Part 6
Puis m’accompagnant jusqu’à la porte, il murmura avec une gravité paisible cette recommandation: «Faites absolument comme chez vous.» Et il ajouta qu’il y aurait toujours «une assiette de soupe». Ce ne fut qu’une fois arrivé au quai, après avoir traversé les rues mal éclairées, que je me rappelai que j’avais été invité à dîner ce même soir dans la famille S... Quoique assez ennuyé de cet oubli (je ne savais pas trop comment je m’excuserais) je ne pouvais m’empêcher de penser que j’y avais gagné une soirée plus divertissante. Et puis, les affaires, ces sacrées affaires!
Dans un nègre pieds-nus qui me dépassa en courant et dégringola les marches de l’escalier je reconnus l’homme du canot de Jacobus qui avait dû dîner à la cuisine. Et lorsque j’escaladai mon échelle son habituel «Bonsoi missi» eut un accent plus cordial qu’auparavant.
V
Je tins parole à Jacobus. Je hantai sa maison. Il me trouvait régulièrement là l’après-midi, lorsqu’il s’échappait un moment du «magasin». Le son de ma voix, tandis que je parlais à Alice, l’accueillait dès son arrivée: et quand il revenait le soir, pour de bon, il y avait tout à parier qu’il m’entendrait encore parler sous la véranda. Je lui faisais un signe de tête: il s’asseyait doucement et lourdement et assistait avec une sorte d’anxieuse approbation à mes efforts pour faire sourire sa fille.
Je l’appelais souvent «Alice» devant lui: quelquefois je l’appelais Mademoiselle _Ça m’est égal_ et je m’épuisais à parler à tort et à travers, sans jamais réussir à la faire se départir de cette attitude maussade et tragique. Il y avait des moments où j’avais bien envie de l’envoyer à tous les diables et de l’agonir de sottises. Et je crois bien que si je l’eus fait, Jacobus n’eut même pas remué le petit doigt. Une sorte d’entente obscure et intime semblait s’être faite entre nous.
Je dois dire que la jeune fille traitait son père exactement comme moi.
Et comment aurait-il pu en être autrement? Elle me traitait comme elle traitait son père. Elle n’avait jamais vu aucun visiteur. Elle n’avait aucune idée de la façon dont les gens se comportent. J’appartenais à cette classe inférieure avec laquelle son père faisait des affaires sur le port. Je n’avais aucune importance. Son père non plus. Les seules personnes convenables au monde étaient les gens de l’île, qui ne voulaient pas avoir de rapports avec lui parce qu’il avait fait quelque chose de mal. Ce devait être ainsi que mademoiselle Jacobus lui avait expliqué leur isolement. Car il fallait bien lui dire quelque chose! Et je suis convaincu que Jacobus avait approuvé cette version. Je dois dire que la vieille femme en usait avec verve. Cela devenait sur ses lèvres une explication universelle, une allusion universelle, un reproche universel.
Un jour Jacobus rentra de bonne heure et me faisant signe de venir le retrouver dans la salle à manger, il s’essuya de front d’un geste las et m’apprit qu’il avait réussi à dénicher un stock de sacs.
--«C’est bien quatorze cents qu’il vous en faut, n’est-ce pas, capitaine?»
--«Oui, oui!»--répondis-je avec empressement.
Il ne montrait aucune agitation. Il me parut même plus las que jamais.
--«Eh bien! capitaine, vous n’avez qu’à dire à vos gens qu’ils peuvent les prendre chez mon frère.»
Comme, à ces mots, je demeurai bouche bée, il ajouta placidement son habituelle formule:
--«Vous trouverez tout en règle, capitaine.»
--«Vous avez parlé de cela à votre frère? (J’en étais véritablement abasourdi). Et pour moi? Il doit bien savoir que mon navire est le seul retenu ici par manque de sacs. Comment diable...»
De nouveau il s’essuya le front. Je remarquai qu’il était habillé avec un soin particulier, il portait des vêtements que je ne lui avais jamais vus jusqu’alors. Il évita mon regard.
--«Vous avez entendu raconter, naturellement... C’est vrai!... Lui... moi... Certainement nous... depuis des années... (Sa voix n’était plus qu’un murmure somnolent). J’avais à lui parler de quelque chose, quelque chose que...»
