En ménage

Part 20

Chapter 204,033 wordsPublic domain

La grosse fille sourit.

--C'est pas bien compliqué, dit-elle, le tout, voyez-vous, monsieur André, c'est que les braves gens se rejoignent. Une fois que c'est arrivé, eh bien, dame, on se dit, le ménage est là, y a pas, faut que chacun tire sur la bricole et l'on s'attelle et l'on pousse et hue donc, ça marche!

Et puis, un homme, c'est perdu quand c'est seul; c'est, sauf votre respect, si empoté de ses dix doigts, c'est si inconsistant et si flemme. Ah! j'ai vu le linge de Cyprien, moi, avant que je n'habite ici, des déchirures à y fourrer le bras, plus un bouton, plus un col, plus un poignet propre, c'était un vrai massacre!--Sans compter qu'avec cela, il n'y a pas de sans soin pareil à ce bandit-là, reprit-elle, en tapant amicalement sur l'épaule du peintre. Il achèterait un paletot neuf plutôt que d'envoyer son vieux à nettoyer chez un teinturier. Aussi, j'ai mis bon ordre à cela, j'économise sur ses dépenses aujourd'hui, pour qu'il mange de la viande et boive tous les jours du vin, à sa suffisance.

--C'est exact, appuya Cyprien;--le magasin est bien tenu, maintenant.--Tiens, ma biche, je crois qu'André ne veut plus de confitures, enlève-nous ça et octroie-nous le café et les liqueurs.

Mélie desservit et apporta les tasses.

--Tu peux entrer maintenant, le dîner est achevé, cria-t-elle, à la cantonade, en ouvrant une porte, et Alexandre fit son entrée en sautillant et en poussant sous ses moustaches droites des miaulements affables.

--Ah! mais, voilà un nouvel hôte que je ne te connaissais pas, dit André, et il gratta consciencieusement le poil rouge du chat qui ronronna, bavant d'aise, les yeux presque fermés et la queue roide.

--Le fils à Mélie, un jeune voyou qui n'a guère été poli quand ce bon Désableau est venu, et Cyprien se mit à rire, en narrant à André les inconvenances commises par Alexandre.

--Va, t'as bien fait, mon vieux, cria Mélie, en versant le café. Il aime pas les bêtes, ce Monsieur-là, ça doit être un vilain homme... Elle s'arrêta et resta la cafetière en l'air, pétrifiée, se rappelant que Désableau était un parent d'André, pensant qu'elle venait de lâcher une balourdise.

Mais celui-ci se prit à sourire.

--Oh! il ne faut pas vous gêner, dit-il; ce n'est certes pas moi qui le défendrai, le Désableau!

Ils étaient assis, le ventre un peu écarté de la table maintenant, la serviette posée en fouillon sur la nappe, et tandis que Mélie arrosait sa tasse avec du kirsch, ils fumaient, tous les deux, des cigarettes mouillées par le café qui filtrait, malgré leurs soins, dans leurs moustaches.

--Ne faites pas attention, monsieur André, murmura Mélie, un peu honteuse de siroter aussi copieusement devant le monde. Que voulez-vous? c'est là mon petit vice;--et elle se versa un nouveau verre.

André l'assura que c'était un vice bien porté, puis, malgré lui, il revint à Désableau.

--C'est tout ce qu'il t'a raconté?

--Oui, je te l'ai déjà appris. Il s'est plaint que tu n'aies pas autorisé l'achat de la maison de Viroflay.

--Et il n'a pas ajouté autre chose sur Berthe? reprit André, avec un peu d'hésitation.

--Non... rien, si ce n'est qu'elle est souffrante. D'ailleurs ça se conçoit, la pauvre femme doit mourir d'ennui chez son oncle.

--A qui la faute? Tant pis, c'est bien fait, elle n'avait qu'à se conduire proprement. C'est ma vengeance, à moi, de savoir qu'elle est chez des raseurs comme les Désableau et qu'elle s'y embête!

--Ne dites donc pas des choses pareilles, monsieur André, s'écria Mélie. Vous n'êtes pas un sans coeur, vous n'aimeriez pas voir souffrir le monde. Mon Dieu! je comprends bien que vous soyez colère après votre dame, mais, si vous saviez, une jeune femme, c'est plus godiche qu'on ne croit. Elle a ses petites idées, sa petite tête, elle faute sans connaître parce qu'un gredin homme lui a frôlé la bouche. Au fond, allez, ça n'a pas l'importance que vous croyez et puis, dans tous les cas, ce n'est pas une raison parce qu'une femme a commis une maladresse qui lui est retombée sur le nez, pour qu'on lui cogne encore dessus, comme il y a des parents qui giflent leurs enfants lorsqu'ils se fichent par terre et qu'ils se font du mal!

--Tu en parles bien à ton aise, toi, murmura Cyprien. Si tu étais à la place des gens qu'on trompe...

--Oh! J'y ai été à cette place-là et, toute ma vie, moi! Autrefois je pleurais toutes les larmes de mon corps lorsque mon amant courait avec d'autres, mais au fond, ça ne m'empêchait pas d'avoir du sentiment pour lui, je l'aimais même encore plus, et pour rien au monde, j'aurais voulu le quitter! Il est certain que, lorsqu'on est jeune, on se révolutionne les sangs pour des riens; maintenant c'est fini, je ne m'en fais plus accroire. Pourvu que je ne crève pas trop de misère avec un homme et qu'il ne me batte pas, je m'estime heureuse. Il n'y a que cela de vrai dans la vie, en somme!

--Tiens, mon vieux, fit Cyprien à André, verse-toi donc un petit verre de chartreuse.

Le carafon tourna autour de la table.

--Je suis bien sûre, continua Mélie, en tendant son verre à André pour trinquer, que dans l'histoire de votre ménage, le plus à plaindre c'est votre dame. Quand on a eu ses petites habitudes, son chez soi, c'est bien pénible, allez, d'être chez les autres. Non, les hommes ne sont pas justes, ils ne veulent pas comprendre ce qui en est. Votre dame a buté, ça se peut, mais elle vous aime tout de même, car, voyez-vous, il n'y a rien de tel que d'aller avec une nouvelle personne pour regretter aussitôt celle avec qui l'on ne va plus!--Aussi vrai que je m'appelle Mélie, c'est comme cela!

--Ah! interrompit Cyprien, en frappant d'un coup de poing la table, dire qu'il n'y aura pas un moment dans la vie où l'on pourra dire zut aux femmes! c'est foutant à la fin, car on a encore plus besoin d'elles quand on est détraqué ou vieux que lorsqu'on est bien portant ou jeune; à ce point de vue, c'est réellement malheureux pour toi que Jeanne soit partie, dit-il à André, parce qu'enfin tu ne peux demeurer ainsi; à force de ne pas avoir de la jupe qui traîne chez toi, tu finiras par devenir hypocondre.

André ne répondit pas; Mélie et Cyprien lui récitaient tout haut ce qu'il pensait tout bas.

Oui, depuis le départ de la petite surtout, la vie lui était insupportable. Les traverses, les perfidies, les hontes, tout cela n'était rien en présence de l'effroyable ennui qui l'accablait. Au fond, Mélie avait raison; pour une curiosité insatisfaite--car il le connaissait, le tempérament glacé de sa femme--pour une tentative de pâmoison dans des bras poilus d'une couleur différente des siens, il avait raté sa vie, cassé son talent, broyé depuis des années du noir, et il pensa qu'il aurait décidément mieux valu, comme tant d'autres, avaler son cocuage et se taire.

--Que veux-tu que je fasse? dit-il enfin, en levant le nez qu'il tenait baissé sur son assiette. Je ne puis cependant faire des avances à Berthe.--Oh! quant à ça non, dit-il, retrouvant dans son abandon d'énergie un reste de force--non, à aucun prix.

Il y eut un instant de silence.

Cyprien regarda fixement André.

--Si Berthe reconnaissait ses torts et faisait les premières avances? dit-il.

André devint pourpre et il balbutia: Dans ce cas-là, dame, eh bien!... Je ne sais pas...

--Sans doute, murmura Mélie qui regarda Cyprien à son tour, les hommes ont leur fierté, mais enfin, quand une femme convient qu'ils ont raison, il faudrait être réellement méchant pour ne pas lui pardonner. Moi, à la place de l'homme, je l'embrasserais de bon coeur et puis je serais bien gentil parce qu'il faut, en somme, que chacun y mette du sien.

André eut un geste vague.

Mélie se prit à rire et introduisit délicatement le bout de sa langue dans son petit verre pour en attraper la dernière goutte.

--Quelle heure est-il avec tout cela? dit André qui quitta sa chaise.

--Onze heures un quart, répondit Cyprien.

--Diable! Il est temps d'aller se coucher.

--Eh bien, je te reconduis, fit le peintre.

André et Mélie se serrèrent affectueusement la main, puis, quand les deux jeunes gens furent sortis, elle haussa les épaules et pensa, en débarrassant la table:

Les hommes sont tous les mêmes! ils ne veulent jamais avoir l'air de céder! en voilà un, mais il serait comme les autres; c'est lui qui adresserait tout le premier des excuses à sa femme si elle venait demain chez lui, pour lui en faire!

XV

--Monsieur n'a plus besoin de rien?

--Non, Mélanie.

--Alors bonsoir, Monsieur.

André tira sa montre, constata que six heures sonnaient à peine et il pensa: Mélanie va, ce soir, au concert avec son mari et elle m'a forcé une fois de plus à dîner vingt minutes d'avance.

Il arpenta son petit logement, puis il se promena sur la terrasse.--Tiens, le couchant est beau, se dit-il, et il contempla avec un peu de mélancolie, dans l'horizon borné, là-bas, la rouge descente des nuages derrière les maisons dont l'arête des toits s'accusait en noir.

Il alluma une cigarette et, penché sur le balcon, il regarda sous ses pieds, la rue toute mouillée par une averse et teintée par le ciel qui éclairait de lueurs roses des files entières de croisées et de murs ou se mirait, en courant, dans l'eau des ruisseaux grossis.

Çà et là, quelques passants barbotaient, enfonçant des ombres noires, presque droites, dans la chaussée rose, tandis que sur le trottoir quelques parapluies encore ouverts mettaient des ronds de couleur sombre, emperlés de gouttes claires aux bords, cachant le chapeau et le cou qu'ils abritaient, s'avançant sur des corps qui marchaient sans têtes.

Soudain, André se prit à rire, il se rappelait que dans sa souveraine sottise, Mélanie vantant, le matin même, la forme tentante de ses appas, s'était amèrement plainte à lui que son époux ne la sollicitât pas davantage.

Ce souvenir le mit en gaieté, il rentra dans sa chambre et une convoitise de plaisirs l'agita, un désir d'aller s'amuser quelque part, dans un concert, dans un bal, n'importe où, bientôt suivi d'une sorte de désenchantement, parce que, seul, sans la compagnie d'un camarade, il se sentait incapable de les satisfaire.

Ah! si cet animal de Cyprien n'était pas collé, je serais allé le chercher, pensa-t-il, nous aurions flâné, tous les deux, dans un endroit quelconque; les choses les plus médiocres m'eussent semblé charmantes, dans la disposition d'esprit où je me trouve; enfin, il n'y faut plus songer; et cependant, comme pour tenter au moins de faire naître artificiellement, chez lui, le plaisir qu'il savait ne pouvoir naturellement éclore qu'en société et au dehors, il se livra devant sa bibliothèque à la recherche d'un volume qui fût à l'unisson de ses pensées. De même que pendant la période de la crise juponnière où il demandait à des livres l'apaisement de ses ennuis, il n'en découvrit point, la littérature s'étant peu, jusqu'à ce jour, occupée de ces sensations tristes ou joyeuses qui s'éveillent chez l'homme, dans la solitude, sans cause bien définie, souvent.

Un coup de sonnette retentit.

--Qui diable peut venir? se dit-il, en allant ouvrir avec empressement.

Un monsieur demandait une dame.

--Ce n'est pas ici, répondit André qui referma brusquement la porte.

--C'est étonnant, il vient toujours une personne qui se trompe sonner chez vous, quand, s'affligeant, l'on serait si heureux de voir arriver un ami, murmura-t-il, en allumant sa lampe que Mélanie avait posée, toute montée, sur le bureau, avant de partir.

Il alla s'asseoir, dans le fauteuil, en face de la croisée, et il regarda la pièce où les rayons épars de la lampe perdaient, en se fondant dans la sombreur des coins, l'orange de leurs lueurs, puis il contempla, bâillant et s'étirant les bras, la fenêtre demeurée dans l'ombre qui coupait dans la nuit tombante un grand carré pâle et au travers des fleurs blanches des petits rideaux, le ciel tamisé par la mousseline lui apparut, violâtre, immobile, battu derrière la vitre par la corde du store qui oscillait au vent comme un pendule.

Mais ses yeux ne virent bientôt plus rien. Quelques ennuis d'argent dernièrement ressentis lui revinrent en mémoire et l'amenèrent à penser combien la vie serait clémente s'il devenait subitement riche. Alors, il se lança sur cette piste, dévalant au grand trot dans le rêve. Il bâtissait des châteaux en Espagne, souriant aux féeries qui se jouaient dans sa cervelle. A l'occasion d'un fauteuil qu'il avait donné à réparer la veille, des projets d'ameublement le hantèrent et il se figurait les bibelots qu'il achèterait, les toiles rares, et il pensait aussi à une cave splendide et à une femme charmante qui rayonnerait doucement au milieu de ces élégances.

Il était, dans ces transports d'imagination, animé d'une bienfaisante indulgence. Ma foi, je garderai Mélanie, se dit-il, et je prendrai son mari en qualité de concierge ou de valet de chambre. Ce qui me contrarie, par exemple, c'est qu'il ne puisse pas me servir aussi de jardinier, car il m'en faudra un et ce n'est guère agréable d'introduire chez soi de nouvelles personnes.

Soudain, il reçut comme un heurt dans l'estomac, la sonnette tintait. Il se redressa, très ahuri, n'ayant pas encore bien repris son équilibre, pareil aux gens que l'on réveille brutalement d'un somme.

Quel imbécile je suis avec toutes mes rêveries! se dit-il en prenant la lampe. Il traversa la salle à manger, ouvrit la porte et il béa devant une femme.

Malgré la voilette qui lui couvrait et les yeux et le nez, il reconnut Berthe.

--C'est toi, fit-il, suffoqué.

Et après une minute de silence, où ils demeurèrent, l'un devant l'autre, haletants, sans pouvoir parler, machinalement André alla déposer sur la table de la salle à manger la lampe que sa main avait peine à tenir droite.

--Entre, murmura-t-il, fermant la porte du palier qui était restée tout contre.

Elle marcha devant lui, hésitant devant le noir du petit salon et, pendant une seconde que dura le trajet d'une pièce dans l'autre, derrière le pas indécis de Berthe, une honte rapide de son émotion, de son trouble, prit André, une honte d'homme un peu ivre qui, voulant cacher son état aux autres, tâcherait de ne pas parler, de se montrer calme.

Il désigna de la main à sa femme le fauteuil, près de la cheminée et, plaçant la lampe qu'il rapportait sur son bureau, il assujettit le verre de ses doigts tremblants, soupirant: Oh! comme elle fume!

Puis, instinctivement, il se renversa sur le canapé, un peu en arrière pour sortir du cercle de lumière tracé par l'abat-jour, n'osant dévisager sa femme, sentant son embarras, son angoisse s'accroître de toute la gêne de Berthe qui remuait, sans lever les yeux, avec sa main, la chaînette de son en-tout-cas.

--Je ne pensais pas venir, dit-elle, très bas.--Ah! après tout ce qui s'est passé, il a fallu des circonstances pour que je sois ici; enfin, tu verras, c'est pour affaires. Du reste, j'ai apporté toutes les pièces et elle fouilla fébrilement dans sa robe, debout, cherchant avec précipitation, plusieurs fois dans la même poche, avant que d'amener un rouleau de papier retenu par du fil blanc.

Elle le tendit à André qui le posa sur le divan sans l'ouvrir.

Berthe se rassit et, laissant l'en-tout-cas tranquille, elle contempla machinalement la pointe de sa main gantée qu'elle poussa légèrement en avant, sur son genou.

Les yeux d'André suivirent ce mouvement et se fixèrent sur les doigts qui remuaient un peu.

Ils restèrent silencieux, les regards, fixés sur cette main gantée, puis André respirant plus fort reprit le rouleau, le tourna et le retourna, et d'instinct il l'abandonna, voyant qu'il le mollissait et que l'empreinte jaune de son pouce, taché par la fumée des cigarettes, marquait près du fil, sur le papier blanc.

--Tu es malade? fit-il doucement, et il chercha à distinguer les traits de Berthe sous la voilette.

Elle lui parut plus pâle que jadis, avec des yeux plus grands.

