Epitres des hommes obscurs du chevalier Ulric von Hutten traduites par Laurent Tailhade
Part 4
Pendant les importuns loisirs d'une longue convalescence, au château de son père, ayant lu, afin de se divertir, la _Légende dorée_, il fut ému par les récits qu'elle renferme et se jura de devenir un saint.
Il faut dater de sa guérison, la retraite à Manrèze, la crise d'ascétisme qui faillit se terminer par un départ en forme pour les lieux saints.
Il alla, mais en simple visiteur, à Jérusalem. Car il ne tarda guère à comprendre, étant d'un esprit net et résolu, qu'en se faisant ermite, et fuyant le Monde, il ne rendait à l'Église aucun des services qu'elle pouvait espérer de lui.
Déjà la Réforme devenait menaçante. La pensée de créer un Ordre qui, par la parole, par l'enseignement et la direction, en combattrait les progrès ne tarda pas à germer en lui. A la diète de Worms, c'est-à-dire en 1521, Luther avait rompu, non seulement avec la Papauté, mais avec le Saint-Empire. Prisonnier à la Wartburg, où l'électeur de Saxe le cachait, il instituait cette prédication nouvelle, cet apostolat qui, bientôt, déchaîneront des fureurs homicides, mettront aux prises, en un choc éperdu, ceux qui, jusqu'alors, s'appelaient du nom de chrétiens, mais se diviseront, à l'avenir, en catholiques et réformés.
Sept ans après, en 1528, Ignace jura, dans les souterrains de Montmartre, de se consacrer, avec les disciples qui l'accompagnaient, à la défense de l'Orthodoxie et de la Papauté. Il formula bientôt la règle de son Ordre, cet Ordre qui, dans moins d'un siècle, allait prendre la conduite de l'Église, diriger la politique des nations et la conscience des rois.
Le Concile de Trente, qui ne dura pas moins de dix-huit années, de 1545 à 1563, consacra les prépondérances des Jésuites, lesquels, depuis, confesseurs des princes, mêlés à toutes les grandes choses, aux guerres, aux traités, aux conciles, aux ambassades, apaisant les révoltes et gouvernant les souverains, ont eu, jusqu'à la Révolution française, et même quelque temps après, la haute main sur les événements publics. Ignace, dès le début du XVe siècle, avait senti que l'ancien monarchisme ne cadrait pas avec la forme et l'esprit de son temps. Il ne s'agissait pas de recommencer la règle de Bernard ou de Benoît. Tout en maintenant ses fils spirituels dans une étroite obédience, il comprenait, avec un sens très juste des réalités, qu'il importe, avant tout, de charmer ceux que l'on prétend conduire, qu'il faut plaire si l'on veut régner.
Il apprit à conquérir les jeunes gens, les femmes, à pénétrer dans l'intimité du riche, à rendre humaine, accueillante et douce la religion qu'il défendait. Il emprunta au Monde ses plaisirs, ses futilités: spectacles, réunions, musique. Il enseigna l'art de bâtir des églises pleines de fleurs, de dorures, de parfums. Il commanda aux maîtres de la peinture des toiles à grand effet, d'une couleur aimable et d'un goût théâtral, propre à charmer, du même coup, les mondains et les dévots. L'art jésuite était fondé.
Une psychologie exacte, une observation pénétrante, une connaissance approfondie, un jugement net des circonstances et des caractères permit à la Compagnie de Jésus d'occuper, dès le début, chez les grands, la place qu'elle a tenue pendant près de trois siècles--malgré l'éclipse de 1719--place qu'elle défend avec un génie opiniâtre et qu'elle garde encore par une obstination intelligente, par des moyens sans cesse renouvelés, par une souplesse forte, que, même hostiles ou indifférents, les esprits cultivés ne peuvent envisager sans admiration, comme étant le résultat le plus magnifique de la persévérance, de l'énergie et de la volonté.
De la Réforme à la Compagnie de Jésus, de la Diète de Worms au Concile de Trente, de l'action à la réaction, le champ est délimité, où, pendant quatre siècles et davantage, sans doute, va se jouer l'un des plus grands drames qui ait intéressé les individus et les nations. C'est d'abord la noire et sanglante épopée, le massacre d'Amboise, la Saint-Barthélemy, l'atroce guerre de Trente ans, le sang humain prodigué à travers les champs de bataille et sur les échafauds, les pures victimes, offertes de part et d'autre à je ne sais quelle implacable divinité, la mort, donnée pour argument suprême, à l'appui d'une doctrine de pardon et d'amour, les catholiques brûlant Anne Dubourg et le malheureux Dolet, dont les peccadilles ne méritaient pas une fin si cruelle, Calvin souillant sa robe noire du stigmate de Caïn et, fratricide, menant Servet à l'échafaud.