Ce murmure cessa. Il ne devait pas me dire de quoi il était question. Et ça m’était égal. J’avais hâte de transmettre la nouvelle à mes affréteurs, je revins précipitamment vers la véranda pour y prendre mon chapeau.
Ma précipitation fit que la jeune fille tourna lentement les yeux dans ma direction et que même la vieille demoiselle en cessa de tricoter. Je m’arrêtai un moment pour m’écrier:
--«Votre père est un homme étonnant, mademoiselle _Ça m’est égal_. Voilà ce qu’il est.»
Elle accueillit cette démonstration avec un étonnement méprisant. Jacobus, avec une familiarité inaccoutumée, me saisit par le bras au moment où je traversais en courant la salle à manger et marmotta pesamment l’offre d’«une assiette de soupe» dans la soirée. Je lui répondis distraitement:
--«Hein? Quoi? Oh! merci. Certainement! Avec plaisir»,--et je m’esquivai. Dîner avec lui? Bien sûr. La plus élémentaire gratitude...
Mais quelques heures plus tard, dans la rue pavée et silencieuse qu’envahissait le crépuscule, je compris que ce n’était pas la simple gratitude qui ramenait mes pas vers cette maison au vieux jardin, où depuis des années aucun autre invité n’avait dîné. La simple gratitude ne vous ronge pas intérieurement de cette façon-là. La faim peut-être; mais la nourriture de Jacobus ne m’inspirait pas une faim particulière.
Ce soir-là, aussi, la jeune fille refusa de venir à table.
Mon exaspération croissait. La vieille me lançait des regards malicieux.
--«Dites-moi»,--fis-je tout à coup à Jacobus,--«mettez un peu de poulet et de la salade sur cette assiette.»
Il obéit sans lever les yeux. J’emportai l’assiette, avec un couteau, une fourchette et une serviette sur la véranda. Le jardin n’était plus qu’une masse confuse de reliefs, comme un cimetière de fleurs envahi par l’obscurité: et, on eût dit, à la voir sur sa chaise, qu’elle se lamentait sur l’extinction de la lumière et de la couleur. Des bouffées de parfum passaient comme les âmes embaumées et vagabondes de cette multitude de fleurs disparues. Je lui parlai d’un ton joyeux, persuasif, tendre: je lui parlai à mi-voix. On aurait dit de loin l’insistance d’un amoureux. Lorsque je m’interrompis pour attendre sa réponse, il n’y eut qu’un profond silence. C’était comme si l’on eût offert de la nourriture à une statue.
--«Je n’ai rien pu avaler à la pensée que vous étiez là à mourir de faim dans l’obscurité. C’est vraiment cruel de se montrer aussi entêtée. Pensez un peu à mes souffrances.»
--«Ça m’est égal!»
J’avais envie de me livrer à quelque violence, de la secouer, de la battre peut-être.
--«Votre absurde attitude»,--lui dis-je,--«fera que je ne reviendrai plus.»
--«Qu’est-ce que vous voulez que ça me fasse?»
--«Cela vous fait plaisir!»
--«Ce n’est pas vrai», grogna-t-elle.
Je laissai tomber ma main sur son épaule et si elle avait eu le moindre mouvement de recul, je crois vraiment que je l’aurais secouée; mais elle ne fit pas le moindre mouvement et cette immobilité désarma ma colère.
--«Si! Sans quoi je ne vous trouverais pas tous les jours sur la véranda. Pourquoi êtes-vous ici, alors? Il y a bien d’autres pièces dans la maison. Vous pourriez rester dans votre chambre,--si vous ne vouliez pas me voir. Mais ça vous fait plaisir. Vous le savez bien.»
Je la sentis frissonner légèrement sous ma main et relâchai mon étreinte comme si cet indice d’animation dans son corps m’eût effrayé. L’air embaumé du jardin nous enveloppait d’une vague chaude comme un soupir voluptueux et parfumé.
--«Allez les retrouver»,--murmura-t-elle, d’un ton presque attendri.
En rentrant dans la salle à manger, je vis Jacobus baisser les yeux. Je jetai l’assiette sur la table. Devant cette manifestation de ma mauvaise humeur, il murmura je ne sais quelle excuse, et je me tournai brusquement vers lui comme s’il était responsable vis-à-vis de moi de ces «abominables excentricités», je crois bien que c’est l’expression dont je me servis.
