottes. Vous connaissez bien ma suffisance, par la gloire de Dieu! puisque j'étais en seconde quand vous professiez à Deventer. Ensuite je suis resté un an à Cologne pour me préparer au degré de Bachelier, où j'eusse été promu vers la Saint-Michaël, si j'avais eu de l'argent. Je sais résumer pour les élèves l'_Exercice des enfants_ ou l'_Œuvre mineure_ en la seconde partie. Je sais encore: l'art de scander, tel que vous me l'enseignâtes, Petrus Hispanus dans tous ses traités, enfin, quelque peu de philosophie naturelle. De plus, je suis chantre. Je sais la musique chorale et figurée. Avec cela j'ai une voix de basse; je peux chanter une note au-dessous de la gamme. Je ne vous écris pas ces choses par jactance. Excusez-moi donc. Je vous recommande à l'Omnipotent. Portez-vous bien.
_De Zwoll._
XXI
MAITRE CONRADUS DE ZWICKAU DONNE LE BONJOUR A MAITRE ORTUINUS
Comme vous m'avez écrit dernièrement au sujet de votre petite femme, que vous la chérissez d'un intime cœur et qu'elle vous reluque pareillement, qu'elle vous offre des bouquets, des mouchoirs, des ceintures et autres menus suffrages, qu'elle ne vous demande aucune paraguante à la manière des putains, que vous la besognez quand le mari est en course, de quoi il est fort aise; comme vous m'avez dit que, naguère, en une seule visite, vous l'avez copulée trois fois et l'une d'elles en vous tenant debout derrière la porte d'entrée, après avoir chanté: _Ouvrez, princes, ouvrez vos portes!_ que son cocu survenant vous avez par le jardin pris la poudre d'escampette, je veux à mon tour vous narrer comment je me conduis avec mon tendron.
C'est une femme excellente et riche. Fort à propos je suis entré dans ses bonnes grâces parce qu'un certain jouvenceau, propriétaire bien noté du Pape, m'a fait avancer. Conséquemment, je me suis mis à l'aimer sans réserve, au point de ne savoir que faire, le jour, et de ne pas dormir, la nuit. L'autre minuit, dans mon premier somme, je hurlais sous les courtines: «Dorothea! Dorothea! Dorothea!» d'une telle véhémence, que mes compagnons, internes au collège, entendirent mes hennissements, prirent peur, se levèrent et: «Dom Maître, dirent-ils, que voulez-vous? Pourquoi ces cris? Si vous désirez vous confesser, nous allons sur-le-champ vous quérir un prêtre.» Ils me croyaient à l'article de la mort et pensaient que j'invoquais Sainte Dorothea, pêle-mêle avec d'autres Bienheureux. Cela me fit rougir en cramoisi. Mais, quand j'arrivai chez ma petite femme, je fus tellement perturbé que je n'osai lever les yeux sur elle; de nouveau je piquai mon soleil. Mais elle me dit: «Ah! Dom Maître, pourquoi êtes-vous, aujourd'hui, vérécundieux?» Et elle m'en demanda plusieurs fois la cause, voulant savoir par elle-même, décidée à ne me congédier qu'après que je m'en serais ouvert. Elle ajouta qu'elle ne se mettrait point en colère alors même que je lui dirais la plus grosse cochonnerie. Alors me vint l'audace et je lui révélai mes secrets. Cela, parce que vous m'avez dit, autrefois, quand vous lisiez Ovidius, _De l'Art d'aimer_, que les amants doivent être fort intrépides, tels des guerriers, ou bien qu'il n'y a rien de fait. Et je lui dis: «Maîtresse révérende, épargnez-moi, pour Dieu et pour tout votre honneur. J'arde comme un cerf quand je vous vois. Je vous ai choisie parmi les filles des hommes parce que vous êtes belle entre les femmes et que nulle tache n'est en vous, parce que, très spécieuse et charmante, à ce point qu'on n'en voit dans le monde aucune autre pareille.» Elle sourit alors et me répondit: «Par les Dieux! vous savez discourir galamment si je voulais vous croire.»
Depuis, j'allai souvent la voir chez elle et nous bûmes chopine de grand cœur. Quand elle vient à l'église, je me campe de telle sorte que je la puisse voir; elle me regarde comme si elle me voulait transverbérer de ses œillades.
Dernièrement, je la suppliai avec force de m'accorder l'amoureux déduit. Elle de s'écrier que je ne l'aimais point. Je lui jurai que je l'aimais autant que ma propre mère et que j'étais prêt à tout pour son service, quand il m'en coûterait la vie.
Alors, elle me répondit, cette exquise petite femme: «Je verrai bien s'il en est ainsi.» Elle traça une croix sur sa porte avec du blanc d'Espagne: «Si vous me chérissez, dit-elle, vous viendrez le soir, quand la nuit est close, baiser pour l'amour de moi cette croix que voici.»
Je m'en acquittai pendant plusieurs jours. Alors, vint un drôle qui embrena cette croix, si bien qu'à la baiser dans l'obscurité, je me barbouillai de merde la face, les dents et le nez. J'entrai dans une furieuse colère contre la donzelle. Mais elle fit serment, par le Saint des Saints, qu'elle n'était pour rien dans la chose, ce dont je ne doute point, car elle est, maugrebleu! fort honnête par ailleurs. Je soupçonne un compagnon d'être l'auteur de cette porcherie, et, si je peux l'en convaincre, ne doutez pas que je lui donne toute la rétribution à quoi il peut prétendre.
Quant à la garce, elle a des gestes plus aimables que par le passé; j'espère avant peu monter sur elle. Dernièrement, quelqu'un lui confia que je suis poète, si bien qu'elle me provoqua: «J'ai ouï dire que vous êtes bon poète; vous devriez, pour être gentil, composer, une fois, des vers en mon honneur.» Je fis la pièce demandée et, le soir, je la chantai sur la place pour la lui faire entendre. Ensuite je la traduisis en allemand. La voici:
O féconde Vénus, de l'amour inventrice et dominatrice, Pourquoi ton fils m'est-il ennemi? O belle Dorothea que j'adoptai pour bien-aimée, Fais-moi la chose même que je veux faire à toi! Charmante par-dessus toutes les pucelles de la ville, Tu splendis comme une étoile et souris comme une fleur.