Puis la division se fait. L'Allemagne, la Hollande et l'Angleterre accueillent, sous des noms divers, la Réforme dont le docteur Martin fut l'initiateur. La France déchire le pacte consenti par Henri IV aux Huguenots, rejette à l'inconnu, à la mort, au désespoir, les «tribus fugitives» de ces parfaits chrétiens qui ne savaient que mourir, sujets féaux d'un roi barbare auquel, tout janséniste qu'il était, Racine donna des pleurs.
Le généreux XVIIIe siècle ouvre l'ère de la tolérance. Voltaire que Flaubert appelait un «saint», Voltaire, ce génie humain et bienfaisant, rend à Calas l'honneur que tenta de lui ravir un jugement inique. Bientôt, la Révolution française, consacrant les principes des Encyclopédistes, de Montesquieu, de Voltaire, d'Alembert, des penseurs et des sages, montrant à l'Humanité la route vers des mœurs plus douces, laïcisa le pouvoir, proclama la liberté de conscience, ce premier droit de l'homme, laissant à chacun la faculté de juger, dans son for intérieur, ce qu'il convient de penser touchant les questions religieuses qui déchaînèrent autrefois de si cruelles animosités.
Certain protestant étranger disait naguère, en France, un mot qui peut paraître assez topique. Le voici: «Votre gouvernement a bien raison de faire droit à toutes nos requêtes, car c'est à nous qu'il doit la Révolution française.» Et, de fait, il n'est pas douteux que, depuis la Révocation de l'Édit de Nantes jusqu'aux États généraux de 1789, les ferments déposés dans l'esprit de la bourgeoisie française par la Réforme et les persécutions dont elle fut le prétexte ont éveillé les haines, les colères et cette soif de justice dont le monde moderne est sorti. Sous les notes lentes du _Choral_ de Luther, j'entends déjà les timbres de la _Marseillaise_, l'hymne sacré, «liberté chérie», le cri d'irrésistible affranchissement que poussent, à la face du monde, les conscrits de l'an II, et plus tard, jeune postérité de ces magnanimes ancêtres, tous ceux qui donnèrent leur vie et risquèrent leur liberté pour conquérir à leurs frères de douleur un monde, une cité miséricordieuse, pacifique et des jours plus cléments.
Le même feu qui brûla dans la poitrine de Luther anime encore ceux qui cherchent à tous les problèmes angoissant l'Humanité des solutions miséricordieuses, qui rêvent de bannir à jamais la guerre, la pauvreté, l'ignorance et la douleur. C'est pour eux que Luther, au nom de l'amour, a soulevé le monde, faisant paraître aux hommes à venir les routes libres et les chemins ensemencés.
