Epitres des hommes obscurs du chevalier Ulric von Hutten traduites par Laurent Tailhade

Part 6

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Je vous prie donc de vouloir bien composer un livre contre ce fauteur de scandale et le vexer efficacement. Il ne sera plus dorénavant si audacieux que de mécaniser nos Maîtres, quand il est simple compagnon, n'étant promu ni qualifié, soit en Art soit en Droit, combien qu'il ait fait séjour à Bologne où sont de nombreux poètes séculiers dépourvus de zèle et d'illumination dans la Foi. Le même compagnon prit naguère place à un dîner. Il avança que nos Maîtres de Cologne et de Paris font injure au docteur Reuchlin; quant à moi, je lui fis de la contradiction. Il se mit alors à me houspiller de paroles désobligeantes et scandaleuses. De quoi je fus si courroucé que je me levai de table, protestant devant tous contre ces injures, au point qu'il ne me fut pas possible d'avaler une bouchée. Vous pourriez peut-être me donner un conseil touchant l'affaire ci-dessus, puisque vous avez quelques parties de juriste. J'ai compilé un certain nombre de mètres que je vous fais tenir par la présente: choriambe, hexamètre, saphique, ïambique, asclépiade, hendécasyllabe, élégiaque, dicolon, distrophon.

Qui est bon catholique doit penser comme le Parisien: Parce que leur Gymnase est la mère de toutes les Universités. Vient ensuite Cologne la Sainte, qui vit dans une foi chrétienne si grande Que nul ne la doit contredire, sous peine de purger une peine méritée: Ainsi, le docteur Reuchlin, auteur du _Speculum oculare_, Que notre Maître Tungarus a convaincu d'hérésie, Tout comme notre Maître Altaplatea qui fit brûler ses _dictamen_.

Si j'avais une idée, un soupçon d'argument, je voudrais composer un livre contre ce trupheur et prouver que, de plein droit, il est excommunié.

Je n'ai pas le temps de vous en écrire plus long. Il faut que je me rende au cours. Un Maître nous lit des répliques sur l'Art ancien, ordonnées avec une grande subtilité; je les écoute afin de me pousser dans l'érudition. Portez-vous bien, par-dessus les compagnons et les miens amis qui demeurent, loin ou près, dans tous honnêtes lieux.

XI

CORNELIUS FENESTRIFEX DONNE PLUSIEURS BONJOURS A ORTUINUS GRATIUS

Autant de salutations que d'étoiles au ciel et, dans la mer, de grains de sable, Dom Maître Vénéré! Ici, j'ai force rixes et guerres avec de mauvaises gens qui présument de leur science, n'ayant pas étudié même la Logique, science des sciences. J'ai célébré naguère, au couvent des Prêcheurs, une messe du Saint-Esprit, afin qu'il plaise au Seigneur m'infuser sa grâce avec une bonne mémoire des syllogismes; elle me permettra d'argumenter contre les mécréants qui ne savent que latiniser et parfaire des _dictamen_. J'ai, dans cette messe, imposé une collecte pour notre Maître Jacobus de Hoogstraten et notre Maître Arnoldus de Tongres, suprême régent de Saint-Laurentius. Que dans leurs controverses théologiques ils puissent amener jusqu'à la borne des réfutations le nommé Joannes Reuchlin, docteur en droit, poète séculier et présomptueux qui mène contre les universités une campagne en faveur des Juifs! Il émet des propositions scandaleuses, qui offensent les oreilles dévotes, ainsi que l'ont prouvé Johannes Pffefferkorn et notre Maître Arnoldus de Tongres, mais il n'est pas fondé en théologie spéculative, non plus qu'en Aristoteles ou en Petrus Hispanus. C'est pourquoi nos maîtres, dans Paris, l'ont condamné soit au feu, soit à rétractation. J'ai vu la lettre et le cachet de Mgr le Doyen de la sacro-sainte Faculté parisienne de Théologie.

Un de nos Maîtres, furieusement profond en Théologie sacrée, illuminé dans la Foi, membre de quatre Universités, ayant sous sa férule plus de cent casuistes occupés à écrire sur le livre des _Sentences_, sur quoi ses arguments se fondent, assure à tout venant que le Docteur précité, Joannes Reuchlin, ne se peut évader. Le Pape lui-même n'oserait édicter une sentence contre une telle Université solemnissime, en faveur d'un qui n'est pas même théologien, qui n'entend pas le bienheureux Thomas, _Contre les Gentils_, combien que l'on prétende qu'il soit docte et même en Poésie. Un de nos Maîtres, curé de Saint-Martinus, m'a ostenté une épître dans laquelle, fort aimablement, cette Université promet à sa sœur de Cologne un concours effectif et réel. Cependant, ces latinistes outrecuident au point de tenir le parti contraire!