--«Mais je dois dire que c’est surtout mademoiselle Jacobus, ici présente, qui est responsable de ces détestables manières»,--ajoutai-je avec hauteur.
Elle répliqua aussitôt de cette façon insolente qui lui était habituelle:
--«Hein? Et pourquoi ne nous laissez-vous pas tranquilles, mon garçon?»
Je fus surpris de son audace en présence de Jacobus. Mais comment aurait-il pu l’en empêcher? Il avait trop besoin d’elle. Il leva un moment un regard lourd et somnolent, puis, de nouveau, baissa les yeux. Elle insista avec autorité:
--«Vous n’avez pas encore fini votre affaire tous les deux? Si, eh bien! alors...»
Elle avait toute l’impudence des Jacobus, cette vieille femme. La masse de ses cheveux gris était partagée par une raie sur le côté comme un homme, et elle fit le geste d’y fourrer sa fourchette, comme elle faisait de son aiguille à tricoter, mais elle se retint. Ses petits yeux noirs brillaient de fureur. Avec un air menaçant, je me tournai vers mon hôte assis au bout de la table:
--«Eh bien! qu’en dites-vous, Jacobus? Dois-je en conclure que nous n’avons plus qu’à nous séparer pour tout de bon?»
Je dus attendre un moment. Quand la réponse vint, elle fut assez inattendue, et faite dans un esprit tout autre que ne l’avait été la question.
--«Je crois, pour ma part, que nous devrions faire une affaire avec ces pommes de terre, capitaine. Vous verrez que...»
Je l’interrompis.
--«Je vous ai déjà dit que je ne fais pas d’affaires!»
Sa large poitrine s’abaissa dans un soupir silencieux.
--«Réfléchissez-y, capitaine»,--murmura-t-il, avec une tranquille ténacité.
J’éclatai de rire, en me rappelant comment il s’était cramponné à cette écuyère de cirque,--la profondeur de la passion sous cette placide enveloppe, même des coups de cravache (à ce que disait la légende), n’avaient jamais pu lui donner l’aspect d’une tempête. C’était la passion d’un poisson, si l’on pouvait jamais imaginer un poisson passionné.
Ce soir-là j’éprouvai plus clairement que jamais cette habituelle sensation de malaise que me donnait cette maison mise au ban des gens «convenables». Je refusai de rester à fumer après dîner et quand je mis ma main dans la paume grasse de Jacobus, je me dis que c’était certainement la dernière fois sous son toit. Je n’en pressai pas moins cordialement son énorme patte. Ne m’avait-il pas tiré d’un mauvais pas? Aux quelques paroles de remerciement que j’étais tenu de lui adresser et que je lui adressai avec plaisir, il me répondit en pinçant les lèvres dans un mélancolique sourire.
--«Je pense que tout ira bien, capitaine»,--soupira-t-il pesamment.
--«Que voulez-vous dire?»--demandai-je, alarmé.--«Est-ce que votre frère peut encore...»
--«Oh! non»,--me dit-il d’un ton rassurant.--«C’est... C’est un homme de parole, capitaine.»
En m’éloignant de cette porte, et en m’efforçant de croire que c’était la dernière fois, je n’étais pas satisfait de moi-même. Je sentais bien que je n’étais pas absolument sincère en réfléchissant aux motifs qui faisaient agir Jacobus, et naturellement, le lendemain j’y retournai.
Comme nous sommes faibles, déraisonnables et absurdes! Avec quelle facilité nous nous laissons entraîner, lorsque notre imagination éveillée nous offre l’attrait irritant d’un désir. Je m’intéressais à la jeune fille d’une façon particulière, séduit que j’étais par l’expression de son visage, par ses silences obstinés, ses rares paroles méprisantes: par la moue perpétuelle de ses lèvres closes, les profondeurs sombres de ce regard fixe qui ne se tournait lentement vers moi comme une insolente provocation que pour se détourner le moment d’après avec une exaspérante indifférence.
