Epitres des hommes obscurs du chevalier Ulric von Hutten traduites par Laurent Tailhade

Part 13

Chapter 133,820 wordsPublic domain

Mais il vous plaît qu'à mon tour j'imite votre exemple et que je vous écrive quels sont mes gestes dans cette Rome ici, tant de vous éloignée, et comment, pour moi, les conjonctures se succèdent? Je le ferai de bien bon cœur. Apprenez donc que je suis encore sain par l'influx de la Divinité. Mais, combien que je sois encore sain, je ne goûte pas le moindre contentement au séjour qu'il me faut faire en cette Rome; car le procès que j'y plaide est en possession de tourner à ma honte. Je voudrais ne l'avoir oncques entamé. Ici, tout la monde me prend pour chouette et m'inflige des vexations. Reuchlin est beaucoup plus notoire qu'en Allemagne: force cardinaux, et des évêques, et des prélats, et des courtisans aiment lui. Si je n'avais entrepris cette maudite affaire, je serais encore dans Cologne, buvant à pleins brocs et me rassasiant du meilleur, tandis qu'ici j'ai quelquefois à peine un chanteau de pain sec. Je crois même aussi qu'en Allemagne les choses ne tarderont pas à se gâter. Cela tient à mon absence: tous, déjà, écrivent sur la Théologie, au gré de leur humeur. On va jusqu'à prétendre qu'Erasmus de Rotterdam a composé plusieurs traités sur cette matière. Or, j'opine qu'il ne saurait le faire en toute rectitude. Lui-même, naguère, dans un libelle, mécanisa les théologiens, et voici qu'à présent il compose théologiquement, de quoi je demeure stupéfait. Que je sois de retour en Allemagne! Je lirai ses codicilles et que je trouve alors un point, un seul point, un fétu de point que l'erreur coïnquine! Il verra ce que je veux de lui, agrippé à sa couenne. Le butor écrit en grec, ce qui ne se doit en aucune manière, car nous sommes latins et nullement grecs. S'il veut écrire et que nul ne l'entende, pourquoi ne s'exprime-t-il pas en italien, hongre ou samogitique? Nul, en ce cas, n'y comprendrait goutte. Qu'il se rende conforme à nous, théologiens, au nom de cent diables! Qu'il écrive par _utrum_, et _contra_, et _arguitur_, et par _conclusion_, et par _réplique_ suivant la coutume des théologiens. Ainsi, nous-mêmes le lirons.

Je ne saurais vous mander toutes choses ni vous dire quelle est, en ce lieu, ma pauvreté. Quand m'aperçoivent les membres de la Curie romaine, ils me traitent d'apostat. Ils disent que je me suis encouru de mon Ordre. Ils en font de même au docteur Petrus Meyer, plébain de Francfort: car ils vexent le pauvre homme aussi bien que moi, à cause qu'il m'est favorable. Lui, cependant, reste en meilleure posture, nanti d'un bon office, étant chapelain sur l'_Ara-Cœli_, poste recommandable, par les Immortels! encore que ces courtisans le réputent comme le plus abject emploi qui se puisse occuper dans Rome. Mais cela ne fait rien. S'ils parlent, c'est envie; or donc, Petrus Meyer tire son pain de la charge en question. Il se nourrit vaille que vaille, en attendant qu'il mène à bien son litige avec les Francfortois. Nous déambulons quasi tout le jour parmi le Champ de Flora, expectant des gueules allemandes, car nous avons le plus grand plaisir à voir nos braves Teutons. Viennent alors ces membres de la Curie romaine. Ils nous montrent au doigt, font sur nous des gorges chaudes: «Vous voyez bien, disent-ils, ces deux galants qui se promènent? Ce sont eux qui prétendent avaler Reuchlin. Ils le mangeront, d'abord. Ensuite, ils le merdifieront.» Enfin, nous sommes tarabustés de telles vexations que les cailloux eux-mêmes devraient en être émus. Alors, notre pieux curé de dire: «Sainte Maria! qu'est-ce que cela peut bien nous foutre? Et d'ailleurs, mon frère, nous le voulons prendre en patience pour l'amour de Dieu, lequel pour nous a grandement pâti. Nous sommes théologiens. A ce titre, nous devons faire profession de humilité et le monde nous incaguer abondamment.» Derechef, il me fait ainsi l'humeur joyeuse et je pourpense: «Les gars disent ce qu'ils veulent. Eux-mêmes, néanmoins, n'ont pas tout ce qu'ils veulent.» Si nous étions dans la patrie et qu'un quidam s'avisât de nous berner de la sorte, nous ne manquerions pas, à notre tour, de lui dire ou de lui faire quelque notable avanie, à cause que j'arriverais sans peine à gonfler contre lui la plus minime accusation.

