Epitres des hommes obscurs du chevalier Ulric von Hutten traduites par Laurent Tailhade

Part 11

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Dernièrement, vous m'épistolâtes de Cologne, m'incriminant de ne pas vous écrire, d'autant plus que vous dites que vous lisez volontiers mes lettres, préférablement à celles des copains, à cause qu'elles sont d'un beau style et qu'elles procèdent en droite ligne de l'art épistolaire que j'ai reçu dans Cologne de Votre Prestance elle-même. Je vous répondrai ceci: l'invention et la matière, je ne les ai pas toujours comme à présent. Veuillez noter de plus que l'on tient ici, pour le moment, des séances quodlibétaires, que Maîtres et Docteurs viennent très adroitement à bout de leurs controverses. Ils font preuve d'une doctrine infinie à déterminer, résoudre, proposer questions, arguments et problèmes dans tout le cognoscible. Orateurs, poètes se révèlent grandement artificieux et sagaces. Parmi ceux-là, un, dessus tous les autres notable et magistral, se fait un titre de gloire des leçons qu'il leur intime. Il se proclame le poète des poètes; il affirme qu'en dehors de lui nul poète ne saurait exister. Il a écrit un traité en vers qu'il a intitulé de façon exemplaire, mais je ne me souviens plus comment. C'est, je crois, sur l'ire et sur les coléreux.

Dans ce traité, il houspille force Maîtres et des poètes, ses confrères, à qui furent les récitations inhibées dans l'Université, à cause que leur art y sembla trop cochon. Mais les Maîtres lui ripostent sous le nez qu'il n'est pas tant merveilleux poète comme il se plaît à le dire et lui font de la contradiction sur plus d'un point. Vous leur servez de preuve, car il est manifeste que vous êtes bien autrement profond que ce quidam en l'art de poéterie.

Avec cela, ils démontrent encore qu'il n'est pas bien fondé quant au nombre de la syllabaison, comme elle est déterminée par Maître de la Villedieu (_3e partie_), que le garçon ne paraît pas avoir suffisamment étudiée, et nos Maîtres déduisent contre son postulat par de multiples raisons. Votre nom d'abord, et ceci doublement: 1º cet individu prétend être un poète plus que Maître Ortuinus, et son nom, toutefois, ne le comporte point. Véritablement Ortuinus notre Maître est surnommé «Gratius» à cause de la supernale grâce qu'on appelle grâce gratis donnée. Car autrement vous ne pourriez écrire de si profonds _dictamen_ poétiques, faute de cette grâce à vous gratis donnée par l'Esprit Saint qui souffle où bon lui semble et que vous impétrâtes par votre humilité. Dieu, en effet, résiste au superbe et prodigue sa grâce aux humiliés. Ceux qui lisent et entendent votre poésie proclament cette chose, du haut de leur conscience, que vous êtes sans pair. Ils admirent que le poète en question puisse être à un tel point insipide et irrévérencieux qu'il se targue sur vous, quand un enfant comprendrait que vous précellez sur lui autant comme Laborinthus domine Cornutus.

Nos maîtres se proposent d'ailleurs de colliger vos _dictamen_, de veiller à l'impression des choses que vous avez écrites çà et là, dans différents traités, par exemple dans celui de notre Maître Arnoldus de Tongres, régent suprême du collège Laurentius, dans le _Traité des propositions scandaleuses_, de Joannes Reuchlin, dans le _Sentiment parisien_, sans compter les nombreux libelles de Dom Johannes Pffefferkorn qui fut jadis Israélite et s'est rendu présentement le meilleur chrétien. Faute de quoi, ils appréhendent que vos poèmes soient perdus. Ils disent que ce serait le plus grand scandale de ce temps et péché mortel si pareils ouvrages se périmaient par négligence ou manque d'impression. Ils vous prient en même temps, Nosseigneurs Maîtres, de daigner leur adresser votre _Apologie_ contre Joannes Reuchlin, dans laquelle vous saboulez comme il faut ce présomptueux Docteur qui a le front de tenir tête à un quatuor d'Universités; ils se proposent d'en lever une minute et de vous la retourner incontinent.

Les adeptes de cette argumentation probatoire sont: Maître Joannes Kirchberg, mon ami très singulier, promu en même temps que moi; Maître Joannes Hungen, mon ami très affectionné; Maître Jacobus de Nuremberg, Maître Jodocus Vürzheym et beaucoup d'autres Maîtres encore, mes amis très dignes et vos fauteurs imperturbés.

