En Pénitence chez les Jésuites: Correspondance d'un lycéen

Part 4

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Voilà pour les surveillants. Avec les professeurs nos relations sont encore plus faciles et plus agréables, du moins quand on appartient, comme je m’en flatte, à la catégorie des travailleurs sérieux. Les surveillants, chargés d’assurer l’ordre et la discipline en récréation, au réfectoire, au dortoir, partout, du matin jusqu’au soir, et du soir jusqu’au matin, ont une tâche complexe et souvent, quoi qu’ils fassent, ingrate: l’homme extérieur échappe plus facilement à l’influence de l’autorité qui veut le former ou le réformer. Le professeur s’adresse à l’intelligence: il a ainsi, avec le rôle brillant, une prise bien autrement puissante sur tout l’homme. L’homme, c’est son style: quand un élève est obligé, tous les jours, pendant un an ou davantage, de livrer par écrit le fond et la forme de sa pensée sur tous les sujets imaginables, il se livre lui-même, avec son fort et son faible. Se sent-on faible, on s’accroche au professeur comme le naufragé à l’unique planche de salut, et alors s’établissent tout naturellement des rapports de secourable condescendance, d’une part, et de reconnaissante confiance, de l’autre.

Cela ne doit pas être gai tous les jours, pour le professeur, si l’on en juge par les efforts inouïs d’ingénieuse patience que nous le voyons dépenser, souvent en pure perte, pour faire entrer des choses rudimentaires dans quelque cerveau rebelle; car ici, mon ami, on s’occupe de tout le monde, des premiers et des derniers, selon la seule bonne volonté de chacun. C’est donc bien le moins, quand on a la chance de compter parmi les _forts_, de dédommager quelque peu le pauvre professeur par une tenue et une application sans reproche: nous tâchons de le faire.

Il nous le rend dans ces charmantes réunions académiques, où il convoque régulièrement l’élite de la classe pour quelque travail supplémentaire, pour une lecture intéressante, une causerie littéraire, et qui se terminent quelquefois--voudras-tu le croire?--par l’épuisement... d’une boîte de dragées, offerte au Père en souvenir du baptême d’un de nos petits frères et qu’il nous offre à son tour. Tu conçois bien que ce n’est pas la dragée qui fait plaisir: c’est de la croquer en famille.

Après cela, tu es libre de m’appeler fanatique. Mais là, entre nous deux, s’il prenait envie demain à mon brave papa de me renvoyer au lycée de Z..., ὦ πόποι! Quelle culbute je ferais! Celle du petit Vulcain, qui tomba de l’Olympe pendant neuf jours de suite, ne serait rien en comparaison.

Pardonne mon impertinente franchise.

Ton ami,

PAUL.

18. _Au même._

22 décembre.

Mon cher Louis,

Il vient de m’arriver une histoire désagréable qui aurait pu avoir un dénouement tragique. Je veux te la conter, pour pénitence.

J’ai un faible que tu connais: sans rime ni raison, je fais encore quelquefois des vers. Ce serait une manie bien innocente, vu la qualité de mes produits, si je bornais ma verve soi-disant poétique à des sujets inoffensifs, cantiques, pastorales, ou épopée. Mais, quelque diable sans doute me poussant, il se trouve que mes préférences décidées vont à la satire. Quand je vois certaines gens qui font certaines choses, j’enrage et j’ai envie de mordre, comme un vulgaire toutou. C’est un fort vilain défaut: vais-je m’en corriger, après la leçon que j’ai reçue? Je le souhaite, mais je crains que ça ne soit dans le sang.

Donc, avant-hier, le petit _grand homme_ dont je t’ai parlé posait, faisait de l’_épate_, devant quelques illustres membres de la confrérie des _grosses moules_. Il s’agissait de son poète favori: il est hugolâtre. Je ne déteste pas Victor Hugo: si les poètes sont tous plus ou moins fous, lui, c’est un fou puissant. Ainsi pense notre professeur. Le _grand homme_ de quatre pieds six pouces admet la puissance, mais non la folie, et, au moment où je passais, il déclamait avec un lyrisme tout à fait convaincu la lugubre rencontre de l’âne et du crapaud martyrisé par des gamins. Les autres béaient d’admiration, comme des huîtres à marée montante. Je haussai les épaules: il s’en aperçut et se mordit les lèvres.

Mais je fis mieux, c’est-à-dire plus mal. Rentré à l’étude, j’utilisai un moment de loisir à aiguiser une épigramme qui se terminait par ces deux vers:

Royal dindon qui fait sa roue Devant sa cour d’oisons.

Pas bien méchants, n’est-il pas vrai? Et puis les vers sont des vers: on ne les prend pas à la lettre. Malheureusement ils circulèrent; un artiste malicieux les aggrava, en y adaptant un air connu, et, à la récréation suivante, quinze élèves le fredonnèrent, l’un après l’autre, au nez de mon _grand homme_. Au quinzième, il perdit patience, vint droit à moi, qui ne lui disais rien, et essaya de me cracher au visage. Dame! je répondis du tac au tac--et sa joue claqua. Il cria: «Lâche!» et esquissa un coup de pied, qui ne réussit point: seconde claque. Alors le pauvret se mit à pleurer. Cela me calma net.

Mais le mal était fait et le feu dans la ruche, je veux dire dans la division. La majorité des élèves, par antipathie pour l’autre, tenaient pour moi: quelques-uns, les oisons, m’en voulaient. J’allais devenir un brandon de discorde, l’auteur d’une guerre civile.

Les deux surveillants, qui, au fond (je m’en doutais bien), n’étaient pas trop fâchés de la leçon donnée au royal dindon, mais qui regrettaient l’esclandre, se consultèrent; puis le vieux vint me dire: «Paul, je ne veux pas apprécier votre conduite: mon devoir est d’en référer au P. Préfet.» Je voulus me justifier: «Non, fit-il doucement; ce n’est pas le lieu ni le moment: je crains que vous ne soyez pas encore assez maître de vous pour bien voir les choses. Allez trouver votre Père spirituel: il vous dira ce que vous devez penser et ce que vous devez faire. On n’en parlera qu’après au P. Préfet.»

J’obéis sans difficulté. Le Père spirituel m’écouta, comme toujours, avec attention et bienveillance. Quand j’eus tout loyalement raconté:

«Mon fils, dit-il gravement, êtes-vous fier de ce que vous avez fait?»

J’avais grande envie de répondre que oui: je ne sais pourquoi je n’en eus pas le courage. Le Père continua:

«Qui de vous deux était le plus fort?»

Voyant venir le coup, je pris la tangente:

«Pouvais-je me laisser cracher à la figure sans châtier ce bout d’homme rageur?

--Peut-être que non. Mais à qui la faute, si le bout d’homme rageait? A sa place, ridiculisé et chansonné publiquement, auriez-vous gardé votre sang-froid?»

Je répondis par un signe de tête négatif.

«Eh bien, mon fils, de quel droit demandez-vous à d’autres un effort dont vous ne vous sentez pas vous-même capable?... Cet enfant a eu tort de vous insulter comme il l’a fait; mais, évidemment, il ne se possédait pas--et il avait été provoqué.» Le Père insista: «Il avait été provoqué.»

Je comprenais trop bien ce qu’il voulait dire et ne pouvais nier qu’il eût raison: sans mon épigramme, rien ne serait arrivé. Je baissai la tête et attendis mon arrêt. Il reprit:

«Vous êtes venu pour savoir mon avis?

--Oui.

--Et vous voulez que je vous le dise franchement?

--Oui.

--Eh bien, vous devez à votre condisciple et à toute la division une réparation.»

Et comme je me révoltais:

«Mon fils, je ne vous l’impose pas, je n’en ai pas le droit; mais je l’attends de votre loyauté de cœur et de votre bon sens. Et pour avoir le courage de demander pardon aux hommes, venez d’abord demander votre pardon à Dieu.»

Ce disant, il m’attira doucement à son prie-Dieu, s’agenouilla à côté de moi devant son pauvre Christ de cuivre et prononça d’une voix où tremblait un peu d’émotion: _Seigneur, pardonnez-nous nos offenses, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés._» Je te laisse à deviner ce qui suivit.

Le même jour, après la classe du soir, pendant que la division silencieuse entrait dans la cour sur deux rangs, je sortis de ma place et m’avançant vers ma victime, je dis très haut:

«N..., je te fais mes excuses pour les ennuis que je t’ai causés; je les regrette et te prie, devant tous nos camarades, de me pardonner.»

Il prit la main que je lui tendais et la serra avec une vivacité qui me donna bonne opinion de son cœur: «Merci», dit-il, et un peu plus bas il ajouta: «Pardonne-moi aussi.»