Tout récemment, nous allâmes faire un tour de compagnie. En ce moment, deux ou trois individus marchaient sur le mail, à quelques pas devant nous, ce qui fait que nous étions derrière eux. C'est alors que je trouvai une cédule que, j'en suis convaincu, l'un de ces particuliers avait perdue à bon escient et pour que nous la ramassassions. Elle contenait les mètres que voici:

ÉPITAPHE D'HOOGSTRAETEN

Ire, fureur, dol, rage, inclémence et blême envie, Quand succombe Hogstratus, ne meurent point du même coup. Il en boutura les rejets dans l'insipide vulgaire: Ce fut le don et le monument de son génie.

AUTRE

Croissez, ifs! croissent les aconits d'un tel sépulcre! Avait celui qui gît sous cette pierre osé tous les forfaits.

AUTRE

Pleurez, mauvais! gaudissez-vous, braves gens! une seule mort, entre ces deux Troupes survenant, enlève à ceux-ci, donne à ceux-là.

AUTRE

Ici gît Hogstratus, lequel, vivant, souffrir et endurer Les méchants ont pu, ains jamais les bons: Lui-même se retire de la vie, indigné contre elle, Marri de ce que le pouvoir de nuire encore lui est tollu.

Le plébain et moi, quand nous eûmes ce libelle trouvé, nous l'emportâmes sur-le-champ à la maison et procombâmes dessus pendant huit ou quatre et dix jours, sans le pouvoir entendre. Il me semble que j'y dois être mécanisé, à cause que le nom d'_Hogstratus_ figure dans ces vers. Néanmoins, je cogite que ce ne peut être moi qu'ils atteignent: en effet ce n'est pas ainsi que je me nomme en latin, mais bien _Jacobus de Altaplatea_, sinon, en vulgaire, Hoogstraeten. C'est pourquoi je vous fais tenir la lettre afin que, l'ayant interprétée, il vous plaise mettre fin à mon incertitude et me dire si c'est de moi ou d'un autre qu'il s'agit. Si c'est moi (ce que je me refuse à croire, car il est évident que je ne suis pas mort), je veux alors mener une enquête; puis, lorsque je tiendrai l'auteur, je lui chaufferai un bain qui ne lui donnera pas de quoi rire. La chose est bien aisée; en effet, j'ai ici un bon fauteur qui est mon âme damnée, Stafir, cardinal de Saint-Eusebius. Il fera le nécessaire pour que notre homme vienne en prison, qu'il y mange du pain et de l'eau et qu'il y prenne le trousse-galant. Par ainsi, faites diligence; écrivez-moi au plus tôt votre sentiment et corroborez ma certitude.

J'ai, en outre, depuis peu, ouï-dire que Johannes Pffefferkorn s'est rendu Juif itérativement. Je n'en crois pas un mot. Ne prétendait-on pas, voici deux ou trois ans, que le margrave de Halles avait fait ardre ce cher homme? La nouvelle était controuvée en ce qui le concerne, mais véridique pour un autre qui portait le même nom. Et je n'admets pas qu'il se fasse _mammalucus_ ayant, comme il l'a fait, déblatéré contre les Juifs. Ce serait un déshonneur pour tous les Théologiens et les Prêcheurs de Cologne puisque auparavant il était avec eux de la dernière intimité. Les gens peuvent narrer tout ce qu'ils veulent, encore une fois je n'en crois rien, de par la sainsangrebois! Et vous, tout de même, portez-vous à souhait.

_Donné à Rome en l'hôtellerie de la Campane dans le Champ de Flora, le vingt-unième d'Avoust._

XLVIII

WENDELINUS PANNISTONSOR, BACHELIER A STRASBOURG ET CHANTRE, DONNE A MAITRE ORTUINUS GRATIUS DE MULTIPLES SALUTS.

Vous m'encoulpez dans votre dernier message, à cause que l'atrament est, à mes yeux, dites-vous, tel que du baume, le calame tel que du cinnamome, le papyrus tel que de l'or. C'est pour cela que je vous écris parcimonieusement comme je fais. Eh bien! je me propose, dorénavant et toujours, de vous prodiguer mes lettres, momentanément pour ce que vous fûtes mon précepteur, dans la cinquième classe à Deventer, pour ce que vous fûtes le _vittrinus_ mien. De sorte que je suis tenu de vous écrire. Mais parce que je ne sais la moindre nouvelle, je vous marquerai tout autre chose. Néanmoins, je conviens que mon historiette n'est aucunement pour vous éjouir, vous si indulgent pour les côtés faibles des Prêcheurs.