Elle eut un sourire un peu dolent et répondit, d'une voix tremblée: Je ne suis pas bien portante depuis longtemps déjà, mais je vais plutôt mieux. Le médecin assure à mon oncle que je n'ai pas de lésions et que je me remettrai avec de la chaleur et du beau temps.

--Et il va bien ton oncle? demanda André avec un peu d'hésitation.

Elle inclina légèrement la tête.

A bout de paroles, André ressaisit les papiers et il essaya de défaire le noeud qui les liait. Il s'écorna les ongles sans réussir. Berthe se déganta et, un peu rouge, détortilla le fil.

--Ah! ce sont des devis et un plan... Et il se plongea le nez dans les pièces qu'il ne put parvenir à lire. Les lettres et les chiffres lui dansaient devant les yeux et le plan qu'il tenta d'examiner lui troubla la vue avec ses larges places qui lui semblèrent se soulever et déborder des liserés de couleur qui les ourlaient.

--C'est très bien, dit-il; et après un assez long intervalle, il poursuivit, bredouillant un peu: C'est Désableau qui t'a engagée à acheter cette maison? du reste, ça se conçoit.

Et il ajouta avec une certaine acrimonie: Il a toujours aimé à profiter de la campagne des autres?

Mais elle défendit son oncle.

Non, il n'était ni un homme intéressé, ni un égoïste comme André le croyait et elle ne pouvait accuser ni sa sollicitude, ni sa tendresse. Lui et sa femme la traitaient comme leur propre fille, sa tante surtout, et elle continuait à débiter l'éloge des Désableau qu'André écoutait, l'air peu convaincu et la mine pincée.

Néanmoins, l'attitude décidée de Berthe l'intimida. Il n'osa plus attaquer sa famille de front, et, lentement, il rôda autour des Désableau, hasardant des questions, préparant des amorces, s'efforçant de confesser sa femme, de lui faire dire les froissements quotidiens, les souffrances journalières d'une vie en commun chez d'intolérables gens.

Elle rougissait un peu, se défendait d'accuser son oncle, et, harcelée, pressée, convenait cependant, entre deux louanges qu'elle avivait pour ôter toute amertume à ses aveux, les petites faiblesses de cet homme, son caractère enflé et pointu, ses idées qui se rétrécissaient sur chaque chose, avec l'âge.

--C'est égal, c'est un brave coeur, dit-elle. Quand on est seule, écartée par tout le monde, quand toutes vos anciennes amies vous tournent le dos, c'est bon de trouver des parents qui vous accueillent, à bras ouverts, et qui vous aiment.

André hocha la tête.

--N'empêche, fit-il, que malgré tout son bon coeur, ton oncle m'a, et sans aucun motif, toujours exécré.

--Tu as tort de croire cela, répondit-elle, vivement. C'était ton métier qu'il exécrait, mais toi, tu étais en dehors. Et elle se tut, songeant tout de même à la haine de Désableau pour ce qu'il appelait: la bohème des lettres,--se rappelant ses fureurs contre un employé de son bureau qui s'occupait de journalisme et qu'il aurait fait renvoyer, sous prétexte d'inexactitude, sans ses supplications à elle, qui le défendait, bien qu'elle ne l'eût jamais vu, croyant vaguement qu'elle réparait un peu, ainsi, ses torts envers André, s'intéressant à cet employé par ce seul motif qu'il se mêlait comme son mari d'écrire.

--Enfin, dit André, pour ce qui regarde la maison de Viroflay, je n'en ai refusé l'achat que dans ton intérêt. D'ailleurs, je tiens si peu à te faire de la peine et à désobliger ton oncle que, si tu le désires, je vais te signer les pièces nécessaires tout de suite.

Elle le remercia avec un accent attendri qui le remua. L'émotion qui s'était comme relâchée, tandis que sa rancune contre les Désableau se ranimait, le reconquit et il se promena pour cacher son trouble. Il lui était presque impossible de parler maintenant, sa gorge était sans salive, sèche, et la pomme d'Adam allait et revenait, fièvreusement, dans le cou. Il oublia Désableau, sa famille, tout, car la voix de sa femme l'avait assailli aux entrailles et l'intimité des rares heures charmantes de son ménage renaissait. Il revit Berthe, après le mariage, se laissant embrasser, au bas de la raie, sur les cheveux; il la revit à table, roulant une boulette de mie de pain, entre ses doigts, au dessert; il la revit, déshabillée, retenant d'une main sa chemise sur sa gorge, en montant dans le lit et un grand amollissement lui vint, une défaillance de toute fermeté, de toute alerte. Il eût voulu ne pas remuer, ne pas ouvrir la bouche, de crainte que la lente torpeur qui l'envahissait ne cessât.

Puis, ce fut plus fort que lui, il leva les yeux sur Berthe. Il était maintenant en face d'elle et le rayon de la lampe la frappait au visage, allumant les grains de jais de sa voilette, éclairant sous le tulle la figure en plein.

Il eut une brève secousse. Les regards tristes, le sourire douloureux de sa femme, le poignèrent. Des larmes lui emplirent les yeux, il fit un pas vers Berthe et, suffoqué, la serra dans ses bras, la baisant, éperdu, sur le front, les oreilles, les joues, balbutiant: «Va, ça ne fait rien, ça ne fait rien,» tandis que confusément, la tête sur l'épaule d'André, elle étouffait, geignant très bas comme une enfant qui pleure, la bouche dans son oreiller.

--Mon pauvre petit chat, fit-il, oubliant du coup les gracieusetés un peu froides, les façons mesurées, jadis adoptées dans son ménage, parlant à sa femme calmement ainsi qu'à une maîtresse: Voyons, il ne faut pas pleurer. Dis, ris un peu, ma petite Berthe;--et il l'écarta, lui mettant les mains sur les épaules, la contemplant, avidement, toute rose, les yeux gonflés, souriante dans ses larmes, balbutiant des mots sans suite, des paroles d'excuses et de pardons; et il lui baisait la bouche, la suppliant de se taire, affirmant que, lui aussi, avait eu des torts.

Ma pauvre mignonne, reprit-il, saisi d'un accès de gaîté nerveuse, parcourant la pièce, se frottant les mains, va, toutes nos bêtes de brouilles sont terminées. Essuie tes yeux, ma chérie, tiens, veux-tu de l'eau fraîche?--Et il courut jusqu'au cabinet de toilette, versa dans sa précipitation la moitié du pot à l'eau sur le parquet, apporta la cuvette, la tint pendant que Berthe se bassinait les yeux, la posa enfin sur le tapis parce qu'elle était en terre de fer, très lourde, tandis que, toute penchée en avant, sa femme se mirait dans la glace, fourrageant avec ses doigts dans les frisettes de ses cheveux qui s'étaient chiffonnées sur le front, appuyant sur ses paupières enflammées, avec la paume de ses mains.

André lui enveloppa la taille et la força à s'asseoir près de lui sur le divan. Là, il l'accola, plus fort, humant dans son cou l'odeur de la chair moite, remuant avec la pointe de ses moustaches les boucles d'oreilles. Elle ne soufflait mot, mais elle le regardait en dessous et son corsage soulevé semblait aller plus vite.

André s'empara de ses doigts autour desquels il fit lentement tourner les bagues.

--Enfin te voilà donc! dit-il, en la regardant, tout ému, dans les yeux.

Elle sourit un peu.

--Ah! je t'ai bien souvent attendue! reprit-il, emporté par un élan, parlant pour se soulager, mentant sans même en avoir conscience.

Elle lui pressa la main, et avec une expansion qui le surprit et elle finit par avouer qu'elle n'était pas heureuse, mais que jamais cependant elle n'aurait osé venir si elle n'y avait été en quelque sorte forcée par les instances de Cyprien.

--Ah! tu as vu Cyprien, fit-il.

--Oui, il est venu, un matin, pendant que mon oncle était à son bureau et que ma tante était au marché; et elle laissa entendre que le peintre lui avait affirmé qu'André serait heureux de la revoir.

--C'est un garçon bien intelligent que Cyprien, dit André en s'éloignant un peu de sa femme, très rouge, honteux que le peintre eût montré à Berthe combien il la désirait. Oui, poursuivit-il d'un ton qu'il essaya de rendre dégagé. Cyprien me parlait souvent de toi et comme il comprenait que la pensée de te savoir malheureuse ou malade me chagrinait, il en aura conclu... Il s'arrêta.

--Il a bien fait, du reste, lança-t-il, vivement, en se rapprochant et en embrassant sa femme qui était devenue, à son tour, très rouge. Sans lui, tu ne serais peut-être pas ainsi près de moi. Méchante, va, qui n'aurait pas eu, sans cela, l'idée de venir me voir!