Part 4
Puis, quand la messe était terminée, il errait dans l’église même, s’exaltait devant l’essor de cette nef que quatre siècles bâtirent et scellèrent de leurs armes, en y apposant ces extraordinaires empreintes, ces fabuleux cachets qui s’épanouissent en relief sous le berceau renversé des voûtes. Ces siècles s’étaient réunis pour apporter aux pieds du Christ l’effort surhumain de leur art et les dons de chacun étaient visibles encore. Le XIIIe siècle avait taillé ces piliers bas et trapus dont les chapiteaux se couronnent de nymphéas, de trèfles d’eau, de feuillages à grandes côtes, volutés en crochets et tournés en crosse. Le XIVe siècle avait élevé les colonnes des travées voisines sur le flanc desquelles des prophètes, des moines, des saints, soutiennent de leurs corps étendus la retombée des arcs. Le XVe et le XVIe avaient créé l’abside, le sanctuaire, quelques-uns même des vitraux ouverts au sommet du chœur et, bien qu’ils eussent été réparés par de vrais gnaffs, ils n’en avaient pas moins gardé une grâce barbare, une naïveté vraiment touchante.
Ils paraissaient avoir été dessinés par les ancêtres des imagiers d’Épinal et bariolés par eux de tons crus. Les donateurs et les Saints qui défilaient dans ces clairs tableaux encadrés de pierre, étaient tous maladroits et pensifs, vêtus de robes gomme-gutte, vert bouteille, bleu de prusse, rouge de groseille, violet d’aubergine et lie de vin qui se fonçaient encore au contact des chairs omises ou perdues, restées, en tout cas, comme leur épiderme de verre, incolores. Dans l’une de ces fenêtres, le Christ en croix semblait même limpide, tout en lumière, au milieu des taches azurées du ciel et des plaques rouges et vertes que formaient les ailes de deux anges dont le visage paraissait aussi taillé dans le cristal et rempli de jour.
Et ces vitraux, différents en cela de ceux des autres églises, absorbaient les rayons du soleil, sans les réfracter. Ils avaient sans doute été privés volontairement de reflets, afin de ne pas insulter par une insolente gaieté de pierreries en feu à la mélancolique détresse de cette église qui s’élevait dans l’atroce repaire d’un quartier peuplé de mendiants et d’escarpes.
Alors des réflexions assaillaient Durtal. Dans Paris, les basiliques modernes étaient inertes; elles restaient sourdes aux prières qui se brisaient contre l’indifférence glacée de leurs murs. Comment se recueillir dans ces nefs où les âmes n’ont rien laissé d’elles, où lorsqu’elles allaient peut-être se livrer, elles avaient dû se reprendre, se replier, rebutées par l’indiscrétion d’un éclairage de photographe, offusquées même par l’abandon de ces autels où aucun Saint n’avait jamais célébré la messe? Il semblait que Dieu fût toujours sorti, qu’il ne rentrât que pour tenir sa promesse de paraître au moment de la consécration et qu’aussitôt après, il se retirât, méprisant, de ces édifices qui n’avaient pas été créés expressément pour lui, puisque, par la bassesse de leurs formes, ils pouvaient servir aux usages les plus profanes, puisque surtout ils ne lui apportaient point, à défaut de la sainteté, le seul don qui pût lui plaire, ce don de l’art qu’il a, lui-même, prêté à l’homme et qui lui permet de se mirer dans la restitution abrégée de son œuvre, de se réjouir devant l’éclosion de cette flore dont il a semé les germes dans les âmes qu’il a triées avec soin, dans les âmes qu’il a, après celles de ses Saints, vraiment élues.
Ah! les charitables églises du Moyen Age, les chapelles moites et enfumées, pleines de chants anciens, de peintures exquises et cette odeur des cierges qu’on éteint, et ces parfums des encens qu’on brûle!
