En route

Part 2

Chapter 23,788 wordsPublic domain

Quant au plain-chant, l’accord de sa mélodie avec l’architecture est certain aussi; parfois, il se courbe ainsi que les sombres arceaux romans, surgit, ténébreux et pensif, tel que les pleins cintres. Le «De Profundis», par exemple, s’incurve semblable à ces grands arcs qui forment l’ossature enfumée des voûtes; il est lent et nocturne comme eux; il ne se tend que dans l’obscurité, ne se meut que dans la pénombre marrie des cryptes.

Parfois, au contraire, le chant grégorien semble emprunter au gothique ses lobes fleuris, ses flèches déchiquetées, ses rouets de gaze, ses trémies de dentelles, ses guipures légères et ténues comme des voix d’enfants. Alors il passe d’un extrême à l’autre, de l’ampleur des détresses à l’infini des joies. D’autres fois encore, la musique plane et la musique chrétienne qu’elle enfanta, se plient de même que la sculpture à la gaieté du peuple; elles s’associent aux allégresses ingénues, aux rires sculptés des vieux porches; elles prennent ainsi que dans le chant de la Noël, «l’Adeste fideles», et dans l’hymne pascal «l’O filii et filiæ», le rythme populacier des foules; elles se font petites et familières telles que les Évangiles, se soumettent aux humbles souhaits des pauvres, et leur prêtant un air de fête facile à retenir, un véhicule mélodique qui les emporte en de pures régions où ces âmes naïves s’ébattent aux pieds indulgents du Christ.

Créé par l’Église, élevé par elle, dans les psallettes du Moyen Age, le plain-chant est la paraphrase aérienne et mouvante de l’immobile structure des cathédrales; il est l’interprétation immatérielle et fluide des toiles des Primitifs; il est la traduction ailée et il est aussi la stricte et la flexible étole de ces proses latines qu’édifièrent les moines, exhaussés, jadis, hors des temps, dans des cloîtres.

Il est maintenant altéré et décousu, vainement dominé par le fracas des orgues, et il est chanté Dieu sait comme!

La plupart des maîtrises, lorsqu’elles l’entonnent, se plaisent à simuler les borborygmes qui gargouillent dans les conduites d’eaux; d’autres se délectent à imiter le grincement des crécelles, le hiement des poulies, le cri des grues; malgré tout, son imperméable beauté subsiste, sourd quand même de ces meuglements égarés de chantres.

Le silence subit de l’église dispersa Durtal. Il se leva, regarda autour de lui; dans son coin, personne, sinon deux pauvresses endormies, les pieds sur des barreaux de chaises, la tête sur leurs genoux. En se penchant un peu, il aperçut en l’air, dans une chapelle noire, le rubis d’une veilleuse brûlant dans un verre rouge; aucun bruit, sauf le pas militaire d’un suisse, faisant sa ronde, au loin.

Durtal se rassit; la douceur de cette solitude qu’aromatisait le parfum des cires mêlé aux souvenirs déjà lointains à cette heure des fumées d’encens, s’évanouit d’un coup. Aux premiers accords plaqués sur l’orgue, Durtal reconnut le «Dies iræ», l’hymne désespérée du Moyen Age; instinctivement, il baissa le front et écouta.

Ce n’était plus, ainsi que dans le «De Profundis», une supplique humble, une souffrance qui se croit entendue, qui discerne pour cheminer dans sa nuit un sentier de lueurs; ce n’était plus la prière qui conserve assez d’espoir pour ne pas trembler; c’était le cri de la désolation absolue et de l’effroi.

Et, en effet, la colère divine soufflait en tempête dans ces strophes. Elles semblaient s’adresser moins au Dieu de miséricorde, à l’exorable Fils qu’à l’inflexible Père, à Celui que l’Ancien Testament nous montre, bouleversé de fureur, mal apaisé par les fumigations des bûchers, par les incompréhensibles attraits des holocaustes. Dans ce chant, il se dressait, plus farouche encore, car il menaçait d’affoler les eaux, de fracasser les monts, d’éventrer, à coups de foudre, les océans du ciel. Et la terre épouvantée criait de peur.

