Epitres des hommes obscurs du chevalier Ulric von Hutten traduites par Laurent Tailhade
Part 3
Plus tard, avec le pape Adrien et le légat Alexandre, avec les bulles de proscription, la terreur s'empara des âmes incertaines. Érasme renia son amitié pour les humanistes. Il se déshonora de gaîté de cœur en dénonçant aux pouvoirs publics Hutten malade et fugitif, en appelant sur Zwingle, son hôte, la suspicion des magistrats. Ce causeur brillant, cet esprit orné goûtait cependant le charme du bien-dire. Il pensait librement. Mais il n'avait ni caractère, ni bravoure; il portait une pente fâcheuse à prendre quand même le parti du plus fort. Le beau portrait d'Holbein, au musée d'Anvers, a toute la valeur d'un document psychologique. Il montre au vif le manque de bravoure qui noua Didier Érasme, l'induisit en de lâches et vilaines actions. Le corps un peu voûté, sous une fourrure assez belle, vieilli plutôt que vieux, l'homme en dépit du chaperon et du manteau semble grelotter de froid. Les traits fins, allongés, le sourire inquiet des lèvres minces, le nez un peu dévié, les yeux dont le regard s'en va on ne sait où, le geste de la main blanche et fine qui tient si mollement un manuscrit enroulé, disent l'homme sans vouloir, égoïste, maniaque et personnel, qui pour conserver sa «librairie» et ses objets d'art, ce beau parloir de chêne, gloire de Rotterdam, acceptera n'importe quelle honte, sceptique au point d'être le mieux du monde avec les autorités civiles ou religieuses, quelles qu'elles soient.
Le départ d'Érasme et la mort de Hutten ferment cette première période où la Réformation à venir se fait deviner plutôt qu'elle ne se formule. Ce n'est pas le mois d'avril encore. Mais le ciel se fait plus doux; un souffle amical passe dans l'azur clair; les branches, qu'alourdit le trop-plein de la sève, laissent poindre la verdure indécise des bourgeons. Des cris d'oiseaux montent vers la lumière, dans l'allégresse du matin.
Après le déchaînement de haine et de mépris qu'ont suscité les _Épîtres_ de Hutten contre l'obscurantisme, après la défaite d'Ortuinus et l'humiliation d'Hoogstraten, le temps du rire va cesser.
Bientôt pourtant, un nouveau rieur, celui-là formidable, fait écho, sur les bords de la Loire, au guerrier poète, qui, dans les burgs du Rhin, aiguisa l'épigramme vengeresse. Les titans de Rabelais porteront au Monde la même parole fraternelle que nous entendîmes dans les sarcasmes de Hutten.
Mais, avant d'écouter ce Gargantua si humain, ce bon Pantagruel qui ravive les sources d'autrefois, qui, célébrant la joie et l'orgueil de vivre, donne aux forts le seul viatique digne d'eux, à savoir l'amour du travail, l'universelle énergie et la curiosité de son héros, prêtons d'abord l'oreille à cette voix harmonieuse et robuste qui s'élève pour chanter l'amour divin et les tendresses humaines. Après les chevaliers, après les humanistes, les gentilshommes et les raffinés, voici le moine plébéien de Wittemberg qui, soulevant la pierre funéraire sous laquelle, depuis dix siècles, étouffait le Monde Occidental, d'un cœur allègre, d'un gosier sonore, entonne l'hymne de sa dilection et de sa foi.
Le printemps de la Réforme est venu, dans l'Allemagne et dans l'Univers, comme le mois de mai dans la tente de Sieglinde. Le choral de Luther lui donne une voix immortelle, voix dont l'écho frémit encore pour éveiller dans les cœurs des germes d'héroïsme, d'indépendance, de raison et de bonté.
II
Tandis que les humanistes, défenseurs des bonnes lettres, champions de l'hébraïsme, vengeurs de l'antiquité grecque et latine goûtaient les premiers fruits de leurs victoires; tandis que le chevalier Ulrich von Hutten, ayant, avec ses _Hommes obscurs_, enrichi la linguistique d'un vocable nouveau: l'«obscurantisme», comme cent ans après lui Miguel de Cervantès devait apporter à l'univers le mot «don quichottisme», comme déjà l'auteur anonyme du _Til Ulenspiegel_ avait fourni celui d'«espièglerie»; incontesté, glorieux, satisfait et vengé, Reuchlin se retirait du combat, sans vouloir, désormais, participer aux luttes qui bouleversaient l'Allemagne, s'écartant aussi bien de la Réforme que de l'insurrection fomentée contre le Saint-Empire, par les chevaliers rhénans, groupés, au château d'Ebernburg, sous le pennon de Scheckingen, Scheckingen, noble figure, un peu baroque aussi et qui, dans un avenir prochain immédiat, présage l'autre gentilhomme, le caballero andante, redoutable aux pécores, aux marionnettes et aux moulins! Scheckingen, chevalier teutonique, Lohengrin égaré dans l'aube de la Renaissance, croisé de Rutebeuf, épave du Moyen Age! En quête d'aventures, heaume au chef, dague au poing, bardé de fer, jaloux de conserver à la noblesse pauvre, en même temps que le droit féodal de rapine, le privilège exclusif du service militaire, privilège que les troupes nouvelles de Maximilien, reîtres et lansquenets, enlevaient aux gentilshommes sans patrimoine, Frantz de Scheckingen tenta la dépossession de l'archevêque de Trèves, rêva d'assumer, un jour, la pourpre impériale, et combattit, pareil Goetz de Berlichingen, le héros de Gœthe, dans la guerre des paysans. Il continuait les prises d'armes et les gestes de la Chevalerie, au moment même où l'esprit moderne faisait éclater l'écorce du vieux monde, où Luther, en déchirant la bulle qui l'excommuniait, dans la cathédrale de Wittemberg, brisait, du même coup, mille ans d'obéissance à la théocratie romaine et rompait brutalement avec le passé.
Le XVIe siècle, malgré son immense appétit de science, de voyages, d'art, ses passions féroces et l'indomptable vitalité dont il regorge, n'en est pas moins le siècle de la Diplomatie et de la Banque. L'Allemagne a pu s'instruire de cette vérité. L'affaire des indulgences, les marchandages qui aidèrent à «marmitonner» l'élection de Charles-Quint l'ont rendue éclatante et manifeste. Le fils de Jeanne la Folle est empereur. Mais les Fuggers sont rois, dans leur maison d'Augsbourg. Ils tiennent, en même temps que celles de leur coffre-fort, les clefs de la politique européenne. On connaît l'anecdote du fagot de cannelle, qu'allumèrent avec un reçu de huit cent mille florins souscrit par l'empereur ces usuriers magnifiques, le jour où ce prince daigna recevoir leur hospitalité. La Foi seule pourra lutter contre cette omnipotence de l'Argent. Mais les hobereaux de Scheckingen, les paysans de la Souabe, de la Franconie et du Palatinat, que pourront-ils contre les soldats mercenaires chargés de «rétablir l'ordre», et de répondre par la Mort aux révoltes de la Faim? Les chefs périssent glorieusement sans avoir à subir l'humiliation d'être absous ou châtiés par le vainqueur. Mais le roman chevaleresque est à jamais conclu. Scheckingen, dont Albert Dürer a fixé les traits dans une de ces planches «baroques» et «sublimes» où la Mélancolie étreint sans relâche l'Esprit impuissant à prendre son essor; Scheckingen que la mort conduit aux abîmes sur un maigre cheval, porte dans ses yeux caves et les rides qui labourent son visage dévasté le désespoir infini que, déjà trois cents ans plus tôt, manifestait le «décroisé» du vieux rimeur gaulois.
Mais voici que Luther, secouant la défroque médiévale, se dresse pour un combat nouveau. Armé du seul Évangile, au nom d'une doctrine plus pure, il combattra les princes et chassera la Papauté de la conscience humaine. Est-ce un dogme inconnu qu'il préconise? une théologie éleuthérienne qui va muer tout à coup la face de l'Univers? Non! Luther, Calvin, l'un avec son traité du serf arbitre, l'autre avec son institution chrétienne, suivent les mêmes errements qu'adoptèrent Jeansen, Duvergier de Hauranne, Port-Royal, si pauvres et si secs. Les uns et les autres partent de saint Augustin, de cette idée que l'homme est impuissant à créer lui-même le salut, à obtenir la grâce, don purement gratuit de la Divinité. Cette doctrine décourageante semble, au premier abord, faite pour anéantir toute l'énergie humaine, pour briser tout ressort intérieur et toute volonté. Mais, proclamant l'impuissance de l'homme à changer son destin, elle affranchit la conscience des dogmes. Elle brise le joug sacerdotal.
Ne donnant au fidèle que l'Écriture pour guide et réconfort, elle crée en même temps le libre examen, la discussion des paroles divines, sans que le prêtre ait besoin d'intervenir en qualité d'interprète ou de médiateur.
Mais ce n'est pas l'action théologique de Luther, les discussions plus ou moins subtiles du docteur Martin qui lui donnèrent de mettre ainsi en mouvement les forces populaires. Pour créer la foi des humbles, cette foi qui soulève les montagnes, cette foi avant toute chose, uniquement, peut-être, il faut beaucoup d'amour.
Or la conquête de Luther n'est autre chose qu'une conquête de l'amour. En déduire la légende tout entière ce serait évoquer, non seulement les annales du XVIe siècle, mais la civilisation moderne depuis ces jours lointains de la Wartburg où le moine en révolte eut son Thabor et sa Pathmos, jusqu'aux luttes, chaudes encore, dont les passions nous agitent et dont l'écho vibre dans l'air.
Guerre sainte, chocs sublimes! Temps héroïques de dévouement et d'espoir! Conflits des princes et des peuples, des doctrines et des hommes, engagements superbes, où, de part et d'autre, luttant pour leur conscience, pour leur foi, pour ce qu'ils crurent la vérité, les hommes sacrifiaient leurs biens, leurs vies, et plus chère que cette vie elle-même, l'existence de leurs proches, la stabilité de leur foyer, aux revendications de l'Idéal! Que Luther tonne à la diète de Worms, et repousse le Légat du Saint-Siège! que Loyola prenne, par ses disciples, la direction du Monde! que l'aigre Calvin dogmatise à Genève, arrêtons-nous dans la familiarité de ces grands hommes. Cherchons dans les meneurs de peuples ce qui transparaît d'éternel, les douceurs et même les faiblesses qui les rapprochent de la condition humaine, en quelque sorte nos frères, les mettent plus près de notre cœur.
J'ai suivi, par les lourds après-midi de septembre, par les couchants de turquoise, de cuivre et d'or, la route d'Hernani à Motrio, gravi l'escarpement de Loyola, rêvé dans la grotte de Manrèze à celui qui, rassasié d'ascétisme et de douleur, inventa un monde à son image, et se sentit assez grand, assez souple et fort pour, de ses mains, pétrir une chrétienté nouvelle. A la Wartburg, où sainte Élisabeth de Hongrie laissait tomber, sur son chemin, des roses, où Wolfram d'Eschenbach, pour une autre Élisabeth, chanta ses cantiques et des hymnes que le Génie, après cinq siècles, devait redire à l'Univers, j'ai retrouvé la cellule monastique où Luther, captif, déclara la guerre à la Papauté, jeta son écritoire à la tête du démon. Il traitait Satan avec le mépris d'un homme qui, portant à ses frères l'acte, la Vie et la Parole, se sait supérieur à l'Esprit de Négation.
Il est un livre unique, touchant, humain dans l'œuvre théologique et pesante de Luther. Là, plus d'abstraction, plus de controverse, d'épilogues, sur la grâce, le serf arbitre et autres arguties. Les Propos de table de Martin Luther sont aux écrits dogmatiques de ce grand homme quelque chose comme tous les Fioretti, de saint François, dans les sermons et les exhortations à ses frais qu'a laissés le Bienheureux.
Par les plaines d'Assise, longs promenoirs plantés de pins et de cyprès, ces cyprès qui donnent au paysage de la Toscane et de l'Ombrie une incomparable noblesse, retrouvant quelque chose du panthéisme antique et de la douceur virgilienne, le padre Francesco invoquait, à l'appui de sa dilection, «l'eau si pure, si humble et si chaste», la lune, le soleil, les astres, la terre tout entière, le conviait aux épousailles de l'âme humaine avec son Dieu.
Les fresques de Giotto, dans la basilique d'Assise, le montrent, chancelant, ivre de tendresse, portant à toute créature la nouvelle eucharistique de l'éternel amour.
Ce serait, peut-être, pousser le goût du paradoxe historistique un peu plus loin que d'envisager François d'Assise comme un précurseur de la Réforme. Néanmoins, la modification profonde qu'apportèrent dans l'esprit chrétien les prédications franciscaines offre, en quelque façon, une analogie avec le mouvement suscité par Luther. En substituant à la doctrine ecclésiastique, à la direction, le pur amour, François d'Assise, par d'autres chemins, arrivait à la même conclusion que le docteur de Wittemberg. Il proclamait que le fidèle se peut affranchir du prêtre; et cela constitue, au point de vue orthodoxe, la plus damnable des hérésies. Si François d'Assise, esprit docile et tendre, s'inclina toujours devant les décisions du Saint-Siège et lui resta soumis, il n'en fut pas de même, pour quelques-uns des disciples ayant subi de près ou de loin son influence, les fraticelli, par exemple, ou fra Salambiene.
Certes, Luther, paysan allemand, fils d'un mineur, venu d'un sang plus lourd et d'une race moins artiste, n'a pas l'élégance patricienne, inhérente au padre Francesco. Mais celui-ci fut, peut-être en dépit de lui-même, un émancipateur de l'intelligence. Gebhardt dans son Étude sur «l'Italie mystique» au XIIIe siècle, montre François au milieu des sages et des prophètes dans le paradis du Dante, au sommet de la _Divine Comédie_, cette haute cathédrale, dont la porte s'ouvre encore sur les ténèbres du Moyen Age, sur la forêt obscure «où le soleil se tait», mais dont les flèches, les tours et le pinacle, touché déjà par l'aube de la Renaissance, portent comme _Santa Maria dei fiori_ les stigmates de l'esprit nouveau.
Luther, ce gros moine priapique, bedonnant et vociférateur dont Lucas Cranach a buriné les traits énergiques, plébéiens et volontaires, la face carrée, aux yeux de douceur et de flamme, au menton d'empereur romain, incarne la voix même de la Foule, atteste la vitalité, non seulement du Peuple, mais de la Populace. Lui-même se nommait volontiers _Herr Omnes_, Monseigneur «Tout le monde», incarnant, pour la première fois, les droits de l'Homme, le Droit éternel, méconnu par l'Église et la Féodalité.
Il est dur, violent, poète néanmoins à sa manière, avec cette lourdeur monacale que raillait Hutten et ce fonds de brutalité germanique dont ne sont pas exempts les meilleurs poètes d'outre-Rhin, qui faisait dire à Henri Heine se raillant lui-même: «Je suis une choucroute arrosée d'ambroisie.» Mais Luther n'a garde, quant à lui, de railler. Il se sait le porte-parole des hommes qui naîtront demain. Il revient de la diète de Worms comme autrefois Julien de Nicomédie, comme saint Paul du promontoire d'Éphèse où son génie adressa aux gentils cette «épître qui rompait le câble de la vieille loi mosaïque». Il revient dans son jardin de Wittemberg. Il joue, alors, au milieu des rosiers, sous les tilleuls en fleurs avec son petit Jean qui se roule, d'abord, sur le sable des allées, puis vient à table, prend part à la conversation. Elle roule sur les choses du Ciel. Madeleine, sa fille, et Martin, son dernier-né, que lui apporte Catherine de Bora, complètent ce groupe que pourraient peindre les petits maîtres hollandais: Jan Steen ou Pieter de Hooghes. Son cœur s'emplit d'amour, déborde sur toute chose. Un soir, il voit un oiseau se poser sur un arbre et se réjouit de comprendre que cette gracieuse créature habite dans la protection de Dieu. Il respire une rose et contemple en elle un magnifique ouvrage du Créateur; il aime le vin, le goûte, le conserve pour les repas de noce. Le pain, dit-il, confirme le cœur de l'homme. Le vin le réjouit. Il protège les nids contre les passants, avec le geste de François d'Assise défendant les hirondelles. Il fait taire les grenouilles pour écouter le rossignol. Il parle, comme Virgile, des cygnes agonisants qui, près de quitter la terre, tentent de leur voix sublime les astres éthérés.
Un tel rapprochement ne saurait choquer ni surprendre. Le _Choral_ de Luther aussi bien que le _Cantique du Soleil_ porte, en lui, une beauté suffisante pour s'imposer à l'admiration des hommes, en dehors de toutes préoccupations confessionnelles. Mais, ce qui apparente l'hérétique de Wittemberg au «trouvère de Jésus», c'est un amour pareil pour la nature, pour les êtres faibles et tendres, pour les oiseaux, pour les bestioles innocentes que l'homme tue et martyrise afin d'assouvir sa gloutonnerie ou sa cupidité. Saint François prêchait les engoulevents, sauvait un pauvre lièvre traqué par les chasseurs, défendait le meurtre au loup d'Aggubio, conviait la Nature entière à la fête éternelle du printemps et de l'amour divin: _Laudato sia, Signore mio!_
Ce que Luther aime, au-dessus de tout, c'est la musique. «La musique sainte--dit son contemporain Paracelse--met en fuite la tristesse et les esprits méchants.» Or, le Diable est un esprit chagrin. Il désespère les hommes. Aussi ne peut-il souffrir que l'on soit joyeux. De là vient qu'il détale au plus près, sitôt qu'il entend la musique, et ne reste jamais, dès que l'on chante, surtout des hymnes pieux! Ainsi David, avec sa harpe, délivra Saül en proie aux attaques du Démon.
«J'ai toujours aimé la musique; la connaissance de cet art est bonne; elle sert à toute chose; la musique est un présent de Dieu, elle est alliée de près à la théologie et, pour beaucoup, je ne voudrais être dépourvu du petit savoir que j'ai en fait de musique. Un maître d'école doit être habile musicien. La musique chasse beaucoup de tribulations et de mauvaises pensées, la musique est la meilleure consolation que puisse éprouver un esprit triste et affligé; elle rend les gens plus aimables, plus doux, plus modestes et plus intelligents. Un tel goût suffit pour ennoblir qui le professe.»
Et lui-même, Luther, nous apparaît comme un chanteur divin, comme un psalmiste, qui, sur la harpe de David, retrouve les cantiques des prophètes, pour chanter son espoir et sa jubilation. Luther, luthier, le psaume qu'il accompagne sur un nouveau psaltérion apporte à l'humanité des forces, invigore son espoir. Les anges qu'on rêve, ceux de Flandre, ou de Toscane; les anges de Memling et ceux de Jean de Fiesole n'entonnèrent jamais pareils cantiques devant le trône de leur Dieu!
Mais, ce chantre enthousiaste est, en même temps, un solide buveur, un homme de chair et de sang. Il se plaît à table, rit avec fracas, au milieu de ses amis. Il s'emplit de bière et tient, les coudes sur la nappe, des propos qui n'ont rien d'édifiant. Ce n'est pas, lui non plus, un ascète, mais un homme, un homme à qui rien n'est étranger. Il éclate de force, de joie, et de bonté. Il fait trembler, sur sa chaire, le pontife romain, au fond du Vatican, mais il obéit, sans mot dire, aux humeurs de sa ménagère. Il a l'odeur, l'expansion et la force du peuple. Il en a aussi la crédulité. S'il ne brûle pas les sorcières, à la façon des juges ecclésiastiques, il débobine sur leur compte mainte histoire digne d'un Sprenger. Il croit aux killecroffs, enfants du Diable, que les mauvais Esprits couchent dans les berceaux dont ils ont emporté les nourrissons et que cinq nourrices ne parviennent pas à rassasier. Il apprend à ses commensaux, Mélanchthon, Auri-Faber, Jean Stols, Lauterbach, les manigances du Diable qui prend, tour à tour, la figure d'un veau noir et d'un avocat, lorsqu'il peut sous cette forme emporter l'âme des aubergistes. Parfois aussi, Luther se plaît à des inventions que n'eût pas désavouées Jacques de Voragine. Cette gracieuse histoire, par exemple, d'un enfant égaré comme les frères du Petit Poucet et qu'un ange nourrit pendant trois jours, au fond des bois. Quand ils ont bien joué tous deux ensemble, au moment où la nuit tombe, l'ange le reconduit chez ses parents.
Et voici que ce brave homme, ce naïf conteur d'histoires horrifiques touchantes, éclaire les peuples et les rois, promulgue des arrêts souverains sur le gouvernement des empires, juge d'un mot décisif les maîtres de l'Europe. Puis son esprit vagabond l'emporte vers les spéculations théologiques. Le ton s'élève, grandit. Tout à l'heure, c'était un bourgeois teuton, humant le pot, dans son logis. A présent, c'est un prophète. Le charbon d'Isaïe a touché ses lèvres éloquentes. Mais bientôt le rire, un rire large et sensuel, reprend ce gros homme en liesse. Le revoici la coupe en main. Il rit, il invective. Il se glorifie avec ingénuité, car il manque absolument de modestie. Il se montre, dans son naturel, plein de bonhomie et de dureté, d'égoïsme et de dévouement, de bizarrerie et de lucidité, d'enthousiasme et de doute, d'éloquence et de trivialité, de petitesse et de grandeur.
C'est, pourrait-on dire, un personnage de Rabelais. Il en a la verve intempérante, la belle humeur tapageuse, un peu brouillonne, l'esprit bachique, le langage cynique et la haute raison. Comme ceux de _Pantagruel_, c'est un géant déchaîné parmi les nains. C'est une force de la Nature. Il prend sa place à table, mord joyeusement à tous les fruits offerts. Il aime sa femme, Catherine, ses enfants; il aime, nous l'avons vu, les fauvettes, les rossignols, les cygnes. Il s'appelait tout à l'heure «Mgr tout le Monde». Ne pourrons-nous pas le nommer, à présent, cet instigateur de révolte, cet éveilleur des forces latentes, ne pourrons-nous pas le nommer «Panurge», l'homme de tous les travaux? Comme Rabelais encore, partant d'un point de départ si différent, Luther, à l'aube du XVIe siècle, retrouvait la douceur de vivre, mettait fin au long carême du Moyen Age. Il relevait Adam déchu, _Adam vetus_, tandem lætus, d'un geste fraternel, l'exhortait au bonheur: «Lève-toi, pauvre homme! bois et mange! Puis, espère! travaille. Et, sur la route printanière, toute blanche de pommiers fleuris, par les campagnes verdoyantes, sous le ciel d'azur et d'or, marche appuyé sur la Bonté suprême, marche confiant vers l'avenir!»
* * * * *
Blessé au siège de Pampelune que le roi d'Espagne défendait contre Jean d'Albret, lequel prétendait reconquérir cette capitale ancienne de la Navarre, le capitaine Ignace de Loyola fut soigné par un chirurgien, ignorant de son métier. Sa jambe mal soudée le laissait boiteux. Derechef, il la brisa lui-même, reconstitua le pansement et, quelques semaines après, marcha droit, comme par le passé.
Cette violente et froide énergie est une caractéristique des races d'Eskaldune, que nul péril n'effraie et que nulle souffrance ne fait broncher d'un pas. A la bataille de Trafalgar, Churruca, compatriote d'Ignace, né au village de Motrio, et commandant une frégate, a les deux jambes emportées par un boulet. Sur-le-champ, il ordonne qu'on le plonge dans un baril de son, pour contenir l'hémorragie et ne cesse de faire tête à l'ennemi qu'autant que la mort a pris son dernier souffle. Et tous, coureurs de la montagne, écumeurs de l'Océan, gravissent les pics inabordables, ou, sur leur barque faite de quatre planches, vont aux pêcheries de Terre-Neuve, touchent peut-être aux régions polaires et, sans même avoir conscience de leur héroïsme, devancent les explorateurs les plus illustres, parmi les épouvantes, les récifs, les déserts de l'Océan. Le sombre génie de la Biscaye vit en eux. Pays aux monts tragiques, pleins d'embûches et de précipices, où le sol de basalte noircit, dirait-on, les feuillages des grands arbres et la hampe vigoureuse des maïs. Une race d'origine inconnue, apparemment sémitique, «ibères non romanisés» dont le langage ne s'apparente à aucun dialecte indo-européen, vit dans l'âpre montagne, jalouse de ses privilèges, guerroyant pour ses fueros, prompte à l'insurrection contre les pouvoirs établis, dès qu'il s'agit de défendre ses autels ou son foyer, prête à reconquérir l'Espagne sur les Maures avec Pélage ou bien à faire le coup d'escopette pour _el rey netto_, avec Zumalacarregui.
Ignace de Loyola fut, pour employer le mot de Carlyle, l'homme le plus «représentatif» de ce peuple et d'un tel pays. Il en eut la calme audace, l'infrangible volonté.
Comme Pascal, au pont de Neuilly, cet homme opiniâtre subit une crise morale qui détermina, chez lui, l'orientation nouvelle de son esprit.