A Paris, il ne restait plus que quelques spécimens de cet art d’antan, que quelques sanctuaires dont les pierres suintaient réellement la Foi; parmi ceux-là, Saint-Séverin apparaissait à Durtal comme le plus exquis et le plus sûr. Il ne se sentait chez lui que là; il croyait que s’il voulait enfin prier pour de bon, ce serait dans cette église qu’il devrait le faire, et il se disait: ici, l’âme des voûtes existe. Il est impossible que les ardentes prières, que les sanglots désespérés du Moyen Age n’aient pas à jamais imprégné ces piliers et tanné ces murs; il est impossible que cette vigne de douleurs où jadis des Saints vendangèrent les grappes chaudes des larmes, n’ait pas conservé, de ces admirables temps, des émanations qui soutiennent, des effluves qui sollicitent encore la honte des péchés, l’aveu des pleurs!
De même que sainte Agnès demeurant immaculée dans les bordeaux, cette église restait intacte dans un milieu infâme, alors que tout autour d’elle dans les rues, au Château rouge, à la crémerie Alexandre, là, à deux pas, la tourbe moderne des sacripants combinaient leurs méfaits, en cuvant, avec des prostituées, les boissons de crimes, les absinthes cuivrées et les trois six!
Dans ce territoire réservé du Satanisme, elle émergeait, délicate et petite, frileusement emmitouflée dans les guenilles des cabarets et des taudis; et, de loin, elle dressait encore, au-dessus des toits, son clocher frêle, pareil à une aiguille piquée, la pointe en bas et ajourant en l’air son chas au travers duquel on apercevait, surplombant une sorte d’enclume, une minuscule cloche. Telle elle apparaissait, du moins, de la place Saint-André-des-Arts. Symboliquement, on eût dit d’un miséricordieux appel toujours repoussé par des âmes endurcies et martelées par les vices, de cette enclume qui n’était qu’une illusion d’optique et de cette très réelle cloche.
Et dire, songeait Durtal, dire que d’ignares architectes et que d’ineptes archéologues voudraient dégager Saint-Séverin de ses loques et la cerner avec les arbres en prison d’un square! Mais elle a toujours vécu dans son lacis de rues noires! Elle est volontairement humble, en accord avec le misérable quartier qu’elle assiste. Au Moyen Age, elle était un monument d’intérieur et non l’une de ces impétueuses basiliques que l’on dressait en évidence sur de grandes places.
Elle était un oratoire pour les pauvres, une église agenouillée et non debout; aussi serait-ce le contre-sens le plus absolu que de la sortir de son milieu, que de lui enlever ce jour d’éternel crépuscule, ces heures toutes en ombre, qui avivent sa dolente beauté de servante en prière derrière la haie impie des bouges!
Ah! si l’on pouvait la tremper dans l’atmosphère embrasée de Notre-Dame des Victoires et adjoindre à sa maigre psallette la puissante maîtrise de Saint-Sulpice, ce serait complet! Se criait Durtal; mais hélas! Ici-bas, rien d’entier, rien de parfait n’existe!
Enfin, au point de vue de l’art, elle était encore la seule qui le ravissait, car Notre-Dame de Paris était trop grande et trop sillonnée par des touristes: puis les cérémonies s’y faisaient rares; on y débitait juste le poids des prières exigées et la plupart des chapelles demeuraient closes; enfin les voix de ses enfants étaient en coton à repriser; à tous coups, elles cassaient, pendant que graillonnait l’âge avancé des basses. A Saint-Étienne du Mont, c’était pis encore; la coque de l’église était charmante, mais la maîtrise était une succursale de la maison Sanfourche; on se serait cru dans un chenil où grognait une meute variée de bêtes malades; quant aux autres sanctuaires de la rive gauche, ils étaient nuls; l’on y supprimait d’ailleurs autant que possible le plain-chant, et partout l’on y embrenait avec des fredons libertins la pauvreté des voix.
Et c’était cependant encore sur cette rive que les églises se respectaient le mieux, car le district religieux de Paris s’arrête à ce côté de la Seine, cesse après que l’on a franchi les ponts.
En somme, en se récapitulant, il pouvait croire que Saint-Séverin par ses effluves et l’art délicieux de sa vieille nef, que Saint-Sulpice par ses cérémonies et par ses chants l’avaient ramené vers l’art chrétien qui l’avait à son tour dirigé vers Dieu.
