Epitres des hommes obscurs du chevalier Ulric von Hutten traduites par Laurent Tailhade
Part 10
Vénérable Dom Maître, j'aime ici une poulette, fille d'un sonneur de cloches. Elle s'appelle Margaretha. Naguère, elle s'est assise à vos côtés, ce fut quand notre curé pria Votre Seigneurie à dîner et vous traita fort révérencieusement. Quand ce fut le temps de boire, d'être en belle humeur, elle porta votre santé et huma les rouges-bords. Je l'ai, avec une telle fièvre, dans le sang, que plus ne m'appartiens. Croyez-moi: je ne mange à cause d'elle ni ne dors. Les gens me disent: «Dom Maître, pourquoi cette pâleur? Au nom de Dieu, laissez là vos bouquins; vous étudiez sans mesure. Il vous faut, de temps à autre, chercher un peu de divertissement et faire un tour à la brasserie. Vous êtes encore un jeune homme. Vous pouvez bien prétendre au doctorat et devenir notre Maître; vous êtes un scolastique bon et fondamental qui déjà vaut bien un Docteur.» Mais je suis timide; je n'ose avouer mon infirmité. Je lis Ovidius: _De remedio amoris_, que j'ai annoté dans Cologne, d'après Votre Grandeur, avec force remarques et sentences marginales; mais cela ne m'est d'aucune aide. Car mon désir augmente chaque jour.
Dernièrement, j'ai dansé trois fois avec elle dans un bal de nuit, à la Maison du baillage. La flûte, alors, flûta la cantilène _Pastor de nova civitate_. Aussitôt les cavaliers d'embrasser leurs donzelles à l'accoutumée; je l'ai serrée bien fort sur ma poitrine avec ses mamelles et j'ai pressé longtemps ses mains. Alors, elle s'est mise à rire: «Dans mon âme, Seigneur Maître, a-t-elle dit, vous êtes un homme délectable. Vous avez les mains plus douces que quiconque. N'entrez pas dans les Ordres, acceptez une femme.» Ce disant, elle me regardait avec des yeux si doux que je pense qu'elle m'aime en secret. Mais son regard me poignit le cœur; ce fut comme une flèche qui l'aurait transpercé. Je rentrai chez moi dans le plus grand désordre, escorté de mon domestique et je me mis au lit. Ma mère, alors, se mit à pleurer, cuidant que j'avais la peste. Elle s'en fut courant chez le docteur Brunellus, avec mon urine, criant: «Seigneur Docteur, pour l'amour de Dieu, secourez mon fils! Je vous ferai présent d'une bonne chemise, parce que j'ai promis qu'il se ferait prêtre.» Le médecin alors considéra le pot de chambre et dit: «Ce patient est moitié bilieux, moitié phlegmatique. Il peut craindre une tumeur volumineuse autour du rein à cause des vents et des coliques résultant d'une mauvaise digestion. Il convient qu'il absorbe une médecine extractive. Il y a une herbe nommée _gyné_ qui pousse dans les lieux humides; elle a une odeur forte, comme l'enseigne Herbarius. Vous pilerez la partie intérieure de cette herbe. De son suc, vous ferez un long emplâtre que vous lui poserez pendant une heure sur le ventre. Vous le ferez coucher sur le ventre, aussi pendant une heure, et suer à l'avenant. Du coup, ces coliques prendront fin et les vents feront de même, car il n'est pas de médecine plus efficace, comme cela fut prouvé dans un grand nombre de cas. Mais il serait bon qu'il prît d'abord une purgation d'_album græcum_[10] avec du suc de raifort, drachmes iij; ensuite, il ira bien.» Alors, ma mère vint et me fit avaler contre mon gré la médecine; j'eus pendant la nuit cinq grosses selles; ne pouvant dormir, je me rappelais de quelle façon je prenais, au bal, ses petits seins contre ma poitrine et de quel air elle me regardait. Je vous prie, au nom de toute votre bonté, de me donner pour l'amour une recette expérimentée prise dans votre petit livre, celle, par exemple, qui porte en marge le mot: ÉPROUVÉ. Vous m'avez, une fois, montré ce livre en me disant: «Avec cela, je peux rendre folle de moi n'importe quelle fumelle.» Si vous ne prenez pitié de moi, Dom Maître, alors je dois mourir et ma pauvre mère aussi par le chagrin qu'elle en aura.
[10] Crottes de chien fort en honneur dans la thérapeutique de Rabelais ou de Molière et que l'on trouvait encore, il y a quelques années, dans les officines de campagne.
_D'Heidelberg._
XXXIV
MAITRE ORTUINUS GRATIUS A MAITRE MAMMOTRECTUS, SON PLUS PROFOND AMI AU PREMIER RANG DES AMITIÉS.
Attendu que l'Écriture dit: _Le Seigneur aime ceux qui marchent dans la simplicité_, conséquemment je loue Votre Seigneurie, très subtil Dom Maître, de m'avoir écrit le concept de votre esprit si simplement, encore que d'un ton fort oratoire--tant vous êtes bien stylé dans les choses du latin! Je veux aussi vous écrire simplement, rhétoriquement et non poétiquement. Dom Maître amicabilissime, vous me faites paraître vos amours. Je m'étonne que vous ayez assez peu de circonspection pour les vierges courtiser. Je vous le dis, c'est une faute. Vous avez là une intention peccamineuse qui peut vous mener droit en Enfer. Je vous tenais pour discrète personne et supposais que vous n'étiez pas féru de telles inconséquences; elles ont toujours une mauvaise fin.
Je vous donnerai pourtant cet avis mien que vous sollicitez, pour ce que l'Écriture dit: _Qui demande recevra._ Vous devez, premièrement, laisser là ces vaines cogitations de votre Margaretha que le Diable vous suggère, lequel est père de tout péché, témoin _Richardus_, VI.
Et toutes fois et quantes vous songez à elle, faites la croix sur vous, dites une patenôtre avec le verset du _Psautier_: _Que le Diable stationne à sa droite._ De plus, mangez du sel bénit, le dimanche; aspergez-vous d'eau lustrale consacrée par le doyen de Saint-Rupertus. Ainsi, vous esquiverez le Démon qui vous suggère une telle concupiscence de votre Margaretha. Elle n'est, d'ailleurs, pas aussi belle qu'il vous plaît le supposer. Elle a sur le front une verrue, les cuisses rouges et longues, les mains grosses et noires; elle sent mauvais de la bouche à cause de la pourriture de ses dents. De plus, elle a un cul énorme en vertu du commun adage: _L'art de Margaretha est un piège sans fond._ Mais, aveuglé par cette diabolique amour, vous n'apercevez aucune des tares qu'on lui voit. Elle but comme un chantre et mangea comme un porc, le jour qu'elle fut assise, à table, près de moi. Elle ne se put tenir de me roter en plein visage, à deux reprises différentes, affirmant que c'était son escabelle qui faisait tout ce bruit. J'eus, à Cologne, une pécore bien plus avenante: je l'ai néanmoins plantée à reverdir. Depuis qu'elle s'est mariée, elle me fait appeler souvent par une vieille procureuse, me sollicitant de l'aller voir en l'absence du cocu. Je n'ai cédé qu'une fois et parce que j'étais en ribote ce jour-là.
Je vous exhorte à jeûner le samedi. Confessez-vous ensuite à l'un de nos Maîtres de l'Ordre des Prêcheurs, qui vous donnera de bons avis. Quand vous serez confessé, dites l'Oraison de Saint Christophorus; qu'il vous charge sur ses épaules et daigne vous porter, afin de ne récidiver point, de n'être pas immergé dans la mer profonde et sans limite où sont des reptiles innombrables: à savoir des péchés infinis, suivant l'exposé du _Compilateur_. Priez ensuite pour ne pas choir en tentation. Levez-vous de bonne heure et vous rincez les mains, peignez ensuite vos cheveux et ne baguenaudez point. L'Écriture dit, en effet: _Seigneur! Seigneur mien! je veille vers vous dès la prime aube!_ Enfin, gardez-vous des latrines. Souvent, nous ne l'ignorons pas, le temps et la garde-robe induisent l'homme en péché, nommément de luxure.
Quant à la demande que vous me faites d'un secret pour être aimé, à coup sûr, apprenez qu'en mon âme et conscience je n'y peux obtempérer. Quand j'ai devant vous épilogué sur Ovidius, _De Arte amandi_, je vous appris que nul ne doit obtenir l'amour des femmes par incantation ou nigromance. Qui va contre cela est excommunié par le fait. Les inquisiteurs de la dépravation hérétique le peuvent assigner à comparoir et même le condamner au feu. Je vous citai, d'ailleurs, un exemple que vous avez sans doute retenu. Le voici. Un Bachelier de Leipzig tomba épris de la fille d'un boulanger, Catharina, et jeta sur elle une pomme ensorcelée. Elle prit la pomme, l'enferma dans sa gorge, entre les mamelles; puis entra sur l'heure dans un incomparable transport d'amour. Éperdument elle voulait son damoiseau, au point que, même à l'église, elle regardait sans fin ce Bachelier. Et, quand il fallait marmotter: _Notre père qui êtes aux cieux_, elle récitait: _O mon Bachelier, où donc es-tu?_ Même au logis, quand son père ou sa mère l'appelait, de répondre: «Que veux-tu, mon Bachelier?»
Ces bonnes gens n'y comprenaient rien, jusques au temps qu'un de nos Maîtres, passant d'aventure près de son logis, salua cette vierge:
«Bonsoir, demoiselle Catharina; vous avez là de beaux cheveux.» Et cette pucelle Catharina de répliquer: «Merci Dieu, bon Bachelier, vous plaît-il avec moi popiner de la meilleure cervoise?» et de lui tendre un verre. Mais ce notre Maître fut bien courroucé. Il accusa la petite et dit à sa maman: «Dame boulangère, châtiez donc votre fille. Elle est grandement indiscrète. Elle scandalise notre Université; car elle m'intitule «Bachelier» et je suis notre Maître. _Amen, amen_, je vous le dis, elle a commis un péché mortel; elle m'a ravi mes honneurs et le péché ne s'efface qu'à la condition de restituer le bien qu'on a ravi! Elle nomme ainsi Bacheliers plusieurs autres de nos Maîtres; je pense qu'elle aime un Bachelier. Veillez donc sur elle comme il faut.»
La mère prit un gourdin, appliqua sur le chef et sur le dos une telle bastonnade à Catharina qu'elle en pissa dans sa chemise. Après quoi, elle verrouilla la donzelle dans une chambre et l'y tint six mois, ne lui donnant que du pain et de l'eau pour tout potage. Pendant ce temps, le Bachelier prit ses grades et célébra sa première messe; il eut ensuite une cure à Padoraw, en Saxe. Quand la belle en fut instruite, elle sauta d'une haute fenêtre, pensa se rompre l'épaule droite et courut en Saxe vers le Bachelier. Elle est encore avec lui dont elle a quatre enfants. Vous comprenez bien que c'est un scandale pour l'Église.
Ainsi donc, éloignez-vous de cette nigromance qui cause tant de maux. Mais vous pouvez sans crainte employer cette médecine de gynique prescrite à vous par Dom Brunellus. Le remède est excellent. J'en ai fait, à plusieurs reprises, une expérience personnelle contre les flatuosités. Portez-vous bien ainsi que Mme votre mère.
_De Cologne dans la maison du Maître Joannes Pffefferkorn._
XXXV
LYRA BUTSCHULACHERIUS, THÉOLOGIEN DE L'ORDRE DES PRÊCHEURS, DONNE LE BONJOUR A GUILLERMUS HACKINETUS, QUI EST LE PLUS THÉOLOGIEN DES THÉOLOGIENS.
Vous m'avez écrit de Londres, en Angleterre, une ample missive, latinisée avec bonheur, dans quoi vous sollicitez du nouveau, soit plaisant soit fâcheux, parce que vous êtes naturellement porté sur les choses nouvelles, comme tous ceux qui, de tempérament sanguin, prennent plaisir aux cantilènes musicales et sont, après boire, des convives joyeux.
Ce me fut une grande jubilation que de tenir votre message. J'étais celui qui a trouvé une perle fine. Je le montrai à nos seigneurs Joannes Grocinus et Linacrus, disant: «Contemplez, Messeigneurs, contemplez! Ce notre Maître n'est-il point l'archétype de la riche latinité, un modèle unique dans l'art d'élaborer lettres et _dictamen_?» Eux, de jurer, affirmant qu'ils ne peuvent rédiger des lettres pareilles dans l'artifice de latinité, combien qu'ils soient poètes grecs et romains. Ils vous élevèrent au-dessus de tous, Anglais, Français, Germains et des nations quelconques vivant sous le soleil. C'est pourquoi il n'est pas admirable que vous soyez général de votre Ordre et que le roi de France ait pour vous de l'amitié. Vous êtes sans rival quand il faut latiniser, prêcher ou disputer; vous excellez à diriger le roi et la reine en confession. Ces deux poètes vous louèrent aussi de connaître à fond la rhétorique. Il est bien vrai que nous avons ici un jeune compagnon qui se fait appeler Richardus Crocus; il outrecuide et prétend que vous n'écrivez pas suivant les règles de l'art. Mais rien n'égale sa confusion quand il faut donner des preuves. Il séjourne présentement à Leipzig. Il étudie la logique de Petrus Hispanus et j'ai tout lieu de croire qu'à l'avenir il sera plus discret.
Mais je passe aux nouveautés. Les habitants de Schwitz et les lansquenets ont fait entre eux une grande guerre, se tuant par milliers. Il est à craindre que nul ne monte au Ciel à cause qu'ils font cela pour de l'argent et qu'un chrétien n'en doit pas tuer un autre. Mais vous n'avez cure de ces événements; ce sont des gens de peu et qui vident leurs querelles par manière de passe-temps.
L'autre nouvelle vous semblera plus fâcheuse, et Dieu veuille qu'elle soit erronée! On écrit de Rome que le _Speculum_ de Joannes Reuchlin fut derechef traduit en latin de la langue maternelle, par ordre de Notre Père le Pape. Cette version, en plus de deux cents lieux, sonne un latin autre que celui dans Cologne usité par nos Maîtres et Dom Joannes Pffefferkorn. On donne comme certain qu'à Rome elle est imprimée et publiquement lue avec le _Talmud_ des Juifs. On infère de cela que nos Maîtres sont des trompeurs, des infâmes, parce qu'ils ont traduit à faux, ou bien des ânes, qui ne savent le latin ni l'allemand. Or, comme ils ont brûlé ce livre à Saint-Andréas de Cologne, ils devraient pareillement brûler, avec leur sentence, la décision des Parisiens, à moins de vouloir eux-mêmes passer pour hérétiques.
Je pleurerais du sang: telle est mon affliction. Qui désormais voudra étudier en Théologie et tirer à nos Maîtres la révérence due? Oyant de telles choses, qui ne voudra croire que le docteur Reuchlin est plus profond que nos Maîtres, ce qui n'est pas possible, de par Dieu. Avec cela, on écrit que, sous trois mois, viendra un jugement définitif contre nos Maîtres et que le Pape le mandera sous peine de censure très large; que les Frères Prêcheurs devront, à cause de leur impudence, porter, brodées en blanc au dos de leur cape noire, des bésicles ou lunettes en mémoire éternelle du scandale qu'ils ont suscité et de l'injure faite au _Speculum oculare_ de Dom Joannes Reuchlin, comme on assure qu'ils ont commis un crime dans la célébration de la messe en donnant le boucon à l'Empereur. Moi, j'espère que le Pape ne sera pas fol à ce point; mais, qu'il fasse une pareille chose, nous voulons, dans tous nos couvents, réciter le psaume _Deus laudem_ contre lui. Du reste, les Pères et nos Maîtres songent dès à présent aux précautions qu'il faut prendre pour obvier à ce malheur. Ils veulent impétrer du Siège Apostolique les indulgences les plus vastes, afin de colliger, en France comme en Germanie, une somme exorbitante qui leur permette de résister à ce fauteur des youtres jusqu'à sa mort, car il est vieux. Alors, ils pourront le condamner de pied en cap. Portez-vous bien. Donnez-moi de bons avis dans la mesure de vos facultés, et ne cessez pas une minute d'opérer pour le bien de la Congrégation.
XXXVI
EITELNARRABIANUS PESSENECK, GUILLELMITE CHARGÉ DE COURS, DONNE A MAITRE ORTUINUS GRATIUS DES SALUTATIONS TRÈS NOMBREUSES.
Nous sommes, par nature, enclins au mal, comme se peut lire dans les _Authentiques_. C'est pourquoi, chez les humains, on entend plus de médisances que de propos bénévoles.
Naguère, à Worms, j'ai disputé avec deux Juifs, prouvant que leur Loi fut abrogée par Christus et que leur expectation du Messias est une bourde sans alliage, un phantasme; j'alléguai, à ce propos, le docteur Johannes Pffefferkorn de Cologne. Et les youpins de se tordre: «Votre Johannes Pffefferkorn, dirent-ils, est un exécrable mystificateur; il ne sait pas un mot d'hébreu; s'il s'est fait chrétien, c'est pour mettre un manteau à sa scélératesse.
«Quand il était encore Juif, en Moravie, il administra un casse-museau entre les deux yeux d'une femme, de telle sorte qu'elle ne put regarder le comptoir où se fait le change des florins. Il en barbota deux cents au moins et prit la fuite.
«Dans un autre lieu, pour un autre vol, on lui fit l'honneur d'ériger une potence. Comment fut-il délivré? nous ne le savons point; mais nous avons vu l'engin patibulaire et force chrétiens l'ont vu comme nous, dont quelques-uns de la noblesse que je vous peux nommer. C'est pourquoi vous auriez bonne grâce à ne m'alléguer point les opinions de ce voleur.»
J'entrai dans une ire véhémente: «Vous en avez menti par le gosier, sales Juifs que vous êtes! Si vous n'étiez défendu par un privilège, ce me serait un délice de vous crêper le chignon et de vous saucer dans le caca. Vous déblatérez ainsi par animadversion contre Dom Johannes Pffefferkorn. C'est un bon et zélé chrétien, s'il en existe dans Cologne. Je le sais d'original, car souventefois, il se confesse aux Prêcheurs avec Mme son épouse. Il entend la messe pour son plaisir. Quand le prêtre élève l'Eucharistie, alors il contemple dévotement et ne fiche point ses yeux à terre, comme le lui objectent ses détracteurs, sinon quand il expue! A vrai dire, il le fait souvent: mais c'est le résultat de sa complexion grandement phlegmatique et d'une médecine pectorale qu'il ingurgite le matin. Pensez-vous donc que nos magistrats, les magistrats de Cologne, et le bourgmestre soient des niguedouilles, eux qui l'ont fait nosocome au Grand Hôpital et de plus emmineur du sel? Jamais ils n'eussent investi Dom Pffefferkorn de telles dignités s'ils ne l'avaient reconnu pour bon chrétien catholique. En vérité, je vous le dis: je dénoncerai tous vos propos à lui-même, de telle sorte qu'il puisse venger sa prudhomie et vous mécaniser à fond dans un libelle sur votre Foi.
«Vous prétendez, il est vrai, que s'il agrée à nos bourgmestres et gros bonnets, c'est à cause de sa jolie femme. Imposture que cela! Car les bourgmestres sont pourvus eux-mêmes de compagnes délicieuses. Quant aux gros bonnets, peu leur chaut des femelles; jamais on n'a ouï-dire qu'un gros bonnet pratiquât l'adultère. Elle-même est aussi honnête matrone que pas une dans Cologne: elle aimerait mieux perdre un œil que sa bonne renommée.
«Et j'ai souvent appris d'elle ce qu'elle-même tenait de sa mère, à savoir que les mâles sans prépuce donnent aux femmes une volupté autrement délectable que les non déprépucés, à cause de quoi elle prétend que, si son mari venait à défunter, elle ne recevrait un autre homme qu'à la condition de n'avoir le membre coiffé d'aucune peau. Est-il croyable, après cela, qu'elle se fasse donoyer par les bourgmestres qui, n'ayant pas été Juifs comme Dom Pffefferkorn, ne sont point circoncis? Donc, laissez en paix cet honnête homme, faute de quoi il écrira contre vous un traité qu'il nommera _Die Sturmglock_. Ainsi fit-il contre Reuchlin.»
Veuillez montrer ceci à Dom Johannes Pffefferkorn pour qu'il se défende intégralement contre ces nez-crochus et contre Hermanus Buschius, à cause qu'il est mon ami très singulier, m'ayant fait le _mutum_ de dix florins, quand je fus promu Bachelier formé en Théologie.
_Donné à Vérone d'Agrippa, où Buschius et son camarade ont boulotté une fine poularde._
XXXVII
LUPOLDUS FEDERFUSIUS, PROCHAINEMENT LICENCIÉ, DONNE A MAITRE ORTUINUS GRATIUS AUTANT DE SALUTATIONS QUE LES AUQUES MANGENT DE GRAMENS.
Dom Maître Ortuinus, on a soulevé à Erfurth, pour les séances quodlibétaires[11], une question infiniment délicate dans les deux Facultés de Physique et de Théologie.
[11] Quodlibetum. _Scholasticis, pluribus abhinc seculis, de quo in utramque disseritur partem, ex eo dictum, quia _quod libet_ defenditur. Hinc _Quodlibetariæ questiones_ eadem notione. Vide: Vossium, lib. 3, _de Vitiis Serm._ cap. 40, ubi plerosque Scriptores Scholasticos laudat, qui _Quodlibeta_ scripserunt._
_Ex hoc Scholasticorum vocabulo deducunt nostrum gallicum _quolibet_, dictum mordax, acutum nonnunquam, plerumque triviale nulliusque leporis sale conditum, ideoque e politioribus colloquiis amandatum, sicut et _Quodlibetariæ quæstiones_ e saniori theologia, quod curiositati fere servirent, non utilitati._
DU CANGE, _Glossaire_.
Les uns soutiennent que, dès qu'un Juif se fait chrétien, il lui renaît un prépuce qui n'est autre chose que la gaine enlevée, au jour natal, de son membre viril, pour se conformer à la loi mosaïque.
Ceux-là marchent dans la voie orthodoxe des Théologiens. Ils ont en leur faveur des raisons magistrales. Celle-ci entre autres: Les Juifs convertis seraient, au Jugement dernier, tenus pour Juifs comme devant, si leur pénil se faisait voir décalotté, ce qui serait une grave injustice.
Or, Dieu n'entend faire d'injustice à quiconque; _ergo_, etc. Une autre raison, qui n'est pas moins prégnante, se fonde sur l'autorité du Psalmiste qui dit: _Il m'a escondu au jour des calamités; il m'a protégé dans le mystère._ Le jour des calamités, c'est le Jugement extrême, c'est le val de Iosephat, lorsque seront appertes les coulpes et les malversations.
Je néglige d'autres arguments par amour de la brièveté, attendu qu'à Erfurth nous sommes de notre temps et que les modernes se gaudissent toujours de la brièveté. De même, pour ceci que j'ai une mémoire labile et que je ne peux retenir par cœur d'allégations un grand nombre, ainsi qu'en usent les Doms juristes.
Mais les autres n'admettent pas que puisse telle opinion subsister. Ils ont pour eux Plantier, qui dit, en sa poéterie, que ne sauraient les faits être défaits. De ce dicton, ils infèrent que si un Juif a, dans sa juiverie, aliéné quelque parcelle de son corps, il ne la récupère aucunement dans la religion chrétienne.
De plus, ils arguent que les arguments de leurs adversaires ne concluent pas en forme. Autrement, il s'ensuivrait de leur premier sophisme que les chrétiens qui pour cause de paillardise ont égaré tout ou partie de leur estramaçon, chose fréquente chez les personnes mondaines aussi bien que spirituelles, devraient au Dernier Examen se voir taxés de judaïsme. Mais une telle assertion est hérétique au premier chef. Nos Maîtres inquisiteurs de la dépravation hérétique ne la concéderont jamais, parce que, souventefois, eux-mêmes sont défectueux quant à leur braguette, non point qu'ils se copulent avec des mérétrices, mais parce qu'aux bains ils ne regardent point ce qui se fait devant eux.
C'est pourquoi, très humblement et dévotieusement, j'obsècre Votre Seigneurie qu'elle daigne, par sa décision, établir pour moi la vérité de la chose. Interrogez la femme de Dom Johannes Pffefferkorn, avec qui vous êtes dans les meilleurs termes et qui ne se vergondera point de vous édifier sur les choses que vous voulez savoir, à cause de la conversation amicale que vous tenez avec son homme. En outre, j'ai ouï-dire que vous êtes son confesseur: donc vous la pouvez compeller sous peine de la sainte obédience. Dites lui: «Chère Madame, n'ayez point de honte; je vous sais femme de bien autant que pas une dans Cologne; je ne vous demande rien qui soit déshonnête, mais d'élucider pour moi la question que voici: Pffefferkorn a-t-il un prépuce ou non? Répondez sans vergogne, pour l'amour de Dieu! Pourquoi vous taire?»
Mais je ne prétends pas vous enseigner. Vous savez mieux que moi comment on se comporte avec les femmes.
_Donné en coup de vent, à Erfurth, de l'hôtellerie du Dragon._
XXXVIII
PANDORMANNUS FORNACIFEX, LICENCIÉ, A MAITRE ORTUINUS GRATIUS, SALUTATION TRÈS SALUTAIRE.