Son duel avec Loyola, cette guerre sans merci, de la Réforme et de la Papauté, les prises d'armes, le réveil du fanatisme, un fleuve de sang, l'échafaud d'Amboise et la nuit du 24 août, les Guises et Richelieu, l'assassinat préconisé, l'Église ne respirant qu'homicide, le clergé, les moines rivalisant avec les rois de France d'exaction et de férocité, les Janotus de _Gargantua_ et les Ortuinus de Hutten, aiguisant le couteau de Ravaillac, le meurtre, en habit de capucin ou de minime, appelant au secours des arguments théologiques le mousquet et la pertuisane, ont-ils apporté dans le monde un peu de raison et de bonheur? On peut hésiter à le croire. Au début du XVIe siècle, sous Jules II, à l'avènement de Léon X, le christianisme en pleine décomposition cadavérique se liquéfiait dans la boue. Et ses dogmes ineptes, sa morale inobservée et rebutante n'en imposait plus déjà qu'aux esprits sans culture. La Réforme galvanisa, remit sur pied le moribond. Elle suscita des monstres, la ruse, l'énergie implacables d'Ignace, la contagieuse folie et le morne délire de Thérèse. Les jésuites devinrent bientôt maîtres du monde avec leurs méthodes artificieuses, leur talent de captation, leur abjecte complaisance pour la richesse et le pouvoir. Ils imaginèrent de rendre la science «inoffensive» et l'art vérécundieux. Ils eurent leurs «bons savants», leurs éditions à l'usage des Dauphins. Ils mêlèrent je ne sais quel fade miel de collège aux œuvres les plus hautes de la science humaine; ils falsifièrent les archives; ils persuadèrent au riche de leur confier ses trésors et ses enfants. Secondés en cela par leurs adversaires et non moins tartuffes que les protestants eux-mêmes, ils intronisèrent le mensonge déliant leur clientèle de tout honneur et de toute probité. C'est, pour la meilleure part, à leur influence que le monde est redevable d'une cinquième vertu cardinale, chère et précieuse au bourgeois, une vertu qui défend le capital, qui lui donne au besoin des ministres et des soldats, une vertu chère aux bedeaux comme aux académiciens, une vertu que, depuis quatre siècles bientôt, Rome et Genève pratiquent avec une émulation louable; cette vertu sans pareille se nomme Hypocrisie. Elle défend l'Église et trône au Parlement. Elle inspire les discours des ministres et laïcise la France au bénéfice de la Papauté. Les jésuites, par elle, devinrent les sauveurs de la morale et des dogmes chrétiens.
Donc, si la Papauté au XVe siècle, ne s'était point vue menacée à la fois dans son temporel et dans sa domination intellectuelle, tout porte à croire qu'elle aurait pris à son compte l'évolution de l'esprit humain, qu'elle aurait marché dans les voies de la Science, adopté le progrès et fait cause commune avec les esprits les plus ouverts. Le christianisme gangrené, moribond, caduc, tombé en enfance, eût disparu du monde, sans que nul en prît souci, comme tombent, au vent d'automne, les feuilles et le bois mort. Sous l'influence de Gémiste Pléton, le concile de Florence mettait, presque au rang des pères de l'Église, l'Athénien Platon et proscrivait la scolastique de ses discours harmonieux. C'était le temps où le cardinal Bembo disait en grec son bréviaire «afin de ne point gâter sa latinité par les formes incorrectes de la Bible italique»; temps admirable où les pontifes, patriciens de la Rome papale, encourageaient les artistes et les érudits, où, comme Pétrarque déposant, avant de mourir, son Virgile dans le trésor de Venise, l'Italie entière, avec ses princes guerriers, ses cardinaux, ses prêtres, ses nobles dames, que peignaient Botticelli, Vinci, Pollaïolo, confondaient, en un même culte de beauté, toutes les religions de l'âme humaine. Et que de sang épargné, que d'hommes employés à des œuvres utiles, à des travaux féconds en résultats prospères! Quoi qu'il en soit, ayant pleuré tous les morts et glorifié tous les martyrs, suspendu à tous les autels des guirlandes pieuses, devant ces longues plaines en deuil, ces champs funèbres de l'Histoire, il convient de répéter le mot de Gœthe: «Par delà les tombes, en avant!»; de regarder avec espoir du côté de l'aurore, d'attendre ce jour qui viendra peut-être, ce jour que l'esprit scientifique annonce et prépare, en dépit de tous les obstacles, de toutes les mauvaises fois, où la guerre d'idées aussi bien que les guerres d'intérêts ne seront plus qu'un lugubre souvenir, un cauchemar sinistre emporté par l'aube des temps nouveaux, où la Science et la Justice mettront en commun leurs oracles, où, sur une terre plus féconde, habiteront pour toujours les hommes fraternels et les dieux réconciliés.
LAURENT TAILHADE.
ÉPITRES
DES
HOMMES OBSCURS
I
MAITRE JOANNES PELLIFEX DONNE LE BONJOUR A MAITRE ORTUINUS GRATIUS
Salut aimant et servitude incroyable à vous, Seigneur vénéré Maître. Aristoteles, en ses prédicaments, affirme qu'un doute général n'est pas oiseux; c'est pourquoi j'ai sur l'estomac un doute qui me fait grand scrupule. J'allai naguère à la foire de Francfort. En compagnie d'un bachelier, je faisais route vers le forum, par la grand'rue où nous croisèrent deux hommes qui nous semblèrent d'aspect fort honnête, ayant noires tuniques, vastes capuces et lyripipions. Et me sont les Dieux témoins que je les crus deux de nos Maîtres! Je leur fis ma révérence et leur tirai mon bonnet. Alors, mon compagnon me bourra fortement: «Pour l'amour de Dieu, que faites-vous? dit-il. Ce sont des Juifs, et vous leur ôtez votre barrette?» Je fus aussi perturbé que si j'avais vu un diable. «Dom Bachelier, que le Seigneur me pardonne, car je l'ai fait par ignorance. Mais pensez-vous que cela soit grand péché?»
Tout d'abord, il répondit qu'il y voyait un péché mortel, le fait se rattachant à l'idolâtrie, en opposition avec le premier des dix préceptes: _Crois en un seul Dieu_. En effet, si quelqu'un rend honneur soit à un Juif, soit à un païen, tout comme s'ils étaient baptisés, il agit contre la foi et semble lui-même Juif ou païen. En même temps, le Juif et le païen disent: «Voici que nous marchons dans la meilleure voie, puisque les chrétiens nous tirent leur révérence; si nous n'y marchions, ils ne la tireraient point.» Ils s'enracinent, par là, dans leur foi, mésestiment la chrétienne et ne souffrent plus qu'on les baptise. A quoi je répliquai: «Bien est véritable un tel propos quand on agit sciemment; mais moi, je n'ai fait cela que par impéritie; or, l'impéritie excuse le péché. Si j'avais connu que ces gens fussent Juifs et que je leur eusse rendu honneur, je mériterais d'être brûlé vif, comme ayant fait preuve d'hérésie. Mais Dieu ne l'ignore pas; je ne fus instruit de leur qualité ni par le verbe ni par le geste; je supposai avoir en ma présence deux Maîtres inconnus.»
Alors, il reprit: «C'est encore un péché. Moi-même, je suis entré une fois dans certaine église où se tient, en présence du Sauveur, un Juif de bois qui brandit un marteau. Je crus voir saint Pierre avec ses clefs. Je m'agenouillai, déposant ma barrette. Seulement, alors, je vis que c'était un Juif et j'entrai en repentance. Néanmoins, en confession, dans un monastère de Prêcheurs, mon confesseur me dit que c'était péché mortel à cause que nous devons prendre garde à nos actions; il conclut en disant ne me pouvoir absoudre sans congé de l'Évêque, le cas étant épiscopal. Il ajouta que si j'avais agi volontairement et non par ignorance, le cas devenait papal. Ainsi, je ne fus absous qu'après qu'il eut obtenu les pouvoirs de l'Évêché. Et, de par Dieu! j'estime que, pour décharger votre conscience, il importe que vous alliez à confesse devant l'Official du Consistoire. Car, ici, l'ignorance ne peut être valable comme excuse d'un si grand péché. Les Juifs portent sur le devant de leur manteau une rouelle grise qu'il vous fallait voir comme je l'ai vue. C'est donc une ignorance crasse; elle ne vaut rien pour l'absolution.»
Ainsi parla ce Bachelier. Vous êtes un théologien profond. En conséquence, je vous supplie dévotement et non moins humblement qu'il vous plaise résoudre la question susdite, m'écrivant si le péché se doit considérer comme véniel ou mortel, si le cas est papal ou bien épiscopal. Écrivez-moi aussi votre opinion sur la coutume de Francfort. Les bourgeois de cette ville ont-ils raison d'endurer que les Juifs portent le même habit que nos Maîtres? Cela me paraît abusif. N'est-ce pas un scandale qu'il n'existe pour ainsi parler aucune différence entre les circoncis et nos Maîtres aimés? N'est-ce pas une dérision de la Théologie sacro-sainte? Notre chef sérénissime, l'Empereur, ne devrait tolérer, sous quelque prétexte que ce soit, qu'un ioutre, égal aux chiens et l'ennemi de Christus, ait l'audace de marcher, pareil à un docteur en Théologie sacrée.
Par les présentes, je vous mande aussi un _dictamen_ de Maître Bernhardus Plumilegus--vulgairement Federlefer--qu'il m'a fait tenir de Wittemberg.
Vous le connaissez pour avoir tous deux cohabité à Deventer. Il m'assure que vous lui fîtes bonne société; lui-même est un aimable compagnon qui ne tarit pas sur votre louange. Ainsi portez-vous bien au nom de Dieu.
_Donné à Leipzig._
II
MAITRE BERNHARDUS PLUMILEGUS DONNE LE BONJOUR A MAITRE ORTUINUS GRATIUS
Malheur au rat qui, pour se cacher, ne possède qu'un trou!
Moi aussi pourrai-je dire, sauf le respect qui vous est dû, homme vénérable, que je serais non moins pauvre, n'ayant qu'un seul ami, si, quand il cogne sur moi, un autre ne survenait pour me traiter affablement.
Témoin ce quidam poète, nommé Georgius Sibutus, lequel est un poète séculier donnant des lectures publiques dans les parlottes et, d'autre part, le meilleur fils du monde. Mais, comme vous ne l'ignorez pas, ces poètes, quand ils n'ont pas comme vous leurs grades en Théologie, s'ingèrent, à tout coup, redresser les autres, font maigre estime des théologiens. Une fois, dans un _symposium_ qu'il donnait chez lui, nous bûmes de la cervoise de Thourgau et restâmes attablés jusqu'à la troisième heure. J'étais un peu saoul, parce que la bière m'avait tapé sur la coloquinte. Il se trouva là un personnage qui se comporta fort mal à mon endroit. Je lui offris un demi-verre qu'il accepta; par la suite, il refusa de me tenir tête. Je l'attaquai trois fois, mais il ne voulut répondre. Il prit un siège en silence et ne dit plus un mot. Alors, celui-ci, pensai-je, te méprise; c'est un superbe qui te veut molester. Et je fus remué dans ma colère. Je pris le gobelet puis, à tour de bras, lui cognai son viédaze.
Là-dessus, notre poète Sibutus, irrité contre moi, de dire que j'avais fait du boucan chez lui et que je n'avais qu'à foutre le camp au nom du Diable.
A quoi je répondis: «Que m'importe à moi que vous me soyez ennemi? j'en ai d'autres aussi méchants que vous et cependant je leur ai tenu tête. Que m'importe que vous soyez poète? j'ai pour camarades force poètes qui vous valent bien. Je vous estronte, vous et votre poésie. Que croyez-vous donc? Pensez-vous que je sois un sot, né comme une pomme sur un arbre?» Alors il m'a traité d'âne, me criant que je n'avais jamais fréquenté de poètes. «L'âne est dans ta peau, lui repartis-je. Quant aux poètes, j'en ai vu plus que toi.» Je vous nommai, puis nos Maîtres, Sotphi du collège de Kneck, qui composa une glose notable, et Rutgerus, licencié en Théologie du collège de Mons. Enfin, je gagnai la porte et, depuis, nous n'avons cessé d'être ennemis.
C'est pourquoi je vous demande très cordialement de vouloir bien me favoriser d'un _dictamen_ que j'ostenterai au Sibutus et à ses compagnons, me voulant glorifier que vous êtes mon ami, autrement bon poète que ce paltoquet. Écrivez-moi surtout les comportements du docteur Joannes Pffefferkorn, s'il est encore en bisbille avec le docteur Reuchlin, si vous le défendez encore comme par le passé; enfin donnez-moi des nouvelles. Bonne santé dans le Christus.
III
JOHANNES STRANSSFEDERIUS A ORTUINUS GRATIUS
Salut majeur et tout autant de bonnes nuits qu'il y a d'étoiles dans le ciel ou de poissons dans la mer! Vous devez savoir que je me porte bien, ma mère aussi, et de grand cœur j'en voudrais savoir autant sur votre compte, parce que je pense au moins une fois par jour à Votre Seigneurie.
A présent, écoutez, sauf votre bon plaisir, ce qu'a fait ici un nobilion, que le diable confonde _in æternum_! pour avoir scandalisé notre Maître Dom Petrus Meyer à sa table où popinaient plusieurs Maîtres et gentilshommes. Ce garçon n'eut pas une goutte de modestie et se montra si outrecuidant que j'en reste encore stupéfait. «Oui, dit-il, Joannes Reuchlin est plus docte que vous.» Puis le régala d'une chiquenaude. A quoi notre Maître Petrus répondit: «J'enverrais pendre mon col si la chose était vraie! Sainte Maria! le docteur Reuchlin est en Théologie comme un enfant. Un enfant est plus habile en théologie que le docteur Reuchlin. Sainte Maria! n'en doutez point, car j'ai de l'expérience. Je n'entends goutte au livre des _Sentences_. Sainte Maria! cette matière est subtile; les hommes ne la peuvent assimiler comme la poésie ou la grammaire. Moi aussi, pour peu que j'en eusse le goût, je pourrais être poète; je pourrais ordonner des mètres, puisqu'à Leipzig j'ai entendu Sulpicius discourir touchant le nombre des syllabes. Mais à quoi cela sert-il? Votre Reuchlin devrait me proposer une question de Théologie, argumenter ensuite _pro et contra_.» Puis, il prouva d'abondance et par de nombreux syllogismes que nul ne connaît à fond la Théologie, sinon par l'influx du Paraclet. Car c'est l'Esprit-Saint lui-même qui dévoile ce grand Art. Au contraire, la poésie est nourriture pour le Diable, comme l'affirme Hieronymus dans son épistolaire.
Alors ce crapaud de le démentir, assurant que le docteur Reuchlin est au mieux avec le Saint-Esprit, qu'il est grandement qualifié en Théologie, étant l'auteur d'un livre théologique dont le nom m'échappe. Il finit en appelant «vieille bête» notre Maître Dom Petrus. Puis, il déclara que notre Maître Hoogstraten est un moine fromager, de quoi les convives se tordirent. Mais moi je lui représentai le scandale et quelle honte c'est de voir un simple compagnon manquer de révérence au docteur Meyer.
Dom Petrus fut tellement irrité qu'il se leva de table, allégua l'Évangile, disant: _Tu es Samaritain et possédé du Diable!_ J'ajoutai: «Prends cela pour toi!» grandement réjoui que mon bon maître eût si vertement exécuté le trupheur.
Vous devez persévérer dans votre attitude; vous devez, comme par le passé, défendre la Théologie sans regarder si l'adversaire est noble ou manant, puisque vous êtes fort de vos capacités. Si je savais écrire en vers comme vous le faites, je n'aurais souci d'un Prince quand bien même il voudrait me condamner à mort. En outre, je suis l'ennemi des juristes qui, chaussant des brodequins écarlates, des manteaux fourrés et des cols d'hermine, ne tirent pas la révérence due aux Maîtres d'ici et d'ailleurs.
Je vous prie encore, avec humilité et non moins d'affection, de vouloir bien me notifier les sentiments de Paris à propos du _Speculum oculare_[3]. Plaise à Dieu que notre inclyte mère l'Université de Paris fasse avec nous cause commune pour brûler ce livre hérétique et plein de scandales, ainsi que l'écrivit notre Maître Lungarus!
[3] Le _Miroir oculaire_ de Reuchlin.
J'ai ouï-dire que Maître Sotphi, du collège de Kneck, auteur d'une glose notable sur les quatre parties d'Alexandre, serait mort. J'espère néanmoins que c'est là un faux bruit, pour ce qu'il fut excellent homme, grammairien profond, supérieur de beaucoup à ces nouveaux grammairiens poétiques.
Daignez présenter aussi mes hommages à Maître Remigius qui me fut un maître sans égal. Il me donnait d'insignes camouflets, disant: «Te voilà comme une auque, refusant de travailler pour devenir un célèbre argumentateur!» Alors je répondais: «Très excellent Seigneur notre Maître, je me veux amender à l'avenir.» Parfois il me tenait quitte, parfois il me donnait une vigoureuse discipline. Ainsi ahuri, je devins discret en recevant de bon cœur le châtiment de ma négligence.
Je n'ai rien à vous marquer de plus, sinon qu'il vous plaise vivre cent ans encore et vous bien porter dans le repos.
_Donné à Mayence._
IV
MAITRE JOANNES CAUTRIFUSOR A MAITRE ORTUINUS GRATIUS
Cordiales salutations, Vénérable Seigneur Maître! Puisque nous avons fréquemment traité les mêmes bagatelles et que vous n'avez cure d'une fantaisie que l'on vous narre, ainsi que je me propose de le faire, je ne crains pas que vous preniez en mauvaise part la gaudriole que voici. Car vous eussiez agi de même et vous rirez, je n'en doute pas; le tour est des meilleurs.
Advint ici, naguère, un moine des Prêcheurs, assez profond en Théologie, et spéculatif, et goûté de nombreux adeptes. Il se nomme le docteur Georgius. Après avoir séjourné à Halles, il vint ici, prêcha bien la moitié de l'année, réprimandant les uns et les autres au sermon, n'épargnant pas même le Prince et ses vassaux.