Je suis naguère descendu à Mayence, _Hôtel de la Couronne_, où, de la sorte la plus indiscrète, une couple de trupheurs me suscita des vexations. Ils appelèrent nos Maîtres de Paris et de Cologne des fantasques et des sots, leurs livres des _Sentences_, une logomachie. De même, les procès, les recueils, les appels de tous les collèges n'étaient pour eux que foutaise. J'en fus à ce point irrité qu'il ne me vint aucune réponse. Ils s'avisèrent de me tarabuster encore parce que j'avais effectué le pèlerinage de Trèves, dans le but d'y voir la tunique du Seigneur. Ils dirent que ce n'était peut-être pas sa robe elle-même et le prouvèrent par des syllogismes cornus: tout ce qui est déchiré ne doit pas être offert comme tunique du Seigneur; or, la robe en question est déchirée, donc... etc. J'accordai la majeure, mais je m'inscrivis en faux contre la mineure. Après quoi, ils argumentèrent de la sorte: le bienheureux Hieronymus dit: _Infatué d'une erreur vétuste, l'Orient a déchiqueté en menus lambeaux la robe du Seigneur; elle était sans couture et prise dans une seule étoffe._ Je rédarguai que saint Hieronymus n'est pas du style évangélique et serait présomptueux, au regard des Apôtres. Là-dessus, j'ai quitté la table et laissé les trupheurs. Vous devez savoir que ceux qui parlent avec une telle irrévérence de nos Maîtres, des Docteurs illuminés dans la Foi, peuvent être excommuniés de fait par le Pape. Si les membres de la Cour de Rome le savaient, ils les assigneraient devant la Curie et se feraient attribuer leurs bénéfices. Tout au moins, ils les pourraient molester avec dépens.

Qui jamais a ouï dire que de simples compagnons, qui ne sont promus ni qualifiés dans aucune Faculté, aient congé de houspiller des hommes distingués, des hommes profondissimes dans tous les genres de sciences comme nos Maîtres sont? Mais ils se rengorgent à cause de leurs vers. Moi aussi je sais faire des vers, des _dictamen_. Car j'ai lu aussi le _Nouvel Idiome latin_ de M. Laurentius Corvinus et du grammairien Brassicanus, et Valerius Maximus et les autres poètes. Et j'ai naguère compilé, chemin faisant, un _dictamen_ en vers contre ces quidams. Le voici:

Sont à Mayence, _Auberge de la Couronne_, Où j'ai récemment dormi en personne, Deux crapauds indiscrets. Contre nos Maîtres, pasquins irrévérencieux, Ils osent redresser les Théologiens, Encore qu'ils ne soient pas même promus en Philosophie Et ne sachent pas, dans les écoles, disputer en forme Et d'une seule conclusion former plusieurs corollaires, Comme l'enseigne fondamentalement le Docteur Subtil: Qui méprise celui-là est un jeanfoutre! Comment concluent les quodlibétaires du Docteur Irréfragable, Qui dans les sciences ne peut être expugné, Ils ne le savent point; ils ignorent le Docteur Séraphique, Sans lequel ne se peut élever un bon physicien, Et les gloses véridiques du Docteur Saint, Tellement élevé dans Aristoteles et dans Porphyrius, Qui seul exposa les cinq _Universaux_ Nommés pareillement les cinq _Prédicables_. O que brièvement il épitome les sermonnaires Et met en _compendium_ d'Aristoteles les sentences morales! Toutes ces choses, les poètes ne les entendent point: C'est pourquoi ils parlent à l'étourdie Comme ces deux trupheurs présomptueux Et qualifient nos Maîtres des bonshommes pleins de fiel. Mais notre Maître Hoogstraten les va citer: Alors, ils n'oseront plus harauder les Illuminés.

Portez-vous bien. Saluez pour moi, avec une grande révérence, Nosseigneurs: Maître Arnoldus de Tongres, Maître Remigius, Maître Valentinus de Geltersheim et Dom Jacobus de Ganda, poète éminemment subtil de l'Ordre des Prêcheurs, ainsi que toute la compagnie.

XII

MAITRE HILDEBRANDUS MAMMACEUS DONNE LE BONJOUR A MAITRE ORTUINUS

Très aimé Dom Ortuinus, je ne peux écrire en ce moment une épître élégante suivant les préceptes inclus dans le _Traité d'épistolaire_, à cause que le temps ne me le permet pas. Il importe, sur-le-champ et succinctement, de vous faire connaître en peu de mots ce qui arrive; car j'ai un cas des plus neufs à expédier. Entendez ceci:

Vous devez savoir qu'il court un bruit terrible. Tout le monde prétend que, dans la Curie romaine, la cause de nos Maîtres est en mauvaise posture. On prétend que le Pape veut authentiquer la sentence qui fut portée à Spire, l'an dernier, en faveur du docteur Reuchlin.

Oyant cela, je fus saisi d'une telle peur que je ne pus articuler un mot. Je suis resté muet et, deux nuits durant, n'ai pas dormi. Les amis de Reuchlin se gaudissent; ils vont partout, accréditant cette rumeur. Je ne l'eusse pas cru, mais l'on m'a fait lire une épistole d'un Prêcheur, l'un de nos Maîtres, dans quoi il enregistre avec une tristesse grande la fâcheuse nouveauté. Il ajoute que le Pape autorise l'impression dans la Curie romaine du _Speculum oculare_, qu'il permet aux marchands de le vendre et à tout homme de le lire. Notre Maître Hoogstraten voulut abandonner la Curie romaine, jurer la pauvreté, sur quoi les assesseurs le rebuffèrent, prétendant qu'il fallait expecter la fin, que, d'ailleurs, Hoogstraten ne pouvait jurer le serment de pauvreté, ayant fait son entrée à Rome dans un équipage de trois chevaux, tenu table ouverte en Cour de Rome, dépensé une large pécune, comblé de présents Cardinaux, Évêques, Auditeurs du Consistoire. Pour quoi, il était mal venu à jurer la pauvreté.

O Sainte Maria! qu'allons-nous faire à présent, si la Théologie est à ce point méprisée qu'un seul juriste l'emporte sur l'art des théologiens?

Pour moi, j'estime que le Pape est un foutu christian. S'il était, en effet, bon christian, impossible qu'il ne tînt pour les théologues; donc, si le Pape donne une sentence contre eux, il me semble qu'on devra faire appel au Concile. Car le Concile est au-dessus du Pape et la Théologie, au-dessus des autres Facultés, prévaut dans le Concile. J'espère alors que le Seigneur nous impartira sa bénignité, prenant les théologiens, ses fidèles serviteurs, en considération, ne permettant pas que notre ennemi se conjouisse, et du Paraclet nous baillant la grâce, par quoi nous pouvons espérer mettre des bornes à la fallace même de ces hérétiques.

Un certain juriste a dit ici, naguère, que, suivant une prédiction, les Prêcheurs doivent disparaître, que de cet Ordre viennent les plus grands scandales contre la Foi de Christus et tels que, jusqu'ici, on n'en vit point de comparables. Même, il disait en quel ouvrage on peut lire cette prophétie. Mais le ciel nous gard' que cela soit vrai, car cet Ordre est efficace, grandement! S'il n'existait plus, j'ignore, alors, comment se comporterait la Théologie, parce que de tout temps les Prêcheurs sont plus profonds en Théologie que les Mineurs ou les Augustins, et qu'ils tiennent la voix du Docteur Saint, lequel n'erra jamais.

Eux-mêmes ont eu beaucoup de saints dans leur ordre; ils sont audacieux dans leurs argumentations contre les hérétiques.

Je m'étonne que notre Maître Jacobus de Hoogstraten ne puisse jurer la pauvreté. Cependant, il fait partie de l'Ordre des Mendiants qui, manifestement, vivent dans l'indigence. N'était l'excommunication que je redoute, je dirais que le Pape fait erreur en ceci. Je ne crois pas qu'il soit vrai que notre Maître ait dépensé tant d'argent et donné des pots-de-vin, car c'est un homme hautement zélé. Je crois plutôt que les juristes et les autres inventent ces commérages. Le docteur Reuchlin sait de telles blandices que j'ai entendu dire que plusieurs cités et des princes nombreux et des Doms avaient écrit en sa faveur. Cela s'explique par le fait qu'ils ne sont pas versés dans la Théologie et qu'ils n'entendent rien à cette affaire, autrement, ils enverraient cet hérétique au diable, parce qu'il est opposé à la Foi, quand tout le monde affirmerait le contraire. Il vous faut aviser de ces choses nos Maîtres de Cologne, afin qu'ils se mettent en mesure de prendre un bon conseil. Portez-vous bien dans le Christus.

_Donné à Tübingen._

XIII

MAITRE CONRADUS DE ZWICKAU DONNE LE BONJOUR A MAITRE ORTUINUS GRATIUS

Après m'avoir écrit que vous cessiez désormais de vaquer à ces fadaises et que vous ne vouliez plus aimer ou besogner les femelles, sinon une ou deux fois par mois, je suis estomiré que vous m'écriviez de telles sornettes.

Je sais pertinemment le contraire de ce que vous me dites. Nous avons ici un compagnon venu de Cologne depuis peu. Vous le connaissez bien; il y fut tout le temps mêlé à votre vie. Il prétend que vous forniquez l'épouse de Johannes Pffefferkorn. Il m'affirma la chose, en fit serment, et je le crois volontiers. Vous êtes fort séduisant. Vous savez dire de jolis riens. Vous connaissez dans la perfection l'art d'aimer d'après les règles d'Ovidius.

En outre, un marchand m'a narré ce qu'on dit à Cologne. Il paraît que notre Maître Arnoldus de Tongres lui fait pareil service. Mais la chose n'est pas vraie, car il est encore puceau, je le sais pertinemment. Jamais il ne s'est copulé avec une femelle. L'eût-il fait, d'ailleurs, ou fût-il en possession de le faire, ce que je ne crois pas, il n'y aurait pas grand mal, puisqu'il est humain d'errer quelquefois.

Vous m'écrivez beaucoup de ce péché, qui n'est pas le péché le plus grand de ce monde. Vous alléguez de nombreux écrits. Je sais bien que cela n'est pas bon; mais cependant on trouve jusque dans l'Écriture Sainte l'exemple de gens ayant ainsi prévariqué; néanmoins furent-ils sauvés. Tel Samsom qui dormit avec une pute: cependant l'Esprit du Seigneur fit, par la suite, irruption en lui.

Et je pourrais contre vous rédarguer de la sorte:

Quiconque n'est point malévole reçoit l'Esprit Divin!

Mais Samsom n'est point malévole.

Donc Samsom reçoit l'Esprit Divin.

Je prouve la majeure par ce texte:

Dans une âme malévole n'entre point l'Esprit de Sapience.

Mais l'Esprit Saint n'est autre que l'Esprit de Sapience.

Donc la mineure est patente. Car, si ce péché de fornication était jusques à ce point condamnable, l'Esprit du Seigneur ne se fût pas irrué chez Samsom, comme il appert du _Livre des Juges_.

De même, on lit de Salomon qu'il eut trois cents reines, des concubines sans nombre et qu'il fut, jusqu'à sa mort, le plus rude paillard. Néanmoins, les Docteurs sont tous d'accord pour conclure à sa louange et le tiennent pour sauvé.

Que vous semble-t-il à présent? Suis-je plus fort que Samsom? Plus sage que Salomon? Donc, il faut quelquefois se passer de l'agrément. Au surplus, les médecins tiennent la chose pour valable contre la bile noire. Et que dites-vous de ces pères sérieux?

Cependant, l'_Ecclésiaste_ professe: _J'ai trouvé que rien n'est meilleur pour l'homme que se réjouir de son œuvre_. C'est pourquoi je dis avec Salomon, à ma particulière: _Tu vulnéras mon cœur, sœur mienne! épouse mienne! tu vulnéras mon cœur pour un cheveu de ton cou! Ah! combien sont tes mamelles duisantes, mienne sœur! épouse mienne! tes mamelles sont plus douces que le vin_, etc. Par les Dieux! il est grandement suave d'aimer le cotillon, d'après le carme du poète Samuel: _Apprends, bon clerc, à choyer les pucelles, pour ce qu'elles savent offrir de doux baisers, amignottant la jouvence fleurie._ Puisque l'amour est charité, que Dieu est charité, l'amour ne saurait être une mauvaise chose. Résolvez-moi cet argument!

Salomon dit encore: _Quand l'homme aura donné toute la substance de son domaine à cause de la dilection, il regardera comme rien cette richesse._

Mais passons et venons à autre chose.

Vous me sollicitez de vous apprendre quelques nouvelles. Sachez donc que l'on s'est amusé ferme ici, pendant le carnaval. Nous avons eu une joute de lance. Le Prince lui-même a fait de la haute école sur la place publique. Il montait un andalou couvert d'un caparaçon de soie peinte où l'on voyait une femme en grand habit, et, séant auprès d'elle, un jeune homme aux cheveux crépelés qui jouait de l'orgue suivant le mot du Psalmiste: _Que les damoiseaux et les érigones, les cadets et les vieillards, exaltent le nom du Seigneur!_ Et quand le Prince entra dans la ville, ce fut avec une procession grande que l'Université l'intronisa. Les bourgeois brassèrent une cervoise copieuse; ils offrirent des nourritures de choix et régalèrent de leur mieux le Prince avec les courtisans. Le bal vint ensuite; je me nichai dans une fenêtre d'où je ne perdis pas un coup d'œil. Je n'en sais pas davantage, sinon que je souhaite pour Votre Grâce tous les bonheurs; portez-vous bien dans le Très-Haut.

_De Leipzig._

XIV

MAITRE JOANNES KRABACIUS DONNE LE BONJOUR A MAITRE ORTUINUS GRATIUS

Excellente personne, selon que je fus, il y a deux ans, à Cologne, dans votre compagnie, et que vous m'intimâtes qu'il fallait que je vous écrivisse de quelque lieu que je me trouvasse, je vous notifie que j'ai appris la mort d'un théologien excellentissime, nuncupé notre Maître Heckman de Franconie. Ce fut un homme d'importance. De mon temps, recteur à Nuremberg, il fut l'ennemi de tous les poètes séculiers. C'était un homme zélé, qui célébrait la messe pour son plaisir. Quand il tint le rectorat de Vienne, il garda les Suppôts dans une grande rigueur. Une fois, vint un compagnon de Moravie qui doit être poète, car il écrivait des mètres, et qui voulut professer l'art de la Métrique, combien qu'il ne fût pas diplômé. Alors, notre Maître Heckman défendit son cours; mais, lui, fut si outrecuidé qu'il ne voulut pas tenir compte de l'ordonnance. Le recteur, pour le coup, interdit aux Suppôts de fréquenter ses leçons. Ensuite de quoi ce ribaud vint trouver le recteur, lui tint des propos superbes et se mit à le tutoyer. Aussitôt le recteur envoya chercher les valets de ville et voulut incarcérer notre homme, à cause que c'était un énorme scandale qu'un simple compagnon eût le front de tutoyer un recteur d'Université qui est notre Maître. Avec cela, j'ai ouï dire que ce compagnon n'est Bachelier, ni Maître, ni en aucune façon qualifié ou gradué, qu'il pérégrine comme un guerrier qui s'en va-t-en guerre, qu'il porte un grand chapeau; en outre, un long poignard à son côté. Mais, pardieu! on l'eût bel et bien incarcéré, n'étaient les répondants qu'il connaissait en ville.

Quant à moi, je m'afflige beaucoup s'il est vrai qu'un tel homme soit défunt. Il m'a fait beaucoup de bien lorsque j'étais à Vienne; c'est pourquoi j'ai composé l'épitaphe que voici:

Qui gît dans ce tombeau fut ennemi des poètes Et les voulut expeller, quand ils cuidèrent ici pindariser; Témoin ce compagnon, naguère, qui ne fut pas titré, Venant de Moravie et montrant à composer des vers: Il le voulut mettre en prison pour l'avoir tutoyé!!! Mais à cause qu'il est mort, enseveli à Vienne, Dites deux ou trois fois pour lui une belle patenôtre.

Fut un messager qui nous apporta des nouvelles, méchantes si elles sont véridiques, à savoir que votre cause est en mauvaise posture devant la Curie romaine; je ne le crois cependant pas, car ces messagers colportent force hapelourdes. Les poètes murmurent ici contre vous. Ils clabaudent qu'ils veulent défendre le docteur Reuchlin avec des carmes. Mais, comme vous aussi êtes poète lorsque bon vous semble, je crois que vous ferez bonne contenance devant ces paltoquets. Vous devez néanmoins m'écrire comment l'affaire se comporte. Si je peux alors vous assister, vous aurez en moi un fidèle compagnon et coadjuteur. Portez-vous bien.

_De Nuremberg._

XV

GUILHELMUS SCHERFCHLEIFERIUS DONNE LE BONJOUR A ORTUINUS GRATIUS

Je m'étonne furieusement, homme vénérable, que vous ne m'écriviez pas lorsque cependant vous écrivez à d'autres, lesquels ne vous écrivent pas aussi souvent que moi je vous écris. Mais que si vous êtes mon ennemi au point de ne me vouloir plus écrire, cependant, écrivez-moi pourquoi il vous déplaît m'écrire désormais, afin que j'apprenne la raison pourquoi vous ne m'écrivez plus lorsque je vous écris toujours, comme je vous écris à présent, encore que je sache que vous ne m'écrirez pas.

Mais, ce nonobstant, je vous supplie en mon cœur de me vouloir bien écrire et, quand une fois vous m'aurez écrit, alors je veux vous écrire dix fois, parce que volontiers j'écris à mes amis et je veux m'exercer dans l'écriture afin de pouvoir élégamment écrire des _dictamen_ et des épistoles.

Je ne peux excogiter ce qui est en cause et pour quel motif vous ne m'écrivez pas. Je me suis lamenté naguère. Des gens de Cologne étaient ici. Je leur ai demandé: «Que fait cependant Maître Ortuinus qu'il ne m'écrive point? Croyez-vous qu'il ne m'a nullement écrit depuis deux ans! Cependant, dites-lui qu'il m'écrive, parce que je voudrais lire ses épîtres plus volontiers que je ne mangerais du miel. Il fut jadis mon principal ami.»

Je leur ai demandé aussi comment les choses vont pour vous dans votre débat avec le docteur Reuchlin. Ils m'ont fait réponse que le damné juriste vous a circonvenu, grâce aux manèges de son art. J'ai alors invoqué le Seigneur Dieu pour qu'il vous daigne sa grâce impartir et qu'il vous rende vainqueur. Si vous me daignez écrire, c'est de cela qu'il faut m'écrire, sur quoi je voudrais ardemment être informé.

Ces juristes vont ici disant: «Le docteur Reuchlin tient une bonne affaire. Les Théologiens de Cologne lui ont fait injure.»

Et, par les Dieux! je crains que l'Église n'en vienne au scandale, si ce livre, le _Speculum oculare_, n'est pas mis au bûcher, à cause qu'il renferme nombre de propositions irrévérencieuses et contre la Foi catholique. Si ce juriste n'est pas contraint à la rétractation, les autres, à son exemple, tenteront d'écrire sur la Théologie, encore qu'ils n'en sachent rien, encore qu'ils n'aient étudié sous la conduite de Thomas, ni d'Albertus, ni de Scott et qu'ils ne soient aucunement illuminés dans la Foi par l'influx du Paraclet. Parce que chacun se doit enclore dans sa faculté; parce qu'on ne doit pas jeter la faucille dans les chaumes d'autrui; parce qu'un gniaf est gniaf, un ravaudeur, ravaudeur, un forgeron, forgeron, les choses iraient mal si le tailleur prétendait faire des galoches ou des brodequins.

Vous devez soutenir avec audace la Théologie sacrée. Je prierai Dieu pour vous. Qu'il vous daigne attribuer sa grâce, illuminant votre intellect ainsi qu'il en usait envers les Pères d'autrefois. Que le Diable, avec ses serviteurs, ne prévale point contre la justice!

Écrivez-moi cependant, pour l'amour de Dieu, comment vous vous portez. Vous me causez d'étranges soucis dont vous n'avez nul besoin. Mais, pour l'heure, je vous recommande au Seigneur Dieu. Mille prospérités dans Christus.

_Donné à Francfort._

XVI

MATHEUS MELLIAMBIUS DONNE LE BONJOUR A MAITRE ORTUINUS GRATIUS

Puisque, en vérité, je fus toujours l'ami de Votre Domination et que j'ai procuré votre bien, je veux à présent vous égayer dans vos adversités. Je veux aussi être gai dans votre bonne fortune et triste dans vos déplaisirs. Vous êtes mon ami. Or, nous devons nous conjouir avec nos amis lorsque ils sont en joie et nous condouloir quand ils sont en douleur. Ainsi le dit Tullius, encore que gentil et poète.