Dernièrement, nous avons pris place à un _symposium_. Un vint s'asseoir à table, qui baragouinait latin si admirable que je n'entendais pas la plupart des termes, mais bien quelques mots de çà de là. Par exemple, il s'outrecuidait de composer un traité, à paraître pour la foire prochaine de Francfort, lequel s'intitulera _Catalogue des Prévaricateurs, à savoir des Prédicateurs_ et de publier toutes les scélératesses qu'ils ont faites, car ils sont les plus scélérats de tous les Ordres connus. D'abord comment il advint, à Berne, que le Prieur et les Supérieurs introduisirent des garces dans le cloître; comment ils firent un nouveau saint Franciscus; comment la béate Vierge et les autres saintes apparurent à Nolhardus; de même, en quelle façon les moines voulurent, par la suite, donner le boucon à ce même Nolhardus dans le corps de Christus; enfin, comment ces moines, pour tant de noirceurs et de crimes, furent menés au bûcher.

Il se targuait en outre de narrer comment, une autre fois, dans l'église de Mayence, devant le maître-autel, certain Prêcheur besogna sa mérétrice. Quand les autres putes se harpaillaient avec elle, c'étaient des noms d'amitié: «Paillasse de moine! Vache d'église!» ou «Salope d'autel!» Des hommes ont ouï ces propos; ils connaissent encore la putain.

Le quidam se propose de rappeler aussi l'aventure de ce Prêcheur qui voulut une fois, à Mayence, dans l'auberge de la Couronne, larder la servante, lorsque les Prêcheurs d'Augsbourg eurent, là-bas, leurs indulgences et dormirent dans ce bouchon. La servante donc s'apprêtait à faire un lit. Notre moine la reluque, prend la piste de son derrière et, la jetant sur le carreau, se met en posture de la cuisser tout net. Elle, de beugler comme un pourceau qu'on égorge: des hommes opportuns d'accourir à son aide. Faute d'un tel secours, la péronnelle eût subi les derniers outrages, sans avoir même le temps de crier merci.

Il pense encore divulguer comment ici, à Strasbourg, dans le cloître des Prêcheurs, quelques moines ont fait entrer des cataus, les ont dans leurs cellules introduites par le chemin de halage qui borde le couvent; puis, ayant tondu les cheveux de ces dames, elles sont allées aux emplettes, achetant du poisson à leurs cocus, pêcheurs de leur état, si bien qu'elles ont été reconnues en plein marché. Telles sont malpropretés que firent les cucupiètres en compagnie de ces salopes.

En voulez-vous d'autres? Un Prêcheur s'en fut, il y a quelque temps, promener avec une moinesse. Ils prirent par mégarde le chemin des écoles pour y jouer du serre-cropière. Et voilà qu'une troupe d'étudiants les aperçoit, entraîne chez eux le couple monacal et se met en devoir de les fustiger d'importance. Quand ils en furent à retrousser la margot, ils constatèrent qu'elle portait une vulve entre les jambes, de quoi ils se gaudirent comme il faut et les renvoyèrent en paix, mais non sans que l'anecdote s'ébruitât par la ville et devînt le principal de tous les commérages.

Alors, parbleu! je fus grandement irrité d'ouïr ces mauvais propos: «Vous avez tort, dis-je au médisant, de proférer ces choses. Étant même posé le cas de leur bien-fondé, votre devoir serait encore de les passer sous silence. Car il pourrait bien advenir que tous les Prêcheurs fussent égorgés en une heure, à l'instar des Templiers, si le public était informé de ces cochonneries.» A quoi il riposta: «J'en sais encore tant que je ne les pourrais coucher en écrit sur vingt _arcus_ de grand papier.»--«Pourquoi, repris-je, imputer à tous les Prêcheurs des actes que, cependant tous n'ont pas commis? S'il en est à Mayence, à Augsbourg, à Strasbourg que vous traitez justement de saligauds, on en peut voir ailleurs d'une éclatante probité.» Mais lui: «Comment, dit-il, pensez-vous me confondre? Sans doute vous êtes fils de Prêcheurs. Peut-être que vous-même fûtes Prêcheur aussi: noncupez-moi un seul cloître où soient des Prêcheurs honnêtes gens?»--«Qu'ont fait ceux de Francfort?» demandai-je. «L'ignorez-vous? dit-il. Ils ont chez eux un principal du nom de Wigandus. C'est la tête des iniquités. C'est lui qui machina cette hérésie à Berne, lui qui fit un libelle sur Wuesalius, libelle que, par la suite, à Heidelberg, il a cassé, révoqué, annulé et extirpé; lui enfin qui composa un autre volume, _Die Sturmglock_, mais qui, n'ayant pas l'audace de le publier sous son nom, délégua Johannes Pffefferkorn à la signature, lui promettant la moitié des droits d'auteur. Bonne spéculation et dont, à coup sûr, il a lieu d'être satisfait! Il n'ignore pas que Johannes Pffefferkorn se fout du tiers comme du quart et ne se soucie pas davantage de sa réputation, quoiqu'il soit appâté par l'espoir du lucre, d'après la coutume en vigueur chez tous les Juifs.»

Quand je me suis aperçu que la galerie était pour mon adversaire et non pour moi, j'ai fait la retraite, mais dans une ire inexprimable qu'il n'ait pas été seul, car j'eusse voulu poser le diable à ses côtés. Portez-vous bien.

_Donné à Strasbourg, la férie quatrième après la fête de Saint Bernardus, an 1516._

XLIX

LETTRE DE CERTAIN DÉVOT ET MÊME INTRÉPIDE FRÈRE DE L'ORDRE SAINT AUTANT QU'IMPOLLU, C'EST-A-DIRE DU SURHUMAIN AUGUSTINUS, TOUCHANT LES MAUVAISES NOUVEAUTÉS DERNIÈREMENT SURVENUES A COLMAR.

(L'IRE DIVINE EST SUR NOUS, PROCH! BON DIEU!)

L'HUMBLE FRÈRE JOANNES DE TOLÈDE AU RÉVÉREND PÈRE, FRÈRE RICHARDUS DE KALBERSTAD, DOM VÉRITABLEMENT PRÉDESTINÉ, OFFRE DE MULTIPLES SALUTATIONS.

Je ne saurais, mon très cher Frère, sans épines intérieures et sans navrure d'âme, vous tenir secrets les événements surgis et advenus depuis peu dans cette ville, pour notre saint Ordre et pour nous.

Nous possédons au couvent un Frère que vous connaissez, homme remarquable, utile au monastère et à toute la communauté, à cause qu'il chante au chœur d'une voix d'ophicléide et touche de l'orgue supérieurement.

Naguère, il parla et pérora devant une belle dame fautrice de l'Ordre (ou qui, du moins, le fut jadis, car elle apostasia par la suite et devint une maligne bête); il lui tint de si beaux discours qu'elle vint le rejoindre au monastère où elle passa trois nuits. Alors, deux ou trois Frères lui rendirent visite qui furent tous de belle humeur et s'amusèrent à la cochonner un peu. Comme dans la fête de Codrus, ils batifolèrent entre ses jambes drument et fréquemment. Quand ce fut le jour de retourner chez soi, le Père lui dit: «Viens, je veux t'emmener au dehors, afin que nul ne te voie.» Elle répondit: «Donne-moi d'abord mon salaire, pour toi et pour les autres qui m'ont grimpé dessus.»--«Je ne peux, répliqua-t-il, donner pour autrui.» Il y avait ce jour-là, au chœur, un office plénier dont lui-même était l'officiant. Donc, force lui fut d'aller au chœur pour entamer et conclure les matines. La chose faite, retourna vers la pécore en aube et en dalmatique, lui fit sur la poitrine de mauvaises manières, se divertit avec ses mamelles et prit quelque plaisir dans son giron; enfin l'amignarda si soëvement qu'il ne prévoyait de sa part aucunes représailles. Cependant le marguillier sonna pour le chœur. Lui de se précipiter en aube et sans ses braies, afin d'assister aux choses divines. Quand il regagna sa cellule, ne voilà-t-il pas que la mauvaise chienne s'était donné de l'escampette, emportant avec elle un froc tout neuf, plus sa cuculle de panne noire! Au logis arrivée, elle s'empressa de le tailler en morceaux ne craignant pas d'encourir la peine d'excommunication pour avoir mis en pièces un habit consacré. Ainsi fut accomplie en réalité cette parole: _Ils se sont imparti mes vêtements._ Certains Pères zélés ajoutent même que sa mauvaise bête a dû trouver quatorze couronnes dans le lyripipion de la cuculle, ce qui serait, heuh! _proch!_ douleur! un dam fort onéreux; mais les uns le croient et d'autres n'en font que rire.

Alors, quand le bon Père constata l'avarie et le dommage, il s'en fut vers le _pedellus_, courrier de la ville (que les nouveaux latinistes appellent «messager»): «Cher, lui dit-il, va voir cette pute et lui dis de me rendre ma cuculle.»--«Je n'irai pas sur votre commandement, répondit le _pedellus_, mais quand le magistrat m'en aura intimé l'ordre.»

Sur ce, le Père animé d'un beau zèle, mais trop à l'inconsidérée et parce que le magistrat est ami de nos Pères, s'en fut le trouver et déposer sa plainte. Le juge ouvrit l'instruction. Il manda la putain. Quand elle fut en sa présence, il s'enquit de la raison pourquoi elle avait dérobé cette cuculle. Elle se rebiffa et, sans la moindre vergogne, narra par le menu toute l'histoire, comment elle avait passé trois nuits au monastère et que, virilement chevauchée, on refusa au départ de lui bailler ses gants. Bien entendu, le magistrat n'exigea point la restitution de la cuculle, mais il dit au Père: «Vous donnez de bien mauvais exemples; cela ne peut durer longtemps. Va-t'en, au nom de cent mille diables, et reste sans bouger dans ton couvent!» Ainsi le bon Père quitta l'audience, honteux et mortifié. On se trupha de lui. Quand on l'eut suffisamment tourné en dérision, nos Supérieurs nous imposèrent une croix bien lourde en nous inhibant, sous des peines majeures, les promenades hors du monastère, par les chemins et par les carrefours.

Le Révérend Père Frère prieur était en déplacement quand la chose arriva. Mais au retour de son voyage, il fit déduire la chose au Père provincial, notre Dom très gracieux. C'est un homme docte, illuminé. C'est un flambeau du Monde qui, par deux fois, se comporta valeureusement dans ses disputes contre les hérétiques. Il les a confondus, encore qu'ils n'aient pas voulu en convenir, ces salauds de mécréants. Alors le Père provincial vint aussitôt dans la ville, accompagné du prieur. Tous deux furent très mécontents de ce Frère qui, fort étourdiment, avait saisi le magistrat de sa querelle. Nous eussions mieux fait d'acheter pour lui une cuculle neuve, de la panne la meilleure. Voilà bien le préjudice qu'amène avec soi trop de zèle!

Immédiatement, le Provincial fut trouver sénateurs et magistrats, sollicitant pour nous une autorisation itérative d'aller du monastère dans les rues, mais il ne put impétrer quoi que ce soit: tous lui répondirent que la décision prise était irrévocable.

C'est peu de nous tenir sous clef. Ils veulent encore nous imposer un _factor_ qu'ils appellent curateur. Cet intrus sera chargé de vaquer aux recettes et aux dépenses, ne nous donnant plus que le strict nécessaire. Certes, si la chose a lieu, la liberté ecclésiastique est à jamais perdue, puisque le diable est installé au monastère. O mon père bien-aimé! fallait-il que nous vissions un pareil sacrilège de notre vivant! Qui jamais eût présagé une telle douleur? Quoi! nos champions les plus zélés se retirent de nous!

A coup sûr, le Révérend Père prieur est grandement contristé. Il fut, pendant quelques jours, mal en point d'avoir subi une telle mortification. Aujourd'hui, c'est l'octave. Aussi, de bon matin, après sa troisième digestion, il a été pris d'une sueur mauvaise. Ensuite de quoi il s'est levé pour accomplir la besogne de nature. Il a chié malaisément. La selle n'était pas grosse, mais ténue; il n'a pas laissé néanmoins que d'en être soulagé. Il compte, pour se remettre, sur les talents d'une fautrice dévote de notre communauté. Elle cuisine à point de bons _juscula_, des pets-de-nonne et autres chatteries.

Très cher Frère, si les laïques deviennent nos maîtres, ils se moqueront de nous. Ils ont déjà édité un proverbe sur notre compte qu'ils ont pris d'un vieux mot que l'on prête à un curé. Ce curé prisait fort le bon fromage. Quand il fut, pendant la Nuit Sainte, au jeu pascal, sa catau lui larronna son bon fromage. Au retour, il ne trouva que l'assiette et cria: «Par les dieux saints! ma toupie a gobé le fromage!» A présent, si quelquefois, du haut des murs, nous prospectons vers la place afin de nous distraire un peu, ils accommodent le proverbe, non simplement, mais par contraposition et goguenardant: «Écoutez! Par les dieux saints! la pute a gobé votre cuculle!»

Frère pieux, il faut donc endurer de nombreuses et grandes persécutions à cause de notre Ordre, et les vexations que nous infligent ces laïques maudits!

Et maintenant les paroles de l'_Écriture_ s'accomplissent chez nous: _Des esclaves ont dominé sur notre tête et nul ne s'est trouvé qui nous rachetât de leurs mains. Les vieillards ont déserté les portes, les jeunes hommes, le chœur de la psalette. La joie est tombée de nos poitrines. Nos chants, nos hymnes sont changés en lamentations._

Très cher Frère, priez Dieu pour nous, afin qu'il nous délivre des persécuteurs laïques. Mais, quoi que vous entrepreniez, mon bon Frère, ayez cure que ces méchants grimauds de poètes séculiers ne prennent vent de ma lettre et ne la lisent point; faute de quoi ils se mettraient encore à déblatérer contre nous.

Portez-vous bien pancratiquement, Frère pieux et très cher.

_Donné en notre monastère, dans le huitième jour du mois de mai, l'an du Seigneur 1537._

Si quelqu'un veut bonifier cette épître d'élégance, libre à lui, mais il doit conserver le fond de l'historiette dans son intégrité, car elle est véridique et l'on ne peut retracer plus fâcheuse aventure que les maux dont nous sommes accablés.

Cette lettre fut envoyée de Brabant à un Frère très dévot de Mayence, pour lui faire part de nos calamités et des innovations antichrétiennes.

on se lasse de tout, [Vignette] excepté de connaître

APPENDICE

CATALOGUE DE LA LIBRAIRIE SAINT-VICTOR

(RABELAIS. _Pantagruel_).

COMMENT PANTAGRUEL VINT A PARIS, ET DES BEAUX LIVRES DE LA LIBRAIRIE DE SAINT-VICTOR

... Ce fait, vint à Paris avec ses gens. Et, à son entrée, tout le monde sortit hors pour le voir, comme vous savez bien que le peuple de Paris maillotinier est sot par nature, par bequarre et par bemol; et le regardoient en grand esbahissement, et non sans grande peur qu'il n'emportast le palais ailleurs, en quelque pays _a remotis_, comme son père avoit emporté les campanes de Nostre Dame, pour attacher au col de sa jument. Et, après quelque espace de temps qu'il y eut demouré, et fort bien estudié en tous les sept arts libéraux, il disoit que c'estoit une bonne ville pour vivre, mais non pour mourir; car les guenaulx de Saint-Innocent se chauffoient le cul des ossemens des mors. Et trouva la librairie de Saint-Victor fort magnifique, mesmement d'aucuns livres qu'il y trouva, desquelz s'ensuit le répertoire, et _primo_:

_Bigua salutis._

_Bragueta juris._

_Pantoufla decretorum._

_Malogranatum vitiorum._

Le Peloton de théologie.

=Le Vistempenard des prescheurs, composé par Turlupin.=

La Couille barrine des preux.

Les Hanebanes des evesques.

_Marmotretus, de babouynis et cingis, cum commento Dorbellis._

_Decretum universitatis Parisiensis super gorgiasitate muliercularum, ad placitum._

L'apparition de Sainte Geltrude à une nonnain de Poissy estant en mal d'enfant.

=Ars honeste petandi in societate, per M. Ortuinum.=

Le Moustardier de penitence.

Les Houseaulx, _alias_ les bottes de patience.

_Formicarium artium._

_De Brodiorum usu et honestate chopinandi, per Silvestrem Prieratem, Jacopinum._

Le Beliné en court.

Le Cabat des notaires.

Le Pacquet de mariage.

Le Creusiou de contemplation.

Les Fariboles de droit.

L'Aguillon de vin.

L'Esperon de fromaige.

_Decrotatorium scholarium._

_Tartaretus, de modo cacandi._

Les Fanfares de Rome.

_Bricot, de differentiis soupparum._

Le Culot de discipline.

La Savate d'humilité.

Le Tripier de bon pensement.

Le Chaudron de magnanimité.

Les Hanicrochemens des confesseurs.

La Croquignolle des curés.

_Reverendi patris fratris Lubini, provincialis Bavardie, de croquendis lardonibus libri tres._