C’était une voix cristalline, une voix claire d’enfant qui clamait dans le silence de la nef l’annonce des cataclysmes; et après elle, la maîtrise chantait de nouvelles strophes où l’implacable Juge venait, dans les éclats déchirants des trompettes, purifier par le feu la sanie du monde.

Puis, à son tour, une basse profonde, voûtée, comme issue des caveaux de l’église, soulignait l’horreur de ces prophéties, aggravait la stupeur de ces menaces; et après une courte reprise du chœur, un alto les répétait, les détaillait encore et alors que l’effrayant poème avait épuisé le récit des châtiments et des peines, dans le timbre suraigu, dans le fausset d’un petit garçon, le nom de Jésus passait et c’était une éclaircie dans cette trombe; l’univers haletant criait grâce, rappelait, par toutes les voix de la maîtrise, les miséricordes infinies du Sauveur et ses pardons, le conjurait de l’absoudre, comme jadis il épargna le larron pénitent et la Madeleine.

Mais, dans la même mélodie désolée et têtue, la tempête sévissait à nouveau, noyait de ses lames les plages entrevues du ciel, et les solos continuaient, découragés, coupés par les rentrées éplorées du chœur, incarnant tout à tour, avec la diversité des voix, les conditions spéciales des hontes, les états particuliers des transes, les âges différents des pleurs.

A la fin, alors que mêlées encore et confondues, ces voix avaient charrié, sur les grandes eaux de l’orgue, toutes les épaves des douleurs humaines, toutes les bouées des prières et des larmes, elles retombaient exténuées, paralysées par l’épouvante, gémissaient en des soupirs d’enfant qui se cache la face, balbutiaient le «Dona eis requiem», terminaient, épuisées, par un amen si plaintif qu’il expirait ainsi qu’une haleine, au dessus des sanglots de l’orgue.

Quel homme avait pu imaginer de telles désespérances, rêver à de tels désastres? Et Durtal se répondait: personne.

Le fait est que l’on s’était vainement ingénié à découvrir l’auteur de cette musique et de cette prose. On les avait attribuées à Frangipani, à Thomas de Celano, à saint Bernard, à un tas d’autres, et elles demeuraient anonymes, simplement formées par les alluvions douloureuses des temps. Le «Dies iræ» semblait être tout d’abord tombé, ainsi qu’une semence de désolation, dans les âmes éperdues du XIe siècle; il y avait germé, puis lentement poussé, nourri par la sève des angoisses, arrosé par la pluie des larmes. Il avait été enfin taillé lorsqu’il avait paru mûr et il avait été trop ébranché peut-être, car dans l’un des premiers textes que l’on connaît, une strophe, depuis disparue, évoquait la magnifique et barbare image de la terre qui tournait en crachant des flammes, tandis que les constellations volaient en éclats, que le ciel se ployait en deux comme un livre!

Tout cela n’empêche, conclut Durtal, que ces tercets tramés d’ombre et de froid, frappés de rimes se répercutant en de durs échos, que cette musique de toile rude qui enrobe les phrases telle qu’un suaire et dessine les contours rigides de l’œuvre ne soient admirables!--Et pourtant ce chant qui étreint, qui rend avec tant d’énergie l’ampleur de cette prose, cette période mélodique qui parvient, tout en ne variant pas, tout en restant la même, à exprimer tour à tour la prière et l’effroi, m’émeut, me poigne moins que le «De Profundis» qui n’a cependant ni cette grandiose envergure, ni ce cri déchirant d’art.

Mais, chanté en faux-bourdon, ce psaume est terreux et suffoquant. Il sort du fond même des sépulcres, tandis que le «Dies iræ» ne jaillit que du seuil des tombes. L’un est la voix même du trépassé, l’autre celles des vivants qui l’enterrent, et le mort pleure, mais reprend un peu de courage, quand déjà ceux qui l’ensevelissent désespèrent.

En fin de compte, je préfère le texte du «Dies iræ» à celui du «De Profundis», et la mélodie du «De Profundis» à celle du «Dies iræ». Il est vrai de dire aussi que cette dernière prose est modernisée, chantée théâtralement ici, sans l’imposante et nécessaire marche d’un unisson, conclut Durtal.

Cette fois, par exemple, c’est dénué d’intérêt, reprit-il, sortant de ses réflexions, pour écouter, pendant une seconde le morceau de musique moderne que dévidait maintenant la maîtrise. Ah! qui donc se décidera à proscrire cette mystique égrillarde, ces fonts à l’eau de bidet qu’inventa Gounod? Il devrait y avoir vraiment des pénalités surprenantes pour les maîtres de chapelle qui admettent l’onanisme musical dans les églises! C’est, comme ce matin à la Madeleine où j’assistais par hasard aux interminables funérailles d’un vieux banquier; on joua une marche guerrière avec accompagnement de violoncelles et de violons, de tubas et de timbres, une marche héroïque et mondaine pour saluer le départ en décomposition d’un financier!... C’est réellement absurde!--Et, sans plus écouter la musique de Saint-Sulpice, Durtal se transféra, en pensée, à la Madeleine, et repartit, à fond de train, dans ses rêveries.

En vérité, se dit-il, le clergé assimile Jésus à un touriste, lorsqu’il l’invite, chaque jour, à descendre dans cette église dont l’extérieur n’est surmonté d’aucune croix et dont l’intérieur ressemble au grand salon d’un Continental ou d’un Louvre. Mais comment faire comprendre à des prêtres que la laideur est sacrilège et que rien n’égale l’effrayant péché de ce bout-ci, bout-là de romain et de grec, de ces peintures d’octogénaires, de ce plafond plat et ocellé d’œils-de-bœuf d’où coulent, par tous les temps, les lueurs avariées des jours de pluie, de ce futile autel que surmonte une ronde d’anges qui, prudemment éperdus, dansent, en l’honneur de la Vierge, un immobile rigaudon de marbre?

Et pourtant, à la Madeleine, aux heures d’enterrement, lorsque la porte s’ouvre et que le mort s’avance dans une trouée de jour, tout change. Comme un antiseptique supraterrestre, comme un thymol extrahumain, la liturgie épure, désinfecte la laideur impie de ces lieux.

Et, recensant ses souvenirs du matin, Durtal revit, en fermant les yeux, au fond de l’abside en hémicycle, le défilé des robes rouges et noires, des surplis blancs, qui se rejoignaient devant l’autel, descendaient ensemble les marches, s’acheminaient, mêlés jusqu’au catafalque, puis, là, se redivisaient encore, en le longeant, et se rejoignaient, se confondant à nouveau, dans la grande allée bordée de chaises.

Cette procession lente et muette, précédée par d’incomparables suisses, vêtus de deuil, avec l’épée en verrouil et une épaulette de général en jais, s’avançait, la croix en tête, au-devant du cadavre couché sur des tréteaux et, de loin, dans cette cohue de lueurs tombées du toit et de feux allumés autour du catafalque et sur l’autel, le blanc des cierges disparaissait et les prêtres qui les portaient semblaient marcher, la main vide et levée, comme pour désigner les étoiles qui les accompagnaient, en scintillant au-dessus de leurs têtes.

Puis, quand la bière fut entourée par le clergé, le «De Profundis» éclata, du fond du sanctuaire, entonné par d’invisibles chantres.

--Ça, c’était bien, se dit Durtal. A la Madeleine, les voix des enfants sont aigres et frêles et les basses sont mal décantées et sont blettes; nous sommes évidemment loin de la maîtrise de Saint-Sulpice, mais c’était quand même superbe; puis quel moment que celui de la communion du prêtre, lorsque, sortant tout à coup des mugissements du chœur, la voix du ténor lance au dessus du cadavre la magnifique antienne du plain-chant:

«Requiem æternam dona eis, Domine, et lux perpetua luceat eis.»

Il semble qu’après toutes les lamentations du «De Profundis» et du «Dies iræ», la présence de Dieu qui vient, là, sur l’autel, apporte un soulagement et légitime la confiante et solennelle fierté de cette phrase mélodique qui invoque alors le Christ sans alarmes et sans pleurs.

La messe se termine, le célébrant disparaît et, de même qu’au moment où le mort entra, le clergé, précédé par les suisses, s’avance vers le cadavre, et, dans le cercle enflammé des cierges, un prêtre en chape profère les puissantes prières des absoutes.

Alors, la liturgie se hausse, devient plus admirable encore. Médiatrice entre le coupable et le Juge, l’Église, par la bouche de son prêtre, adjure le Seigneur de pardonner à la pauvre âme:--«Non intres in judicium cum servo tuo, Domine...»--; puis, après l’Amen, lancé par l’orgue et toute la maîtrise, une voix se lève dans le silence et parle au nom du mort:

«Libera me...»

Et le chœur continue le vieux chant du Xe siècle. Ainsi que dans le «Dies iræ» qui s’appropria des fragments de ces plaintes, le Jugement dernier flamboie et d’impitoyables répons attestent au trépassé la véracité de ses transes, lui confirment qu’à la chute des temps, le Juge viendra, dans le hourra des foudres, châtier le monde.

Et le prêtre fait à grands pas le tour du catafalque, le brode de perles d’eau bénite, l’encense, abrite la pauvre âme qui pleure, la console, la prend contre lui, la couvre, en quelque sorte, de sa chape et il intervient encore pour qu’après tant de fatigues et de peines, le Seigneur permette à la malheureuse de dormir, loin des bruits de la terre, dans un repos sans fin.

Ah! jamais, dans aucune religion, un rôle plus charitable, une mission plus auguste, ne fut réservé à un homme. Élevé au-dessus de l’humanité tout entière par la consécration, presque déifié par le sacerdoce, le prêtre pouvait, alors que la terre gémissait ou se taisait, s’avancer au bord de l’abîme et intercéder pour l’être que l’Église avait ondoyé, étant enfant, et qui l’avait sans doute oubliée depuis, et qui l’avait peut-être même persécutée jusqu’à sa mort.

Et l’Église ne défaillait point dans cette tâche. Devant cette boue de chairs, tassée dans une caisse, elle pensait à la voirie de l’âme et s’écriait: «Seigneur, des portes de l’enfer, arrachez-la»; mais, à la fin de l’absoute, au moment où le cortège tournait le dos et s’acheminait vers la sacristie, elle semblait, elle aussi, inquiète. Recensant peut-être, en une seconde, les méfaits commis pendant son existence par ce cadavre, elle paraissait douter que ses suppliques fussent admises, et ce doute, que ses paroles n’avouaient point, passait dans l’intonation du dernier amen, murmuré à la Madeleine, par des voix d’enfants.

Timide et lointain, doux et plaintif, cet amen disait: nous avons fait ce que nous pouvions, mais... mais... Et, dans le funèbre silence que laissait ce départ du clergé quittant la nef, l’ignoble réalité demeurait seule de la coque vide, enlevée à bras d’hommes, jetée dans une voiture, ainsi que ces rebuts de boucherie qu’on emporte, le matin, pour les saponifier dans les fondoirs.

Quand on évoque, en face de ces douloureuses oraisons, de ces éloquentes absoutes, une messe de mariage, comme cela change! continua Durtal. Là, l’Église est désarmée et sa liturgie musicale est quasi nulle. Il faut bien alors qu’elle joue les marches nuptiales des Mendelssohn, qu’elle emprunte aux auteurs profanes la gaieté de leurs chants pour célébrer la brève et la vaine joie des corps. Se figure-t-on--et cela se fait pourtant--le cantique de la Vierge servant à magnifier l’impatiente allégresse d’une jeune fille qui attend qu’un monsieur l’entame, le soir même, après un repas? s’imagine-t-on le «Te Deum» chantant la béatitude d’un homme qui va forcer sur un lit une femme qu’il épouse parce qu’il n’a pas découvert d’autres moyens de lui violer sa dot?

Loin de ce fermage infamant des chairs, le plain-chant demeure parqué dans ses antiphonaires, comme le moine dans son cloître; et quand il en sort, c’est pour faire jaillir devant le Christ la gerbe des douleurs et des peines. Il les condense et les résume en d’admirables plaintes et si, las d’implorer, il adore, alors ses élans glorifient les Événements éternels, les Rameaux et les Pâques, les Pentecôtes et les Ascensions, les Épiphanies et les Noëls; alors, il déborde d’une joie si magnifique, qu’il bondit hors des mondes, exubère, en extase, aux pieds d’un Dieu!

Quant aux cérémonies mêmes de l’enterrement, elles ne sont plus aujourd’hui qu’un train-train fructueux, qu’une routine officielle, qu’un treuil d’oraisons qu’on tourne, machinalement, sans y penser.

L’organiste songe à sa famille et rumine ses ennuis pendant qu’il joue; l’homme qui pompe l’air et le refoule dans les tuyaux pense au demi-setier qui tarira ses sueurs; les ténors et les basses soignent leurs effets, se mirent dans l’eau plus ou moins ridée de leurs voix; les enfants de la maîtrise rêvent d’aller galopiner, après la messe; d’ailleurs, ni les uns, ni les autres, ne comprennent un mot du latin qu’ils chantent et qu’ils abrègent, du reste, ainsi que dans le «Dies iræ» dont ils suppriment une partie des strophes.

De son côté, la bedeaudaille suppute les fonds que le trépassé rapporte et le prêtre même, excédé par ces prières qu’il a tant lues et pressé par l’heure du repas, expédie l’office, prie mécaniquement du bout des lèvres, tandis que les assistants ont hâte, eux aussi, que la messe, qu’ils n’ont pas écoutée d’ailleurs, s’achève pour serrer la main des parents et quitter le mort.

C’est une inattention absolue, un ennui profond. Et pourtant, c’est effrayant ce qui est là, sur des tréteaux, ce qui attend là, dans l’église; car enfin, c’est l’étable vide, à jamais abandonnée, du corps; et c’est cette étable même qui s’effondre. Du purin qui fétide, des gaz qui émigrent, de la viande qui tourne, c’est tout ce qui reste!

Et l’âme, maintenant que la vie n’est plus et que tout commence? Personne n’y songe; pas même la famille, énervée par la longueur de l’office, absorbée dans son chagrin et qui ne regrette, en somme, que la présence visible de l’être qu’elle a perdu, personne, excepté moi, se disait Durtal, et quelques curieux qui s’unissent, terrifiés, au «Dies iræ» et au «Libera» dont ils comprennent et la langue et le sens!

Alors, par le son extérieur des mots, sans l’aide du recueillement, sans l’appui même de la réflexion, l’Église agit.

Et c’est là le miracle de sa liturgie, le pouvoir de son verbe, le prodige toujours renaissant des paroles créées par des temps révolus, des oraisons apprêtées par des siècles morts! Tout a passé; rien de ce qui fut surélevé dans les âges abolis ne subsiste. Et ces proses demeurées intactes, criées par des voix indifférentes et projetées de cœurs nuls, intercèdent, gémissent, implorent, efficacement, quand même, par leur force virtuelle, par leur vertu talismanique, par leur inaliénable beauté, par la certitude toute-puissante de leur foi. Et c’est le Moyen Age qui nous les légua pour nous aider à sauver, s’il se peut, l’âme du mufle moderne, du mufle mort!

A l’heure actuelle, conclut Durtal, il ne reste de propre à Paris que les cérémonies presque similaires des prises d’habit et des enterrements. Le malheur, c’est que, lorsqu’il s’agit d’un somptueux cadavre, les Pompes Funèbres sévissent.

Elles sortent alors un mobilier à faire frémir, des statues argentées de Vierges d’un goût atroce, des cuvettes de zinc dans lesquelles flambent des bols de punch vert, des candélabres en fer-blanc, supportant au bout d’une tige qui ressemble à un canon dressé, la gueule en l’air, des araignées renversées sur le dos et dont les pattes emmanchées de bougies brûlent, toute une quincaillerie funéraire du temps du premier Empire, frappée en relief de patères, de feuilles d’acanthe, de sabliers ailés, de losanges et de grecques!--Le malheur aussi, c’est que, pour rehausser le misérable apparat de ces fêtes, l’on joue du Massenet et du Dubois, du Benjamin Godard et du Widor, ou pis encore, du bastringue de sacristie, de la mystique de beuglant, comme les femmes affiliées aux confréries du mois de Mai en chantent!