Puis, une fois aiguillé sur cette voie, il l’avait parcourue, était sorti de l’architecture et de la musique, avait erré sur les territoires mystiques des autres arts et ses longues stations au Louvre, ses incursions dans les bréviaires, dans les livres de Ruysbroeck, d’Angèle de Foligno, de Sainte Térèse, de Sainte Catherine de Gênes, de Madeleine de Pazzi, l’avaient encore affermi dans ses croyances.
Mais ce bouleversement d’idées qu’il avait subi était trop récent pour que son âme encore déséquilibrée se tînt. Par instants, elle semblait vouloir se retourner et il se débattait alors pour l’apaiser. Il s’usait en disputes, en arrivait à douter de la sincérité de sa conversion, se disait: en fin de compte, je ne suis emballé à l’église que par l’art; je n’y vais que pour voir ou pour entendre et non pour prier; je ne cherche pas le Seigneur, mais mon plaisir. Ce n’est pas sérieux! De même que dans un bain tiède, je ne sens point le froid si je reste immobile et que si je remue, je gèle, de même aussi à l’église mes élans chavirent dès que je bouge; je suis presque enflammé dans la nef, moins chaud déjà sous le parvis et je deviens absolument glacé lorsque je suis dehors. Ce sont des postulations littéraires, des vibrations de nerfs, des échauffourées de pensées, des bagarres d’esprit, c’est tout ce que l’on voudra, sauf la Foi.
Mais ce qui l’inquiétait plus encore que ce besoin d’adjuvants pour s’attendrir, c’était que ses sens dévergondés s’exaspéraient au contact des idées pieuses. Il flottait, comme une épave, entre la luxure et l’Église et elles se le renvoyaient, à tour de rôle, le forçant dès qu’il s’approchait de l’une à retourner aussitôt auprès de celle qu’il avait quittée et il en venait à se demander s’il n’était pas victime d’une mystification de ses bas instincts cherchant à se ranimer, sans même qu’il en eût conscience, par le cordial d’une piété fausse.
En effet, combien de fois l’avait-il vu se réaliser l’immonde miracle, alors qu’il sortait presque en larmes de Saint-Séverin? Sournoisement, sans filiation d’idées, sans gradation, sans soudure de sensations, sans même qu’une étincelle crépitât, ses sens prenaient feu et il était sans force pour les laisser se consumer seuls, pour leur résister.
Il se vomissait après, mais il était bien temps! Et alors le mouvement inverse se produisait; il avait envie de courir dans une chapelle, de s’y laver et il était si dégoûté de lui que, s’il allait quelquefois jusqu’à la porte, il n’osait entrer.
D’autres fois, au contraire, il se révoltait et se criait, furieux: c’est bête, à la fin, je me suis gâté le seul plaisir qui me restait, la chair. Jadis, je m’amusais et ne me répugnais point; aujourd’hui, je paye mes pauvres godailles par des tourments. J’ai ajouté un ennui de plus dans mon existence; ah! si c’était à refaire!
Et vainement, il se mentait, tentait de se justifier, en se suggérant des doutes.
Et si tout cela n’était pas véritable? S’il n’y avait rien? Si je me trompais? Si les libres-penseurs avaient raison?
Mais il était bien obligé de se prendre en pitié, car il sentait très distinctement, au fond de lui, qu’il possédait l’inébranlable certitude de la vraie Foi.
Ces discussions sont misérables et ces excuses que je cherche à mes saletés sont odieuses, se disait-il: et une flambée d’enthousiasme jaillissait en lui.
Comment douter de la véracité des dogmes, comment nier la puissance divine de l’Église, mais elle s’impose!
D’abord elle a son art surhumain et sa mystique, puis n’est-elle donc pas surprenante la persistante inanité des hérésies vaincues? Toutes, depuis que le monde existe, ont eu pour tremplin la chair. Logiquement, humainement, elles devaient triompher, car elles permettaient à l’homme et à la femme de satisfaire leurs passions, soi-disant en ne péchant pas, en se sanctifiant même comme les gnostiques, en rendant par les plus basses turpitudes hommage à Dieu.
Que sont-elles devenues? Toutes ont sombré. L’Église, si inflexible sur cette question, est demeurée entière et debout. Elle ordonne au corps de se taire, à l’âme de souffrir et, contre toute vraisemblance, l’humanité l’écoute et balaie, tel qu’un fumier, les séduisantes allégresses qu’on lui propose.
