Part 23
En partant d’ici, je conserverai un ami pour lequel je sens, moi aussi, de l’affection; et aucun de nous n’aura même échangé avec l’autre un geste!
Au fond, ruminait-il, cette réserve absolue ne rend-elle pas notre amitié plus parfaite; elle s’estompe dans un éternel lointain, reste mystérieuse et inassouvie, plus sûre.
Tout en se ratiocinant ces réflexions, Durtal se dirigea vers la chapelle où l’appelait l’office et, de là, il se rendit au réfectoire.
Il fut surpris de ne trouver qu’un seul couvert sur la nappe. Qu’est-il arrivé à M. Bruno?--voyons, je vais quand même un peu l’attendre, songea-t-il; et, pour tuer le temps, il s’amusa à lire un tableau imprimé qui était pendu au mur.
C’était une sorte d’avertissement qui débutait ainsi:
Éternité!
«Hommes pécheurs, vous mourrez.--Soyez toujours prêts.»
«Veillez donc, priez sans cesse, n’oubliez jamais les quatre fins que vous voyez, ici, tracées:»
«La Mort qui est la porte de l’Éternité,»
«Le Jugement qui décide de l’Éternité,»
«L’Enfer qui est le séjour de la malheureuse Éternité,»
«Le Paradis qui est le séjour de la bienheureuse Éternité.»
Le P. Étienne interrompit Durtal, en lui annonçant que M. Bruno était allé à Saint-Landry, afin d’y effectuer quelques achats, et qu’il ne reviendrait que pour le coucher, à huit heures; dînez donc sans plus tarder et dépêchez-vous, car tous les plats vont être froids.
--Et comment se porte le père abbé?
--Doucement; il garde encore la chambre, mais il espère pouvoir, après-demain, descendre un peu pour assister au moins à quelques-uns des offices.
Et le moine salua et disparut.
Durtal se mit à table, mangea d’une soupe à l’eau de fèves, avala un œuf mollet, une cuillerée de fèves tièdes et comme, une fois dehors, il longeait la chapelle, il y entra et s’agenouilla devant l’autel de la Vierge; mais aussitôt l’esprit de blasphème l’emplit; il voulut à tout prix insulter la Vierge; il lui sembla qu’il éprouverait une joie âcre, une volupté aiguë, à la salir et il se retint, se crispa la face pour ne pas laisser échapper les injures de roulier qui se pressaient sur ses lèvres, qui se disposaient à sortir.
Et il détestait ces abominations, il se révoltait contre elles, il les refoulait avec horreur et l’impulsion devenait si irrésistible qu’il dut, pour se taire, se saigner, à coups de dents, la bouche.
C’est un peu fort d’entendre gronder en soi le contraire de ce que l’on pense, se dit-il; mais il avait beau appeler toute sa volonté à l’aide, il sentait qu’il allait céder, cracher quand même ces impuretés, et il s’enfuit, songeant que mieux valait, s’il n’y avait plus moyen de résister, vomir ces ordures dans la cour plutôt que dans l’église.
Et dès qu’il eut quitté la chapelle, cette folie de blasphèmes cessa; surpris par l’étrange violence de cette attaque, il déambula le long de l’étang.
Et, peu à peu, une intuition inexpliquée d’un péril qui le menaçait lui vint. Ainsi qu’une bête qui flaire un ennemi caché, il regarda avec précaution en lui, finit par apercevoir un point noir à l’horizon de son âme et, brusquement, sans qu’il eût le temps de se reconnaître, de se rendre compte du danger qu’il voyait surgir, ce point s’étendit, le couvrit d’ombre; il ne fit plus jour en lui.
Il eut cette minute de malaise qui précède l’orage, et, dans le silence anxieux de son être, tels que des gouttes de pluie, des arguments tombèrent.
Les pénibles effets du Sacrement, mais ils se justifiaient! N’avait-il pas procédé de telle sorte que sa communion ne pouvait qu’être infidèle? Évidemment.--Au lieu de se tasser et de s’étreindre, il avait passé un après-midi de révolte et de colère; le soir même, il avait indignement jugé un ecclésiastique dont le seul tort était de se complaire dans la vanité des plaisanteries faciles. S’était-il confessé de cette iniquité et de ces séditions? pas le moins du monde; et, après la communion, s’était-il, comme il l’eût fallu, enfermé en tête à tête avec son Hôte? encore moins. Il l’avait abandonné, sans plus s’occuper de Lui; il avait déguerpi de son logis interne, s’était promené dans les bois, n’avait même pas assisté aux offices!
Mais voyons, voyons, ces réprimandes sont ineptes! j’ai communié, tel que j’étais, sur l’ordre formel du confesseur; quant à cette promenade, je ne l’ai ni demandée, ni souhaitée! c’est M. Bruno qui, d’accord avec l’abbé de la Trappe, a décidé qu’elle me serait propice; je n’ai donc rien à me reprocher, je suis indemne.
--Cela prouve-t-il que tu n’aurais pas mieux agi, en vivant cette journée en prières, dans l’église?
--Mais, se cria-t-il, avec ce système-là, on ne marcherait plus, on ne mangerait plus, on ne dormirait plus, car on ne devrait jamais s’éloigner de l’église. Il y a temps pour tout, que diantre!
--Sans doute, mais une âme plus diligente eût refusé cette excursion, justement parce qu’elle lui plaisait; elle l’eût écartée, par mortification, par esprit de pénitence.
--Évidemment mais... ces scrupules le torturèrent; le fait est, se dit-il, que j’aurais pu employer mon après-midi plus saintement;--de là, à croire qu’il s’était mal conduit, il n’y avait qu’un pas et il le fit. Il se lapida, pendant une heure, suant d’angoisse, s’accusant de méfaits imaginaires, s’engageant dans cette voie si loin qu’il finit par s’ébrouer, par comprendre qu’il déraillait.
L’histoire du chapelet lui revint en mémoire et alors il se blâma de se laisser encore acculer par le démon. Il commençait à souffler, à reprendre son assiette, quand des attaques autrement redoutables se présentèrent.
Ce ne fut plus une instillation d’arguments qui coulaient goutte à goutte, mais une pluie furieuse qui se précipita sur son âme, en avalanche. L’orage, dont l’ondée de scrupules n’était que le prélude, éclata en plein; et, dans la panique du premier moment, dans l’assourdissement de la tempête, l’ennemi démasqua ses batteries, le frappa au cœur.
--Il n’avait retiré aucun bien de cette communion, mais il était vraiment par trop jeune aussi! ah çà, est-ce qu’il croyait que, parce qu’un prêtre avait proféré cinq mots latins sur un pain azyme, ce pain s’était transsubstantié en la chair du Christ? qu’un enfant accueille de pareilles sornettes, passe encore! mais avoir franchi la quarantaine et écouter d’aussi formidables bourdes, c’était excessif, presque inquiétant!
Et les insinuations le cinglèrent, comme des paquets de grêle: qu’est-ce qu’un pain qui est du blé avant et qui n’est plus après qu’une apparence? qu’est-ce qu’une chair qu’on ne voit ni ne sent? qu’est-ce qu’un corps dont l’ubiquité est telle qu’il paraît en même temps sur les autels de pays divers? qu’est-ce qu’une puissance qui se trouve annihilée lorsque l’hostie n’est pas fabriquée avec du pur froment?
Et cela devint une véritable inondation qui l’ensevelit; et cependant, de même qu’un imperméable pieu, cette Foi qu’il avait acquise, sans avoir jamais su comment, restait immobile, disparaissait sous des torrents d’interrogation, mais ne bougeait point.
Et il se révolta et se dit: qu’est-ce que cela prouve sinon que la ténèbre sacramentelle de l’Eucharistie est insondable. D’ailleurs, si c’était intelligible, ce ne serait pas divin. Si le Dieu que nous servons pouvait être compris par la raison, il ne vaudrait pas la peine d’être servi, a dit Tauler; et l’Imitation déclare nettement aussi à la fin de son IVe livre que si les œuvres de Dieu étaient telles que l’intelligence de l’homme pût aisément les saisir, elles cesseraient d’être merveilleuses et ne pourraient être qualifiées d’ineffables.
Et une voix railleuse reprit:
--Voilà qui s’appelle répondre, en avouant que l’on n’a rien à répondre.
--Enfin, fit Durtal qui réfléchissait, j’ai assisté à des expériences de spiritisme où nulle tricherie n’était possible. Il était bien évident que ce n’étaient ni le fluide des spectateurs, ni la suggestion des personnes entourant la table qui dictaient les réponses, puisque, en frappant ses coups, cette table s’exprima subitement en anglais, alors que personne ne parlait cette langue et que, quelques minutes plus tard, s’adressant à moi qui étais éloigné d’elle et qui, par conséquent, ne la touchais pas, elle me raconta, en français, cette fois, des faits que j’avais oubliés et que, seul, je pouvais savoir. Je suis donc bien obligé de supposer un élément de surnaturel se servant, en guise de truchement, d’un guéridon, d’accepter, sinon l’évocation des morts, au moins ce qui semble plus probable, l’existence constatée de larves.
Alors, il n’est pas plus surprenant, plus impossible que le Christ se substitue à la pâte d’un pain, qu’une larve furète et bavarde dans un pied de table. Ces phénomènes déroutent également les sens; mais si l’un d’eux est indéniable--et la manifestation spirite l’est, à coup sûr--quels motifs invoquer pour nier la vraisemblance de l’autre qui a été attestée d’ailleurs par des milliers de Saints?
Au fond, poursuivit-il, en souriant, il y avait déjà la démonstration par l’absurde, mais celle-ci pourrait s’intituler la démonstration par l’abject, car si le mystère Eucharistique est sublime, il n’en est pas de même du Spiritisme qui n’est, en fin de compte, que la latrine du surnaturel, que le goguenot de l’au-delà!
--S’il n’y avait encore que cette énigme, reprit la voix, mais toutes les doctrines catholiques sont d’un gabarit pareil! examine la religion dès sa naissance et dis si elle ne débute pas par un dogme absurde?
Voici un Dieu, infiniment parfait, infiniment bon, un Dieu qui n’ignore ni le passé, ni le présent, ni l’avenir, il savait donc qu’Ève pécherait; alors, de deux choses l’une: ou il n’est pas bon puisqu’il l’a soumise à cette épreuve, en connaissant qu’elle n’était pas de force à la subir; ou bien alors, il n’était pas certain de sa défaite; auquel cas, il n’est pas omniscient, il n’est pas parfait.
Durtal ne répondait pas à ce dilemme qu’il est, en effet, malaisé de résoudre.
--Pourtant, se dit-il, l’on peut tout d’abord écarter l’une de ces deux propositions, la dernière; car il est enfantin de s’occuper du futur lorsqu’il s’agit de Dieu; nous le jugeons avec notre misérable entendement et il n’y a pour lui, ni présent, ni passé, ni avenir; il les voit tous, dans la lumière incréée, au même instant. Pour lui, la distance ne se figure pas et l’espace est nul. Les jadis, les maintenant et les demain ne sont qu’un. Il ne pouvait par conséquent douter que le Serpent vaincrait. Ce dilemme amputé se détraque donc...
--Soit, mais l’autre alternative reste, que fais-tu de sa bonté?
--Sa bonté... Et Durtal avait beau se ressasser les arguments tirés du libre-arbitre ou de la venue promise du Sauveur, il était bien forcé de s’avouer que ses réponses étaient débiles.
Et la voix se fit plus pressante:
--Tu admets aussi le péché originel?
--Je suis bien obligé de l’admettre, puisqu’il existe. Qu’est-ce que l’hérédité, l’atavisme, sinon, sous un autre vocable, le terrible péché des origines?
--Et cela te paraît juste que des générations innocentes réparent encore et toujours la faute du premier homme?
Et comme Durtal ne répliquait pas, la voix insinua doucement:
--Cette loi est tellement inique qu’il semble que le Créateur en ait eu honte et que, pour se punir de sa férocité et ne pas se faire à jamais exécrer par sa créature, il ait voulu souffrir sur la croix, expier son crime, en la personne de son propre Fils!
--Mais, s’écria Durtal exaspéré, Dieu n’a pu commettre un crime et se châtier; si cela était, Jésus serait le Rédempteur de son Père et non le nôtre; c’est fou!
Il retrouvait peu à peu son équilibre; lentement, il récita le Symbole des Apôtres, tandis que les objections qui le démolissaient se pressaient, les unes à la suite des autres, en lui.
Il y a un fait certain, se dit-il, car il était, dans cette bagarre, très lucide: c’est que nous sommes deux pour l’instant en moi. Je puis suivre mes raisonnements et j’entends, de l’autre côté, les sophismes que mon double me souffle. Jamais cette dualité ne m’était apparue aussi nette.
Et l’attaque faiblit sur cette réflexion; on eût cru que l’ennemi découvert battait en retraite.
Mais, il n’en fut rien; après une courte trêve, l’assaut recommença sur un autre point.
--Es-tu bien sûr de ne t’être pas suggestionné, de ne t’être pas monté le coup à toi-même? A force d’avoir voulu croire, tu as fini par enfanter et par t’implanter, en la déguisant sous le nom de grâce, une idée fixe autour de laquelle maintenant tout festonne. Tu te plains de n’avoir pas éprouvé des joies sensibles après ta communion, cela démontre simplement que tu ne t’étais pas assez tendu, ou que, lassée de ses excès de la veille, ton imagination s’est révélée inapte à te jouer l’affolante féerie que tu te réclamais, après la messe.
Au reste, tu devrais le savoir, tout dépend, dans ces questions-là, de l’activité plus ou moins fébrile de la cervelle et des sens; vois ce qui a lieu pour les femmes; elles se leurrent plus facilement que l’homme; car là encore se décèle la différence des conformations, la variété des sexes; le Christ se donne charnellement sous les apparences d’un pain; c’est le mariage mystique, l’union divine consommée par la voie des lèvres; il est bien l’époux des femmes, tandis que, nous autres, sans le vouloir, par l’aimant même de notre nature, nous sommes plus attirés par la Vierge. Mais elle ne se livre pas, ainsi que son fils, à nous; elle ne réside pas dans le Sacrement; la possession est avec elle impossible; elle est notre mère mais elle n’est pas notre Épouse, comme lui est l’Époux des Vierges.
On conçoit dès lors que les femmes s’emballent plus violemment et qu’elles adorent mieux et qu’elles se figurent plus aisément qu’elles sont choyées. D’ailleurs, M. Bruno te le disait hier: la femme est plus passive, moins rebelle à l’action céleste...
--Eh! qu’est-ce que cela me fait? qu’est-ce que cela prouve? Que plus on aime et mieux on est aimé? mais si cet axiome est faux, au point de vue terrestre, il est certainement exact au point de vue divin; ce qui serait monstrueux, ce serait que le Seigneur ne traitât pas mieux l’âme d’une Clarisse que la mienne!
Il y eut encore un temps de repos; et l’attaque tourna et se rua sur un nouvel endroit.
--Alors tu crois à l’éternel enfer? Tu supposes un Dieu plus cruel que tu ne serais, un Dieu qui a créé les gens, sans qu’ils aient été consultés, sans qu’ils aient demandé à naître; et, après avoir pâti pendant leur existence, ils seraient encore suppliciés sans merci, après leur mort; mais, voyons, toi-même, tu verrais torturer ton plus fervent ennemi, que tu serais pris de pitié, que tu solliciterais sa grâce. Tu pardonnerais et le Tout-Puissant serait implacable? tu m’avoueras que c’est se faire de Lui une singulière idée.
Durtal se taisait; l’enfer se perpétuant à l’infini demeurait, en effet, gênant. La réplique qu’il est légitime que les peines soient éternelles puisque les récompenses le sont n’était pas décisive, car enfin le propre de la Bonté parfaite serait justement d’abréger les châtiments et de prolonger les joies.
Mais enfin, se dit-il, sainte Catherine de Gênes a élucidé cette question. Elle expose très bien que Dieu envoie un rayon de miséricorde, un courant de pitié dans les enfers, qu’aucun damné ne souffre autant qu’il mériterait de souffrir, que si l’expiation ne doit pas cesser, elle peut se modifier, s’atténuer, devenir, à la longue, moins rigoureuse, moins intense.
Elle remarque aussi qu’au moment de se séparer du corps, l’âme s’entête ou cède; si elle reste endurcie, si elle ne manifeste aucune contrition de ses fautes, la coulpe ne saurait lui être remise, car après la mort le franc-arbitre ne subsiste plus, la volonté que l’on possède, à l’instant où l’on sort de ce monde, reste invariable.
Si, au contraire, elle ne persévère pas dans ses sentiments d’impénitence, une partie de la répression lui sera sans nul doute ôtée; par conséquent, n’est voué à la géhenne continuelle, que celui qui, délibérément, ne veut pas, quand il en est temps encore, revenir à résipiscence, que celui qui se refuse à renier ses fautes.
Ajoutons que, d’après la Sainte, Dieu n’a même pas à faire évacuer l’âme pour jamais polluée sur les enfers, car elle y va d’elle-même, elle y est conduite par la nature même de ses péchés; elle s’y précipite, comme en son propre bien, elle s’y engouffre naturellement, si l’on peut dire.
En somme, on peut se figurer un enfer très petit et un purgatoire très grand; on peut s’imaginer que l’enfer est peu peuplé, qu’il n’est réservé qu’aux cas de scélératesse rares, qu’en réalité la foule des âmes désincarnées se presse dans le Purgatoire et y endure des corrections proportionnées aux méfaits qu’elles ont, ici-bas, voulus. Ces idées n’ont rien d’insoutenable et elles ont l’avantage d’accorder les idées de miséricorde et de justice.
--Parfait! répliqua railleusement la voix. Alors l’homme serait bien bon de se contraindre; il peut voler, piller, tuer son père et violer sa fille, c’est le même prix; pourvu qu’à la dernière minute il se repente, il est sauvé!
--Mais non! la contrition n’enlève que l’éternité de la peine et non la peine même! chacun doit être puni ou récompensé, selon ses œuvres. Celui qui sera souillé d’un parricide ou d’un inceste supportera un châtiment autrement pénible, autrement long que celui qui ne les aura point commis; l’égalité dans la souffrance piaculaire, dans la douleur réparatrice, n’existe pas.
Au reste, cette idée d’une vie purgative après la mort est si naturelle, si certaine, que toutes les religions l’assument. Pour toutes, l’âme est une sorte d’aérostat qui ne peut monter, atteindre ses fins dernières dans l’espace, qu’en jetant son lest. Dans les cultes de l’Orient, l’âme, pour se dépurer, se réincarne; elle se frotte dans de nouveaux corps, ainsi qu’une lame dans des couches de grès qui l’éclaircissent. Pour nous autres, catholiques, elle ne subit aucun avatar terrestre, mais elle s’allège, se dérouille, s’éclaire dans le Purgatoire où Dieu la transforme, l’attire, l’extrait peu à peu de sa gangue de péchés, jusqu’à ce qu’elle puisse s’élever et se perdre en lui.
Pour en finir avec cette irritante question d’un perpétuel enfer, comment ne point concevoir que la justice divine hésite, la plupart du temps, à prononcer d’inexorables arrêts. L’humanité est, en majeure partie, composée de scélérats inconscients et d’imbéciles qui ne se rendent même pas compte de la portée de leurs fautes. Ceux-là, leur parfaite incompréhension les sauve. Quant aux autres qui se putréfient, en sachant ce qu’ils font, ils sont évidemment plus coupables, mais la Société qui hait les gens supérieurs se charge, elle-même, de les châtier; elle les humilie, les persécute et il est dès lors permis d’espérer que Notre-Seigneur prendra en pitié ces pauvres âmes si misérablement piétinées, pendant leur séjour sur la terre, par la cohue des mufles.
--Alors il y a tout avantage à être un imbécile, car l’on est épargné sur la terre et au ciel.
--Ah certes! Et puis... et puis... à quoi sert de discuter, puisque nous ne pouvons nous faire la moindre idée de ce qu’est la justice infinie d’un Dieu!
En voilà assez, d’ailleurs, ces débats m’assomment! Il essaya de distraire sa pensée de ces sujets, il voulut, pour rompre l’obsession, se reporter à Paris, mais cinq minutes ne s’étaient pas écoulées que le double revenait à la charge.
Il s’emparait, une fois de plus, du dilemme boiteux de tout à l’heure, assaillait encore la bonté du Créateur, à propos des péchés de l’homme. Le Purgatoire est déjà exorbitant, car enfin, disait-il, Dieu savait que l’homme céderait aux tentations; alors pourquoi les tolérer et surtout pourquoi le condamner? c’est de la bonté, c’est de la justice, cela?
--Mais c’est un sophisme! s’écria Durtal qui s’agaçait. Dieu laisse à chacun sa liberté; personne n’est tenté au delà de ses forces. S’il permet, en certains cas, que la séduction dépasse nos moyens de résistance, c’est pour nous rappeler à l’humilité, pour nous ramener à lui par le remords, c’est pour d’autres causes que nous ignorons et qu’il n’a pas à nous montrer. Il est probable qu’alors ces transgressions sont autrement appréciées que celles que nous avons pratiquées de notre plein gré...
--La liberté de l’homme! Elle est jolie, oui, parlons-en! et l’atavisme? et le milieu? et les maladies du cerveau et des moelles? est-ce qu’un homme agité d’impulsions maladives, envahi par des troubles génésiques, est responsable de ses actes?
--Mais qu’est-ce qui dit que, dans ces conditions-là, on lui impute là-haut, ces actes?--c’est idiot, à la fin, de toujours comparer la justice divine aux tribunaux des hommes! mais c’est tout le contraire; les jugements humains sont souvent si infâmes qu’ils avèrent qu’une autre équité existe. Mieux que les preuves de la théodicée, la magistrature prouve Dieu, car, sans lui, comment serait-il assouvi cet instinct de justice si inné en chacun de nous que même les plus humbles des bêtes l’ont?
--Tout cela n’empêche, reprit la voix, que le caractère change suivant que l’estomac fonctionne bien ou mal; la médisance, la colère, l’envie, c’est de la bile accumulée ou de la digestion ratée; la bonhomie, la joie, c’est le sang qui circule librement, le corps qui s’épanouit à l’aise; les mystiques sont des anémo-nerveux; tes extatiques sont des hystériques mal nourris, les maisons d’aliénés en regorgent; ils dépendent de la science quand les visions commencent.
Du coup, Durtal se remit; les arguments matérialistes étaient peu inquiétants, car aucun ne tenait debout; tous confondaient la fonction et l’organe, l’habitant et le logis, l’horloge et l’heure. Leurs assertions ne reposaient sur aucune base. Assimiler la bienheureuse lucidité et l’inégalable génie d’une sainte Térèse aux extravagances des nymphomanes et des folles, c’était si obtus, si niais, qu’on ne pouvait vraiment qu’en rire!--Le mystère demeurait entier; aucun médecin n’avait pu et ne pouvait découvrir la psyché dans les cellules rondes ou fusiformes, dans les matières blanches ou les substances grises du cerveau. Ils reconnaissaient plus ou moins justement les organes dont l’âme se servait pour tirer les fils du pantin qu’elle était condamnée à mouvoir, mais, elle, restait invisible; elle était partie, alors qu’ils forçaient les pièces de son logis, après la mort.
Non, ces racontars-là n’agissent pas sur moi, se confirma Durtal.
--Et celui-ci, agit-il mieux? crois-tu à l’utilité de la vie, à la nécessité de cette chaîne sans fin, de ce touage de souffrances qui se prolongera, pour la plupart, même après la mort? la vraie bonté, elle eût consisté à ne rien inventer, à ne rien créer, à laisser tout en l’état, dans le néant, en paix!
L’attaque pivotait sur elle-même, revenait toujours, après d’apparents détours, au même rond-point.
Durtal baissa le nez, car cet argument le démâtait; toutes les répliques que l’on pouvait imaginer étaient d’une faiblesse insigne et la moins étique, celle qui consiste à nous dénier le droit de juger, parce que nous ne pouvons percevoir que des détails du plan divin, parce que nous ne possédons sur lui aucune vue d’ensemble, ne prévalait pas contre la terrible phrase de Schopenhauer: «si Dieu a fait le monde, je ne voudrais pas être ce Dieu, car la misère du monde me déchirerait le cœur!»
Il n’y a pas à barguigner, se disait-il, j’ai beau saisir que la Douleur est le vrai désinfectant des âmes, je suis pourtant obligé de me demander pourquoi le Créateur n’a pas inventé un moyen de nous purifier moins atroce.--Ah! lorsque je songe aux souffrances internées dans les asiles d’aliénés et les salles d’hospice, ça me révolte, ça me fait douter de tout!