Epitres des hommes obscurs du chevalier Ulric von Hutten traduites par Laurent Tailhade

Part 12

Chapter 123,615 wordsPublic domain

Grande fut ma peur, quand j'ai su que les habitants de Worms étaient en procès avec un gentilhomme, que vous ne fussiez engagé dans son affaire, à cause qu'une ancienne famille comme la vôtre a des alliances chez presque tous les nobles du pays. Quand vous étiez jeune, ce n'étaient que _zeches_[14], compotations et haute école avec les gars de la contrée, à l'occasion de quoi, souvent, je vous ai morigéné. Mais, comme tout va bien jusqu'ici, nous voulons rapporter au Dieu Iesus les grâces méritées, pour être, si longtemps, demeurés sains et saufs.

[14] Allemand: _Zeche_ «écot», «festin», en mauvaise part «orgie». Cela ne s'entend plus, aujourd'hui, que de la carte à payer dans les restaurants.

Je suis estomaqué fortement que vous n'ayez oncques songé à écrire, malgré que vous ayez pour Leipzig des messagers nombreux et sachant fort bien que je n'ai point cessé de l'habiter. Je ne saurais être paresseux comme vous. Je vous épistole donc, car j'épistole de bon cœur. Depuis notre dernière entrevue, j'ai plus de vingt fois écrit à des hommes doctes mes égaux. Mais je passe l'éponge sur cette erreur tout comme sur les autres.

Seigneur noble, j'aurais voulu que vous fussiez dernièrement ici avec nous, quand le Sérénissime Prince de Saxe solemnisa son mariage dans Leipzig. Nous eûmes un très beau ballet avec des entrées de chant où furent conviés force gentilshommes. Je fus délégué à ses noces en même temps que notre Recteur de Leipzig, comme il est d'usage. Nous avons popiné une large coupe avec des florins jusqu'au bord. Nous sommes restés là deux jours; nous avons fait carrousse et, gaiement, nous nous sommes restaurés à table par le boire et le manger. Avec moi était un _famulus_ qui avait apporté deux marmites. Il a bien su me trouver où j'étais assis et poser sous mon escabeau les récipients. Alors, nous eûmes un vin de tout premier ordre; vous le connaissez bien et n'ignorez pas ce qu'il vaut. Il est très délectablement délectable; je l'ingurgite avec tant de plaisir qu'il me fait la tête ronde et qu'au sortir de table, je me fous à chahuter. J'ai donc pris une marmite où j'ai transvasé quelques fioles de ce jus, le remisant après sous la table, uniquement pour ne pas mourir de soif, notre chemin faisant.

Ensuite, parmi d'autres ragoûts de toute espèce, nous eûmes un insigne hochepot, avec maintes gallines, farcies de bonnes choses. Alors je ramenai la seconde marmite; je la garnis d'une poularde entière, afin que le magnifique Dom Recteur et moi eussions de quoi goûter en route. Ce petit travail mené à bien, je dis à un _nobilis_: «Monsieur le gentilhomme, vous plaît-il siffler mon valet? j'ai quelque chose à lui dire.» Quand il m'eut rendu ce bon office et mon valet debout auprès de moi: «_Famulus_, dis-je, viens ici et ramasse mon couteau qui a roulé sous la table» (je l'avais naturellement fait tomber exprès). Alors il se coula sous la table, mit adroitement le couteau et les marmites sous son froc, le tout si parfaitement distillé que les gens n'y virent que du feu.

O Sainte Dorothea! si vous eussiez fait route de compagnie avec nous, quand nous retournâmes à Leipzig, comme notre bombance eût été joyeuse! J'ai encore boulotté pendant deux jours les débris de ces reliefs, à cause que nous n'avons pu manger nos provisions en cours de route.