N’est-elle pas décisive aussi cette vitalité que conserve l’Église, malgré l’insondable stupidité des siens? Elle a résisté à l’inquiétante sottise de son clergé, elle n’a pas même été entamée par la maladresse, par le manque de talent de ses défenseurs! c’est cela qui est fort!
Non, plus j’y songe, s’écriait-il, plus je la trouve prodigieuse, unique! Plus je suis convaincu qu’elle seule détient la vérité, qu’hors d’elle, ce ne sont plus que des luxations d’esprit, que des impostures, que des esclandres!--L’Église, elle est le haras divin et le dispensaire céleste des âmes; c’est elle qui les allaite, qui les élève, qui les panse; elle, qui leur notifie, quand le temps des douleurs est venu, que la vie réelle ne commence pas à la naissance, mais bien à la mort. L’Église, elle est indéfectible, elle est suradmirable, elle est immense...
Oui, mais alors, il faudrait suivre ses prescriptions et pratiquer les sacrements qu’elle exige!
Et Durtal, en hochant la tête, ne se répondait plus.
III
Comme tous les incrédules il s’était dit, avant sa conversion: moi, si je croyais que Jésus est Dieu et que la vie éternelle n’est pas un leurre, je n’hésiterais point à renverser mes habitudes, à suivre autant que possible les règles religieuses, à demeurer, en tout cas, chaste. Et il s’étonnait que des gens qu’il avait connus et qui se trouvaient dans ces conditions n’eussent pas une attitude supérieure à la sienne. Lui, qui s’accordait depuis si longtemps d’indulgents pardons, devenait d’une singulière intolérance, dès qu’il s’agissait d’un catholique.
Il comprenait maintenant l’iniquité de ses jugements, se rendait compte qu’entre croire et pratiquer l’abîme le plus difficile à franchir existe.
Il n’aimait pas à se disputer sur cette question, mais elle revenait et l’obsédait quand même et il était bien obligé de s’avouer alors la mesquinerie de ses arguments, les méprisables raisons de ses résistances.
Il était encore assez franc pour se dire: je ne suis plus un enfant; si j’ai la Foi, si j’admets le Catholicisme, je ne puis le concevoir, tiède et flottant, continuellement réchauffé par le bain-marie d’un faux zèle. Je ne veux pas de compromis et de trêves, d’alternances de débauches et de communions, de relais libertins et pieux, non, tout ou rien; se muer de fond en comble ou ne rien changer!
Et aussitôt, il reculait épouvanté, essayait de fuir devant ce parti qu’il s’agissait de prendre, s’ingéniait à se disculper en ergotant pendant des heures, invoquait les plus piètres motifs pour demeurer tel qu’il était, pour ne pas bouger.
Comment faire? si je n’obéis pas à des ordres que je sens s’affirmer, de plus en plus impérieux, en moi, je me prépare une vie de malaises et de remords, car je sais très bien que je ne dois pas m’éterniser ainsi sur le seuil, mais pénétrer dans le sanctuaire et y rester. Et si je me décide... ah! Non, par exemple... car alors il faudra s’astreindre à un tas d’observances, se plier à des séries d’exercices, suivre la messe le dimanche, faire maigre le vendredi; il faudra vivre en cagot, ressembler à un imbécile!
Et il se rappelait soudain, pour s’aider à la révolte, la dégaîne, la tête, des gens assidus dans les églises; pour deux hommes qui avaient l’air d’êtres intelligents, d’êtres propres, combien, à n’en pas douter, étaient des cafards et des pleutres!
Presque tous avaient l’aspect louche, la voix huileuse, les yeux rampants, les lunettes inamovibles, les vêtements en bois noir des sacristains; presque tous égrenaient d’ostensibles chapelets et, plus stratégiques, plus fourbes encore que les impies, ils rançonnaient leur prochain, en quittant Dieu.
Et les dévotes étaient encore moins rassurantes; elles envahissaient l’église, s’y promenaient ainsi que chez elles, dérangeaient tout le monde, bousculaient les chaises, vous cognaient sans même demander pardon; puis elles s’agenouillaient avec faste, prenaient des attitudes d’anges contrits, marmottaient d’intarissables patenôtres, sortaient de l’église encore plus arrogantes et plus aigres.
Comme c’est encourageant de se dire qu’il faudra se mêler à la clique de ces pécores pieuses! s’écriait-il.
Mais aussitôt, sans même qu’il le voulût, il se répondait: tu n’as pas à t’occuper des autres; si tu étais plus humble, ces gens te paraîtraient sans doute moins hostiles; ils ont dans tous les cas le courage qui te manque; eux n’ont pas honte de leur foi et ils ne craignent pas de s’agenouiller en public devant leur Dieu.
Et Durtal restait penaud, car il devait bien s’avouer que cette riposte frappait juste. L’humilité lui faisait défaut, cela était sûr, mais ce qui était peut-être pis encore, il ne pouvait se soustraire au respect humain.
Il appréhendait de passer pour un sot; la perspective d’être aperçu, à genoux, dans une église, l’horripilait; l’idée, si jamais il devait communier, de se lever, d’affronter les regards pour s’acheminer vers l’autel, lui était intolérable.
S’il vient jamais, ce qu’il sera dur à subir ce moment-là! se disait-il; et pourtant, c’est idiot, car enfin je n’ai que faire de l’opinion de personnes que je ne connais point! mais il avait beau se répéter que ses alarmes étaient absurdes, il ne parvenait pas à les surmonter, à se dissuader de la peur du ridicule.
Enfin, reprenait-il, quand même je me déciderais à sauter le fossé, à me confesser et à communier, il resterait toujours à résoudre la terrible question des sens; il faudrait se déterminer à fuir les emprises de la chair, à renoncer aux filles, à accepter un éternel jeûne. Ça, je n’y parviendrai jamais!
Sans compter que, dans tous les cas, le moment serait mal choisi si je tentais dès maintenant cet effort, car je n’ai jamais été si tourmenté que depuis ma conversion; ah! ce que le catholicisme suscite d’immondes rumeurs lorsque l’on rôde dans ses alentours, sans y entrer!
Et à cette exclamation une autre répliquait aussitôt: Eh bien mais alors, il faut y entrer!
Il s’irritait à tourner ainsi sur lui-même, sans changer de place et il essayait de dévier cette conversation, comme s’il se fût entretenu avec une autre personne dont les questions l’embarrassaient; mais il y revenait quand même et, agacé, réunissait toute sa raison, l’appelait à l’aide.
Voyons, il faut tâcher de se repérer pourtant! Il est évident que depuis que je me suis approché de l’Église, mes persuasions d’ordures sont devenues plus fréquentes et plus tenaces; un autre fait est certain encore, c’est que je suis suffisamment usé par vingt ans de noce pour n’avoir plus de besoins charnels. Je pourrais donc parfaitement, en somme, si je le voulais bien, demeurer chaste; mais il faudrait ordonner à ma misérable cervelle de se taire et je n’en ai pas la force!--C’est effrayant tout de même, dire que je suis plus attisé que dans ma jeunesse, car maintenant mes désirs voyagent et, las de l’abri coutumier, ils partent à la recherche du mauvais gîte! Comment expliquer cela? ne s’agirait-il pas alors d’une sorte de dyspepsie d’âme, ne digérant plus les sujets coutumiers, cherchant pour se nourrir des ravigotes de songeries, des salaisons d’idées; ce serait donc cette inappétence des repas sains qui aurait engendré cette convoitise de mets baroques, cet idéal trouble, cette envie de s’échapper hors de moi, de franchir, ne fût-ce que pendant une seconde, les lisières tolérées des sens.
Dans ce cas, le Catholicisme jouerait tout à la fois le rôle d’un révulsif et d’un déprimant. Il stimulerait ces souhaits maladifs et il me débiliterait en même temps, me livrerait, sans vigueur pour résister, à l’émoi de mes nerfs.
A force de s’ausculter, en errant ainsi, il finissait par s’acculer dans une impasse, aboutissait à cette conclusion: je ne pratique pas ma religion parce que je cède à d’ignobles instincts et je cède à ces instincts parce que je ne pratique pas ma religion.
Mais ainsi au pied du mur, il regimbait, se demandant si cette dernière observation était bien juste; car enfin, rien ne prouvait qu’après s’être approché des Sacrements, il ne serait pas attaqué plus violemment encore. C’était même probable, car le démon s’acharnait surtout sur les gens pieux.
Puis il se révoltait contre la lâcheté de ces remarques, se criait: je me mens, car je sais bien que si je faisais seulement mine de me défendre, je serais là-haut puissamment aidé.
Habile à se tourmenter, il continuait à se piétiner l’âme, toujours sur la même piste. Admettons, se disait-il, que, par impossible, j’aie maté mon orgueil et réduit mon corps, admettons qu’il ne me reste plus, à l’heure actuelle, qu’à aller de l’avant, eh bien, je suis encore arrêté, car le dernier obstacle à franchir m’effare.
Jusqu’ici, j’ai pu marcher seul, sans une aide terrestre, sans un conseil; j’ai pu me convertir, sans l’appui de personne, mais aujourd’hui, je ne puis plus faire un pas sans avoir un guide. Je ne puis m’approcher de l’autel, sans le secours d’un truchement, sans le renfort d’un prêtre.
Et une fois de plus, il reculait, car il avait autrefois fréquenté un certain nombre d’ecclésiastiques et il les avait trouvés si médiocres, si tièdes, surtout si hostiles à la Mystique, qu’il se révoltait rien qu’à l’idée de leur exposer le bilan de ses postulations et de ses regrets.
Ils ne me comprendront pas, se disait-il, ils me répondront que la mystique était intéressante au Moyen Age, qu’elle est maintenant désuète, qu’elle est, en tout cas, en parfait désaccord avec le modernisme. Ils croiront que je suis fou, m’assureront d’ailleurs que Dieu n’en demande pas tant, m’engageront, en souriant, à ne pas me singulariser, à faire comme les autres, à penser comme eux.
Je n’ai certes pas la prétention d’aborder, de moi-même, la voie mystique, mais enfin qu’ils me laissent au moins l’envier, qu’ils ne m’infligent pas leur idéal bourgeois d’un Dieu!
Car, il n’y a pas à se leurrer, le Catholicisme n’est point seulement cette religion tempérée qu’on nous propose; il ne se compose pas seulement de petites cases et de formules; il ne réside pas en entier dans d’étroites pratiques, dans des amusettes de vieille fille, dans toute cette bondieusarderie qui s’épand le long de la rue de Saint-Sulpice; il est autrement surélevé, autrement pur; mais alors il faut pénétrer dans sa zone brûlante, il faut le chercher dans la Mystique qui est l’art, qui est l’essence, qui est l’âme de l’Église même.
En usant des puissants moyens dont elle dispose, il s’agit alors de faire le vide en soi, de se dénuder l’âme, de telle sorte que, s’il le veut, le Christ puisse y descendre; il s’agit de désinfecter le logis, de le passer au chlore des prières, au sublimé des sacrements; il s’agit, en un mot, d’être prêt quand l’hôte viendra et nous ordonnera de nous transvaser en lui, tandis que lui-même se fondra en nous.
Je sais, parbleu bien, que cette alchimie divine, que cette transmutation de la créature humaine en Dieu est, la plupart du temps, impossible, car le Sauveur réserve d’habitude ces extraordinaires faveurs à ses élus, mais enfin, si indigne qu’il soit, chacun est présumé pouvoir atteindre ce but grandiose, puisque c’est Dieu seul qui décide et non l’homme, dont l’humble concours est seulement requis.
Je me vois raconter cela à des prêtres! Ils me diront que je n’ai pas à m’occuper d’idées mystiques et ils me présenteront en échange une religionnette de femme riche; ils voudront s’immiscer dans ma vie, me presser sur l’âme, m’insinuer leurs goûts; ils essaieront de me convaincre que l’art est un danger; ils me prôneront des lectures imbéciles; ils me verseront à pleins bols leur bouillon de veau pieux!
Et je me connais, au bout de deux entretiens avec eux, je me révolterai, je deviendrai impie!
Et Durtal hochait la tête, et demeurait pensif, puis il reprenait: