Entre terre et mer

Part 7

Chapter 73,871 wordsPublic domain

--«Rien ne sert à rien»,--déclara-t-elle d’un ton méprisant à l’espace vide, le menton dans la main, cette main qu’elle n’avait jamais tendue à aucun homme, que personne n’avait jamais serrée,--car je n’avais touché son épaule qu’une fois,--cette main généreuse, fine et un peu masculine. Je connaissais parfaitement la forme particulièrement adroite,--large à la base, effilée aux doigts,--de cette main à laquelle le monde n’offrait aucune prise. Je fis semblant de plaisanter.

--«Non! Mais réellement ça vous intéresse de le savoir?»

Elle haussa indolemment ses magnifiques épaules dont la draperie mince glissa légèrement.

--«Oh! Ça m’est égal, ça m’est égal!»

Quelque chose couvait, sous ces airs de lassitude. Elle m’exaspérait par cette provocante nonchalance, par quelque chose d’évasif et une sorte de défi dans sa forme même que je cherchais à saisir. Je lui dis brusquement:

--«Pourquoi? Vous croyez donc que je vais vous dire la vérité?»

Elle me lança un long regard de côté et elle murmura, en remuant ses lèvres boudeuses:

--«Je pense que vous n’oseriez pas.»

--«Vous vous imaginez que j’ai peur de vous? Par exemple... Oui, c’est possible, après tout, que je ne sache pas exactement ce que je viens faire ici. Disons, avec mademoiselle Jacobus, que ce n’est pour rien de bon. Vous semblez croire les choses affreuses qu’elle dit, quoique vous vous disputiez toutes deux de temps à autre.»

Elle s’écria avec vivacité:

--«A qui d’autre puis-je me fier?»

--«Je ne sais pas»,--me vis-je forcé d’avouer, en découvrant soudain à quelle impuissance et à quelle solitude morale elle était condamnée par le verdict d’une respectable communauté.--«Vous pouvez vous fier à moi, si vous voulez.»

Elle fit un léger mouvement et me demanda aussitôt, en faisant un effort comme si elle tentait une expérience:

--«Quelle sorte d’affaire y a-t-il entre vous et papa?»

--«Vous ne savez pas la nature des affaires de votre père? Allons donc!... Il vend des fournitures pour les navires.»

Elle prit sa pose rigide, toujours blottie dans le fauteuil:

--«Ce n’est pas cela. Qu’est-ce qui vous fait venir ici, dans cette maison?»

--«Et en supposant que ce soit vous? Vous n’appelleriez pas cela une affaire? N’est-ce pas? Parlons d’autre chose. A quoi bon? Mon navire est prêt à appareiller après-demain.»

Je l’entendis murmurer distinctement et avec une sorte d’effroi le mot «déjà», et, se levant brusquement, elle alla vers la petite table et se versa un verre d’eau. Elle avait marché à pas rapides et en balançant indolemment tout son jeune corps et ses hanches; lorsqu’elle passa près de moi j’éprouvai, avec une force décuplée, le charme de cette sensation particulière et prometteuse que j’avais pris l’habitude de rechercher près d’elle. Je pensai avec une soudaine épouvante que c’en était fini; qu’un jour encore et je ne viendrais plus sous cette véranda, m’asseoir sur cette chaise et savourer avec une sorte de perversité le mépris qui se dégageait de ses attitudes indolentes, m’abreuver à ses regards à la fois provocants et dédaigneux et écouter les remarques brusques et insolentes qu’elle faisait d’une voix rauque et séduisante. Comme si ma nature intime avait subi l’action de quelque poison moral, j’éprouvai une abjecte terreur de reprendre la mer.

Il me fallut exercer sur moi un contrôle soudain, comme on freine, pour m’empêcher de faire un bond, de marcher à grandes enjambées, de crier, de gesticuler, de lui faire une scène. Et pourquoi? A quel sujet? Je n’en avais pas la moindre idée. J’avais simplement envie de soulager ma violence; je me renversai dans mon fauteuil, en essayant de laisser paraître un sourire sur mes lèvres; ce sourire à demi indulgent, à demi ironique qui me servait de bouclier contre les traits de son mépris et les sorties insolentes de la vieille demoiselle.

