En Pénitence chez les Jésuites: Correspondance d'un lycéen
Part 3
Après cela, mon cher, je ne t’en veux pas de me faire sentir le contre-coup de tes préjugés: il y a trop peu de temps que je les partageais encore. Seulement, entre nous deux, il existe à présent une grave différence. J’ai le droit de dire comme César, avec une variante: «_Je suis venu, j’ai vu et j’ai _été vaincu_._» Toi, tu n’as pas vu.
Je ne prétends pas faire le procès de l’éducation morale qu’on reçoit, que j’ai reçue au lycée de Z. Mais, puisque tu en entreprends l’apologie, parlons-en un peu, _sans complaisance ni animosité_, comme dit le profond Tacite--un brave homme qui a toute mon estime.
En dehors de quelques phrases pompeusement banales, que nous applaudissions à grands coups de talon aux distributions de prix (on y applaudit tout, parce que c’est la fin), as-tu souvent constaté chez nos communs éducateurs la préoccupation de faire de nous, je ne dis pas des chrétiens--on n’y songeait guère--mais des hommes de bien? Le proviseur s’inquiétait surtout de sauvegarder la réputation du _bahut_ contre nos révélations indiscrètes et contre les plaintes de nos familles, écho des nôtres, sur la soupe. Parmi nos professeurs, les moins mauvais étaient protestants ou juifs; les autres, pour la plupart, francs-maçons ou athées. Peut-être, en cherchant bien dans la pénombre des emplois modestes, aurait-on découvert un ou deux honnêtes cléricaux, dont la grande préoccupation allait à ne pas être connus pour tels. Je n’en sais qu’un, M. P***, auquel son talent hors ligne a fait pardonner ses convictions catholiques franchement affichées: mais, dès qu’on a pu se passer de lui, il est parti. Quant aux malheureux pions, ils nous donnaient généralement l’exemple du plus parfait débraillé, et nous connaissions les _rigolades_ qu’ils se payaient en ville.
Il est vrai qu’on nous faisait marcher au son du tambour et au pas, comme à la caserne. Cet agréable exercice, poussé avec persévérance et conviction pendant huit ou dix ans, suffit-il pour apprendre à marcher droit plus tard dans le chemin de la vie? On avait l’air de le croire; mais il m’est venu là-dessus des doutes sérieux.
Tu me diras que, si quelque chose manquait encore à notre vertu, on nous fournissait l’occasion d’y suppléer entre nous par le _frottement mutuel_: car, ainsi que du choc des idées jaillit la vérité, ainsi du contact des passions doit jaillir la moralité. Belle théorie, que nous acceptions de confiance, sans y rien comprendre: que nous importait en pratique? Par le fait, c’est une _blague_. L’expérience m’a, hélas! appris que certaines passions, et non les meilleures, au lieu de se détruire au frottement, se combinent et s’ajoutent: ce qui s’ensuit, tu le sais comme moi.
Ici l’on a, je crois, la prétention de faire, aussi bien qu’ailleurs, des savants; mais il n’est pas besoin d’y avoir passé huit jours pour s’apercevoir qu’avant tout on veut former, comme on disait au grand siècle, des _honnêtes gens_. La loi du respect, si peu connue où tu es, et le sens chrétien du devoir, dont la notion même n’est pas admise au lycée, dominent tout dans ce collège et donnent au système d’éducation une puissance moralisatrice à laquelle un esprit droit ne saurait longtemps résister.
Je me flatte peut-être en me décernant une place parmi ces esprits-là: le fait est que je ne résiste plus et n’en ai même nulle envie. En ce moment, mon ami, je ressemble à un de ces appartements longtemps fermés, sombres et froids, dont les fenêtres viennent de s’ouvrir toutes grandes au soleil levant: le flot de lumière entre, éclaire tout, réchauffe tout, assainit tout, et, en même temps, l’âcre odeur des recoins poussiéreux ou moisis se fond insensiblement dans la délicieuse fraîcheur des parfums printaniers.
Si je continuais, je ferais des vers--dont tu te moquerais. Tu n’es qu’un profane!
