En route

Part 28

Chapter 283,898 wordsPublic domain

Il n’y avait aucune inscription, aucune fleur dans cet enclos qu’ils traversèrent; le moine poussa une autre porte et ils débouchèrent dans un long couloir qui puait le rat. Au bout de ce couloir, Durtal reconnut l’escalier qu’il avait franchi, un matin, pour aller se confesser chez le prieur. Ils le laissèrent à leur gauche, tournèrent dans une autre galerie et l’hôtelier les introduisit dans une salle immense, percée de hautes fenêtres, décorée de trumeaux du XVIIIe siècle et de grisailles; elle était exclusivement meublée de bancs et de stalles au-dessus desquels, un siège isolé, sculpté d’armes abbatiales peintes, marquait la place de Dom Anselme.

--Oh! cette salle du chapitre, elle n’a rien de monastique! dit le P. Étienne, en désignant les peintures profanes des murs; nous avons conservé tel quel le salon de cet ancien château, mais je vous prie de croire que ce décor ne nous plaît guère.

--Et que fait-on dans cette salle?

--Mais, nous nous y réunissons après la messe; le chapitre s’ouvre par la lecture du martyrologe, suivie des dernières prières de Prime. Puis on lit un passage de la règle que le P. abbé commente. Enfin, nous pratiquons l’exercice d’humilité, c’est-à-dire que celui d’entre nous qui a commis une faute contre la règle se prosterne et l’avoue devant ses frères.

Ils se rendirent de là au réfectoire. Cette pièce aussi haute de plafond, mais plus petite, était garnie de tables dessinant la forme d’un fer à cheval. Des sortes de grands huiliers contenant, chacun, deux demi-bouteilles de piquette séparées par une carafe et, devant eux, des tasses de terre brune à deux anses servant de verres, y étaient, de distance en distance, posés. Le moine expliqua que ces faux huiliers à trois branches indiquaient la place de deux couverts, chaque moine ayant droit à sa demi-bouteille de boisson et partageant avec son voisin l’eau de la carafe.

--Cette chaire, reprit le P. Étienne, en désignant un grand coquetier de bois, adossé à la muraille, est destinée au lecteur de semaine, au père qui fait la lecture pendant le repas.

--Et il dure combien de temps ce repas?

--Juste une demi-heure.

--Oui, et la cuisine que nous autres nous mangeons est une cuisine délicate, en comparaison de celle qu’on sert aux moines, dit l’oblat.

--Je mentirais si je vous affirmais que nous nous régalons, répondit l’hôtelier. Savez-vous ce qui est le plus pénible à supporter, les premiers temps surtout, c’est le manque d’assaisonnement des plats. Le poivre et les épices sont interdits par la règle, et comme aucune salière ne figure sur notre table, nous avalons tels quels des aliments qui sont à peine salés, pour la plupart.

Certains jours d’été, lorsque l’on sue à grosses gouttes, cela devient presque impossible, car le cœur lève. Et il faut s’enfourner quand même cette pâtée chaude, l’absorber en quantité suffisante pour ne pas faiblir jusqu’au lendemain; on se regarde, découragés, n’en pouvant plus; il n’y a pas d’autre mot pour définir notre dîner au mois d’août, c’est un supplice.

--Et tous, le P. abbé, le prieur, les pères, les frères, tous ont la même nourriture?

--Tous. Venez visiter maintenant le dortoir.

Ils montèrent au premier. Un immense corridor, garni, tel qu’une écurie, de box de bois, s’étendait, fermé à chacun de ses bouts par une porte.

--Voici notre logis, fit le moine, en s’arrêtant devant ces cases. Des pancartes étaient placées au-dessus d’elles, affichant le nom de chaque moine et la première arborait sur son étiquette cette inscription: le père abbé.

Durtal tâta le lit accoté contre l’une des deux cloisons.

Il avait l’aspérité d’un peigne à carder et le mordant d’une râpe. Il se composait d’une simple paillasse piquée, étendue sur une planche; pas de draps, mais une couverture de prison en laine grise; à la place des oreillers un sac de paille.

--Dieu que c’est dur! s’écria Durtal, et le moine rit.

--Nos robes amortissent la rugosité de ce faux matelas, dit-il, car la règle ne nous permet pas de nous déshabiller; nous pouvons seulement nous déchausser; aussi dormons-nous tout vêtus, la tête enveloppée dans notre capuce.

--Et ce qu’il doit faire froid dans ce corridor balayé par tous les vents! ajouta Durtal.

--Sans doute, l’hiver est farouche ici; mais ce n’est pas cette saison-là qui nous alarme; on vit tant bien que mal, même sans feu, par les temps de glace; mais l’été!--Si vous saviez ce que le réveil dans des vêtements encore trempés de sueur, pas secs depuis la veille, est atroce!

Puis, bien qu’à cause de la grande chaleur on ait souvent à peine dormi, il faut, avant le jour, sauter en bas de sa couche et commencer aussitôt le grand office de nuit, les Vigiles qui durent au moins deux heures. Même après vingt ans de Trappe, on ne peut pas ne point souffrir de ce lever; on se bat à la chapelle contre le sommeil qui vous écrase; on dort pendant que l’on entend chanter un verset; on lutte pour se tenir éveillé, afin de pouvoir en chanter un autre, et l’on retombe.

Il faudrait pouvoir donner un tour de clef à la pensée et l’on en est incapable.

Vraiment, je vous assure qu’en dehors même de la fatigue corporelle qui explique cet état, le matin, il y a là une agression démoniaque, une tentation incessante pour nous inciter à mal réciter l’office.

--Et vous subissez, tous, cette lutte?

--Tous; et cela n’empêche, conclut le moine dont le visage rayonna, cela n’empêche que nous ne soyons ici vraiment heureux.

C’est que toutes ces épreuves ne sont rien à côté des joies profondes et intimes que le bon Dieu nous accorde! ah! il est un maître généreux; il nous paye au centuple nos pauvres peines.

Tout en parlant, ils avaient enfilé le corridor et étaient arrivés à son autre bout.

Le moine ouvrit la porte et Durtal, stupéfié, se trouva dans un vestibule, juste en face de sa cellule.

--Je ne croyais pas, dit-il, habiter si près de vous!

--Cette maison est un véritable labyrinthe--mais M. Bruno va vous conduire à la bibliothèque où le père prieur vous attend, car, moi, il faut que j’aille à mes affaires. A tout à l’heure, reprit-il, en souriant.

La bibliothèque était située de l’autre côté de l’escalier par lequel Durtal accédait à sa chambre. Elle était grande, garnie de rayons du haut en bas, occupée au milieu par une sorte de table comptoir sous laquelle s’étageaient encore des rangées de livres.

Le P. Maximin dit à Durtal:

--Nous ne sommes pas bien riches, mais enfin nous possédons des instruments de travail assez complets sur la théologie et la monographie des cloîtres.

--Vous avez des volumes superbes, s’écria Durtal qui regardait de magnifiques in-folio reliés dans de splendides reliures aux armes.

--Tenez, voici les œuvres de saint Bernard en une belle édition, et le moine présenta à Durtal d’énormes textuaires imprimés avec des caractères graves, sur papier sonore.

--Quand je pense que je m’étais promis de savourer saint Bernard, dans cette abbaye même qu’il a fondée, et me voici à la veille de mon départ et je n’ai rien lu.

--Vous ne connaissez pas ses ouvrages?

--Si, des morceaux épars de ses sermons et de ses lettres; j’ai parcouru des selectæ médiocres de ses œuvres, mais c’est tout.

--Il est notre maître par excellence ici, mais il n’est pas le seul de nos ancêtres en saint Benoît dont ce couvent dispose, dit le père, avec une certaine fierté.--Voyez, et il désigna sur des rayons de puissants in-quarto, voici: saint Grégoire Le Grand, Bède le Vénérable, saint Pierre Damien, saint Anselme... et vos amis sont là, fit-il, suivant de l’œil Durtal qui lisait des titres de volumes, sainte Térèse, saint Jean de la Croix, sainte Madeleine de Pazzi, sainte Angèle, Tauler,... et celle-ci qui, de même que la sœur Emmerich, dictait ses entretiens avec Jésus, pendant l’extase.--Et le prieur tira de la file des livres deux in-dix-huit: les «Dialogues» de sainte Catherine de Sienne.

--Elle est terrible pour les prêtres de son temps cette Dominicaine, reprit le moine. Elle vérifie leurs méfaits, leur reproche nettement de vendre le Saint-Esprit, de pratiquer des sortilèges, de se servir du sacrement pour composer des maléfices.

--Sans compter les vices indus dont elle les accuse dans la série du péché de chair, ajouta l’oblat.

--Certes, elle ne mâche pas ses mots, mais elle avait le droit de le prendre sur ce ton et de menacer au nom du Seigneur, car elle était vraiment inspirée par Lui. Sa doctrine était puisée aux sources divines.--«Doctrina ejus infusa, non acquisita», a dit l’Église dans la bulle qui la canonise. Ses Dialogues sont admirables; les pages où Dieu lui explique les saintes fraudes dont il use parfois pour ramener les hommes au bien, les passages où elle traite de la vie monastique, de cette barque qui possède trois cordages: la chasteté, l’obéissance et la pauvreté, et qui affronte la tempête sous la conduite du Saint-Esprit, sont délicieux. Elle se révèle, dans son œuvre, l’élève du disciple bien-aimé et de saint Thomas d’Aquin. On croirait entendre l’Ange de l’école paraphrasant le dernier des Évangiles!

--Oui, fit à son tour l’oblat; si sainte Catherine de Sienne ne s’adonne pas aux hautes spéculations de la Mystique, si elle n’analyse point comme sainte Térèse les mystères de l’amour divin et ne trace pas l’itinéraire des âmes destinées à la vie parfaite, elle reflète directement au moins les entretiens du ciel. Elle appelle, elle aime! Vous avez parcouru, Monsieur, ses traités de la Discrétion et de la Prière?

--Non. J’ai lu Catherine de Gênes, mais les livres de Catherine de Sienne ne me sont jamais tombés entre les mains.

--Et ce recueil-ci, qu’en pensez-vous?

Durtal regarda le titre et fit la moue.

--Je vois que Suso ne vous ravit guères.

--Je mentirais si je vous assurais que les dissertations de ce Dominicain m’enchantent. D’abord, l’illuminé que fut cet homme ne m’attire pas. Sans parler de la frénésie de ses pénitences, quelle minutie de dévotion, quelle étroitesse de piété fut la sienne! Songez qu’il ne pouvait se décider à boire sans avoir, au préalable, divisé son breuvage en cinq parts. Il pensait honorer ainsi les cinq plaies du Sauveur; et encore avalait-il en deux fois sa dernière gorgée, pour s’évoquer l’eau et le sang qui sortirent du flanc du Verbe.

Non, ça ne m’entre pas dans la caboche, ces choses-là; jamais, je n’admettrai que de semblables pratiques puissent glorifier le Christ!

Et, remarquez bien que cet amour des égrugeures, que cette passion des béatilles se retrouve dans toute son œuvre. Son Dieu est si difficile à contenter, si méticuleux, si tâtillon, que personne n’irait au Ciel si l’on croyait ce qu’il raconte!--C’est un épilogueur d’éternité, un grigou de paradis, ce Dieu-là!

En somme, Suso s’épand en d’impétueux discours sur des vétilles; puis ce qu’avec ses insipides allégories, son morose «Colloque des neuf rochers» m’assomme!

--Vous conviendrez bien, pourtant, que son étude sur «l’Union de l’âme» est substantielle et que «l’office de l’Éternelle Sagesse qu’il composa vaut qu’on le lise.

--Je ne dis pas, mon père; je n’ai plus présent à la mémoire cet office; mais je me rappelle assez bien le traité de «l’Union avec Dieu»; il m’a semblé plus intéressant que le reste, mais avouez qu’il est de bien courte haleine... et puis sainte Térèse a élucidé, elle aussi, cette question du renoncement humain et de la fruition divine... et dame alors!

--Allons, fit l’oblat en souriant, je renonce à faire de vous un lecteur fervent du bon Suso.

--Pour nous, reprit le P. Maximin, voici vraiment quel devrait être, si nous avions un peu de temps pour travailler, le levain de nos méditations, le sujet de nos lectures et il amena à lui un in-folio qui contenait les œuvres de sainte Hildegarde, abbesse du monastère de Ruperstberg.

C’est que, voyez-vous, celle-là est la grande Prophétesse du Nouveau Testament. Jamais, depuis les visions de saint Jean à Pathmos, l’Esprit-Saint ne s’était communiqué à un être terrestre avec autant de plénitude et de lumière. Dans son «Heptachronon», elle prédit le protestantisme et la captivité du Vatican; dans son «Scivias» ou «Connaissance des voies du Seigneur» qui a été rédigé, d’après son récit, par un moine du couvent de Saint-Désibode, elle interprète les symboles des Écritures et la nature même des éléments. Elle a également écrit un diligent commentaire de notre règle et d’altières et d’enthousiastes pages sur la musique sacrée, sur la littérature, sur l’art qu’elle définit excellemment: une réminiscence à moitié effacée d’une condition primitive dont nous sommes déchus depuis l’Éden. Malheureusement, pour la comprendre, il faut se livrer à de minutieuses recherches, à de patientes études. Son style apocalyptique a quelque chose de rétractile; il semble qu’il se recule et se referme davantage encore lorsqu’on veut l’ouvrir.

--Je sais bien, moi, que j’y perds mon peu de latin, dit M. Bruno. Quel dommage qu’il n’existe pas une traduction, avec gloses à l’appui, de ses œuvres!

--Elles sont intraduisibles, fit le père qui poursuivit:

Sainte Hildegarde est, avec saint Bernard, l’une des plus pures gloires de la famille de saint Benoît. Quelle prédestinée que cette vierge qui fut inondée des clartés intérieures dès l’âge de trois ans et mourut à quatre-vingt-deux ans, après avoir vécu toute sa vie dans les cloîtres!

--Et ajoutez qu’elle fut, à l’état permanent, fatidique, s’écria l’oblat. Elle ne ressemble à aucune autre Sainte; tout en elle étonne jusqu’à cette façon dont Dieu l’apostrophe, car il oublie qu’elle est femme et l’appelle: «l’homme».

--Et, elle, emploie, quand elle veut se désigner, cette étrange expression: «moi, la chétive forme», repartit le prieur.--Mais voici une autre écrivain qui nous est chère aussi, et il montra à Durtal les deux volumes de sainte Gertrude. Celle-là est encore l’une de nos grandes moniales, une abbesse vraiment Bénédictine, dans le sens exact du mot, car elle faisait expliquer les Saintes Écritures à ses nonnes, voulait que la piété de ses filles s’appuyât sur la science, que leur foi se sustentât avec des aliments liturgiques, si l’on peut dire.

--Je ne connais d’elle que ses «Exercices», observa Durtal et ils m’ont laissé le souvenir de paroles d’écho, de redites des Livres Saints. Si tant est qu’on puisse la juger sur de simples extraits, elle me paraît ne pas avoir l’expression originale, être bien au-dessous d’une sainte Térèse ou d’une sainte Angèle.

--Sans doute, répondit le moine. Elle se rapproche cependant de sainte Angèle par le don de la familiarité lorsqu’elle converse avec le Christ et aussi par la véhémence amoureuse de ses propos; seulement tout cela se transforme en sortant de sa propre source; elle pense liturgiquement; et cela est si vrai que la plus minime des réflexions se présente aussitôt à elle, habillée de la langue des Évangiles et des Psaumes.

Ses «Révélations», ses «Insinuations», son «Héraut de l’amour divin» sont merveilleux à ce point de vue; puis n’est-elle pas exquise sa prière à la Sainte Vierge qui débute par cette phrase: Salut, ô blanc lis de la Trinité resplendissante et toujours tranquille?...

Comme suite à ses œuvres, les Bénédictins de Solesmes ont édité aussi les «Révélations» de sainte Mechtilde, son livre sur «la Grâce spéciale» et sa «Lumière de la Divinité»; ils sont là, sur cette rangée...

--Que je vous montre des guides savamment jalonnés pour l’âme qui s’échappe d’elle-même et veut tenter l’ascension des monts éternels, dit à son tour M. Bruno, en présentant à Durtal la «Lucerna mystica» de Lopez Ezquerra, les in-quarto de Scaramelli, les tomes de Schram, l’Ascétique chrétienne de Ribet, les «Principes de théologie mystique» du père Séraphin.

--Et celui-ci, le connaissez-vous? reprit l’oblat; ce volume qu’il tendait était intitulé «De l’Oraison», demeurait anonyme, portait en bas de sa première page: Solesmes, typographie de l’abbaye de Sainte-Cécile--et au-dessous de la date imprimée 1886, Durtal déchiffra ces mots écrits à l’encre: «Communication essentiellement privée».

--Je n’ai jamais vu cet opuscule qui ne semble pas, du reste, avoir été mis dans le commerce; quel en est l’auteur?

--La plus extraordinaire des moniales de ce temps; l’abbesse des Bénédictines de Solesmes. Je regrette seulement que vous partiez si tôt, car j’eusse été heureux de vous le faire lire.

Au point de vue du document il est d’une science vraiment souveraine et il contient d’admirables citations de sainte Hildegarde et de Cassien; au point de vue de la Mystique même, la mère sainte Cécile ne fait évidemment que reproduire les travaux de ses devancières et elle ne nous apprend rien de très neuf. Néanmoins, je me rappelle un passage qui me semble plus spécial, plus personnel. Attendez...

Et l’oblat compulsa quelques pages. Le voici:

«L’âme spiritualisée ne paraît pas exposée à la tentation proprement dite, mais par une permission divine, elle est appelée à se frotter au Démon, esprit contre esprit... Le contact du Démon est alors perçu à la surface de l’âme, sous la forme d’une brûlure tout à la fois spirituelle et sensible... Si l’âme tient bon dans son union avec Dieu, si elle est forte, la douleur quoique très vive est supportable, mais si l’âme commet quelque légère imperfection même intérieure, le Démon avance d’autant et porte son horrible brûlure plus avant, jusqu’à ce que, par des actes généreux, elle ait pu le repousser plus au dehors.»

Cet effleurement satanique qui produit un effet presque matériel sur les parties les plus intangibles de notre être est, vous l’avouerez, pour le moins curieux, conclut l’oblat, en fermant le volume.

--La mère sainte Cécile est une stratégiste remarquable d’âme, fit le Prieur, mais... mais... cette œuvre qu’elle a rédigée pour les filles de son abbaye contient, je crois, quelques propositions téméraires qui n’ont pas été lues sans déplaisir à Rome.

Pour en finir avec nos pauvres richesses, reprit-il, nous n’avons de ce côté--et il désigna une partie des bibliothèques qui couvraient la pièce--que des ouvrages de longue haleine, le Ménologe Cistercien, la Patrologie de Migne, des dictionnaires d’hagiographie, des manuels d’herméneutique sacrée, de droit canon, d’apologétique chrétienne, d’exégèse biblique, les œuvres complètes de saint Thomas, des outils de travail que nous n’employons guère, car, vous le savez, nous sommes un rameau du tronc Bénédictin voué à une vie de labeur corporel et de pénitence; nous sommes les hommes de peine du bon Dieu, surtout. Ici, c’est M. Bruno qui se sert de ces livres et moi aussi quelquefois, car je suis plus spécialement chargé du spirituel, dans ce monastère, ajouta, en souriant, le moine.

Durtal le regardait; il maniait avec des mains caressantes, couvait d’un œil tout en lumière bleue, les volumes, riait avec une joie d’enfant en tournant les pages.

Quelle différence entre ce moine qui adorait évidemment les bouquins et ce prieur, au profil impérieux, aux lèvres muettes qui l’avait écouté, le second jour, en confession! puis, songeant à tous ces trappistes, à la sérénité de leurs visages, à l’allégresse de leurs yeux, Durtal se disait que ces Cisterciens n’étaient nullement, ainsi que le monde croit, des gens douloureux et funèbres, mais qu’ils étaient, bien au contraire, les plus gais des hommes.

--A propos, dit le P. Maximin, le R. P. abbé m’a chargé d’une commission. Sachant que vous voulez nous quitter demain, il serait désireux, maintenant qu’il est sur pied, de passer au moins quelques minutes avec vous. Il sera libre, ce soir. Cela vous gênerait-il de le rejoindre après Complies?

--Pas du tout, je serai très heureux de causer avec dom Anselme.

--Alors, c’est entendu.

Ils descendirent. Durtal remercia le prieur qui rentra dans la clôture des couloirs et l’oblat qui remonta dans sa cellule. Il baguenauda, atteignit, malgré ce tourment du départ qui le hantait, sans trop de peine, le soir.

Le Salve Regina qu’il entendait pour la dernière fois peut-être, ainsi modelé par des voix mâles, cette chapelle aérienne bâtie avec des sons et s’évaporant avec la fin de l’antienne, dans la fumée des cierges, le remua jusqu’au fond de l’âme; puis vraiment, ce soir-là, la Trappe se montrait charmante. Après l’office, on dit le chapelet, non comme à Paris où l’on débite un Pater, dix Ave et un Gloria et ainsi de suite; là, on égrenait, en latin, un Pater, un Ave, un Gloria et l’on recommençait jusqu’à ce que l’on eût épuisé de la sorte quelques dizaines.

Ce chapelet fut détaillé à genoux, moitié par le prieur, moitié par tous les moines. Il roulait au galop si vite que l’on discernait à peine les mots, mais dès qu’il fut terminé, sur un signal, le grand silence se fit et chacun, la tête dans ses mains, pria.

Et Durtal se rendit compte du système ingénieux des oraisons conventuelles; après les prières purement vocales comme celles-là, venait la prière mentale, la déprécation personnelle, stimulée, mise en train par la machine même des patenôtres.

Rien n’est laissé au hasard dans la religion; tout exercice qui semble, au premier abord, inutile, a une raison d’être, se disait-il, en sortant dans la cour. Et le fait est que le rosaire, qui ne paraît être qu’une toupie de sons, remplit un but. Il repose l’âme excédée des supplications qu’elle récite, en s’y appliquant, en y pensant; il l’empêche de bafouiller, de rabâcher toujours à Dieu les mêmes pétitions, les mêmes plaintes; il lui permet de souffler, de se délasser, dans des orations où elle peut se dispenser de réfléchir et se déprendre. En somme, le chapelet occupe, en priant, les heures de fatigue où l’on ne prierait point.--Ah! voici le père abbé.

Le trappiste lui exprima le regret de ne le visiter que quelques moments, ainsi; puis, après qu’il eut répondu à Durtal, qui s’enquérait de l’état de sa santé, qu’il espérait être enfin guéri, il lui proposa de se promener dans le jardin et l’invita à ne point se gêner pour fumer, s’il en avait envie, ses cigarettes.

Et la conversation s’engagea sur Paris. Dom Anselme demandait des renseignements et finissait par dire, en souriant:

--Je vois par des bribes de journaux qui me parviennent que la société est férue de socialisme, pour l’instant. Tout le monde voudrait résoudre la fameuse question sociale. Où ça en est-il?

--Où ça en est? mais à rien! A moins de changer les âmes des ouvriers et des patrons et de les rendre, du jour au lendemain, désintéressées et charitables, à quoi voulez-vous que tous ces systèmes aboutissent?

--Eh bien mais, fit le moine, en enveloppant d’un geste le monastère, elle est résolue cette question, ici.

Le salaire n’existant plus, toutes les sources des conflits sont supprimées.

Chacun besogne suivant ses aptitudes et suivant ses forces; les pères, qui n’ont pas de solides épaules et de gros bras, plient les enveloppes des chocolats ou apprêtent des comptes et ceux qui sont robustes remuent la terre.

J’ajoute que l’égalité dans nos cloîtres est telle que le prieur et l’abbé n’ont aucun avantage de plus que les autres moines. A table, les portions et, au dortoir, les paillasses sont identiques. Les seuls profits de l’abbé consistent, en somme, dans les inévitables soucis que suscitent la conduite morale et la direction temporelle d’une abbaye. Il n’y a donc pas de raison pour que les ouvriers conventuels se mettent en grève, conclut, en souriant, l’abbé.

--Oui, mais vous êtes des minimistes, vous supprimez la famille, la femme, vous vivez de rien et vous n’attendez de n’être réellement récompensés de vos labeurs qu’après la mort. Allez donc faire comprendre cela aux gens des villes!

--La situation sociale se résume ainsi, n’est-ce pas? Les patrons veulent exploiter les ouvriers qui veulent, à leur tour, être payés le plus possible en travaillant le moins qu’ils pourront. Eh bien! mais alors, c’est sans issue!

--Parfaitement, et c’est triste, car le socialisme dérive, en somme, d’idées clémentes, d’idées propres, mais toujours il se heurtera contre l’égoïsme et le lucre, contre les inévitables brisants des péchés de l’homme.