Elle but cette eau d’un trait, avec l’avidité d’une soif dévorante, et se laissa tomber sur la chaise la plus proche, comme si elle eût été absolument accablée. Son attitude, comme certaines intonations de sa voix, avait quelque chose de masculin: les genoux écartés sous l’ample draperie, les mains jointes et pendantes, le corps penché en avant, la tête basse. Je contemplai la lourde masse noire de ses cheveux emmêlés. Elle était énorme, et couronnait de toute sa gloire écrasante et désordonnée sa tête penchée. Des mèches échappées tombaient toutes droites. Et soudain je vis que la jeune fille tremblait de la tête aux pieds, comme si ce verre d’eau froide l’avait glacée jusqu’aux os.

--«Qu’y a-t-il?»--lui dis-je, effrayé, mais sans manifester aucune sympathie.

Elle secoua sa tête courbée et accablée et s’écria, d’une voix étouffée, mais avec une inflexion montante:

--«Allez-vous-en! Allez-vous-en! Allez-vous-en!»

Je me levai et m’approchai d’elle avec une étrange anxiété. Mon regard tomba sur son cou rond et robuste, puis je me baissai suffisamment pour parvenir à entrevoir son visage. Et je commençai à trembler un peu moi-même.

--«Que diable avez-vous à perdre la tête à ce point, «Mademoiselle ça m’est égal?»

Elle se rejeta violemment en arrière, la tête renversée sur le dossier du fauteuil. Et maintenant c’était sa gorge lisse, ronde, palpitante qui s’offrait à mon regard embarrassé. Ses yeux étaient presque fermés et ne laissaient voir au-dessous des paupières qu’une horrible lueur blanche, comme si elle eût été morte.

--«Qu’est-ce qui vous arrive?»--lui demandai-je avec effroi,--«qu’est-ce qui vous fait peur à ce point?»

Elle se reprit, gardant les yeux étonnamment grands ouverts. L’après-midi tropical allongeait les ombres sur la terre chaude et lasse, séjour d’obscurs désirs, d’extravagants espoirs et d’inimaginables terreurs.

--«Ça m’est égal!»

Puis, après avoir repris haleine, elle parla avec une si extraordinaire rapidité que c’est à peine si je pus distinguer ces mots surprenants:

--«Car si vous m’enfermiez dans un endroit désert, aussi uni que la paume de ma main, je pourrais encore m’étrangler avec mes cheveux.»

Un moment, n’en croyant pas mes oreilles, je laissai pénétrer en moi cette inconcevable déclaration. Il n’est guère possible de deviner les pensées insensées qui traversent l’esprit d’autrui. Quelles monstrueuses idées de violence pouvaient bien habiter sous le front bas de cette jeune fille qui avait appris à considérer son père comme un homme «capable de tout», et à y voir plutôt une infortune qu’une honte; une chose évidemment qu’on devait craindre bien plutôt qu’on ne devait en rougir; la honte, à vrai dire, lui semblait aussi étrangère que quoi que ce fût au monde, mais son ignorance prêtait à son ressentiment et à sa crainte une forme enfantine et violente.

Elle parlait assurément sans savoir la valeur des mots. Que pouvait-elle savoir de la mort, elle qui ne savait rien de la vie! C’était simplement en me prouvant que quelque odieuse appréhension la mettait hors d’elle-même, que cet extraordinaire discours m’avait touché, m’avait fait éprouver non pas de la pitié, mais un étonnement fasciné, horrifié. Je n’imaginais pas quelle notion elle avait du danger qu’elle pouvait courir. Un enlèvement peut-être. C’était tout à fait possible, étant donné le genre de conversation de cette horrible vieille femme. Peut-être pensait-elle qu’on pouvait l’emporter, pieds et poings liés, bâillonnée même. A ce soupçon, je me sentis comme si la porte d’un four s’était ouverte devant moi.

--«Ma parole!»--m’écriai-je--«vous finirez par devenir folle, si vous écoutez ce que votre abominable vieille tante...»

J’observai son expression hagarde, ses lèvres tremblantes. Ses joues semblaient s’être affaissées. Mais comment moi, l’associé de ce père discrédité, moi, «le dernier des derniers» de cette criminelle Europe, pouvais-je bien parvenir à la rassurer, je n’en avais pas la moindre idée. Elle était exaspérante.

--«Dieu du Ciel! De quoi me croyez-vous donc capable?»

--«Je ne sais pas.»

Son menton tremblait certainement et elle me regardait avec une extrême attention. Je me rapprochai de son fauteuil.

--«Je ne vous ferai rien. Je vous le promets. Cela vous suffit-il? Comprenez-vous? Je ne ferai rien du tout, entendez-vous? Et après-demain je serai parti.»

Qu’aurais-je pu lui dire d’autre? Elle sembla boire mes paroles avec l’avidité assoiffée avec laquelle elle avait vidé le verre d’eau, et elle murmura d’une voix tremblante, avec cette émouvante intonation que j’avais entendue une fois déjà sur ses lèvres et qui me fit tressaillir de la même émotion:

--«Je vous crois. Mais, et papa...»

--«Qu’il aille au diable!» Mon émotion se trahit par mon intonation brutale:--«J’en ai assez de votre papa! Etes-vous assez stupide pour vous imaginer qu’il me fait peur? Il ne peut pas me faire faire n’importe quoi!»

Tout cela me paraissait bien faible au prix de son ignorance. Mais je dois reconnaître que «l’accent de la sincérité» a, comme l’on dit, une puissance réellement irrésistible. L’effet passa mes espérances, et même ma conception. A voir le changement qui se produisit chez la jeune fille, on eût cru assister à un miracle,--la détente graduelle mais rapide de son regard tendu, de ses muscles raidis, de chaque fibre de son corps. Ce regard noir et fixe dans lequel j’avais, plus d’une fois, lu une expression tragique, auquel j’avais trouvé une sombre séduction, était maintenant parfaitement vide, vide de toute espèce de conscience et semblait n’avoir plus même le sentiment de ma présence: il était devenu un peu somnolent, à la façon des Jacobus.

Mais comme l’homme est un animal pervers, au lieu de me réjouir de mon complet succès, je le considérai avec des yeux ébahis et indignés. Ce changement évident avait quelque chose de cynique, la véritable impudence des Jacobus. J’avais l’impression de m’être laissé rouler dans une affaire assez compliquée où j’étais entré contre mon gré. Oui, roulé sans le moindre égard pour les formes les plus élémentaires de la décence.

D’un mouvement aisé et indolent, et d’une indolence souple et féline, elle se leva de son fauteuil avec une indifférence si provocante à mon égard que, de rage, je ne bougeai pas de l’endroit où je me trouvais, à moins d’un pas d’elle. Tranquille et sans hâte, avec l’aisance d’une personne qui est seule dans une pièce, elle étira ses bras magnifiques, les poings serrés, tout le corps tendu, la tête un peu rejetée en arrière, s’abandonnant dédaigneusement à ce sentiment de soulagement, rendant leur liberté à ses membres après tous ces moments passés dans des attitudes accroupies et immobiles, lorsqu’elle était à la fois si furieuse et si effrayée.

Et tout cela avec une suprême indifférence, incroyable, offensante, exaspérante, comme le serait l’ingratitude doublée d’une trahison.

J’aurais dû peut-être en être flatté; mais, au contraire, ma colère s’en accrut; et le mouvement qu’elle fit pour passer près de moi comme si je n’eusse été qu’un poteau ou un meuble, ce mouvement indifférent la fit éclater.

Je ne dirai pas que je ne savais pas ce que je faisais, mais, certainement, la froide réflexion n’eut rien à voir avec le fait qu’un moment plus tard j’avais mes deux bras passés autour de sa taille. Ce fut un acte impulsif, comme on s’accroche à quelque chose qui tombe où qui vous échappe; il n’avait aucune hypocrite gentillesse. Elle n’eut pas le temps de prononcer un mot et le premier baiser que je lui plantai sur les lèvres était si furieux que ç’aurait pu être une morsure.

Elle ne résista pas, et il va sans dire que je ne me contentai pas d’un seul. Elle me laissa faire, non pas comme si elle eût été inanimée,--je la sentais tout près de moi, jeune, pleine de vigueur et de vie, créature robuste et désirable,--mais comme si elle ne s’en fût pas souciée le moins du monde, tant elle était absolument sûre de ce que je pouvais faire ou ne pas faire.

Avec nos visages rapprochés l’un de l’autre dans cette tempête de caresses données au hasard, ses larges yeux noirs grands ouverts plongeaient dans les miens sans qu’elle parût éprouver ni colère, ni plaisir, ni la moindre émotion. Dans ce ferme regard qui semblait contempler impersonnellement ma folie, je pus découvrir une légère surprise peut-être,--mais rien de plus. Je couvrais son visage de baisers et il semblait n’y avoir pas de raisons pour que cela ne durât pas toujours.

Cette pensée me traversa l’esprit et j’étais sur le point de m’interrompre lorsque, tout à coup, elle se mit à se débattre avec une violence soudaine qui la libéra presque, qui raviva mon exaspération contre elle et m’inspira un désir furieux de ne plus jamais la lâcher. Je resserrai mon étreinte juste à temps en murmurant: «Non, vous ne vous en irez pas», comme s’il se fût agi de mon ennemi mortel. De son côté, elle ne prononça pas une parole. Les mains sur ma poitrine, elle poussait de toutes ses forces sans réussir à rompre le cercle de mes bras. Si ce n’est qu’elle paraissait maintenant parfaitement éveillée, ses yeux ne me révélaient rien. Rencontrer son regard noir et fixe, c’était regarder dans un puits profond et je fus pris complètement à l’improviste par son changement de tactique. Au lieu d’essayer de séparer mes mains, elle se colla contre moi et avec un mouvement onduleux, comme celui d’un serpent, elle se baissa, plongea rapidement et m’échappa doucement. Tout cela fut fait en un clin d’œil; je la vis ramasser le bout de sa draperie et courir sans grâce à la porte de la véranda. Elle semblait boiter un peu,--puis elle disparut; la porte se referma derrière elle si doucement que je ne pus pas croire qu’elle était complètement fermée. J’avais un soupçon que son œil noir, à l’entre-bâillement de la porte, observait ce que j’allais faire. Je ne pouvais décider si je devais montrer le poing dans cette direction ou bien envoyer un baiser.

VI

L’un ou l’autre eût parfaitement correspondu à mes sentiments. Je considérai la porte, indécis, mais en fin de compte, je ne fis ni l’un ni l’autre. L’avertissement d’un sixième sens,--le sens de la culpabilité peut-être, ce sens qui agit toujours trop tard, hélas!--me fit regarder autour de moi; et je compris immédiatement que ce tumultueux épisode pouvait se terminer d’une façon assez déplorablement animée. J’aperçus Jacobus debout, à la porte de la salle à manger. Depuis combien de temps y était-il, il était impossible de le deviner; et en me rappelant la lutte que j’avais dû soutenir contre la jeune fille, je pensai qu’il avait dû en être, d’un bout à l’autre, le témoin muet. Mais cette supposition semblait presque incroyable. Peut-être cette impénétrable jeune fille l’avait-elle entendu arriver et s’était-elle enfuie à temps.

Il s’avança sur la véranda, de son allure habituelle, les yeux lourds, les lèvres collées. La ressemblance de la jeune fille et de cet homme me surprenait... Ces longs yeux égyptiens, ce front bas de déesse stupide, elle les avait trouvés dans la sciure du cirque; mais tout le reste, le dessin et le modelé du visage, le menton arrondi, les lèvres mêmes, tout cela c’était Jacobus, un Jacobus affiné, achevé, plus expressif.

Sa grosse main s’abattit sur une chaise légère (il y en avait là plusieurs) dont il saisit avec force le dossier et j’entrevis que tout cela pouvait très bien finir par une tête cassée. Ma mortification était extrême. Le scandale serait affreux: c’était inévitable. Mais comment agir pour me satisfaire moi-même, je n’en savais rien. Je me tenais sur mes gardes, et à tout hasard, lui fis face. Il n’y avait rien d’autre à faire. J’étais certain d’une chose, c’était que si effrontée que pût être mon attitude elle n’égalerait jamais la caractéristique impudence de Jacobus.

Il me fit son même sourire mélancolique et englué, et s’assit. Je m’en sentis soulagé. La perspective de passer des baisers aux coups n’avait rien de particulièrement attrayant en soi. Peut-être,--peut-être n’avait-il rien vu? Il avait son air habituel, mais il ne m’avait jusqu’alors jamais trouvé seul sur la véranda. S’il y avait fait allusion, s’il m’avait demandé: «Où est Alice?» ou quelque chose de ce genre, j’aurais pu juger de son intonation. Il ne m’en donnait pas l’occasion. La seule particularité qui me frappa, c’était qu’il n’avait pas encore levé les yeux vers moi. «Il sait», me dis-je avec conviction. Et le mépris que je ressentais pour lui soulagea le dégoût que j’avais de moi-même.

--«Vous rentrez de bonne heure»,--remarquai-je.

--«Les affaires sont très calmes: on n’a rien fait au magasin aujourd’hui», m’expliqua-t-il d’un air abattu.

--«Dites-moi, vous savez, je pars»,--lui dis-je, avec le sentiment que c’était peut-être la meilleure chose à faire.

--«Oui»,--murmura-t-il.--«Après-demain.»

Ce n’était pas ce que je voulais dire; mais comme il persistait à regarder par terre, je suivis la direction de son regard. Dans le silence absolu de la maison, nous restâmes les yeux fixés sur la mule que la jeune fille avait perdue dans sa fuite. Nous la regardions. Elle était là, le talon en l’air.

Au bout d’un moment qui me parut très long, Jacobus pencha sa chaise en avant, se baissa le bras étendu et ramassa l’objet. Cela avait l’air d’une chose bien fragile dans ses grosses et grasses mains. Ce n’était pas vraiment une pantoufle, mais une mule bleue en chevreau glacé, en assez mauvais état. Elle avait une barrette qui s’attachait sur le cou-de-pied, mais la jeune fille se contentait d’entrer les pieds sans l’attacher, de sa façon nonchalante. Jacobus releva les yeux, du soulier jusqu’à moi.

--«Asseyez-vous, capitaine»,--dit-il enfin à mi-voix.

Comme si la vue de la mule eût renouvelé pour moi ce sortilège, je renonçai soudain à l’idée de quitter la maison séance tenante. C’était devenu impossible. Je m’assis, sans cesser de fixer cet objet fascinant. Jacobus tournait et retournait le soulier de sa fille dans sa grosse patte comme s’il étudiait la façon dont la chose était faite; puis tout en regardant à l’intérieur, d’un air absorbé:

--«Je suis ravi de vous avoir trouvé ici, capitaine»,--me dit-il.

Je répondis par une sorte de grognement, en le regardant à la dérobée. Puis j’ajoutai:

--«Vous ne me verrez plus longtemps maintenant.»

Il restait toujours plongé dans l’intérieur de ce soulier sur lequel mes regards demeuraient également fixés.

--«Avez-vous repensé à cette affaire de pommes de terre dont je vous ai parlé l’autre jour?»

--«Non, pas le moins du monde», répondis-je sèchement. D’un geste grave de commandement de la main qui tenait ce soulier fatal, il arrêta le mouvement que je faisais pour me lever. Je restai assis et le regardai fixement.

--«Vous savez bien que je ne fais pas d’affaires.»

--«Il le faut, capitaine. Il le faut.»

Je me mis à réfléchir. Si je quittais cette maison maintenant, je ne reverrais plus la jeune fille. Et j’avais l’impression qu’il me fallait la revoir une fois encore, ne fût-ce qu’un instant. C’était un besoin, irraisonné, irrésistible. Non, je ne voulais pas m’en aller. Je voulais rester pour éprouver une fois encore cette étrange et provocante sensation, ce désir vague dont l’habitude m’avait fait,--moi, était-ce possible?--appréhender de reprendre la mer.

--«Monsieur Jacobus»,--articulai-je lentement,--«estimez-vous réellement que, tout compte fait, tout bien considéré,--je dis: tout, vous comprenez bien?--ce serait une chose profitable pour moi que de faire des affaires, par exemple, avec vous?»

J’attendis un moment. Il continua à regarder le soulier qu’il serrait maintenant par le milieu, la pointe éculée et le haut talon dépassant de chaque côté son poing pesant.

--«Ce sera pour le mieux»,--dit-il en me regardant enfin bien en face.

--«En êtes-vous sûr?»

--«Vous trouverez tout parfaitement en règle, capitaine.»

Il avait prononcé ses phrases habituelles, de sa voix placide et contenue comme toujours, et il soutenait mon regard inquisiteur avec ce même air somnolent, sans même cligner des yeux.

--«Eh bien! alors, faisons une affaire»,--lui dis-je en lui tournant le dos.--«Je vois que vous y tenez.»

Je ne désirais aucunement un scandale, mais je trouvais que les convenances extérieures s’achètent parfois trop cher; j’englobais Jacobus, moi-même et toute la population de l’île dans le même dégoût, comme si nous avions été associés dans une ignoble transaction. Et le souvenir de la vision que j’avais eue en mer, cette vision diaphane et bleue de la Perle de l’Océan à soixante milles de là; cette claire et impalpable merveille évoquée, semblait-il, par l’art de quelque pure magie me devenait également un objet d’horreur. Était-ce là cette fortune que cette vaporeuse et exceptionnelle apparition recélait pour moi dans son cœur insensible, sous l’apparence d’un beau rêve et de la brume? Était-ce donc là ma chance?

--«Je crois»,--entendis-je soudain Jacobus dire, après ce qui me parut le silence d’une abjecte méditation.--«Je crois que vous pourriez très bien en prendre trente tonnes. C’est à peu près ce qu’il y en a.»

--«Vraiment? C’est ce qu’il y en a! Je veux bien croire que ce serait très bien, mais je n’ai pas assez d’argent pour cela.»

Je ne l’avais jamais vu si agité.

--«Non!»--s’écria-t-il avec ce que je pris pour l’accent d’une sardonique menace.--«Quel dommage!»--Il s’arrêta, puis, inexorable:--«Combien avez-vous, capitaine?»--me demanda-t-il avec une terrible franchise.

Ce fut à moi de le regarder bien en face. Et, ce faisant, je lui indiquai la somme dont je pouvais disposer. Je vis qu’il était déçu. Il réfléchit assez longtemps, le regard perdu dans un calcul, avant de revenir à lui et de me faire, d’un ton pensif, cette proposition rapace:

--«Vous pourriez tirer un peu plus sur vos affréteurs... Ce serait sûrement facile, capitaine.»

--«Non, je ne le pourrais pas»,--répliquai-je brusquement,--«j’ai touché ma solde jusqu’à aujourd’hui, et, d’ailleurs, les comptes du navire sont arrêtés.»

Je me sentais devenir furieux.

--«Et je vais vous dire»,--repris-je,--«même si je le pouvais je ne le ferais pas.» Et perdant alors toute mesure, j’ajoutai:

--«Vous êtes un petit peu trop Jacobus, monsieur Jacobus.»

Le ton par lui-même était suffisamment insultant, mais il ne se départit pas de son calme; il eut seulement l’air un peu embarrassé, jusqu’à ce que quelque chose semblât être venu l’éclairer, mais cette lueur inaccoutumée dans ses yeux se dissipa instantanément. En tant que Jacobus, et sur son sol natal, ce qu’un simple capitaine pouvait bien dire ne pouvait le toucher, lui le paria. En tant qu’approvisionneur il pouvait tout supporter. Tout ce que je pus distinguer dans son marmonnement, ce fut un vague «tout à fait correct», encore que rien au fond ne pût être plus insignement faux,--à mon point de vue, du moins. Mais je me rappelais (je ne l’avais pas oublié), qu’il fallait que je visse la jeune fille. Je ne voulais pas m’en aller. Je voulais rester dans la maison jusqu’à ce que je l’eusse vue encore une fois.

--«Écoutez!»--lui dis-je pour finir.--«Je vais vous dire ce que je vais faire. Je vais prendre autant de vos sacrées pommes de terre que je peux en acheter avec mon argent, à condition que vous irez immédiatement au hangar les faire charger sur le chaland et les envoyer directement le long de mon bord. Prenez avec vous la facture et un reçu signé. Voici la clef de mon bureau. Donnez-la à Burns. Il vous réglera.»

Il se leva de sa chaise avant même que j’eusse fini de parler, mais il refusa de prendre la clef. Burns n’y consentirait jamais. Lui-même ne tenait pas à la lui demander.

--«Eh bien, alors»,--lui dis-je, en le regardant d’un air méprisant,--«il n’y a rien d’autre à faire, monsieur Jacobus, que d’aller m’attendre à bord jusqu’à ce que je vienne régler la chose avec vous.»

--«Parfaitement, capitaine. J’y vais immédiatement.»

Il semblait ne savoir que faire du soulier de la jeune fille qu’il tenait toujours dans son poing. A la fin, tout en me jetant un regard triste, il le posa sur la chaise qu’il venait de quitter.

--«Et vous, capitaine? Vous ne venez pas aussi, juste pour voir...»