Ce nonobstant, d'autres contestent la preuve, disant que la manière en est à la vérité fort subtile et conclut magistralement; mais qu'elle ne donne pas dans votre tour d'esprit, à cause que cela sonnerait avec trop de superbe lorsque vous diriez: «Voici donc, Messeigneurs, que je suis nommé _Gratius_, pour la supernale grâce dont Dieu me guerdonna aussi bien dans la poéterie que dans tout le cognoscible.» Cela répugnerait à votre humilité par quoi vous obtîntes la susdite grâce et serait opposé dans l'adjectif. Car la grâce d'en haut et la superbe ne vivent pas d'accord chez un même sujet. Or, la grâce d'en haut est vertu et la superbe vice, qui ne s'amalgament point, par cette raison qu'il est dans l'essence d'un des contraires de mettre l'autre en fuite, de même que chaleur expelle frigidité. Notre Maître et poète, selon Petrus Hispanus, est celui qui affirme que la vertu est par le vice contrariée. Il existe conséquemment une raison beaucoup meilleure pourquoi il est nommé «Gratius». Le nom vient des Gracchus (une lettre s'étant perdue afin d'améliorer la consonance), Romains desquels on apprend, dans les histoires des Romains, qu'ils furent, ces Gracchus, de fort notables orateurs et poètes, que Rome n'en eut point de comparables, en ce temps; telle fut leur profondeur en poésie tout comme en rhétorique! On lit, en outre, qu'ils furent de voix molle et suave, non claironnante et stertoreuse, mais charmeresse comme la flûte aux sons de quoi ils préludaient à l'éloquence et débitaient l'exorde musical de leurs _dictamen_. A ces causes, le peuple les écoutait dans une extrême dilection et leur donna sur tous autres la première louange dans cet art. C'est donc en mémoire de ces Gracchus que Maître Ortuinus fut cognominé Gratius. Or, nul ne l'égale en poésie et nul ne se compare à lui pour l'accortise de la voix. Et sur tous il l'emporte comme ces Gracchus l'emportèrent sur la foule de tous les poètes romains. Donc, pour ces motifs, en conséquence, devrait s'humilier et se taire le poète en question de Wittemberg. Il ne manque pas de profondeur, mais, au regard de vous, c'est un gamin.

Ceux qui adoptent cette manière de prouver sont mes amis très cordiaux: Eobanus le Hessois, Maître Henricus Urbanus, Ricius Euritius, Maître Georgis Spalatinus, Ulrichus Huttenus et, par-dessus tels compagnons, docteur Ludovicus Misotheus mon seigneur, mon ami et votre défenseur.

Vous plaise m'écrire ceux qui marchent dans la meilleure voie et m'informer de la vérité. Quant à moi, je veux célébrer pour vous une messe aux Prêcheurs, afin que vous puissiez vaincre le docteur Reuchlin qui vous qualifia mal à propos d'hérétique pour avoir écrit dans vos poèmes: _Pleure de Jovis la mère féconde_. Portez-vous bien, dans une extrême sauveté.

_De Wittemberg, dans la retraite de Maître Spalatinus qui vous adressa autant de saluts qu'il se chante d'alleluia entre Pâques et Pentecôte. Derechef portez-vous bien et riez toujours._

XXXIX

NICOLAUS LUMINATOR A DOM MAITRE ORTUINUS AUTANT DE SALUTATIONS QUE, DANS UN AN, IL NAIT DE PUCES ET DE MOUCHERONS.

Scientifique précepteur, Maître Ortuinus, je vous rends plus de grâces que je n'ai de poils sur tout le corps, pour le conseil que vous me donnâtes de me rendre à Cologne et de pousser mes études au collège Laurentius. Mon père fut absolument satisfait. Il me bailla dix florins et m'acheta une cape majeure avec un lyripipion de couleur noire. Le premier jour de mon entrée à l'Université, ayant acquitté mon béjaune[12] dans la susdite bourse, un trait me fut conté que je ne voudrais pas ignorer même pour dix blancs.

[12] _BEANUS, nodellus studiosus qui ad academiam nuper accessit: _Beanus_ est animal nesciens vitam studiosorum (_Epistolæ obscurorum virorum_). Vox Gallica _béjaune_, quasi _bec jaune_, ut sunt aviculæ quæ nondum e nido evolarunt._

DU CANGE, _Glossaire_.

Une manière de poète, un certain Hermannus Buschius, vint à ce collège, ayant quelque affaire avec un Régent collatéral. Alors, ce Maître lui donna la main, l'accueillit révérencieusement et lui dit: «Comment se fait-il que la mère du Seigneur vienne jusques à moi?» Et Buschius de répondre: «Pour peu que le Seigneur nôtre n'ait pas eu pour mère une plus belle que moi, certes la mère du Seigneur fut un insigne laideron.» Il n'avait pas entendu la subtilité de cette allégorie et la fine rhétorique dont son interlocuteur enveloppait le discours. Je me flatte d'apprendre encore dans cette inclyte Université beaucoup de choses non moins utiles que ce notable propos. J'ai acheté, ce jourd'hui, le programme des cours; demain, je dois argumenter dans une dispute de collège sur la question que voici: _La matière première est-elle l'Être en acte ou en puissance?_

_A Cologne, du collège Laurentius._

XL

HERBORDUS MISTALDERIUS A MAITRE ORTUINUS, INCOMPARABLE EN DOCTRINE, SON PRÉCEPTEUR TRÈS SPIRITUEL, TANT DE SALUTATIONS QUE NUL NE LES PUISSE COMPTER.

Très illuminé Maître! quand à Zwoll, j'ai quitté Votre Seigneurie, il y a deux ans, vous me promîtes, en me donnant la main, de m'écrire souventefois et de m'enseigner, par vos _dictamen_, la manière de dicter. Or, vous ne m'écrivez même pas si vous êtes vivant ou non. Vous ne m'écrivez même pas pour m'apprendre ce qui est et la façon et le comment de ce qui est. Saint Dieu! comment pouvez-vous me désoler ainsi? Je vous obsècre! au nom de Dieu et de Saint Georgius, délivrez-moi d'une telle inquiétude. Je tremble que vous n'ayez mal de tête sinon quelque infirmité dans le ventre, la cacarelle par exemple, comme ce jour où vous conchiâtes vos souliers en pleine rue et sans vous apercevoir de la chose, jusques au temps qu'une femme vous eut dit: «Seigneur Maître, dans quelle merde vous êtes-vous assis! Voici que votre robe et vos pantoufles sont toutes pleines de bran!» Alors, vous gagnâtes la maison de Dom Johannes Pffefferkorn. Sa femme vous donna des effets de rechange. Il vous serait bon de manger œufs durs, châtaignes rôties au four et fèves cuites saupoudrées avec de la graine de pavot, comme on les accommode en Westphalie, votre pays natal.

J'ai rêvé de vous, que vous teniez un méchant rhume et des phlegmes abondamment. Du sucre, purée de pois relevée de thym et d'ail pilés ensemble; poser sur votre ombilic un oignon trop cuit. Et, pendant six jours, abstenez-vous de femmes. Couvrez soigneusement vos lombes et votre chef; la guérison ne tardera guère. Ou bien encore, prenez la recette que donne souvent aux langoureux l'épouse de Dom Johannes Pffefferkorn. C'est un remède plusieurs fois éprouvé.

_De Zwoll._

XLI

VILIPATIUS D'ANVERS, BACHELIER, DONNE A SON AMI TRÈS SINGULIER, MAITRE ORTUINUS GRATIUS, LE PLUS GRAND DES SALUTS.

Vint à moi un religieux de l'Ordre des Prêcheurs, disciple de notre Maître Jacobus de Hoogstraten, Inquisiteur de la dépravation hérétique. Il me salua. Tout de suite, je l'interrogeai: «Que fait mon ami très singulier, Maître Ortuinus Gratius, de qui j'ai appris tant de choses dans la logique et dans la poésie?» Il me répondit que vous êtes infirme. Du coup je m'abattis par terre à ses pieds, évanoui de peur. Il m'arrosa d'eau froide, me chatouilla les génitoires et me suscita péniblement. Je repris alors: «O combien vous me terrorisâtes! Quel est donc le mal dont il pâtit?» Il m'a répondu que votre mamelle droite est enflée et vous torture de pointes lancinantes, que la douleur vous empêche de travailler. Alors j'ai retrouvé mes esprits disant: «Ah! ce n'est pas autre chose! Je peux guérir cette infirmité; j'en aurai l'art que je dois à mon expérience.»

Pourtant, Seigneur Maître, oyez d'abord et sachez me dire d'où provient ce mal. Quand des femmes impudiques prospectent un bel homme tel que vous, c'est-à-dire aux cheveux cendrés, aux yeux bruns ou pers, à la face rubiconde, au nez avantageux, de plus, solidement corporé, elles grillent de coucher avec.

Mais quand c'est un homme de mœurs sévères, qualifié comme vous pour son esprit, qui n'a cure de leurs fallaces et de leurs vanités, elles ont recours aux arts de la magie. Elles prennent un balai pour hippogriffe; elles chevauchent sur cette escoube vers le beau mâle objet de leur désir. Elles ont commerce avec lui pendant qu'il dort; il n'éprouve de sensations qu'en rêve. Certaines se transforment en chattes, en oiselles, sucent par les tétons le sang de leur ami et le rendent à ce point infirme qu'il peut à peine cheminer soutenu par un bâton. Je pense que le Diable lui-même leur apprit cet art. Ce néanmoins, il nous faut obvier au sortilège d'après les indications que j'ai puisées dans un grimoire très ancien, _Librairie des Maîtres_, à Rostock. Je les expérimentai par la suite et n'eus qu'à me louer de leurs vertus.

Le jour dominical, nous devons prendre un peu de sel bénit, faire une croix sur la langue avec ce sel, puis le manger d'après ce mot de l'Écriture: _Vos estis sal terræ_, c'est-à-dire: vous mangez le sel de la terre[13]; ensuite, faire une croix sur la poitrine, une autre sur le dos; de même en verser dans les oreilles, toujours avec une croix, et prendre garde qu'il ne tombe; ensuite, éjaculer cette oraison dévote: _Dom Jésus Christus et vous les quatre Évangélistes, gardez-moi des putains dommageables et des incantatrices, de peur qu'elles ne boivent mon sang et ne m'endolorissent les mamelles; de grâce, faites-leur échec! Je vous donnerai comme offrande un riche et bel aspersoir._

[13] Jeu de mots sur les verbes _esse_, être et _esse_, manger. _Estis sal_, vous êtes le sel, confondu avec _estis sal_, vous mangez le sel.

Alors, vous serez délivré. Si les stryges viennent derechef, c'est leur propre sang qu'elles aspirent; elles s'affaiblissent à qui mieux mieux.

Au surplus, comment va votre affaire avec le docteur Reuchlin? Les Maîtres disent ici qu'il vous a rembarré. Je ne saurais admettre, quant à moi, qu'un tel homme l'emporte sur nos Maîtres. Et je m'étonne grandement que vous n'écriviez pas un _dictamen_ contre lui. Portez-vous bien superéternellement. Saluez Dom Johannes Pffefferkorn avec son épouse, dites-leur que je leur souhaite plus de paillardes nuits que les astronomes ne comptent de minutes.

_A Francfort-sur-l'Oder._

XLII

ANTONIUS N..., QUASI-DOCTEUR EN MÉDECINE, AUTREMENT DIT LICENCIÉ ET BIENTOT PROMU DONNE LE BONJOUR A TRÈS SPECTACULEUSE PERSONNE, MAITRE ORTUINUS GRATIUS, SON PRÉCEPTEUR GRANDEMENT VÉNÉRABLE.

Précepteur très singulier, d'après ce que vous m'avez écrit naguère que je vous dois faire tenir des nouvelles, sachez que tout dernièrement je suis allé d'Heidelberg à Strasbourg pour y faire emplette de certaines drogues ou produits afférents à nos manipulations pharmaceutiques. Vous savez de quoi il retourne apparemment, puisque c'est la coutume aussi de vos apothicaires, tel ou tel article manquant dans leur officine, de gagner une autre ville pour acquérir ce qui est nécessaire à la pratique de leur art. Mais passons.

Arrivé à Strasbourg, m'accosta un bon ami, grandement favorable à moi et que vous connaissez bien pour ce qu'il fut longtemps à Cologne sous votre férule. Avant tout, il me parla d'un quidam, un certain Erasmus de Rotterdam que j'ignorais auparavant, homme très docte dans tout le cognoscible et dans tous les genres de science. Il me dit que, pour l'heure, il résidait à Strasbourg; je ne voulus pas le croire et ne le crois pas encore pour ce qu'il ne me paraît pas possible qu'un homme rabougri comme il est connaisse tant de choses. Je priai donc celui qui me faisait ce ragot abondamment circonstancié de m'introduire auprès de cet Erasmus, à telles enseignes que je le pusse fréquenter. J'avais certain carnet que j'intitule _vade mecum_ en médecine, que j'ai accoutumé de porter sur moi, quand je déambule à travers champs, soit pour visiter les malades, soit pour acheter du matériel. On trouve dans ce _compendium_ des questions subtiles et diverses touchant la matière médicale. J'énucléai dedans une question avec toutes ses remarques, ses arguments pour et contre. Armé de la sorte, je pouvais me présenter devant le personnage, qu'on proclame tant docte, et, d'original, éprouver s'il entend, oui ou non, quelque chose en médecine.

Quand j'eus parlé à mon ami de ce projet, il ordonna une collation très recherchée à quoi il pria des théologiens spéculatifs, des prudents très splendides et moi-même, comme praticien en médecine, quoique indigne. Après qu'ils se furent assis, longtemps ils se turent, nul ne voulant ouvrir le feu par convenance et modestie. Alors, je stimulai mon plus proche voisin en faveur de qui, par les dieux saufs! le vers suivant me chanta aussitôt dans la mémoire:

_Conticuere omnes..._

Ce vers m'est toujours présent, à cause que j'ai peint, quand vous nous exposiez Virgilius en son _Énéis_, un bonhomme qui porte un verrou sur la bouche, pour faire, suivant vos recommandations, une marque à mon livre. Cette citation venait à point puisqu'on disait que l'Erasmus, ce scientifique, était poète par surcroît. Comme nous nous taisions à l'envi, lui-même se mit à discourir dans un long préambule. Pour moi, je n'ai pas entendu un seul mot, ou bien je ne suis pas sorti d'un ventre légitime, à cause qu'il a une toute petite voix. J'estime cependant qu'il parla de Théologie, faisant cela pour attraire un de nos Maîtres, homme extraordinairement profond, qui popinait avec nous. Puis, quand il eut achevé son préambule, notre Maître se mit à disputer, en manière très sagace, de l'_Être_ et de l'_Esprit_. Inutile de répéter son discours, vous-même ayant traité à fond cette matière. Quand il eut fini, Erasmus lui répondit en peu de mots et tout le monde se tut derechef.

Alors, notre hôte, qui est bon humaniste, se mit à parler de la poéterie et loua copieusement Julius Cæsar pour ses écrits et pour ses gestes. Lorsque j'entendis cela, je fus bien aise, à cause que, pendant mes études à Cologne, j'ai lu et appris de vous de nombreuses choses à propos de poésie. J'ai pris la parole. «Puis donc que vous commencez à discourir de la chose poétique, je ne me peux dérober plus longtemps. Je dis simplement que je ne crois pas que Cæsar ait écrit ses _Commentaires_ et je veux corroborer mon assertion par un argument qui tinte comme suit. Quiconque s'adonne au métier des armes, ayant de soutenus labeurs, ne peut apprendre le latin. Or, Cæsar fut toujours dans les guerres et les plus grands travaux. Il ne lui fut pas possible d'accéder à l'érudition et d'apprendre le latin. En vérité, je pense que nul autre que Suetonius n'écrivit ces _Commentaires_ à cause que je ne vois personne ayant, plus que Suetonius, une manière identique au style de Cæsar.» Quand j'eus dit cela et bien d'autres paroles que j'omets ici pour abréger, car vous connaissez le vieux dicton: _Les modernes se gaudissent de la brièveté_, Erasmus se prit à rire et ne répondit rien parce que je l'avais terrassé par la subtilité de mon argumentation. Nous terminâmes ainsi le colloque et le goûter. Je ne voulus point lui proposer ma question médicale parce que je savais que lui-même ne la saurait pas, puisqu'il ne savait pas même résoudre mon argument sur la poésie, encore qu'il fût poète ou soi-disant tel. Et je dis, par Dieu! qu'il n'est pas aussi calé qu'on veut bien nous le faire croire. Il n'en sait pas plus long qu'un autre homme. Je concède néanmoins qu'en poésie il emploie un beau latin. Mais qu'est-ce que cela prouve? Dans un an, on peut apprendre ces choses. Mais les sciences spéculatives, comme Théologie ou Médecine, veulent d'autres efforts. Il se flatte aussi d'être théologien. Mais, bon précepteur! quel théologien? Un théologien simple, qui travaille uniquement autour des mots et ne goûte pas à fond les choses intérieures. Supposez (je veux faire une très belle comparaison) un olibrius voulant manger des noix, qui ne mâcherait que la coquille et rebuterait l'amande.

Il en est de même quant à ces particuliers, pour mon intellect obtus; mais vous, certes, vous avez beaucoup plus de comprenette que votre serviteur, puisque j'entends dire que vous êtes déjà prêt à recevoir les ornements doctoraux en Théologie, à quoi Dieu et la Sainte Génitrice vous daignent promouvoir. Mais, pour ne parler que de moi, afin de ne pas m'étendre au delà des bornes que je me suis proposées, j'affirme que je peux, en une semaine, gagner, avec mon art (si toutefois Dieu me concède une foule d'ægrotants), plus qu'Érasme ou tout autre poète dans une année entière. Que cela suffise pour l'instant, qu'ils mettent cela dans leurs poches, car je fus, par Dieu! extrêmement irrité. Une autre fois, je vous écrirai plusieurs nouvelles. Vivez et portez-vous bien, aussi longtemps que peut vivre un phénix, ce que vous accordent tous les Saints de Dieu. Aimez-moi encore comme vous m'avez toujours aimé.

_Donné à Heidelberg._

XLIII

GALLUS LINITEXTOR DE GUNDELFINGER, CHANTRE PARMI LES BRAVES COMPAGNONS, A MAITRE ORTUINUS GRATIUS, SON PRÉCEPTEUR CHÉRI DE PLUSIEURS MANIÈRES, SALUT.

Révérend Dom Maître, comme vous m'avez écrit à Eberburg une lettre solacieuse dans laquelle vous me consolez,--ayant appris que je fus malade,--parconséquent je vous ai une gratitude sempiternelle. Mais, dans cette épître, vous manifestez quelque surprise de me savoir malade quand je n'ai pas de travaux pénibles, comme tous ceux que l'on répute sans travail, en d'autres termes, domestiques des seigneurs. Ha! ha! ha! il me faut rire, ou que je sois bâtard! de la question que vous me faites avec tant de simplicité. Ne savez-vous pas que cela dépend de la volonté de Dieu qui peut, à son gré, faire un malade, et derechef le guérir, quand bon lui semble? Si la maladie provenait de la besogne, cela pour moi n'irait pas bien, encore que vous affirmiez que je ne travaille guère. Car je me suis trouvé naguère à Heidelberg, en compagnie de gais lurons. Il m'a fallu peiner grandement du col, c'est-à-dire humer le pot si bien qu'on peut tenir pour miraculeux que j'aie encore mon gosier sec. Et vous croyez que ce n'est pas de la belle ouvrage! Que cette riposte suffise à votre premier point.

Vous me dites, en second lieu, que je ferai bien de vous mander n'importe quel petit livre où se trouve quelque chose de neuf qui se puisse montrer aux béjaunes. Comme en toute circonstance vous me fûtes gracieux, eu égard aux disciplines de tout genre que vous savez par cœur, je ne peux me tenir de vous adresser une lettre détachée d'un bien bel ouvrage qui se nomme: _Épistolaire des Maîtres de Leipzig_, à quoi les Maîtres les plus dispos de l'inclyte Université de Leipzig ont, tour à tour, collaboré. J'ai fait cela pour, si cette première lettre vous agrée, vous envoyer tout le livre dont je ne me dessaisis qu'à contre-cœur.

Cette lettre débute ainsi:

XLIV

MAITRE CURIO, RÉGENT DOYEN AU COLLÈGE HENRICUS DE LEIPZIG, DONNE LE BON VÊPRE A MATHIAS DE FALKENBERG, GENTILHOMME DE VIEILLE NOBLESSE, ET, DEPUIS CINQUANTE ANS, SON TOUJOURS INSÉPARABLE AMI.

Puisque, en vérité, il y a déjà longtemps que nous ne fûmes ensemble, il me paraît bon de vous écrire un peu afin que notre amitié ne dépérisse point. J'ai reçu de nombreuses gens l'assurance que vous vivez encore, ferme sur vos rognons, lisant à livre ouvert, comme au temps de votre jeunesse, et, par le saint Dieu! j'ai appris ces choses en grande hilarité. Mais que ce Dieu bon me pardonne d'avoir juré comme un charretier. Lui plût, ainsi qu'à Dame Maria, que vous pussiez chevaucher et venir à nous! Dire que vous ne montez plus à cheval aussi commodément que par le passé, quand nous étions ensemble à Erfurth et dans telles autres parties de la Saxe, où j'ai bien souvent admiré votre prestance lorsque vous enfourchiez un étalon!