Je vous écris cela parce que je sais que vous avez aussi fréquemment escamoté sous le manteau, dans vos chausses ou dans le sac. Vous le faisiez communément lorsque nous vivions encore ensemble et c'est de vous que j'ai appris cette gentillesse. En bonne foi, c'est un talent fort agréable et je ne voudrais pas, au prix même de cent écus d'or, en être dépourvu. On m'a dit récemment que vous avez, dans votre patelin, un beau verger plein de fruits, poires, pommes et raisins. Quand vous allez à votre auberge, parce que vous ne dînez point à domicile, vous portez un grand carnier dans quoi vous escamotez du pain blanc, des oiseaux rôtis et des viandes, le tout de si bonne grâce que nul ne s'en aperçoit. Je m'en étonne, mais je le crois parce que vous avez eu un long apprentissage et que l'apprentissage fait l'artiste, comme dit le Philosophe au neuvième livre de la _Physique_. J'ai appris aussi que vous aviez une fumelle qui n'y voit pas fort bien d'un œil. Ce que j'admire le plus, c'est que vous puissiez encore être homme pendant la nuit, à l'âge que vous avez; mais ce qui m'ébahit complètement, c'est que votre cas demeura bandé pendant six semaines entières, sans qu'il vous fût possible de le décourager, phénomène qui, d'après vous, résultait de maladie. Nom de Dieu! si j'avais une infirmité pareille, je voudrais être le plus recherché des galants! Mais, croyez-moi, je ne peux plus besogner comme dans mes vertes saisons. Il y a quatre semaines que j'ai foutu à la porte ma cuisinière, tant il y a belle lurette que j'ai cessé de culeter.

Voici encore une requête dont il me faut vous saisir, premier que de conclure. Si vous avez quelque enfant ou consanguin, si vous connaissez un bon ami qui possède l'un ou l'autre et soit dans le propos de le faire étudier, envoyez-moi ici à Leipzig vos jeunes élèves. Nous avons un grand nombre de Maîtres fort savants. La pitance du collège ne laisse rien à désirer. Tous les jours, matin et soir, on met sept plats sur table. Le premier s'appelle «toujours», en allemand: _grütz_; le second, «continuellement», _eei supp_; le troisième, «chaque jour», c'est-à-dire _muss_; le quatrième, «fréquemment», autrement dit _mager fleisch_; le cinquième, _raro_, ou bien _gebratens_; le sixième, «jamais», à savoir _kaes_; le septième, «quelquefois», qu'on peut traduire par _apffel_ und _birn_.

Avec cela, nous avons une potion de tout repos qu'on appelle _conventum_. Qu'en dites-vous? Et cela ne suffit-il point?

Nous gardons le même ordre pendant toute l'année, avec de grands éloges et l'assentiment de tous. Cependant, nous n'avons pas dans nos cellules extraordinairement de quoi manger. Cela manquerait un peu de décorum et nos Suppôts ne voudraient plus en fiche un clou. C'est pourquoi j'ai gravé sur toutes les portes de nos habitations les deux vers que voici:

La règle de la Collégiale est en tous temps égale: Porte des victuailles avec toi, si tu veux manger avec moi.

Mais en voilà bien assez pour ne pas vous paraître superflu. Vous voyez que je suis poète à mes heures.

Donné en grande hâte à Leipzig, sous le ciel couleur de blave[15]. Portez-vous bien avec votre particulière, comme l'abeille sur le thym ou le poisson dans les ondes. Encore une fois, portez-vous bien.

[15] Bleuet. Cf. Cotgrave (_Blave_ et _blate_). Rob. Estienne et Ménage (_Blaveolles_ et _blavet_), c'est la fleur inhérente au blé _blavium_.

LACURNE.

* * * * *

Voyez à présent, Dom Maître Ortuinus, si cette épître vous agrée. Alors, je vous en ferai tenir plein un livre, à cause qu'elles sont très bonnes, tout au moins d'après mon débile génie; et voici que je ne peux vous écrire davantage. Portez-vous bien dans Celui qui créa toutes choses.

_Donné à Ebersberg: Je voudrais que vous y fussiez avec moi, ou le diable m'emporte! le sixième dimanche entre Pâques et Pentecôte._

XLV

ARNOLDUS DE TONGRES, NOTRE MAITRE EN LITTÉRATURE SACRÉE, DONNE LE BONJOUR A MAITRE ORTUINUS GRATIUS.

Vénérable Dom Maître, je suis vexé au delà de toute vexation. Je comprends à l'heure qu'il est combien est véridique cet adage des poètes: _un malheur ne vient jamais seul_, de quoi je vous ai fourni la preuve. Je suis déjà valétudinaire et sur mon état de maladie se greffe une angarie qui n'est pas petite. La voici:

Tous les jours, accourent vers moi des hommes. Il en est même d'autres qui m'écrivent de différentes provinces, car je suis universellement connu pour le libelle que j'ai publié, comme vous le savez, contre l'_Apologie_ de Reuchlin. Ces gens-là disent ou écrivent qu'ils sont ébaubis que nous ayons délégué Johannes Pffefferkorn, juif maquillé de christianisme, à la défense de notre Foi; qu'il est bizarre de le voir prendre parti dans cette cause, écrire en notre nom comme au sien propre et tarabuster Joannes Reuchlin. Il recueille ainsi la notoriété, cependant que nous rédigeons les actes de cette polémique. Il les publie en son nom. Or, tout cela est vrai; j'en suis moi-même tombé d'accord, l'ayant déclaré en confession. On dit même qu'il vient de compiler une brochure nouvelle qu'il nomme en latin _Défense de Johannes Pffefferkorn contre Joannes Reuchlin_. Dans ce factum, il débobine toute l'affaire, depuis A jusqu'à Z; il a, de plus, teutonisé sa diatribe à l'usage du public. Oyant cela, j'ai répondu tout simplement qu'il n'y a pas un mot de vrai dans cette histoire, du moment que je n'en suis pas informé. Si Pffefferkorn était coupable de ce geste, alors, par Dieu! ce serait un furieux scandale qu'il ne m'en ait pas instruit d'abord et ne m'ait pas consulté, premier que de le faire. Peut-être ne se recorde-t-il plus de moi depuis qu'il me sait malade. S'il m'avait questionné, j'eusse répondu que le geste était bon pour une fois, sachant que nous ne gagnons pas à la controverse: car Joannes Reuchlin rebiffe toujours, parce qu'il a le Diable au corps. Néanmoins, si Pffefferkorn s'est avisé d'écrire, je sollicite diligemment votre intervention pour empêcher que sa diatribe ne paraisse; vous en êtes le correcteur.

Secondement, j'ai appris, ce dont je ne me saurais douloir d'une pareille véhémence, que (révérence parler) vous donnâtes à la servante de l'imprimeur Quentels force coups de votre lardoire, tant que le ventre lui a levé. La chose est, ce dit-on, absolument incontestable. Quentels a pardonné, mais il n'a plus voulu souffrir la donzelle chez soi. Elle est, à présent, dans sa maison et ravaude à neuf les habits hors d'usage. Je vous demande, au nom de la très grande charité que nous eûmes toujours l'un pour l'autre, de m'écrire si cela est vrai ou non, parce que, depuis longtemps, je souhaite besogner la petite. Jusqu'ici, je m'en étais gardé, à cause que je craignais qu'elle eût encore son pucelage, mais si, en réalité, vous lui fîtes la chosette et que vous n'y trouviez pas d'inconvénient, nous pourrons alternativement larder cette jeunesse, moi aujourd'hui, vous demain, attendu que les plus qualifiés doivent prendre le pas, que je suis Docteur et vous Maître, sans que, pour cela, je vous contemne le moins du monde. Nous garderons le secret et nous la nourrirons avec son produit, à frais communs. Je suis certain qu'elle acceptera de grand cœur et sera fort satisfaite. Même si, depuis quelque temps, je l'avais lardée avec assiduité, à coup sûr je serais plus gaillard. J'espère néanmoins que je vais purger mes rognons dans son bas-ventre afin de récupérer la santé. Là-dessus, portez-vous bien. Si je n'avais été mal en point et trop débile pour me déplacer, j'eusse été vous voir plutôt que de vous écrire. Ce néanmoins, ne manquez pas de me donner réponse.

_En hâte, dans notre collège du Mont._

XLVI

JOHANNES CURRIFEX D'AMBERG A ORTUINUS GRATIUS DE DEVENTER, NOMBREUSES SALUTATIONS.

Puisque vous m'avez écrit naguère afin d'enquerre comment je vivote à Heidelberg et de vous marquer aussi comment les Docteurs et les Maîtres se plaisent en ce lieu, apprenez donc, _primo_, qu'aussitôt arrivé dans Heidelberg, je me suis fait marmiton au collège, ce qui me donne la table gratuite et même quelque argent pour mon salaire. Je peux, de la sorte, achever mes études et me pousser à la Maîtrise. Ainsi travaillait Henricus le Pauvre. Il n'avait ni livre ni papier, mais il écrivait tout sur sa peau. De même se nourrit Plautus, qui portait les sacs au moulin comme un baudet et qui s'évada par la suite, devenu très docte et s'étant fait l'auteur de proses et de vers.

Or, pour que vous sachiez quels hommes doctes sont ici, je veux d'abord vous parler des plus qualifiés et, successivement après, de tous les autres. Le philosophe dit au chapitre premier de la _Physique_: _Des universaux, il faut procéder aux individus._ Et Porphyrius, de même, descend du genre le plus œcuménique à l'espèce la plus quidditive, où Plato enjoint de se reposer. Donc, c'est par les plus qualifiés que se doit engrener la dénomination, comme l'affirme le Maître gentil, au second chapitre de l'_Ame_.

Parmi tous les Docteurs en Théologie, il en est un qui fait fonction de notre prédicateur. Il a une voix de buccin, encore que nabot. Les hommes se plaisent à l'ouïr prêcher; ils gagnent à ses sermons, car il est savant, de par Dieu! et docte au superlatif; c'est moi qui vous le dis. Beaucoup viennent l'entendre parce qu'il est délectable et mécanise les ventrus dans l'ambon ou le cancel. Je l'ai entendu un jour développer cette question du livre des _Analytiques postérieures_ d'Aristoteles, à savoir: _ce qui est, _est_, et pourquoi cela est-il, et pour quels motifs cela est-il?_ Merveilleusement, il a su déduire en vulgaire tant de subtilité.

Une autre fois, il a discouru sur la virginité, disant que les filles qui perdent leur membrane ont accoutumé de donner pour excuse qu'elles ont été dépucelées par violence. De quoi il s'est tordu: «Vous êtes bien venues d'attester la violence! Je vous le demande. Si quelqu'un avait dans une main un braquemard nu et, dans l'autre, une gaine; que, tout le temps, il remuât son fourreau, ne serait-ce pas un moyen sûr de n'invaginer point le braquemard? Eh bien, il est en de même pour les tendrons[16].»

[16] «... Le Gouverneur aussitost rendit la bourse à l'homme et puis tint ce discours à la voilée non violée: ma sœur, si, pour défendre votre corps, vous eussiez employé la moytié du courage et de la valeur que vous avez tesmoignée pour défendre cette bourse, les forces d'Hercule ne vous pourraient jamais forcer. Allez à la bonne heure, ou plus tôt à la mal heure et qu'on ne vous voye plus en cette Isle, ny six lieües à la ronde, sur paine de deux cens coups de foüet.» _L'Histoire de l'audacieux et redoutable chevalier Dom Quixote de la Manche_, trad. F. de Rener.

Une fois, quand, au nouvel an, faut donner leurs étrennes à chaque division, il apporta des cadeaux pleins de goût pour les pupilles des trois collèges. Aux modernes (car nous avons ici des modernes et des anciens), il donna un Saturnus et leur exposa: «Saturnus est une planète frigide convenant bien aux modernes, à cause qu'ils sont eux-mêmes des artistes froids, qui n'observent point saint Thomas, ni les _Copulata_, ni les _Réparations_, d'après le cours du collège de Mont à Cologne.» Mais aux Thomistes, il donna, pour le nouvel an, un éphèbe dormant auprès de Jovis qui s'appelle Ganymèdes. Celui-là cadre avec les Réalistes. De même, en effet, que Ganymèdes décante à Jovis le vin et la cervoise, le doux breuvage du lacaricium[17], histoire bellement interprétée par Torentinus, au livre premier de l'_Æneis_, ainsi les Réalistes infusent en eux-mêmes les Arts et les Sciences. Il ajouta d'autres arguments et tant d'autres choses délectables qu'un homme seul ne les peut admirer en une fois. J'estime qu'il a dû se coucher pendant plusieurs nuits, mais qu'il n'a pas fermé l'œil quand il a spéculé avec tant de perfection et de subtilité. Il en est beaucoup néanmoins qui disent que ce Prêcheur ne fait que débiter des sornettes. Ils ne se privent pas de le nommer _Quaculator_ et _Joannes à la tête fêlée_ et _Cap d'auque_, pour la raison qu'un jour il resta coi dans une controverse. Alors, ils expédièrent le Docteur avec tant de réalisme que nul, depuis cent ans, ne fut si rondement expédié. L'un d'eux fut l'attendre à la porte de la salle. Puis, ôtant sa barrette (non pour lui rendre hommage, mais à la façon des Juifs quand ils mirent à Christus une couronne et génuflectèrent devant lui): «Seigneur Docteur, dit-il--révérence parler--que Dieu bénisse votre bain!» A quoi il répondit: «A Dieu grâces, Bacheliers!» et disparut sans ajouter un mot. Quelqu'un m'a dit que ses yeux étaient pleins de larmes et qu'on pense qu'une fois hors de vue, il s'est mis à pleurer. Quand j'ai connu ce méchant persiflage, la colique m'a pris tout à coup et, si j'avais su quel pouvait être ce goguenard, je me fusse harpaillé avec lui quand bien même il aurait dû me fendre la tête avec une planche.

[17] Le _lacaricium_ d'Hutten s'identifie, en latin de cuisine, au mot allemand (_lakritze_) _succus liquiritiæ!_ jus de réglisse, Ganymède verse du coco à Jupiter!

Mais le docteur _Cap d'auque_ conserve encore un disciple. Pour moi, c'est un homme docte, quasi plus que docte et même plus docte que son précepteur, si ce n'est qu'il est tout simplement Bachelier dans la _Bible_. Il y a quelque temps, il y a même fort peu de temps, ce Bachelier intima tout au moins vingt-deux questions et sophismes et toujours contre les modernes, savoir: si Dieu est dans le _Prédicament_, si l'_Essence_ et l'_Existence_ sont distinctes, si les _Rollations_ se séparent de leur fondement, et si les dix _Prédicaments_ sont distincts en réalité. A celui-là, que de répondants! Je n'en ai contemplé de ma vie un tel nombre dans un seul amphithéâtre. Il a soutenu lui-même ses propositions, de quoi il s'est fait grand honneur; car, pour contredire un seul homme, c'était prou d'un seul Maître. Je m'étonne que le dizainier ait permis qu'il en fût autrement. La canicule, sans doute, lui aura donné un coup de marteau, car la chose est contraire aux Statuts. La dispute achevée, j'ai tout de go improvisé à la louange du cathédrant le poème que voici, car j'ai des parties d'humanités:

Voilà un Maître docte, Qui a intimé, deux ou trois fois, Ce qui distingue l'_Être_ de l'_Essence_ D'avec l'_Être_ de l'_Existence_, Et des _rollations_, Et des prédicaments la distinction. _Utrum_, Dieu qui est dans le firmament Se trouve-t-il aussi dans les _prédicaments_? Ce que nul n'avait osé avant lui, Pendant les siècles des siècles.

Mais en voilà bastante sur ce point. Je veux, à présent, vous dire ou vous écrire quelques petites choses des poètes. Il en est un qui commente Valerius Maximus. Il ne me plaît la moitié autant que vous, lorsque, dans Cologne, vous paraphrasiez de même Valerius Maximus. Celui-ci procède tout uniment. Vous, au contraire, pour exprimer le mépris de la Religion, les songes, les auspices, vous alléguiez les Saintes Écritures, c'est-à-dire la Chaîne d'Or qui embrasse toutes les œuvres de Thomas le Béat, de Durandus et autres Sublimes en Théologie. Vous nous recommandâtes de bien noter ces passages empruntés à l'Écriture, d'y peindre une main et de les retenir par cœur.

Vous saurez de plus que nous n'avons pas ici autant de Suppôts comme on en voit dans Cologne. A Cologne, les étudiants peuvent être comme sont les scutaires[18] à Heidelberg. Même quelques-uns d'entre eux portent le ceinturon avec le bouclier, chose que l'on ne veut point admettre ici. Tous, en effet, ont leur table au Collège et doivent figurer au matricule de l'Université. Mais leur petit nombre ne les empêche pas d'être audacieux et non moins hardis que les troupes de Cologne. Ils ont tout récemment dégringolé un régent du collège qui mouchardait à la porte de leur salle, ayant compris qu'ils biberonnaient à l'intérieur. L'un d'eux, voulant sortir, tomba sur le bonhomme et le jeta rudement à travers l'escalier. Enfin, ils poussent la bravoure jusqu'à se gourmer avec les reîtres, comme ceux de Cologne avec les taillandiers. Ils marchent à la façon des reîtres, portant le glaive nu, et des arcs, et des épées, même des _plumbatum_[19] où se peut tendre une corde qui sert à décocher le projectile et qu'ensuite ils ramènent à eux. Des reîtres, naguère, ont entamé le cuir d'un _Domicellus_ qui, d'effroi, tomba par terre; mais, se relevant aussitôt, il fit une défense réaliste, frappant, espadonnant sur tous, jusqu'au temps qu'ils aient invoqué saint Valentin et pris leurs jambes à leur cou.

[18] Victor Develay traduit par «archers». Ce bibliothécaire ne recule jamais devant une explication à la portée des simples. Forcellini pourtant, ni Du Cange ni la _Crusca_ ne traduisent le mot _Scutones_, ni deux lignes plus bas le mot _parthecas_. Convient-il de lire _parthicas_?

[19] _Flagellum, cujus lora plumbeis globulis in extremo instructa erant._ DU CANGE, _Glossaire_. Serait-ce la _nagaïka_ russe ou mieux la «plombée» de Froissart? Mais ne faut-il pas traduire par «arbalète»?

Encore une chose sur quoi vous devez être éclairé: demandez, je vous prie, au docteur Arnoldus de Tongres qui n'est pas manchot en Théologie, s'il est permis de jouer aux dés pour gagner des indulgences. Je connais certains compagnons, grands ribauds, lesquels ont joué toutes les indulgences que leur avait accordées Jacobus de Altaplatea[20], quand il eut terminé le procès de Reuchlin à Mayence. Ils sont trois qui prétendent que de telles indulgences ne profitent à qui que ce soit. Dans le cas où cela, comme je le suppose, serait un péché (et bien est-il impossible que ce ne soit un péché), les trois compères me sont parfaitement connus. Je les signalerai aux Prêcheurs qui les couvriront de confusion dans les règles. Moi-même, je veux en personne (car j'ai assez de bravoure pour cela) m'évertuer de les réduire par la famine.

[20] Nom latinisé d'Hoogstraten.

Je n'ai plus rien à vous écrire, sinon qu'il vous plaise saluer de ma part la servante de Quentels, qui ne tardera pas à se vider. Portez-vous bien pancratiquement, athlétiquement, pugiliquement, royalement et magnifiquement, comme dit Erasmus en ses _Paraboles_.

_Donné à Heidelberg._

XLVII

JACOBUS DE ALTAPLATEA, PROFESSEUR TRÈS HUMBLE DES SEPT ARTS INGÉNUS ET LIBÉRAUX, NON MOINS QUE DE SANCTISSIME THÉOLOGIE; EN OUTRE, DANS QUELQUES PROVINCES DE GERMANIA, MAITRE DES HÉRÉTIQUES, C'EST-A-DIRE LEUR CORRECTEUR, A ORTUINUS GRATIUS DE DEVENTER, DOMICILIÉ POUR LA VIE A COLOGNE, SALUT DANS NOTRE-SEIGNEUR JESUS-CHRISTUS.

Jamais ne fut aux ruricoles tant duisante, après une longue sécheresse, la très douce pluie, et tant bienvenu le soleil après de longs brouillards, que l'a été pour moi votre message expédié à Rome où je l'ai reçu.

D'en avoir fait lecture, une jubilation telle m'a ému que j'eusse pleuré de grand cœur. Il me semblait que nous étions encore dans votre maison de Cologne, quand nous buvions de compagnie un ou deux quartauds, soit de vin, soit de bière, et que nous prenions plaisir au jeu de l'Oye: aussi ma pensée était en fête.