Sur ce dernier mot, que je n’attendais pas, tout ce que j’avais contre lui s’envola; je l’embrassai franchement, la division applaudit et nous célébrâmes tous ensemble la fin de la guerre civile par une partie de ballon trois fois plus joyeuse que toutes les précédentes.

Le P. Préfet, averti par le Père spirituel, n’eut pas le temps d’intervenir, et, je crois, n’en eut pas de regret: nulle mesure disciplinaire ne pouvait produire un effet aussi rapide et aussi complet. Je me rends fort bien compte que, dans la circonstance, personne autre que mon directeur de conscience n’eût obtenu de mon amour-propre un acte de réparation: devant une sommation officielle, j’aurais cassé, mais non plié.

Tu vois à quoi sert, en dehors même du confessionnal, un Père spirituel. Il est le tampon qui amortit ou prévient les gros accidents, comme dans mon cas; il est, en tout temps, le médiateur naturel entre les faiblesses du jeune âge et les rigueurs du Code pénal écolier. Les professeurs et surveillants sont des pères, sans doute, mais aussi des maîtres: gants de velours, mains de fer. Lui n’est que père: il n’a que du velours.

Et pourtant--je t’en reparlerai peut-être--ce velours a quelquefois d’assez rudes passes: il le faut, quand on veut être loyal avec soi-même. J’ai dans mon directeur une confiance absolue: il me connaît de fond en comble. Il a été convenu entre nous que je ne lui cacherais rien et qu’il ne me passerait rien: car je veux me faire un caractère, et, sans lui, je n’y arriverais jamais.

Toi, mon bon, qui est-ce qui te rabroue, te relève et te soutient? Je sais que tu ne hantes pas beaucoup l’aumônier: tu serais mal vu--et un aumônier pour trois ou quatre cents élèves n’a pas le temps de s’occuper beaucoup de chacun. Je te plains; car je t’assure que c’est bon, par moment, d’avoir son déversoir. Adieu, Louis.

Ton ami,

PAUL.

19. _De ma sœur Jeanne._

4 janvier.

Mon petit frère chéri,

Je ne veux pas attendre à demain pour te dire, sous le secret de la confession, que papa est revenu ce soir enchanté de toi et de tout ce qu’il a vu et entendu au collège. Quand maman lui a demandé comment il t’avait trouvé, il a répondu: «Pas reconnaissable. C’est maintenant un garçon rangé, parfaitement rangé, et intelligent. Je n’aurais pas cru!»

Tu juges si maman était contente. Pour allonger son plaisir et le mien, elle a fait parler papa, qui de sa vie ne s’est montré aussi communicatif:

«Est-ce qu’il n’a plus ses petits airs mauvais, vous savez, quand on le contrariait un peu?

--Rien, plus rien. J’ai essayé deux fois, dans le courant de la sortie, de le taquiner: il n’a pas bronché. Les Jésuites l’ont dompté.

--Il avait peut-être peur de vous?

--Lui? Jamais il n’a été aussi affectueux. Il m’a raconté toutes ses petites affaires: il cause très bien. Je l’ai laissé commander notre dîner à l’hôtel: il s’est rappelé tous les plats que j’aime. Et ce qu’il y a de plus fort... Tu sais quelle moue désagréable il nous grimaçait, quand nous avions ici de la tête de veau, dont je raffole et où il ne touchait jamais? Eh bien, il m’en a fait servir et il en a mangé, tout comme moi, sans l’ombre d’un dégoût. Tout le temps, d’ailleurs, il a été pour moi aux petits soins.

--En quoi faisant?» demandai-je.

--«Par exemple, pour leur comédie, il s’est ingénié à me trouver la meilleure place, une première, d’où je n’ai perdu ni un mot ni un geste.

--Oh!» hasardai-je avec intention, «il a fait ça par coquetterie, pour être vu dans son rôle!»

Cela me valut un regard... Brrr!

--«Tu ne seras jamais qu’une petite sotte. Va le dire à tes Ursulines!»

Tu te rappelles qu’après ce gros mot-là, il est toujours prudent pour moi de ne pas pousser plus loin mes plaisanteries. Maman se hâta d’intervenir:

«A-t-il bien joué?

--Je ne devrais pas le dire... Ces jeunes gens, ma foi! ont un jeu fort naturel, agréable, distingué; mais il m’a semblé que Paul les dépassait tous, sauf peut-être un seul, Jean X...

--Ils ne font qu’un,» dis-je.

--«En tout cas, ils font une belle paire d’acteurs, mon fils dans le rôle du valet Scapin, Jean dans celui de M. Géronte.

--Vous avez fait connaissance avec ce Jean X...?

--Paul me l’a présenté comme son ami et son mentor: c’est un jeune homme parfait et je souhaite que mon fils lui ressemble. Il paraît que c’est le coq de la division des grands élèves, _préfet_ de je ne sais plus quel département.

--Du département de la Congrégation?

--Possible. A ce titre, je l’ai entendu débiter au P. Recteur, au nom de tout le collège, un compliment de bonne année fort bien tourné et plein de beaux sentiments. Ces messieurs ont l’air de s’entendre à développer le cœur des jeunes gens.

--Comme les Ursulines.

--Avec une petite différence que le P. Recteur, dans sa réponse, a nettement accentuée: «Vous dites, mes enfants, que vous nous aimez, que vous aimez vos parents, et je vous crois, parce que vous avez le cœur _bon_. Cela suffit-il? Pour des femmes peut-être...» Vous entendez, mademoiselle?... «Pour des hommes, non. Il faut que vous ayez le cœur _fort_ et que votre amour, dépassant le domaine du pur sentiment, s’affirme par l’énergie des actes.» Et il leur a déduit les applications pratiques. Cela m’a fixé sur la manière dont ces messieurs comprennent l’éducation.

--Y avait-il des dames dans l’auditoire?

--Oui.

--Elles n’ont pas dû être flattées de la différence.

--Oh! Tu penses bien que ce P. Recteur n’est pas Jésuite pour rien et qu’il a trouvé moyen de dire, par manière de parenthèse, que beaucoup de femmes ont des cœurs d’homme. Et celles qui étaient là n’auront pas manqué de se caser du côté le plus flatteur pour elles.

--Alors, vous avez eu du plaisir?

--Un peu, surtout lorsque...» Ici, un petit chat dans la gorge.

--«Racontez-nous donc ça, papa.»

Quand le petit chat eut passé: «Eh bien, le matin de la comédie, j’ai assisté à la proclamation solennelle qui termine le trimestre. Les parents sont invités. Il m’avait fait mettre à côté de son professeur, qui est un homme fort aimable. Ces messieurs sont tous très aimables et gens de bonne compagnie. Le Révérend Père m’expliquait les choses, à mesure qu’elles se déroulaient. On proclama d’abord les places obtenues dans chacun des cours: composition de la semaine, travail de la quinzaine (cela s’appelle la _diligence_), excellence du mois. Le premier vient se présenter au P. Recteur, qui lui attache sur la poitrine une croix d’or ou d’argent et lui donne l’accolade. Le second n’a qu’un ruban, dont la couleur varie avec chaque branche--et celui-là, on le reçoit de la main de quelque professeur. Paul a été décoré de la croix de composition en discours français par le P. Recteur, et grâce à mon aimable voisin le professeur de rhétorique, qui m’a cédé son droit, c’est papa qui a eu l’honneur exceptionnel de fleurir son fils des deux rubans de diligence et d’excellence.

--Sans émotion aucune?» demanda maman.

--«Je ne dis pas cela.

--Oh! Papa a le cœur _fort_, comme tous les hommes. Moi, simple fille, je ne me serais pas gênée pour y aller d’une petite larme au coin de l’œil. C’est bien permis!

--Petite perfide!... Eh bien, oui... Mais c’était la première fois.

--Espérons que ce ne sera pas la dernière. Et après?

--Après, sont venus les témoignages de bonne tenue et d’application, les _bien_, les _très bien_, les _parfaitement bien_, et j’ai encore eu la faveur de remettre à Paul... Devine quoi, Jeanne.

--Oh! un _bien_, tout au plus.

--Ce serait encore trop pour toi... Un _parfaitement bien_, qui est dans ma valise et que je veux faire encadrer.

--Nous irons prier devant, n’est-ce pas, chaque soir, en pèlerinage?

--A propos de prière», interjeta maman, «ne l’avez-vous pas trouvé trop... jésuite?

--Que veux-tu dire?

--Eh bien, trop... pieux?

--Trop, non; assez, oui. Il m’a mené voir la chapelle.

--Ah!

--J’ai admiré les lustres et les vitraux.

--Et lui, qu’a-t-il fait?

--Lui? Il m’a offert de l’eau bénite, en entrant, puis s’est mis à genoux, la tête dans ses mains... Je ne sais ce qu’il faisait.

--Il priait pour quelqu’un... qui ne prie pas beaucoup», fis-je. Papa me regarda; mais moi je regardais Minet, qui faisait des ronrons sur mes genoux. Il se tira d’embarras en disant avec énergie:

--«Allons dîner: ce voyage m’a creusé l’estomac... Mais je n’aurais pas cru!... Ces messieurs ont vraiment le tour de main.»

Je te conte tout cela, mon petit frère, au long et au large, parce que cela m’intéresse énormément et que tu ne seras sans doute pas fâché toi-même de savoir au juste l’impression de papa. Il est gagné, sûrement, et tu verras que tout finira bien.

Après dîner, l’oncle Barnabé est venu. Quand papa lui eut refait son récit avec le même enthousiasme, le brave homme eut le malheur de dire: «Les Jésuites sont des enjôleurs: c’est reconnu.»--«Il est reconnu, répliqua papa de son petit ton des jours maigres, qu’en fait d’éducation, tu n’as jamais eu le sens commun et que tu n’as pas su empêcher ton Ernest de devenir un crétin de première force, malgré les trois lycées où tu l’as mis successivement». Le pauvre oncle Barnabé n’a pas demandé son reste.

Ton ami Louis a été fort ennuyé de ne pas te trouver ici et m’a chargé de te faire savoir que les Jésuites, qui ne donnent pas de vacances pour le nouvel an[3], sont des esprits chagrins. C’était aussi l’idée de papa, avant la visite qu’il t’a faite. Il n’en a plus parlé, ce soir; je vois bien pourquoi: si tu avais eu des vacances, il ne t’aurait ni applaudi ni décoré! Maman et moi, qui n’avons pas eu les mêmes bonheurs, nous penchons à dire comme Louis. Je t’en demande pardon pour tes maîtres, que j’estime tout de même, puisqu’ils te font du bien. Ils doivent avoir des raisons. Mais je prendrai ma revanche aux jours gras.

[3] Ils n’en donnaient pas à la date de ces lettres. Depuis, il paraît qu’on leur a forcé la main.

Je t’embrasse un peu, beaucoup, passionnément.

Ta sœur JEANNE.

* * * * *

Papa nous a fidèlement rapporté la recette de ton Frère cuisinier pour le gâteau de macaroni. Nous l’étudions, maman et moi, avec la vieille Fanchon, en vue des prochaines vacances. Ça ne paraît pas bien extraordinaire, quoi que tu en dises merveille.

20. _A mon père._

10 janvier.

Mon cher papa,

Avez-vous fait bon voyage? N’avez-vous pas pris de rhume en route? Je vous reste bien reconnaissant d’avoir bravé l’hiver pour venir de si loin procurer à votre fils quelques bonnes heures--je n’ose pas dire de vie de famille, puisque maman et Jeanne y manquaient--mais de tête à tête et de cœur à cœur filial. Le beau temps est parti avec vous: je l’ai senti le lendemain. Autrefois, je n’aurais pas supporté le vide poignant que laisse après elle une visite comme la vôtre; aujourd’hui, j’accepte tout, parce que c’est le devoir.

Mais que n’avez-vous pu prolonger votre séjour à H. jusqu’à mon avènement au trône!

--«Quel trône?»

Dame! j’y suis monté si inopinément et j’en suis descendu si vite que j’ai eu à peine le temps de m’apercevoir qu’il avait des pieds et des bras dorés et qu’on y est fortement secoué par les porteurs. Quant à mon royaume, je ne l’ai jamais vu et n’en sais même pas le nom: c’était très loin, du côté de l’Orient, patrie des Rois Mages. Voici comment, sans le savoir, vous êtes devenu l’illustre père d’un illustre potentat.

Au dîner de l’Épiphanie, chaque table a tiré son roi: le dixième et dernier morceau de brioche, qui me revenait comme chef de ma section, contenait la fève enviée. Il n’y a pas eu de triche: j’avais fait les parts avec une précision géométrique et surveillé rigoureusement la distribution. Je pris pour reine un garçon qui me déteste et que je n’aime guère, pour figurer les ménages qui ne ressemblent pas au vôtre. Je bus, on but, on cria: _Vive le roi!_ et _Vive la reine!_ Puis, les trente monarques furent convoqués autour d’une autre brioche, immense, mystérieusement recouverte d’une serviette, sous laquelle, tour à tour, nos mains tremblantes et fiévreuses plongèrent. Un génie bienfaisant guida la mienne: je ramenai la fève des fèves et je fus le roi des rois.

Les roitelets évincés absorbèrent avec résignation un nouveau petit verre en l’honneur de Sa Majesté Ker Ier. Après quoi, on me mit au front un diadème, tout flamboyant de pierres précieuses et de papier d’or; sur les épaules un manteau de pourpre qui, jusque-là, couvrait prosaïquement un lit de dortoir; dans la dextre, un sceptre, redoutable aux méchants, clément aux bons. Puis, on apporta mon trône à brancards; j’y pris place avec la solennité convenable; quatre vigoureux gaillards, costumés à la dernière mode du moyen âge, m’enlevèrent comme une plume, et précédé d’un long cortège d’hommes d’armes et de pages, qui blancs, qui noirs, qui bronzés, guidé par l’étoile de Jacob au sommet d’une bonne perche, traînant à ma suite mes trente vassaux princiers, fièrement drapé dans ma grandeur, le poing gauche sur la hanche, l’œil haut, je parus sur le grand perron. Mon nom avait déjà circulé avec la rapidité d’une traînée de poudre; je fus acclamé comme aurait pu l’être Charlemagne, Napoléon ou tout autre.

Pour ne pas me laisser griser par cette gloire subite: «Sire, me disais-je tout bas, prenez garde! Le peuple est comme l’Océan, mobile et perfide: méfiez-vous de sa faveur et soyez _maître de vous comme de l’univers_!» Ainsi affermi dans l’humilité, je pus savourer à mon aise le plaisir de voguer au-dessus de la houle de mes sujets empressés. On me fit faire le long tour des préaux, des jardins et des corridors, entre deux haies de curieux et de curieuses (car toute la ville y était), dont je recueillais les hommages avec une aimable condescendance.

Tout à coup, les vivats cessèrent et je me trouvai en face du Père Recteur, qu’entourait tout le corps professoral. Je faillis saluer, par habitude, mais me rappelai à temps que le gros personnage ici, pour le quart d’heure, c’était moi. Je m’inclinai simplement, de l’air protecteur qui convenait à ma dignité.

Par dignité encore, je jugeai bon de me taire. Mon grand vizir Joannès-Pacha, que vous connaissez bien, parla pour moi. Il apprit au Père Recteur que j’arrivais en droite ligne des pays où le soleil se lève, à seule fin de lui témoigner ma haute faveur, avec mon estime pour ses éclatantes vertus et ma satisfaction de le voir à la tête d’un jeune peuple si bien discipliné, si intelligent, si parfait. En souvenir de ma visite, je sollicitais de sa bonté paternelle pour eux un congé extraordinaire.

Le Père Recteur, tout confus de l’honneur que lui faisait un si grand prince, offrit à Ma Majesté ses plus humbles actions de grâces et se déclara charmé de pouvoir m’être agréable en accordant ce que je souhaitais. Je le remerciai d’un sourire bienveillant de mes augustes lèvres, tandis que le peuple donnait carrière à un enthousiasme délirant pour son royal bienfaiteur.

Un quart d’heure après, dépouillé de ma couronne, de mon manteau et de mon sceptre, je rentrais dans ma plus simple expression, et feu Joannès-Pacha me disait avec mélancolie:

«Hein! mon gros sultan de carton, c’est dommage que ça s’arrête là! A nous deux, nous ferions peut-être le bonheur d’une grande nation.

--Pourquoi pas?... Mais ce brancard sur ces quatre chameaux du désert a failli me donner le mal de mer! Non, j’en ai assez de la royauté.»

Le profit le plus clair de ma splendeur d’un jour, ç’a été une bonne demi-journée de patinage dans les fossés de la citadelle, mis gracieusement à la disposition du collège par le commandant de place, qui a son fils en Humanités. Pour glace un miroir, devant nous un espace magnifique, point de faiseurs d’embarras, et, comme bouquet, une conférence pratique, sur le terrain même, par le P. L..., auteur estimé d’un _Art de patiner_ et patineur sans rival. Aussi, on s’en est donné à cœur joie. Mais les jambes au retour! Aïe!... Des morceaux de bois rhumatisés!