Et cependant il pleut. C’est même à cette circonstance fâcheuse que tu dois cette longue missive: la promenade n’étant pas possible, nous avons _étude libre_, c’est-à-dire que chacun fait ce qu’il veut, en silence, à son pupitre. Cela me prive du plaisir de causer durant deux ou trois heures de marche avec Jean; mais je me suis bien dédommagé avec toi.
Ne sois pas jaloux: il y a dans mon cœur place pour deux.
Ton ami,
PAUL.
15. _Au même._
24 novembre.
Mon cher ami,
Des _moules_? Assurément elles ne font pas défaut parmi mes condisciples actuels. Il y en a même deux espèces. L’une, je l’ai déjà rencontrée ailleurs, ce sont les _grosses moules_, qui ont pour caractéristique et pour excuse la bêtise native. Ce n’est pas leur faute s’ils sont bêtes, et, du moment qu’ils le sont, il leur est difficile de ne pas le laisser paraître quelquefois, malgré tous leurs efforts, en vertu de l’impitoyable dicton lorrain:
_Quand on est veau, c’est pour un an; Quand on est bête, c’est pour longtemps._
Ceux que je vois sont forts en chair, hauts en couleur, avec des yeux ronds qui s’étonnent de tout, avec des jambes et des bras balourds qu’ils ne savent où fourrer. Ils sont incapables d’éviter le moindre casse-cou et de parer le plus innocent des horions. Pas méchants, sauf quand ils se mettent en colère contre un de leurs semblables; car alors ce sont des moutons enragés, c’est-à-dire ce qu’il y a de pire au monde et de plus amusant à regarder. Mais généralement ils ont bon caractère: ce sont des nullités qui ne demandent pas mieux que de passer inaperçues et qui, de fait, ne comptent pas dans une division--si ce n’est, hélas! à table... Comme ils ne gênent personne, on ne les taquine pas, et leur éducation se poursuit sans encombre, s’achèvera sans bruit et se couronnera vraisemblablement par un bon petit mariage chrétien. Ils seront d’excellents pères de famille, maires de leur commune, et de très fermes soutiens de la bonne cause. C’est ce qu’on nous dit pour nous empêcher parfois de leur _former le caractère_ en les houspillant.
La seconde espèce se voit plus rarement au lycée: ce sont les _petites moules_, les moules fines, gentilles, délicates, anges ou demoiselles, qu’on a peur de casser en les heurtant et qui ont peur elles-mêmes de se fêler en remuant trop vivement. Enfants de bonnes familles plus ou moins aristocratiques, élevés doucement, tendrement, par des femmes, chétifs de santé, habitués dès l’enfance à toutes les attentions et à tous les ménagements. Timides et gauches, ils se réfugient volontiers dans le règlement, parce qu’il les protège, et s’accrochent instinctivement aux soutanes des surveillants par ressouvenir des jupes maternelles. Ce sont les _innocents_ de la division: on ne les qualifie pas plus durement, parce qu’ils tiennent assez souvent la tête des classes et que les élèves gardent toujours le respect de la supériorité intellectuelle. Mais en récréation, où l’intelligence compte beaucoup moins que les aptitudes physiques, malheur aux _innocents_ qui se font tirer l’oreille pour prendre part au jeu, ou qui, par maladresse, font perdre leur camp! On se charge alors, par charité pure, de leur administrer _verbo et opere_ une trempe fraternelle qui, à la longue, ne peut manquer de produire sur leur tempérament un effet salutaire: car avec des gens intelligents il y a toujours de la ressource. Les surveillants regardent faire, du coin de l’œil, et n’interviennent qu’au moment où le dégourdissage menace de tourner en abus de la force.
Les _petites moules_, dans leur timidité maladive, sont du moins simples, modestes, bons enfants en général: je les préfère cent fois à l’exécrable engeance des _poseurs_ avec leur taille toujours cambrée et leur cou d’oie emprisonné à l’anglaise dans un immense carcan de gélatine, suant la pommade et la morgue par tous les pores de leur précieuse personne. Ils sont, Dieu merci! peu nombreux et n’ont pas même assez d’esprit pour voir combien ils sont ridicules. Je me rappelle avoir lu quelque part qu’on cesserait d’être bête, si l’on pouvait arriver à croire qu’on l’est. Ces _poseurs_ n’en sont pas encore là: ils se tiennent pour des gens de valeur, parce qu’ils se croient des gens _comme il faut_, et ils écrasent de leur pitié les pauvres mortels qui se piquent, non pas d’être à la mode du jour, mais de préparer sérieusement leur avenir, et qui, dans cet avenir, voient autre chose que des courses, des chasses ou des parties de plaisir. Les pauvres sots! On la leur rend avec usure, leur pitié... Mais ça ne les changera pas.
Quelques-uns pourtant ne manquent pas de moyens: ceux-là constituent, dans le genre _poseur_, l’espèce des _pédants_. Il y a ici un rhétoricien qui en est le type achevé. Parce qu’il a trois poils au menton, il joue l’oracle perpétuel: il a tout vu, tout lu. Du haut de ses quatre pieds six pouces, il juge souverainement les hommes et les œuvres, surtout les plus modernes, qu’il connaît à fond pour en avoir entendu parler pendant les vacances. Il a un oncle qui est académicien--de province, mais en attendant mieux--et dès lors on conçoit que le neveu ne peut pas être un esprit ordinaire. Il semble bien l’entendre ainsi: que faire à cela? Notre professeur, qui le connaît bien, ne manque pas les occasions de le rappeler à la modestie et au bon sens: le petit bonhomme baisse son nez retroussé, puis, l’orage fini, le redresse plus impertinent que jamais. Est-ce de l’orgueil? Je croirais plutôt que c’est une manie, provenant d’un culte exagéré pour le grand homme son oncle. Nous l’avons baptisé lui-même _le grand homme_: il fait semblant d’en être flatté, mais ça le vexe, et, ce qui vaut mieux, ça l’oblige quelquefois à se taire.
Si tu es un peu surpris de tous ces méchants portraits, je te dirai que nous étudions en ce moment La Bruyère, pour lequel je m’avoue un petit faible. Et, comme mes vieilles habitudes de caricaturiste se trouvent contrariées par le règlement des Jésuites, je me rattrape comme je puis, sous le beau prétexte d’amour de l’art.
C’est peut-être mal.
Quoi qu’il en soit, après avoir lu ce qui précède, je t’entends crier vertueusement au scandale: «Quoi! Chez les bons Pères, on admet ces défauts-là? On tolère des petites et des grosses _moules_, des _poseurs_ et des _pédants_? Cela renverse toutes les idées courantes sur la réputation éducatrice des Jésuites.»
C’est exactement ce que, dans mon indignation de néophyte, j’ai objecté à mon sage ami Jean. Il m’a répondu: «Mon gros (c’est sa façon de m’appeler, quand il va me dire des choses aimables), ça me fait de la peine de te voir si borné. Trouve donc moyen de rallonger un peu ton nez pour reculer tes horizons.
--Merci.
--Il n’y a pas de quoi. Mais, dis-moi, quand tu es entré ici, étais-tu parfait?
--Dame! non. Je ne le suis même pas encore.
--Ah! _Habemus confitentem reum._ Et pourquoi t’y a-t-on amené?
--Maison de correction.
--Et si, après ton entrée, voyant que tu n’étais point parfait, on t’avait, pour te corriger, fourré sommairement à la porte?
--Tu n’aurais pas en ce moment le plaisir délicat de me faire poser.
--Soyons sérieux. Aurait-on bien fait?
--On aurait eu grand tort, parce que je ne me serais jamais consolé de perdre tes salutaires leçons, soutenues par de si admirables exemples.
--Vil flatteur! Ça remonte bien plus haut que moi. Il faut remercier tes maîtres et les miens, dont l’indulgence t’a fait crédit du temps nécessaire à ton amélioration et dont le dévouement patient, vigilant, inconfusible, travaille sans relâche, sans même que tu t’en aperçoives, à achever en toi l’œuvre commencée par ta bonne volonté avec l’aide de Dieu. Comprends-tu?
--Jean, l’un de nous deux est une bête... et ce n’est pas toi! Voici ma patte. Merci.»
PAUL.
16. _Au même._
5 décembre.
Mon cher Louis,
Ce que tu réclames de mon prétendu talent d’observation est un vrai travail! Tu ne songes pas que mes lettres sont le meilleur de mon repos, mais à condition que ma plume ait _la bride sur le cou_, comme celle de la marquise (sans comparaison). Si tu veux m’obliger à prendre le petit pas et la route pavée, je préférerais faire du grec, qui, sous la baguette magique de mon professeur, commence à perdre pour moi son horrifique laideur de langue morte. Sais-tu que Démosthène est un fier lutteur et Homère un bonhomme incomparable, et qu’on gagne à les connaître tous deux?
Mais, puisque tu y tiens, je vais essayer de te décrire le mécanisme de ma jésuitière, pour autant que je l’ai vu fonctionner depuis près de trois mois.
_Ab Jove principium._ Le Jupiter, ici, ce n’est pas le P. Recteur, du moins pour les élèves. Il représente pour eux presque une divinité cachée, quelque chose comme l’antique Destin, qui se contente de régler souverainement la marche des choses, mais n’exécute pas lui-même ses arrêts. C’est le P. Préfet qui tonne et qui rayonne, qui fait la pluie et le beau temps, qui puise dans les deux tonneaux olympiens et distribue avec équité le sucre des récompenses et le poivre sec des châtiments. Le P. Recteur se réserve seulement le droit de grâce et les faveurs plus insignes; il préside les _séances_ solennelles à la _grande salle_, attache les croix d’honneur sur la poitrine des premiers de classe, chaque semaine, et donne quelquefois, toujours trop rarement, des congés supplémentaires.
Essentiellement bon prince, il s’en faut pourtant que ce soit un roi fainéant. Il voit tout, par ses yeux ou par ceux d’autrui; il sait tout (par son petit doigt, dit-on aux gosses), jusqu’à stupéfier quelquefois tel coupable qui se croyait profondément ignoré. Bref, sans presque paraître, on sent qu’il est l’âme partout présente du collège. Ses décisions sont d’ailleurs sans appel. Quand le P. Préfet ou le F. Portier vous ont répondu que le P. Recteur _n’est pas d’avis_, tout est dit. J’aime cela, parce qu’on sait à quoi s’en tenir.
Pour en revenir au P. Préfet, il est, contrairement au P. Recteur, l’homme qu’on voit partout. Pas un mouvement d’ensemble ne se fait sans qu’il y préside ou en surveille l’exécution: cela garantit l’ordre général. Mais, de plus, il entre dans les mille détails de la vie journalière, réglant les heures des classes et des leçons d’agrément, les jeux et les bains de pieds, la hauteur des cols de chemise et la couleur des cravates, les arrêts et les retenues. Il est vrai que pour la partie matérielle il se fait aider par le P. Sous-Préfet, mais il garde toute la responsabilité. C’est sa griffe qui, imprimée sur le billet jaune qu’on appelle _admittatur_, constitue le mot de passe pour obtenir un mouchoir du F. Linger ou une tisane du F. Infirmier, pour être admis en classe sans devoir ou sans leçon le lendemain d’une migraine, pour faire le moindre pas en dehors de sa division. Sans ce précieux papier, on est sûr de rencontrer, juste au coin où on ne l’attendait pas, un impitoyable surveillant général, vulgairement _rôdeur_, qui vous renvoie d’où vous venez, avec une tartine de pensum ou d’arrêts.
D’après cela, tu vas penser que le P. Préfet inspire aux élèves le sentiment que certain ogre inspirait au petit Poucet et à ses frères? Pour les _cancres_, c’est possible; pour les _sages_, non. Car il y a chez lui deux hommes absolument différents: l’homme public, qui est souvent obligé de faire figure de bois pour le maintien de la discipline, et l’homme privé, qui, dans l’intimité de sa cellule, peut laisser agir et parler son cœur. J’en ai fait récemment l’expérience. Un des professeurs d’_accessoires_ s’étant plaint que j’avais l’air de ne pas le respecter, le P. Préfet me fit comparaître. Je lui avouai qu’en effet le ton doctoral de ce monsieur et sa manie de friser perpétuellement ses moustaches (c’est un laïc) me donnaient parfois sur les nerfs: de là, quelques sourires mal cachés par moi et quelques paroles qui pouvaient sentir l’impatience. J’en fus quitte pour une semonce paternelle et pour la promesse de surveiller un peu mieux mes nerfs.
Un règlement affiché au parloir avertit les parents que, pour savoir à quoi s’en tenir sur la conduite et les progrès de leur fils, ils doivent s’adresser au P. Recteur ou au P. Préfet. Cela paraît sage; car eux seuls tiennent en main tous les éléments d’une juste appréciation: notes et compositions, éloges et plaintes des maîtres, explications bonnes ou mauvaises des élèves. L’opinion qu’ils se font ainsi de chacun d’entre nous a de sérieuses chances d’être vraie et complète, surtout chez le P. Recteur, qui contrôle et juge en dernière instance.
Cette suprême garantie de justice, à laquelle chacun est toujours libre de faire appel, est parfaitement appréciée des élèves, et, grâce à elle, la personne sacro-sainte du P. Recteur jouit d’un respect universel. Il vient tout de suite après le bon Dieu, peut-être même avant chez certains: car le bon Dieu est loin, tandis que le P. Recteur est là tout près--et a le bras joliment long!
La suite au prochain temps libre. Tu ne dis pas merci?
Ton ami,
PAUL.
17. _Au même._
14 décembre.
Mon cher ami,
Hier jeudi, par exception, on nous a donné promenade, parce qu’il pleuvait les jours précédents: on avait oublié que c’est le jour de congé du lycée, ou peut-être n’avait-on pu faire autrement. Comme les belles routes de ce pays se réduisent à un fort petit nombre, il y a eu des rencontres.
D’abord, une division de _gosses_, futurs premiers communiants sans doute, avec un bon petit air d’innocence encore intacte. Les premiers rangs ont gentiment ôté leur képi devant le P. Surveillant qui nous conduisait; les suivants ont fait de même et le _pion_ aussi. Nous avons tous rendu le salut. C’était touchant de fraternité et j’ai eu un petit éclair de fierté pour mes anciens condisciples. J’en ai été vite puni.
A trois cents pas plus loin, nous croisons une division de grands comme nous. Aucun ne salua le Père. On passa les uns à côté des autres, en se regardant au blanc des yeux, sans rien se dire. Mais à peine les lycéens eurent-ils dépassé notre dernier rang, où marchait le second surveillant, qu’ils se retournèrent et lancèrent un formidable _couac_, puis un second, sans que leur pion en prît le moindre souci. C’était grand, n’est-ce pas, et brave!
Plusieurs des nôtres, tout frémissants de colère, crièrent au P. Surveillant: «Mon Père, faut-il cogner?» J’ai compris qu’il répondait: «Vous leur feriez trop d’honneur.» J’ai trouvé que ce dédain était mérité. On obéit, non sans effort, et l’on se contenta de dauber sur la bonne éducation des _potaches_.
Si le Père avait permis de cogner, ma foi! j’aurais cogné comme tout le monde. Je n’ai jamais insulté un prêtre: c’est lâche et bête. Je dois même avouer que j’aurais eu un plaisir tout spécial à faire au pion, de son chapeau, un collier.
L’aventure n’a point fait de tort à nos surveillants, déjà très respectés et très populaires. Ces deux adjectifs, qui ont un peu l’air de jurer ensemble, expriment pourtant la vérité rigoureuse. Cela tient à cette même fermeté, tempérée de bonté, dont je t’ai parlé l’autre jour. Elle n’est pas le partage exclusif de tel de nos maîtres: c’est, avec des nuances, leur caractère commun et la base évidente de tout leur système d’éducation. Jean me dit que leur sévérité sur la discipline vient de saint Ignace leur fondateur, qui a été soldat, et de leurs habitudes de régularité monastique. Quant à la bonté qui s’y mêle, il n’y a point à en chercher la source ailleurs que dans leur cœur de prêtre et dans leur fervent et constant désir de nous rendre meilleurs. Nous sommes la raison même de leur vocation--leur _croix_ et leur _joie_, disait l’un d’eux--et pour résumer tout, mon cher, on sent qu’ils nous aiment.
Ici, pas la moindre trace de ce formalisme officiel qui se traduit au lycée, dans toutes les grandes circonstances, tristes ou joyeuses, par la froide appellation de _jeunes élèves_! L’effet, je t’assure, est tout autre, quand, après une de ces proclamations de notes qui se font en public, devant maîtres, élèves et parents, au jour de la sortie générale du mois, le P. Recteur commence son allocution par ces simples mots: «_Mes chers enfants!_» Il n’est pas besoin d’effort pour sentir du premier coup que c’est le père de famille qui va parler, et que toutes ses paroles, éloges, blâmes, conseils, lui seront dictées par l’affection. Aussi elles vont droit aux cœurs, dont elles remuent les meilleures fibres.
Tu devines maintenant que la maxime de l’âne de la Fontaine:
_Notre ennemi, c’est notre maître,_
n’a pas grand cours ici et n’y trouve guère d’applications. L’affection appelle l’affection et la bonté engendre le bon esprit. Il existe naturellement des degrés dans la sympathie des élèves pour leurs différents maîtres; à côté des pères, il y a des oncles ou de simples cousins: mais avec tous, jeunes et vieux, on est à son aise. On ne songe pas à éviter leur rencontre: c’est au contraire une bonne fortune d’en _accrocher_ un par hasard dans un corridor et d’en recevoir un mot aimable. Je dormirais mal, si le soir, en passant devant mon surveillant de dortoir, je ne pouvais lui dire un: _Bonsoir, mon Père_, et s’il ne me répondait: _Bonsoir, mon fils._ Il y a deux jours, n’étant pas content de ma tenue en allant au réfectoire, il m’a appelé Ker tout court: j’en ai perdu l’appétit au dîner--et pourtant c’était jour de frites!... Mais sais-tu seulement ce que c’est que nos frites? Est-ce qu’on songe à vous donner des frites au lycée? Il y faudrait pour le moins un ou deux décrets ministériels. Tu n’as rien vu, mon cher, et rien mangé de bon!
Il faut dire que notre premier surveillant est la meilleure pâte d’homme qu’on puisse rêver: gros, rond, franc, tout d’une pièce, aimant à rire, sauf quand il s’agit du réglement et des convenances. Aussi n’a-t-il qu’à lever le doigt pour être compris et obéi. Il est prêtre, confesseur très couru de la division voisine, prédicateur très apprécié des élèves et musicien remarquable.
Son collègue est beaucoup plus jeune, notre aîné de quelques années, vif, ardent, un pétard toujours prêt à partir, bon et beau joueur, souple et nerveux: à la tête d’une partie de barres ou de drapeau, il est d’une crânerie superbe avec sa soutane et ses manches retroussées, ses poings en arrêt, son œil fulgurant. Il faut voir comme il enlève son monde à l’assaut d’une position ennemie! C’est un délire de bravoure, qui, derrière lui, précipite la moitié de la division, et l’autre moitié est vaincue d’avance, à moins d’une lutte absolument désespérée. Nous avons failli déjà le porter en triomphe.
Il s’ingénie de mille manières à varier nos petits plaisirs en cour, en promenade. A la dernière sortie, les élèves dont les parents n’avaient pu venir (j’en étais) sont partis avec lui dès le matin pour une excursion dans la montagne. Musique militaire, composée d’un clairon et de plusieurs mirlitons; pique-nique près d’une source limpide; chants et joyeux devis jusqu’à la nuit tombante. L’un de nous s’étant un peu blessé, le surveillant le soigna avec une sollicitude de maman-gâteau. Comment veux-tu qu’on ne s’attache pas du fond de l’âme à des hommes qui identifient ainsi leur vie avec la nôtre? Et quand ensuite, l’heure venue, le surveillant donne son coup de sonnette qui rappelle au devoir sérieux, ou quand il vous demande, au nom de la règle, un de ces mille petits efforts qui constituent la vie d’écolier, comment veux-tu qu’on le refuse? Ce serait de l’ingratitude. Pour ma part, lorsqu’il est mon adversaire à la balle au camp, je _cale_ dessus sans scrupule et sans ménagement: c’est le jeu, la bonne guerre. Mais, si j’avais le malheur de lui causer en n’importe quoi la moindre peine, je n’attendrais pas une minute pour lui demander mon pardon.