Et puis, hélas! l’on n’entend plus les tempêtes des grandes orgues et les majestés douloureuses du plain-chant, qu’aux convois des détenteurs; pour les pauvres, rien--ni maîtrise, ni orgue--quelques poignées d’oraisons; trois coups de pinceau trempé dans un bénitier et c’est un mort de plus sur lequel il pleut et qu’on enlève! L’Église sait pourtant que la charogne du riche purule autant que celle du pauvre et que son âme pue davantage encore; mais elle brocante les indulgences et bazarde les messes; elle est, elle aussi, ravagée par l’appât du lucre!

Il ne faut pas cependant que je pense trop de mal des crevés opulents, fit Durtal, après un silence de réflexions; car enfin, c’est grâce à eux que je puis écouter l’admirable liturgie des funérailles; ces gens qui n’ont peut-être fait aucun bien, pendant leur vie, font, au moins, sans le savoir, cette charité, à quelques-uns, après leur mort.

Un brouhaha le ramena à Saint-Sulpice; la maîtrise partait; l’église allait se clore. J’aurais bien dû tâcher de prier, se dit-il; cela eût mieux valu que de rêvasser dans le vide ainsi sur une chaise; mais prier? Je n’en ai pas le désir; je suis hanté par le catholicisme, grisé par son atmosphère d’encens et de cire, je rôde autour de lui, touché jusqu’aux larmes par ses prières, pressuré jusqu’aux moelles par ses psalmodies et par ses chants. Je suis bien dégoûté de ma vie, bien las de moi, mais de là à mener une autre existence il y a loin! Et puis... et puis... si je suis perturbé dans les chapelles, je redeviens inému et sec dès que j’en sors. Au fond, se dit-il, en se levant et en suivant les quelques personnes qui se dirigeaient, rabattues par le suisse vers une porte, au fond, j’ai le cœur racorni et fumé par les noces, je ne suis bon à rien.

II

Comment était-il redevenu catholique, comment en était-il arrivé là?

Et Durtal se répondait: je l’ignore, tout ce que je sais, c’est qu’après avoir été pendant des années incrédule, soudain je crois.

Voyons, se disait-il, tâchons cependant de raisonner si tant est que, dans l’obscurité d’un tel sujet, le bon sens subsiste.

En somme, ma surprise tient à des idées préconçues sur les conversions. J’ai entendu parler du bouleversement subit et violent de l’âme, du coup de foudre, ou bien de la foi faisant à la fin explosion dans un terrain lentement et savamment miné. Il est bien évident que les conversions peuvent s’effectuer suivant l’un ou l’autre de ces deux modes, car Dieu agit comme bon lui semble, mais il doit y avoir aussi un troisième moyen qui est sans doute le plus ordinaire, celui dont le Sauveur s’est servi pour moi. Et celui-là consiste en je ne sais quoi; c’est quelque chose d’analogue à la digestion d’un estomac qui travaille, sans qu’on le sente. Il n’y a pas eu de chemin de Damas, pas d’événements qui déterminent une crise; il n’est rien survenu et l’on se réveille un beau matin, et sans que l’on sache ni comment, ni pourquoi, c’est fait.

Oui, mais cette manœuvre ressemble fort, en somme, à celle de cette mine qui n’éclate qu’après avoir été profondément creusée. Eh! Non, car, dans ce cas, les opérations sont sensibles; les objections qui embarrassaient la route sont résolues; j’aurais pu raisonner, suivre la marche de l’étincelle le long du fil et, ici, pas. J’ai sauté à l’improviste, sans avoir été prévenu, sans même m’être douté que j’étais si studieusement sapé. Et ce n’est pas davantage le coup de foudre, à moins que je n’admette un coup de foudre qui serait occulte et taciturne, bizarre et doux. Et ce serait encore faux, car ce bouleversement brusque de l’âme vient presque toujours à la suite d’un malheur ou d’un crime, d’un acte enfin que l’on connaît.

Non, la seule chose qui me semble sûre, c’est qu’il y a eu, dans mon cas, prémotion divine, grâce.

Mais, fit-il, alors la psychologie de la conversion serait nulle? Et il se répondit: