Epitres des hommes obscurs du chevalier Ulric von Hutten traduites par Laurent Tailhade
Part 5
A la collation, il se montrait sociable, d'esprit jovial, buvant avec les compagnons demi-verres et rouges-bords. Mais toujours, quand il avait popiné la veille au soir, en notre compagnie, il sermonnait le matin contre nous, disant: «Les Maîtres de cette Université bambochent avec leurs copains, hument le pot jusqu'à l'aurore, jouant et préoccupés de balivernes. Ils devraient s'amender eux-mêmes, renoncer à de telles sornettes, puisque l'exemple nous vient d'eux.»
Souventefois sa critique me rendit vérécundieux; je fus irrité contre ce Georgius, rêvant aux moyens d'en obtenir des représailles et ne les trouvant pas. Quelqu'un me dit que le bon frère se coulait nuitamment chez une coquine, la besognait et dormait avec. Entendant cela, je réunis quelques-uns de mes condisciples habitant le collège. Vers 10 heures, nous fûmes au gîte de la péronnelle où nous entrâmes de force. Le moine, voulant fuir, n'eut pas le temps d'emporter son vestiaire. Il sauta nu par la fenêtre; j'en ris au point que je me compissai. Puis, je lui criai: «Dom Prédicateur, emportez donc vos ornements pontificaux!» Dehors, mes amis le traînèrent dans la boue et dans la merde.
Cependant, je les calmai, leur enjoignant de faire paraître la plus entière discrétion. Ensuite de quoi j'obtempérai à leur caprice et, tous, nous fornicâmes la donzelle du Prêcheur.
C'est ainsi que je me vengeai de ce moine qui, depuis, s'est abstenu d'épiloguer sur mes comportements. Gardez-vous cependant d'ébruiter l'aventure, à cause que les Frères Prêcheurs sont à présent pour vous contre le docteur Reuchlin, défendent l'Église catholique et la Foi contre ces poètes séculiers. Je voudrais que mon insulteur fît partie d'un Ordre moins illustre; car celui des Prêcheurs est mirifique entre tous.
Vous, ne manquez point de me notifier quelque bonne histoire et ne vous irritez contre moi. Portez-vous bien.
_De Wittemberg._
V
NICOLAUS CAPRIMULGIUS, BACHELIER, A MAITRE ORTUINUS GRATIUS
Un salut copieux avec une grande révérence pour Votre Dignité, comme se doit en écrivant au Maître que vous êtes! Vénérable Dom Maître, sachez qu'il est une question notable dont j'implore ou sollicite votre Maîtrise de me fournir l'éclaircissement. Nous avons ici un Grec. Il commente la grammaire d'Urbanus. Or, quand il écrit le grec, il met toujours en haut les accents. C'est pourquoi j'ai dit naguère: «Maître Ortuinus enseigna pourtant la grammaire grecque à Deventer. Il est aussi compétent que cet individu: jamais pourtant il n'écrivit les accents de telle sorte et je crois qu'il entend assez bien son affaire pour pouvoir à l'occasion corriger ce faquin de Grec.» Mais les autres n'ont pas voulu me croire. Mes amis et mes condisciples m'ont demandé d'écrire à Votre Domination qui voudra me notifier dans quel sens il faut opiner et si nous devons ou non mettre des accents.
S'il n'en faut pas mettre, par les Dieux! nous voulons sérieusement embêter le Grec et faire qu'il ne garde qu'un petit nombre d'auditeurs.
Je vous ai bien vu à Cologne, dans la maison d'Henricus Quentel, au temps où vous étiez correcteur. Quand vous aviez à corriger du grec, vous faisiez sauter les accents mis au-dessus des lettres, disant: «Que signifient de pareilles sottises?» Je m'avisai, dès lors, que vous aviez quelque raison, car sans cela vous ne l'eussiez pas fait. Vous êtes un homme admirable. Dieu vous a fait une grande grâce, puisque vous connaissez quelque chose dans tout le cognoscible. C'est pourquoi vous devez louer le Seigneur Dieu dans vos mètres, et la béate Vierge, et tous les saints de Dieu. Mais ne soyez pas molesté par moi si j'importune Votre Seigneurie avec mes interrogatoires; je ne fais cela que pour cause d'information. Portez-vous bien.
_De Leipzig._
VI
MAITRE PETRUS HAFENMUSIUS A MAITRE ORTUINUS GRATIUS
Innombrables saluts, Vénérable Seigneur Maître! Si j'avais pécune et substances copieuses, je voudrais vous offrir une popination de choix, croyez-m'en sur parole, à la condition que vous me tiriez du doute que voici.
Mais pour ce que je n'ai présentement ni bœufs ni brebis, non plus qu'aucune autre bête des champs et que je suis fort gueux, je ne peux rémunérer votre doctrine. Toutefois, je vous promets qu'aussitôt pourvu d'un bénéfice (et je postule en ce moment pour certain vicariat) je me propose de vous rendre une fois des honneurs tout spéciaux.
Donc, veuillez m'écrire s'il importe au salut éternel que les écoliers apprennent la Grammaire dans les profanes, comme Virgilius, Tullius, Plinius et autres poètes. Il me paraît, à moi, que ce n'est point une bonne façon d'étudier. En effet, Aristoteles, au chapitre premier de sa _Métaphysique_, dit que «les poètes mentent beaucoup». Mais ceux qui mentent pèchent, et ceux qui fondent leur étude sur le mensonge la fondent sur le péché. Or, tout ce qui est fondé sur le péché n'est pas bon, mais contre Dieu, puisque Dieu est ennemi du péché. Dans la poéterie tout est mensonge; ceux qui commencent leurs études par la poéterie ne sauraient croître dans le bien. Car d'une méchante racine sort toujours de la mauvaise herbe, et d'un arbre vénéneux des fruits empoisonnés. Ce que dit notre Sauveur dans l'Évangile: _La souche n'est impollue qui donne un mauvais fruit_.
Et je me remémore en perfection l'avis que me bailla une fois notre Maître Valentinus de Geltersheim, au collège du Mont, quand fus son disciple et voulus entendre Sallustius. Il me dit: «Pourquoi veux-tu entendre Sallustius, dyscole?»
Je répondis alors: «Parce que Maître Johannes de Breslau prétend que de tels poètes nous apprenons à rédiger d'excellents _dictamen_.» Mais lui me rétorqua: «C'est un phantasme! Tu dois t'attacher aux _Parties_ d'Alexander, aux _Épistoles_ de Carolus que l'on paraphrase dans les cours de Grammaire. Quant à moi, je n'ai jamais entendu goutte à Sallustius et pourtant j'excelle à composer des _dictamen_ soit en vers, soit en prose.» Par ces bonnes raisons, Valentinus notre Maître me détourna d'étudier jamais en Poésie.
Ces humanistes d'à présent m'horripilent avec leur latin nouveau. Ils abrogent les bouquins d'autrefois: Alexander, Remigius, Johannes de Garlandria, Cornutus, le _Compost des vocables_, l'_Épistolaire_ de Maître Paulus Niavis, disant de si grandes menteries que je me signe de la croix lorsque je les entends parler. Ainsi, l'un d'entre eux affirmait naguère que, dans une certaine province, il existe une eau dont le sable est d'or et qui se nomme Tagus, de quoi je me suis rigolé en cachette, puisque le fait n'est pas possible.
Je sais bien que vous êtes poète; cependant j'ignore d'où vous tenez cet art. On assure qu'à votre gré vous écrivez, en une heure, des montjoies de vers; mais j'estime que votre intellect est ainsi illuminé par l'influx du supernel Esprit, que vous savez ces choses et d'autres parce que toujours vous fûtes bon théologien et que vous redressez comme il faut les Gentils.
De grand cœur je vous écrirais des nouvelles si j'en avais appris. Mais je n'en sais aucune, sinon que les Frères et les Doms de l'Ordre des Prêcheurs ont ici de copieuses indulgences. Ils absolvent de la peine et de la coulpe n'importe qui se confesse avec contrition, ayant pour cet objet des lettres papales.
De votre part, écrivez-moi aussi quelque chose; car je suis en quelque manière comme votre valet.
_De Nuremberg._
VII
THOMAS LANGSCHNEIDERIUS, BACHELIER EN THÉOLOGIE COMBIEN QU'INDIGNE, DONNE LE BONJOUR A DOM ORTUINUS GRATIUS DEVENTERIEN, HOMME SUPEREXCELLENT NON MOINS QUE SAVANTISSIME, POÈTE, ORATEUR, PHILOSOPHE, THÉOLOGIEN, EN OUTRE ET PLUS, S'IL LUI PLAISAIT.
Puisque (ainsi le promulgue Aristoteles) douter de toute chose n'est point inutile, puisque dans l'_Ecclésiaste_, on peut lire: _J'ai proposé à mon esprit de pousser quêtes et investigations à travers tous les objets qu'on rencontre sous le soleil_, je me hasarde et soumets à Votre Seigneurie une question qui m'inspire quelque doute. Mais, d'abord, je proteste, par les Dieux sacrés! que je ne veux en aucune façon tenter Votre Seigneurie ni votre respectabilité, mais que je souhaite cordialement et affectueusement qu'elle me veuille édifier sur cettuy doute. Il est écrit dans l'_Évangile_: _Ne cherche pas à tenter le maître ton Dieu_ et, dans _Salomon_: _De Dieu émane toute sagesse_.
Or, c'est vous qui me donnâtes la science que j'ai; cependant toute bonne science est le principe de sagesse. C'est pourquoi vous êtes à mes regards comme Dieu, m'ayant conféré le commencement de la sagesse, pour m'exprimer sur le mode poétique.
Voici comment fut introduite ma question. Naguère, nous eûmes ici un banquet d'Aristoteles. Docteurs, Licenciés et les Maîtres encore se gaudirent amplement. J'assistais à la fête. Nous bûmes, à l'apéritif, trois coups de malvoisie; après quoi, nous goûtâmes d'abord du pain d'épice frais que nous mettions en boulettes; puis, vinrent six plateaux de boucherie, et de gallines, et de chapons; un autre de marée. Entre chaque plat, des vins de Cobourg, du Rhin, la cervoise d'Embeke, de Thourgau et de Neubourg. Et les Maîtres se déclarèrent satisfaits, disant que les nouveaux Maîtres avaient bien fait les choses, de quoi ils reçurent grand honneur.
Devenus hilares, nos Maîtres commencèrent à discourir d'un art incomparable sur les plus graves questions. L'un d'eux s'avisa d'enquêter s'il est convenable de dire: _Magister Nostrandus_ ou _Noster Magistrandus_, pour une personne apte née à devenir Docteur en Théologie, comme, à présent, est dans Cologne ce père melliflu, frater Theodoricus de Gand, carme déchaux, légat vénérandissime de Cologne, la nourricière Université, philosophe argumentateur, artiste grandement perspicace et théologien suréminent.
Maître Warmsemmel, mon compatriote, lui répondit soudain, lequel est un scottiste des plus aigus, Maître depuis dix-huit années, qui, dans ses débuts, fut rejeté deux fois et trois fois empêché pour le degré de Maître, mais n'en revint pas moins à la charge jusqu'au temps qu'il y fut promu pour l'honneur de l'Université. Il raisonne pertinemment ses actes; il a de nombreux disciples grands et petits, jeunes et vieux. Il s'exprima d'un air grave et plein de maturité, soutenant qu'il faut dire: _Noster Magistrandus_, que c'est le terme unique. _Magistrare_ signifie apertement «faire Maître», _baccalauriare_ «faire Bachelier» et _doctorare_ «faire Docteur». De là viennent ces termes: _Magistrandus_, _Baccalauriandus_ et _Doctrinandus_. Les Docteurs en Théologie sacrée ne prennent pas le titre de «Docteurs» il est vrai, mais pour cause d'humilité, pour cause de sainteté et pour marquer aussi leur différence d'avec le commun, ils se nomment ou sont appelés «Maîtres», à cause qu'ils occupent dans la foi catholique la place de notre Dom Jesus-Christus,--fontaine de vie--et que Jesus-Christus est notre Maître à tous. Donc, ceux-là mêmes prennent le nom de Maîtres qui nous doivent instruire dans le chemin de vérité. Dieu est vérité. C'est pourquoi ils sont qualifiés à bon droit, puisque nous tous, chrétiens, devons ouïr leurs prédications et n'y jamais contredire, ce qui fait qu'ils sont les maîtres de nous tous. Mais les désinences _tras, trare_ ne sont pas dans notre usage; elles ne se lisent point dans nos vocabulaires, ni dans le _Catholicon_, ni dans le _Breviloque_, ni dans la _Gemme des Gemmes_, qui renferme cependant un grand choix d'expressions. Je conclus. Il faut dire _Magistrandus_, point _Magister Nostrandus_.
Vint à la réplique Maître Andreas Delitzch, homme fort subtil, poète d'une part, de l'autre artiste, jurisprudent et médecin.
D'habitude, il enseigne Ovidius en sa _Métamorphose_, déduit chacune des fables dans le sens littéral et dans l'anagogique, dont je fus l'auditeur, pour ce qu'il expose très fondamentalement et que, dans sa maison, il paraphrase en outre Quintilianus et Juvencus.
Il prit parti contre Maître Warmsemmel, soutint qu'il nous faut dire _Magister Nostrandus_. Parce que d'abord, comme il y a une différence entre _Magisternoster_ et _Noster Magister_, la même différence existe entre _Magister Nostrandus_ et _Noster Magistrandus_; ensuite, parce que _Magisternoster_ se dit d'un docteur en Théologie et ne forme qu'un mot, tandis que _Noster Magister_ est composé de deux vocables, s'appliquant à tous Maîtres dans les sciences libérales tant d'espèces mécaniques et manuelles, que d'espèce intellectuelle. Peu importe, que, chez nous, les finales... _tras... trare_ n'aient pas un cours habituel, étant donné que nous pouvons élaborer des termes neufs. Et, là-dessus, il allégua Horatius.
Les Maîtres alors s'émerveillèrent de tant d'ingéniosité. L'un d'eux lui offrit un canthare où moussait la bière de Neubourg. «Je préfère attendre; mais épargnez-moi», répondit-il; puis, touchant sa barrette, il s'esclaffa très hilare et, portant la santé de Maître Warmsemmel: «Voilà, dit-il, Seigneur Maître, afin que vous ne m'imputiez point de vous être ennemi.»
Puis il but d'un seul trait, à quoi Maître Warmsemmel répondit vaillamment pour l'honneur de la Silésie. Et tous les Maîtres se conjouirent. Ensuite de quoi, l'on sonna pour les vêpres.
A ces causes, je demande à Votre Excellence qu'elle veuille bien me donner son avis, car vous êtes merveilleusement profond. Je me suis dit pour lors: «Dom Ortuinus me doit la vérité, qui fut mon précepteur à Deventer quand j'y faisais ma troisième.» De plus, vous me devez certifier comment va la guerre entre vous et Johannes Reuchlin. J'ai compris que ce ribaud (encore que juriste et docteur) ne veut en aucune façon rétracter ses paroles. Envoyez-moi derechef le livre de notre Maître Arnaldus de Tongres, qu'il divisa par articles, étant beaucoup subtil et dans quoi il aborde le plus profond de la Théologie. Portez-vous bien. Ne prenez pas en mauvaise part que je vous écrive ainsi en camarade. Vous me dîtes autrefois que vous m'aimez autant qu'un frère et que vous m'entendez promouvoir en toute chose, quand bien même il vous faudrait pour cela dépendre la forte somme.
_Donné à Leipzig._
VIII
FRANCISCUS GENSELINUS A MAITRE ORTUINUS GRATIUS
Salutation à la gravité de quoi mille talents ne sauraient équipoller! Apprenez, Vénérable Dom Maître, qu'il est ici grandement question de vous. Les Théologiens font de votre personne une abondante préconisation à cause que vous n'avez d'égards pour qui que ce soit et que vous écrivez en défendant l'orthodoxie contre le docteur Reuchlin. Mais quelques béjaunes sans esprit, des juristes qui ne sont point éclairés dans la foi chrétienne, se truphent de Votre Seigneurie et lui déblatèrent sur le casaquin. Toutefois ils ne sauraient prévaloir, puisque la Faculté de Théologie tient pour vous. Et naguère, lorsque sont venus ici les _Actes des Parisiens_, presque tous les Maîtres ont acheté ce livre, de quoi ils se gaudirent énormément. Pour lors, en ayant fait moi-même emplette, je l'envoyai à Heidelberg pour le signaler à nos contradicteurs.
Les ayant vus, j'estime que ceux d'Heidelberg ne tarderont pas à se repentir de n'avoir point tenu pour l'alme Université de Cologne dans ses conclusions contre le docteur Reuchlin. J'apprends d'ailleurs que, pour ce motif, l'Université de Cologne a promulgué un statut par quoi elle s'oblige à ne jamais promouvoir dans les siècles des siècles les Maîtres ou Bacheliers ayant pris leurs grades à Heidelberg. C'est bien fait. Ils apprendront à connaître l'Université de Cologne, à épouser, une autre fois, son parti. Je voudrais qu'on en fît de même pour les autres Universités; mais je crois qu'elles ne sont pas informées de tout cela; veuillez donc pardonner à leur ignorance.
Un compagnon m'a donné de bien jolis vers que vous devriez intimer à l'Université de Cologne. Je les ai montrés aux Maîtres et à nos Maîtres qui les ont fort recommandés. Je les ai adressés à plusieurs cités pour votre gloire; car vous avez toutes mes faveurs. Lisez-les donc et sachez ce que je pense:
Qui veut lire les dépravations hérétiques, Et, du même coup, apprendre les bonnes latinités, Celui-là doit acheter les _Actes des Parisiens_ Et les factums, dans Paris naguère édictés, Comme quoi Reuchlin erre sur la Foi, Ainsi que notre Maître Tongarus doctrinalement le prouve. Ces choses, Maître Ortuinus veut les lire Gratuitement, dans cette alme Université, Et d'un bout à l'autre sur le texte gloser, Non sans quelques remarques notables sur les marges notes. Il veut, en outre, argumenter pour et contre, Ainsi les Théologiens, dans Paris, Quand ils examinèrent le _Speculum oculare_ Et Reuchlin magistralement condamnèrent: Comme le savent les frères Carmélites Et les autres qui s'appellent Jacobites.
Je m'étonne si vous prenez quelque intérêt à des choses de ce genre. Vous êtes si artiste dans vos compositions, vous possédez une suavité si grande que je ris toujours de plaisir quand je lis quelqu'un de vos ouvrages. Moi, je souhaite qu'il vous plaise vivre longtemps afin que votre los grandisse autant qu'il a fait jusqu'ici; car chacun de vos écrits est de la dernière utilité.
Dieu vous gard' et vivifie! Qu'il ne vous abandonne point aux mains de vos ennemis!
Comme dit le _Psalmiste_: _Que le Seigneur vous guerdonne selon votre cœur et confirme tous vos desseins!_
Et vous aussi me veuillez écrire de vos gestes; car de grand cœur je vois et entends ce que vous faites et comme vous agissez. Donc, portez-vous bien.
_De Fribourg._
IX
MAITRE CONRADUS DE ZWICKAU DONNE LE BON VÊPRE A MAITRE ORTUINUS GRATIUS
Parce qu'on lit dans l'_Ecclésiaste_, XI: _Exulte, jouvenceau, dans ton adolescence!_ pour cela je suis présentement d'esprit joyeux, car il faut que vous appreniez qu'en amour tout me vient à point et que j'ai fort à belluter. Ainsi dit Ézéchiel: _A présent, il forniquera dans sa fornication_. Et pourquoi ne devrais-je pas, de temps à autre, me purger les rognons? Cependant je ne suis pas un ange, mais un homme; or, tout homme est sujet à l'erreur.
Vous aussi jouez quelquefois du serre-croupière, encore que Théologien, car vous ne pouvez dormir toujours seul. Témoin ce verset de l'_Ecclésiaste_, IV: _Si deux couchent ensemble, ils s'échaufferont mutuellement_. Un seul, comment parviendrait-il à se donner chaud?
Quand m'écrirez-vous des faits de votre petite amie? Naguère, quelqu'un m'a narré que, pendant qu'il était à Cologne, vous eûtes avec elle une prise de bec et vous la gourmâtes comme il faut, pour ce qu'elle ne culetait point à votre goût. Quant à moi, j'admire qu'il vous soit possible de cogner sur une si charmante femelle: rien que de le voir, j'en pleurerais. Vous eussiez dû la prévenir qu'elle n'eût pas à recommencer. Se corrigeant d'elle-même, elle eût mis plus de grâce au nocturne déduit. Quand vous nous commentiez Ovidius, vous nous apprîtes qu'on ne doit sous aucun prétexte frapper les dames et vous alléguâtes sur ce point les Écritures Saintes.
Je suis content que ma petite soit d'humeur hilare et ne se mette pas en rogne contre moi. Quand je vais chez elle, j'en use de même, ce qui nous tient en joie, et nous biberonnons des vins, de la cervoise, parce que le vin létifie le cœur de l'homme, cependant que la tristesse lui dessèche les os.
Si par hasard je m'emporte contre elle, voici qu'elle me baise et la paix se conclut. Elle me dit ensuite: «Mon petit homme, soyez de belle humeur.»
Dernièrement, comme je l'allai voir, je bousculai en entrant un jeune courtaud de magasin qui gagnait au pied. Ses souliers étaient dénoués, son front en sueur, d'où j'inférai qu'il venait de monter dessus. D'abord, je fus quelque peu irrité; cependant elle me jura que le commis ne l'avait point touchée, mais qu'il prétendait lui vendre une pièce de linteau pour faire des chemises. «C'est fort bien, répliquai-je, mais toi, quand me donneras-tu une chemise?»
Alors elle me pria de lui remettre deux florins moyennant quoi elle pourrait acheter la toile et que certes elle ne manquerait pas de lever sur la pièce une chemise en ma faveur. Je n'avais pas le sou, mais j'empruntai les deux florins à un condisciple et les lui donnai aussitôt. J'approuve, quant à moi, qu'on soit de bonne humeur. Les médecins prétendent que rien n'est si pertinent à la santé. Nous avons ici un certain Maître qui bougonne tout le temps, n'a pas une minute de gaieté, ce qui fait qu'il est toujours infirme. Il me reprend sans cesse, me détourne d'aimer les femelles parce que ce sont des diables qui font tourner les hommes en bourrique, parce qu'elles sont immondes et que nulle femme ne peut s'enorgueillir de pureté. Quand l'un de nous est avec une femelle, c'est comme s'il était avec un diable, car elles ne permettent aucun soulas. A quoi j'ai répondu: «Veuillez m'excuser, cher Maître, mais il me semble que Mme votre mère était femme», et je m'en suis allé.
Le même a prêché naguère que les sacerdotes en aucune façon ne doivent garder avec soi de concubines, que les Évêques pèchent mortellement quand ils reçoivent la dîme du lait et qu'ils permettent aux servantes de demeurer avec les prêtres, à cause qu'ils les devraient expeller tout net. Mais que ce soit A ou B, nous devons être joyeux de temps à autre; même nous pouvons cohabiter avec les femelles quand personne ne nous voit. Nous allons ensuite au confessionnal. Dieu est tout clémence, de qui nous devons attendre le pardon.
Je vous envoie par le même ordinaire certain écrit pour la défense d'Alexander Gallus, grammairien antique et suffisant, encore que les poètes modernes veuillent y reprendre. Mais ils ne savent ce qu'ils disent, puisque Alexander est le meilleur, ainsi qu'autrefois vous nous l'apprîtes, quand je stationnais à Deventer. Un Maître m'en a guerdonné ici; mais j'ignore de quelle part il le tient. Je voudrais que vous donnassiez la chose à l'imprimerie. Cela insufflerait à nos poètes une ire véhémente. L'auteur, en effet, les vexe rudement. Cet ouvrage est écrit si poétiquement, dans un langage si relevé, que je n'y comprends goutte. Celui qui l'écrivit est, c'est clair, un bon petit poète, mais de plus théologien. Il ne fait pas cause commune avec les poètes séculiers, à la façon de Reuchlin, Buschius et autres.
Dès qu'on m'aura donné quelque matière, j'ai déjà dit que je me propose de vous l'envoyer pour que vous en fassiez lecture. Si vous avez quelque chose de nouveau, vous plaise aussi me le mander. Portez-vous bien, dans une charité qui n'est pas feinte.
_De Leipzig._
X
JOANNES ARNOLDUS DONNE LE BONJOUR A MAITRE ORTUINUS GRATIUS
Puisque toujours vous tient la concupiscence de quelque nouveauté, selon un dit d'Aristoteles: _Les hommes, par nature, sont épris de savoir_, moi Joannes Arnoldus, votre disciple et très humble serviteur, j'envoie à Votre Seigneurie, ou bien à Votre Honorabilité, un libelle que composa un certain Ribaldus[4], lequel scandalisa Dom Johannes Pffefferkorn de Cologne, très intègre personne, comme nul n'en peut douter. J'en fus grandement courroucé; mais nul moyen de faire échec à l'impression. Le compagnon qui l'écrivit a de nombreux zélateurs, même gentilshommes, qui courent par la ville, armés comme des bouffons et traînant de longues rapières.
[4] C'est la lecture de l'édition anglaise d'Henri Clément, Londres, 1743. Victor Develay, au contraire, lit _ribaldus_: «ribaud», encore que Hutten semble s'être diverti à faire de l'épithète un nom propre. De même Ernest Münch (Leipzig, 1827) lit _Ribaldus_, n. p.
Néanmoins, j'ai dit que cela n'est point correct, que ces poètes séculiers, avec leurs cadences, fomenteront bien des guerres encore, si nos Maîtres n'y portent advertance et ne les font citer par Maître Jacobus de Hoogstraten devant la Curie romaine. Je crains même qu'il n'en résulte une grande perturbation pour la Foi catholique.