Il va sans dire que la nouvelle de mon assiduité s’était répandue par la ville. J’avais remarqué un changement dans la façon d’être de mes relations et même dans les saluts des autres capitaines, lorsque je les rencontrais sur le quai ou dans les bureaux où nous appellent nos affaires. Le fondé de pouvoir à tête de vieille fille me traitait avec une expression distante et pointilleuse et ramenait, pour ainsi dire, ses jupes près de lui de peur de se contaminer. Il me semblait que les nègres eux-mêmes sur les quais se retournaient pour me regarder passer: et quant au «Bonsoi, missi» de l’homme du canot de Jacobus, quand il me ramenait à mon bord, il avait un accent familier, confidentiel, comme si nous eussions été de mèche dans quelque fâcheuse aventure.
Je croisai dans la rue mon ami S... l’aîné, et de l’autre trottoir il me fit un salut de la main qu’accompagna un sourire ironique. Le plus jeune frère, celui qu’on avait marié à la vieille mégère, s’autorisant d’une amitié plus ancienne et comme s’il payait une dette de gratitude, prit la liberté de me donner un conseil.
--«Le choix de vos amis vous fait du tort, mon cher»,--me dit-il avec une enfantine gravité.
Comme je savais que l’entrevue des frères Jacobus avait suscité de nombreux commentaires d’un bout à l’autre de la Perle sucrée de l’Océan, je voulus savoir ce que l’on me reprochait.
--«J’ai été l’occasion d’une démarche qui peut amener une réconciliation infiniment souhaitable du point de vue des convenances, ne croyez-vous pas?»
--«Assurément, si cette fille était casée, cela faciliterait certainement...» déclara-t-il d’un air sagace, puis, avec quelque inconséquence, il me donna une légère tape au bas de mon gilet.--«Vieux sacripant!»--s’écria-t-il d’un ton jovial,--«vous vous préoccupez des convenances. Mais vous feriez mieux de vous occuper de vous, vous savez, avec un personnage comme Jacobus qui n’a pas de réputation à perdre.»
Il avait recouvré toute la gravité d’un citoyen respectable et c’est d’un ton de regret qu’il ajouta:
--«Toutes les femmes, dans notre famille, sont absolument scandalisées.»
Mais, dès alors, j’avais cessé de rendre visite à la famille S... et à la famille D... Les vieilles dames me faisaient de telles figures quand je me montrais, et la multitude des jeunes parentes me recevait avec une si grande variété d’expressions: étonnement, terreur, moquerie (sauf mademoiselle Marie qui me parlait et me regardait avec une douloureuse compassion comme si j’avais été malade) que je n’eus aucune difficulté à cesser de les voir. J’aurais donné toute la société de la ville pour le plaisir d’être assis près de la fille de Jacobus, hargneuse et superbe et à peine vêtue de cette draperie couleur d’ambre qui laissait entrevoir sa gorge. A voir ses mèches en désordre de chaque côté de son visage, on eût dit qu’elle venait de sauter hors de son lit dans la panique d’un incendie.
Elle restait appuyée sur son coude à regarder vaguement devant elle. Pourquoi restait-elle à écouter mon absurde conversation? Et non seulement cela; mais pourquoi se poudrait-elle la figure en prévision de mon arrivée? Il me semblait que c’était là ce qui correspondait pour elle à faire toilette et, dans son désordre, le signe d’un grand effort pour se rendre plus belle.
Mais je pouvais m’être trompé. Il se pouvait bien qu’elle eût l’habitude quotidienne de se poudrer et que sa présence sous la véranda ne fût que le signe d’une indifférence assez complète pour ne prêter aucune attention à ma présence. En tout cas, cela revenait au même pour moi.
J’aimais à contempler la lenteur avec laquelle elle changeait d’attitude, à considérer les poses immobiles que prenaient les gracieuses lignes de son corps, à observer le regard mystérieux de ses splendides yeux noirs, allongés, mi-clos et qui contemplaient le vide. Elle avait l’air d’une créature ensorcelée avec un front de déesse couronné par la magnifique chevelure en désordre d’une bohémienne. Il n’était pas jusqu’à son indifférence qui ne fût séduisante. Je me sentais de plus en plus attaché à elle par le lien d’un irréalisable désir, car j’avais toute ma tête à moi. Et je m’habituais au malaise moral que me communiquait la somnolente attention de Jacobus, tranquille et pourtant si expressive; comme s’il avait existé un pacte tacite entre nous. Je m’habituais à l’insolence de la vieille femme: «Est-ce que vous n’allez pas nous laisser en paix, mon cher monsieur?» à ses reproches, à sa gronderie impudente et sinistre. Elle était bien de la famille Jacobus, il n’y avait pas d’erreur.
Une fois loin de la jeune fille, je me traitais de tous les noms. Quelle folie était-ce là! Je me le demandais. Il me semblait être l’esclave de quelque habitude dépravée. Et je retournais la voir, la tête claire, le cœur assurément libre, sans le moindre sentiment de pitié pour cette fille de paria (elle l’était plus que n’importe quel naufragé sur une île déserte), mais comme séduit par une promesse extraordinaire. On ne pouvait rien imaginer d’aussi peu justifié. Le souvenir du soupir tremblant qu’elle avait poussé lorsque j’avais saisi son épaule d’une main tout en tenant de l’autre cette assiette de poulet suffisait à me faire abandonner toutes mes bonnes résolutions.
Son insultant mutisme avait par moments de quoi vous faire grincer des dents. Lorsqu’elle se décidait à ouvrir la bouche, ce n’était que pour se montrer abominablement désagréable envers l’associé de ce réprouvé qu’était son père, et l’approbation pleine et entière de sa vieille parente lui parvenait sous la forme de petits gloussements insupportables. Sans compter que ces remarques, toujours faites sur le ton du plus parfait mépris, étaient singulièrement dénuées d’intérêt.
Comment aurait-il pu en être autrement! Cette vieille demoiselle Jacobus, grasse et impudente, dans sa robe grise, ne lui avait jamais enseigné les bonnes manières. Les bonnes manières, je suppose, ne sont pas nécessaires aux parias de naissance. Aucune maison d’éducation n’avait voulu l’accepter comme élève, par égard pour les convenances, j’imagine. Et Jacobus n’avait pas eu les moyens de l’envoyer ailleurs. Comment l’aurait-il pu? Aux soins de qui? Où cela? Il n’avait pas lui-même l’esprit assez aventureux pour songer à aller s’installer ailleurs. Sa passion avait bien pu lui faire parcourir, à la suite d’un cirque, des rivages étranges, mais, une fois la tempête passée, il était revenu sans aucun doute, dans cette ville où, quoiqu’il ne fût plus qu’une épave sociale, il n’en demeurait pas moins un Jacobus,--une des plus vieilles familles de l’île, plus vieille même que les familles françaises. Il avait dû y avoir un Jacobus à la mort du dernier plésiosaure. La jeune fille n’avait rien appris, elle n’avait jamais entendu une conversation générale, elle ne savait rien, elle n’avait entendu parler de rien. Assurément elle savait lire: mais tout ce qu’elle trouvait en fait de lecture c’était les journaux destinés à cette salle des capitaines, au «magasin». Jacobus avait l’habitude, de temps à autre, de les emporter chez lui, tout maculés et déchirés.
Et l’esprit de la jeune fille n’y pouvait guère saisir que les comptes rendus de la police et les relations des crimes; elle s’était fait du monde civilisé l’idée d’une suite de meurtres, d’enlèvements, de vols, de rixes et de toutes sortes de violences désespérées. L’Angleterre et la France, Paris et Londres (les deux seules villes dont elle semblait avoir entendu parler) lui paraissaient les abîmes d’abomination, tout dégouttants de sang, et qui faisaient contraste avec sa petite île où de petits larcins étaient le type des délits courants, avec, de temps à autre, un crime plus sensationnel,--et uniquement parmi les coolies qui venaient travailler aux plantations de cannes à sucre ou parmi les nègres de la ville. Mais en Europe ces choses-là se passaient toujours dans une population de blancs où, comme l’affirmait cette impudente aristocrate qu’était la vieille mademoiselle Jacobus, les marins errants, les associés de son précieux papa, étaient les derniers des derniers.
Il était impossible de lui donner le moindre sentiment des proportions. Je suppose qu’elle se figurait que l’Angleterre était de la taille de la Perle de l’Océan, que le sang y fumait d’un bout à l’autre et que ce n’était partout que maisons dévalisées. On ne pouvait arriver à lui faire comprendre que ces horreurs dont elle repaissait son imagination se perdaient dans la masse d’une vie ordonnée, comme des gouttes de sang dans l’océan. Elle dirigeait un moment vers moi le regard incompréhensif de ses longs yeux et elle détournait sans rien dire son visage poudré et méprisant. Elle ne prenait même pas la peine de hausser les épaules.
A cette époque les paquets de journaux apportés par le dernier courrier étaient remplis d’une série de crimes commis dans l’_East end_ de Londres, il y avait eu une histoire sensationnelle d’enlèvement en France et un bel exemple de vol à main armée en Australie. Un après-midi, comme je traversais la salle à manger, j’entendis mademoiselle Jacobus dire d’un ton aigre et avec une acrimonie particulièrement acide: «Je me demande ce que votre cher père peut bien comploter avec cet individu. C’est un genre d’homme à vous enlever et à vous couper la gorge pour vous voler.»
La moitié de la longueur de la véranda séparait leurs deux chaises. Je sortis de la pièce et vins avec fureur m’asseoir entre elles.
--«Oui, c’est ce que nous faisons des jeunes filles en Europe»,--me mis-je à déclarer du ton le plus tranquille.
Mademoiselle Jacobus fut, je croîs, assez déconcertée par ma soudaine apparition. Je me tournai vers elle avec une froide férocité:
--«Quant aux vieilles femmes désagréables, on les étrangle d’abord tranquillement, puis on les coupe en petits morceaux qu’on disperse, un morceau ici, un morceau là. Ils disparaissent...»
Je n’irai pas jusqu’à dire que je réussis à la terrifier. Mais elle fut troublée par ma truculence, d’autant plus que je lui avais toujours parlé avec une politesse qu’elle ne méritait pas. Ses mains grasses occupées à tricoter tombèrent lentement sur ses genoux. Elle n’ouvrit pas la bouche tandis que je la regardais fixement avec une sévère détermination. Puis comme, en fin de compte, je détournai le regard, elle posa doucement son ouvrage et, sans le moindre bruit, battit en retraite. En fait, elle disparut.
Mais je ne pensai pas à elle. Je regardais la jeune fille. C’est pour cela que je venais chaque jour: troublé, honteux, avide, trouvant dans ma présence à ses côtés une sensation unique que je savourais avec terreur, avec un certain mépris de moi-même et un plaisir profond, comme s’il se fût agi d’un vice secret qui ne devait finir qu’avec moi, comme l’habitude de quelque drogue qui ruine et qui dégrade celui qui y est asservi.
Je la contemplais, depuis le sommet de sa tête ébouriffée en suivant la ligne gracieuse de l’épaule, la courbe de la hanche, la forme drapée de la longue jambe, jusqu’à sa mince cheville qui émergeait d’un volant sale et déchiré, jusqu’à la pointe d’une mule bleue à haut talon, toute éculée, ballante à son joli pied qui s’agitait légèrement, avec des mouvements vifs et nerveux, comme si ma présence l’eût impatientée. Et dans le parfum de ces massifs de fleurs il me semblait respirer son charme spécial et inexplicable, le parfum entêtant de la captive éternellement irritée de ce jardin.
Je contemplais son menton arrondi,--le menton des Jacobus,--les lèvres charnues et rouges, et boudeuses dans ce visage poudré, le ferme modelé de la joue, les grains blancs dans les sourcils sombres: les longs yeux, mince éclat d’un blanc liquide et d’un noir intense et immobile, avec leur regard si vide de pensée, et si absorbé dans leur fixité qu’elle semblait contempler sa propre image solitaire dans quelque miroir lointain que les arbres dérobaient à ma vue.
Et soudain, sans me regarder, avec l’air d’une personne qui se parle à elle-même, elle me demanda, de cette voix légèrement à la fois rauque et douce et toujours irritée:
--«Pourquoi continuez-vous à venir ici?»
--«Pourquoi je continue à venir ici?»--répétai-je, pris de court.
Je n’aurais pas pu le lui dire. Je n’aurais même pas pu me dire à moi-même avec sincérité ce que je venais faire.
--«A quoi sert de me poser une question pareille?»