En flânant de Messine à Cadix

Part 7

Chapter 73,859 wordsPublic domain

A Malaga, nous trouvâmes une poussière grise comme celle de Marseille et une animation charmante. La ville est moderne et sans grand caractère. Quelque chose de Niçois, de la douceur, de la fadeur, de la mollesse. C’est une cité du Midi, prospère, avec beaucoup de cafés. Mais les filles y ont de beaux yeux, un teint velouté, des dents admirables, et les soldats semblaient recherchés. Là encore, point de courses de taureaux, à cause du Rif, mais nous vîmes un concert populaire--dans une salle peinte en bleu, autour de tables supportant des «alcarazas» rouges, des grands feutres et des gueules rasées--où nous entendîmes chanter d’admirables malagueñas, le chanteur assis sur une chaise, près du guitariste, et dévidant, immobile, tous ses couplets, tandis que l’autre l’accompagne sur un rythme bizarre, en tapant sur la caisse de sa guitare autant qu’en en pinçant les cordes.

Et dans les rues un châle noir sur une jupe rose! Une fleur piquée dans une chevelure!...

A Malaga, nous passâmes des heures bien douces dans un bois d’eucalyptus au milieu d’un paysage de lumière, parmi la gloire des montagnes et de la mer.

Mais nous assistâmes aussi à un embarquement de troupes pour le Maroc et, malgré le soleil radieux, malgré le ciel pur d’Andalousie, ce n’était pas gai. On voyait la belle et rude montagne qui domine la ville, et qui supporte encore les ruines ardentes de l’Alcazaba, on apercevait dans l’azur les frondaisons des jardins de l’Alameda; ce matin-là était éclatant. Mais il y avait deux files de soldats alignés sur le quai, en face d’un vapeur.

«Le départ a eu lieu avec l’enthousiasme habituel», lisait-on chaque jour alors dans les journaux espagnols. Enthousiasme peu expansif. Nous n’entendîmes pas un seul cri. Les malaguegnes au grand feutre plat, à la figure sombre et mal rasée, qui étaient montés sur des piles de planches afin de mieux voir, éprouvaient une sorte d’enthousiasme qui les rendait muets et immobiles. Ils suivaient des yeux les petits soldats, lesquels, l’exécution de l’hymne national terminée, avaient fait un à-gauche, et montaient à bord, avec beaucoup d’ordre.

Les petits soldats, dans leur uniforme de flanelle blanche à rayures, avec leur calo rouge et noir, ne posaient pas du tout aux héros. Ils ne mettaient pas le poing sur la hanche. Ils étaient très simples, quotidiens et gentils. On sentait bien du reste qu’ils étaient fort émus. Et les hommes de Malaga les regardaient monter, un à un, sur le transport, et ils songeaient à chacun d’eux: «Encore un...» Et ils songeaient à chacun d’eux: «Reviendra-t-il, celui-là?»... Et ils avaient la vision des montagnes mystérieuses du Maroc où les petits soldats s’enfonceraient bientôt... Et ils songeaient: «Est-ce celui-là qui sera frappé? Est-ce celui qui le suit?...» Mais ces réflexions ne se disaient point, la foule était secrète, et sous ce grand ciel lumineux et pur, cela était poignant... Les petits soldats montaient toujours, un à un, par la passerelle, et on les voyait maintenant en haut, serrés sur le pont du vapeur qui allait les emporter.

Nous traversâmes la place, et nous gagnâmes un hangar qui se trouvait en face de la «Ciudad de Cadiz», et sous lequel l’état-major et les autorités s’étaient installés, parmi des fûts de malaga et des boîtes de raisins secs. On avait porté là un fauteuil, des rockings, quelques chaises. Un gros général, habillé de khaki et ceinturé d’un ruban couleur de framboise, assis dans le fauteuil, présidant la cérémonie de l’embarquement, causait avec un colonel et un vice-amiral, en caressant la pomme d’or de sa petite canne de commandement. Il était sérieux, digne et important. Le colonel aussi était important. Et l’alcade aussi. Quand la troupe fut embarquée, un valet de pied fit signe à un landau qui s’approcha du hangar. L’alcade salua gravement, puis il monta dans la voiture. Le général resta dans son fauteuil, le vice-amiral dans son rocking, et les officiers sur les chaises. Ils parlaient d’un air profond et faisaient des gestes nobles. Quelques curieux les considéraient avec attention, comme des personnages de théâtre, en guettant tous leurs mouvements.

Mais là-haut, sur le bateau dont la cheminée fumait, les petits soldats, accoudés aux bastingages, regardaient la ville et les montagnes, regardaient leur Espagne. Et d’en bas, une foule muette regardait les petits soldats...

*

* *

Pour aller à Grenade, nous repassâmes par Bobadilla, à l’heure du déjeuner. Le train, malheureusement, ne nous laissait pas le temps de nous y asseoir. Nous achetâmes rapidement au buffet une sorte de saucisse froide à la tomate et au piment et de ce pain espagnol qui a un arrière-goût de terre et de roquefort, et nous nous régalâmes dans notre wagon. A une petite station nous trouvâmes des grenades, elles étaient vertes, elles n’étaient pas à point, l’on aurait dit des pommes: n’importe, c’était des grenades pour nous, c’était des grenades!

Dans notre compartiment, un gras Andalou chantonnait, étendait ses jambes, soupirait. Il eût bien fait la conversation, mais notre vocabulaire était un peu restreint, vraiment, pour pouvoir l’intéresser. A le regarder, un Parisien l’eût jugé sans-gêne, car la politesse parisienne comprend mal celle du Midi, qui comporte elle-même bien des variétés. Moi qui sortais de la courtoisie napolitaine, grimacière et démonstrative, j’étais enchanté du savoir-vivre andalou, plus réservé de beaucoup et d’une élégance réelle. Jamais un Espagnol, par exemple, ne mangera quoi que ce soit en public sans en avoir offert d’abord aux inconnus présents. Il est assez libre, c’est vrai, mais il vous laisse libre aussi; il ne vous accable pas de prévenances à la napolitaine; il garde vis-à-vis de vous sa noble attitude indifférente, cependant ayez besoin qu’il vous oblige, qu’il vous renseigne, posez une question, ce sera aussitôt le plus complaisant homme du monde.

* * * * *

La gare de Grenade est située dans un quartier ingrat, et, pendant dix minutes, l’on ne soupçonne absolument rien de ce qu’on va voir. On traverse une cité banale. Cependant la voiture a tourné, elle monte au pas une petite rue, et, tout à coup, métamorphose! Sans qu’on s’y soit attendu, on est entré dans un parc, et l’on va maintenant au galop sous une voûte de verdure, parmi des grands arbres qui montent jusqu’au ciel, et à la fraîche musique de cent ruisseaux coulant sous le feuillage. Nous sortons de ce bois, rempli de mystère et de poésie, nous sommes sur un sommet, et les chevaux s’arrêtent devant une petite maison. C’est la pension, qui est charmante, avec son joli dallage de couleur, ses arcades arabes, ses murs couverts d’azulejos, son jardin et ses jets d’eau. Et, comme dans le parc que nous avons traversé à l’instant, il monte dans la maison, par les fenêtres ouvertes, un bruit délicieux d’eaux courantes.

Nous étions sur le plateau de l’Alhambra, nous l’ignorions encore... On nous dit qu’on ne servirait le dîner que dans une heure. Nous sortîmes, et le hasard nous conduisit à la terrasse, qui, au pied de l’Alcazaba, l’antique forteresse des rois maures, domine une partie de la ville. Nous nous assîmes sur le parapet et nous nous absorbâmes dans la contemplation, au crépuscule, des vieilles maisons blanches aux toits roux, des paisibles cours intérieures, des églises à tours carrées qui portent un petit chapeau. De la ville, les bruits touchants du soir montaient jusqu’à nous. Sur une plate-forme, un blanc monastère reposait, tranquille, un petit bouquet d’arbres à côté de lui. Des ruelles serpentaient. Les montagnes, derrière la ville, se superposaient, de plus en plus lointaines, de plus en plus vaporeuses. Et tout cela était plein de charme et de grandeur. Mais c’est dans la nuit, quand, après le dîner, nous revînmes à cette place, que Grenade nous apparut d’une enivrante beauté. La terrasse de l’Alhambra est située à une bonne hauteur: on est assez près de la cité pour en distinguer les détails, assez loin pour en être détaché. La nuit, ce champ de lumières, à la fois distant et prochain, toutes ces fenêtres où brillent des étoiles, cette vie qu’on devine sans la voir, derrière ces murailles, cette existence cachée, mais certaine, vous remplissent d’émotion et d’amour. Une rue muette se presse entre deux lignes de toits plus noirs que le ciel, ici un patio s’est éclairé, ses murs pâles, comme si la lune les avait caressés, se sont illuminés, là le rayonnement d’un réverbère a dessiné une ombre qui passait. On contemple la ville parée dans la nuit de tous ses petits points d’or, et l’on songe aux sentiments, aux joies, aux douleurs, à tous les moments de l’âme humaine qui veillent là dans le silence et l’ombre, et l’on est remué jusqu’au fond. Là, à nos pieds, dans cette antique Grenade: les gestes éternels que les morts ont faits, les gestes que feront ceux qui ne sont pas encore vivants, alors qu’à notre tour nous serons morts...

Un petit jeune homme s’approcha de nous et nous proposa de nous montrer des danses. Nous descendîmes avec lui vers les rues. Il parlait un français dont il était injustement fier. Je me rappelle que les deux mots «gran capitan» revenaient constamment sur ses lèvres, et j’en suis encore à me demander si c’est qu’il désirait désigner une rue, le héros d’une anecdote ou s’enorgueillir d’un fait d’armes national. Toujours est-il qu’il parlait, et il ne nous cacha point qu’il parlait aussi facilement l’allemand et l’anglais. Il nous conduisit dans un cabaret désert où quelques malheureuses femmes et un homme en bras de chemise exécutèrent pour notre plaisir un tango assez essoufflant: ils burent de bon cœur les rafraîchissements que nous leur offrîmes. L’endroit avait du caractère, cependant il ne nous satisfit qu’à moitié, nous eussions préféré sans doute que ce ne fût pas exprès pour nous que l’on dansât. Nous demandâmes à notre guide de nous conduire ailleurs, mais soit que Grenade fût mal pourvue, soit que le garçon fût peu au courant, nous ne pûmes en tirer autre chose que l’offre d’aller chez des gitanes.

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* *

Le lendemain, nous nous réveillâmes au bruit des fontaines dans notre chambre décorée à l’arabe. Nous prîmes du café dans le jardin de la pension, où il y avait une chose plus charmante encore que les autres. Dans le mur du jardin, on avait pratiqué une fenêtre. Et cette fenêtre, grillée avec art, donnait sur le beau parc que nous avions traversé hier, ce qui fait qu’en l’ouvrant on prenait, du jardin clair où l’on se reposait, vue sur les profondeurs ombreuses du bois, et la grille, qui ne permettait de passer qu’aux regards, rendait chères, plus chères et désirables, ces retraites si voisines: du jardin clos on s’échappait en rêve dans la forêt. Cette jolie idée arabe m’enchanta. Quel goût subtil de multiplier et d’aiguiser les désirs! Celui de l’homme qui, passant dans le parc, voudrait être assis à la place de celui qui se trouve dans le jardin, celui de l’homme du jardin qui souhaite devenir le promeneur dans le parc. Ainsi, chacun dans un paradis, envie l’autre. Il n’est de paradis que sans fenêtre.

Sur le plateau de l’Alhambra et contigu à ce palais arabe, s’élève le palais espagnol que Charles-Quint y fit élever, mais qui ne fut jamais achevé. Les murs, les colonnes extérieures, les ornements des fenêtres sont terminés. Seulement, les riches fenêtres n’ont pas de vitres, et cet imposant palais pas de toit. C’est toujours l’âme mauresque la reine de ces lieux, c’est elle qui erre encore dans ces bois et qu’on sent passer sur la brise légère qui agite les feuilles. Même ces lourdes pierres, même la majestueuse fontaine du parc et même la porte aux trois grenades n’ont pu l’écraser, et Charles-Quint, ici, bien qu’il se soit inscrit avec force, n’est pas resté le maître: il est toujours chez les Arabes.

Une visite à l’Alhambra, c’est un rêve d’Orient, le rêve de cette fraîcheur dont on ne possède l’art délicieux que dans les régions brûlantes: au soleil le plus violent, l’ombre la plus forte. L’Alhambra n’est pas seulement un bijou de l’architecture, un exemple de ce qu’a pu produire l’art arabe dans son moment le plus parfait, c’est une leçon de volupté. Il ne suffit pas d’y admirer la légèreté et la délicatesse des portiques, la variété infinie et l’ingéniosité des motifs décoratifs, les couleurs des azulejos et la parfaite proportion des salles et des patios, autre chose ravit encore le visiteur délicat: c’est que ce palais était infiniment doux à habiter. Tout ici célèbre la gloire de l’eau courante et de la pénombre, les plus admirables biens des pays du soleil.

Chez ceux qui ont élevé ces murs, on sent une entente admirable des satisfactions et du délassement des sens, et c’est là qu’on comprend le mieux que, dans la connaissance du bonheur, les Orientaux seront toujours, et de bien loin, nos maîtres... D’abord, on rencontre l’eau dans le patio des myrtes, où l’on voit sous le ciel un grand bassin entouré de marbre que bordent des myrtes verts. De ce bassin, à travers les salles et les patios, et sous les portiques, court un système complet de rigoles pratiquées dans le dallage, ce qui fait que le palais entier, quand les rois maures l’habitaient, était rempli de ruisseaux courants. En outre, dans toutes les cours: bassins et jets d’eau. Quel enivrement, couché sur un tapis épais, dans une ombre exquise, les yeux errant nonchalamment sur les murs d’or d’un éclat atténué, d’entendre la voix limpide de l’eau chanter sur les marbres de la salle! Puis s’approcher de la fenêtre à double ogive délicate, et se voir dans le ciel et planant sur Grenade!...

Car l’autre joie de l’Alhambra, c’est une situation divine. Chaque fenêtre encadre un tableau: de partout s’offre la ville et ses montagnes rousses. Une galerie extérieure longe une partie du palais d’où l’on a la plus belle vue, et à l’extrémité se trouve un petit pavillon qu’on appelle le «tocador de la Reina», ouvert de trois côtés sur le paysage. Là, au frais des zéphirs qui s’entrecroisent, on peut offrir à ses yeux un merveilleux régal. Cependant, un officier français du 2e régiment de ligne, garnisonnant à Grenade en 1823[5], n’y trouvait pas son plaisir; pour se distraire, en effet, il a inscrit son nom et son grade, et son régiment, sur une plaque de marbre du tocador, et cet ouvrage, accompli comme par un marbrier,--ces lettres profondes, nettes et d’un alignement militaire,--n’a pas dû lui coûter moins de plusieurs mois de travail. Sans doute un des plus beaux témoignages qu’on puisse trouver de l’ennui de la caserne!...

[5] Expédition du duc d’Angoulême.

Mais il n’y a malheureusement pas que cet officier porte-drapeau pour dégrader l’Alhambra! On le restaure. Quand nous le visitâmes, des échafaudages étaient dressés, la cour des Lions était encombrée de maçons, un âne portant des sacs de plâtre déambulait sous le portique. Aussi l’antique palais des rois maures a-t-il en grande partie l’air d’un bâtiment neuf, de quelque copie en pâtisserie élevée hâtivement pour une Exposition.

Et c’est ce qui fâche à Grenade. Comme tous les touristes du monde savent que «c’est la perle de l’Andalousie», des deux Amériques, et de Prusse, et d’Angleterre, et de France, ils accourent! Alors on fait quelque chose pour eux. On restaure... Et il y a aussi des boutiques pour touristes, des souvenirs, des cadres qui reproduisent une porte ou une fenêtre de l’Alhambra, et des photographes qui font «format album» en costume de maure et cimeterre à la main, tel gantier de la rue Montmartre, et son épouse la gantière en odalisque, tous deux dans le décor d’une salle de palais arabe. Ils sont exposés aux vitrines: il faut les voir!

Le centre de la ville, Dieu merci! ignore ces commerces spéciaux qui ne fleurissent que sur le plateau de l’Alhambra et dans les environs. Et c’est paisiblement qu’on peut visiter la cathédrale, et tout ce qui, à Grenade, est espagnol. Et cela mérite une visite. Si le plateau de l’Alhambra est aux Arabes, si l’âme arabe, du haut de l’Alcazaba, continue à dominer la ville, la ville basse est aux rois catholiques. Sur l’Alameda, la promenade que fréquentent les citadins, Isabelle, recevant Christophe Colomb, apparaît, et le tombeau de cette grande reine, qui a si bien agi pour l’Espagne, se trouve à la cathédrale.

La cathédrale, laquelle fut le monument de la conquête de Grenade par les chrétiens, est magnifique à l’espagnole. Ici a battu le cœur de la race, et, si les siècles ont fait que maintenant le centre vivant de l’Espagne soit bien éloigné de Grenade, ce n’en est pas moins là qu’on peut trouver un des plus émouvants souvenirs du passé. Dans un souterrain, où l’on accède en descendant quelques marches, on voit derrière une grille, au milieu d’une chambre de pourpre et d’or éclairée par une lampe brûlant toujours, les cercueils d’Isabelle et de Ferdinand. Et dans la sacristie, derrière une grande vitrine, on vous montre la couronne, le sceptre, l’épée et l’étendard. La cathédrale de Grenade, avec ses marbres bruns et noirs de la Sierra Nevada, avec ses chapelles d’une noble et fastueuse surcharge, si pompeuse et si fière, est un des plus superbes monuments du catholicisme violent de l’Espagne.

Nous allâmes ensuite à l’Albaycin. Il faut suivre, pour y parvenir, le rio Darro, rivière au cours capricieux que longent pittoresquement deux lignes de vieilles maisons. L’Albaycin, c’est le quartier des gitanes. Il est situé sur une colline qui fait face à celle de l’Alhambra; au pied de cette colline stationne toujours un agent qui attend les étrangers, afin de les conduire parmi les gitanes et les protéger. Je pense bien que ce secours de la police n’est pas nécessaire et qu’on ne court aucun danger sur l’Albaycin. Malgré leur mine farouche, les gitanes m’ont eu l’air d’assez bonne composition. Mais pour un agent de Grenade, un petit pourboire qu’il ajoute à son traitement, c’est une fameuse fortune, aussi, dès que nous paraissons, il tient absolument à nous prendre sous sa garde et il ne nous lâche plus d’une semelle. Il a ceci d’excellent, qu’il écarte les mendiantes, les diseuses de bonne aventure, les marchandes de petits paniers vous harcelant de leurs «régal, régalito, señor», et qui, sans lui, vous composeraient vite une escorte incommode.

Les demeures des gitanes sont creusées dans le roc, ce qui fait que cet Albaycin est tout perforé comme une taupinière. Elles s’ouvrent au milieu des figuiers de Barbarie et des cactus qui pullulent en cet endroit. Parmi cette végétation, on découvre çà et là une petite ouverture peinte en blanc; c’est la cheminée d’une habitation pratiquée plus bas. La façade, si l’on peut dire, de chacune de ces grottes artificielles est blanchie à la chaux, aussi cela n’apparaît-il point du tout, comme on pourrait bien s’y attendre, repoussant de saleté. Les gitanes vivent là tranquillement, soit à l’intérieur de leurs habitations, dont la porte est ouverte et où ils vous invitent instamment à entrer, soit devant, dans le sentier de la colline d’où l’on a une très belle vue sur l’Alhambra, sur Grenade et sur les montagnes de la Nevada. Un grand garçon, vêtu de velours noir, me demanda poliment un «cigarillo», puis il nous accompagna quelques instants avec cordialité.

Dès que nous avions commencé à gravir le chemin de l’Albaycin, nous avions été signalés. A un carrefour, devant la grotte du capitan, plusieurs femmes costumées et un jeune homme attendaient notre passage pour nous proposer des danses. Il y avait là, entre autres, une admirable fille à la peau mate, aux yeux de diamant noir, souple, l’air sauvage et doux. Mais cet étalage de costumes, ces professionnels, toute cette organisation pour étrangers ne nous séduisait pas, et nous préférâmes faire danser plus loin au grand soleil, tandis que, se réjouissant, sa vieille sorcière de mère, son petit frère vert comme une olive, et ses voisines frappaient en cadence dans leurs mains, une gamine quelconque qui nous avait ri en passant.

*

* *

Nous montâmes au Generalife le lendemain matin. Il avait plu toute la nuit. Le parc de l’Alhambra, qu’il nous fallait traverser, était détrempé. Mais quand nous sortîmes de son ombre, nous trouvâmes dans un ciel lavé un jeune soleil plein de gaieté. On suit une longue allée bordée de cyprès taillés, et puis l’on est introduit dans un délicieux jardin bourré de fleurs et où des jets d’eau, gracieux comme des cols de cygne, s’entrecroisent légèrement pour retomber dans une sorte de ruisseau central qui partage en deux le jardin. On longe les buissons fleuris sur un trottoir couvert, décoré d’ornementations arabes, et l’on gagne, au fond, une construction précédée d’un portique mauresque et dans laquelle plusieurs salles, qui ouvrent sur la vallée et sur la ville, sont parées de tableaux anciens représentant des souverains d’Espagne et des ancêtres de la marquise de Campotéjar, laquelle est maintenant la propriétaire du Generalife, jadis bâti par les rois maures pour leur servir de résidence d’été. Ce qui m’intéressa le plus dans ces salles, je crois bien que c’est un arbre généalogique de la famille de la marquise; comme il remonte assez haut, il montre le mélange du sang maure et du sang espagnol, et comment les riches maures, demeurés sur la place et convertis, ont changé leur nom arabe pour un nom chrétien, se sont unis aux Espagnols, et leur ont donné de leur âme africaine.

De charmants jardins en terrasse, domaine autrefois des plus blanches sultanes, montent jusqu’à un mirador d’où l’on peut découvrir un vaste paysage. Mais nous ne nous jugions pas encore assez haut. Nous sortîmes du Generalife, et le sol étant dur et l’herbe presque sèche, nous commençâmes à nous élever sur la montagne. Nous ne nous arrêtâmes que sur un sommet d’où nous pouvions embrasser de tous les côtés le panorama le plus admirable.

Là nous nous sommes assis. Nous avons contemplé Grenade et, tout autour d’elle, l’impassible nature. Nos regards couraient jusqu’à l’horizon à travers d’immenses étendues. Ils descendaient dans les vallées, remontaient les collines, s’étendaient dans les plaines pour repartir ensuite jusqu’aux montagnes qui, là-bas, très loin, les arrêtaient. Et, à la pensée que ce grand paysage immobile demeurait toujours identique à lui-même, tandis que les races naissaient, se développaient, vainquaient pour mourir ensuite et disparaître à jamais, une mélancolie profonde nous envahissait: A quoi bon?

Ils sont venus de là-bas, ils ont traversé la mer, ils ont fondé cet oasis. Ils ont été puissants. Et les Espagnols les ont chassés. Et ceux-ci ont connu à leur tour la puissance. Mais aujourd’hui que je contemple Grenade, à leur tour ils sont à leur déclin. Et maintenant les pleurs de Boabdil ont rejoint dans la mort la gloire d’Isabelle. Tout a été, rien n’est plus. Seules existent les montagnes, qui semblent aveugles et sourdes, et l’indéchiffrable nature.

Mais je me disais: Vivons pour admirer, non pour questionner. Vivons pour sentir, vivons pour vivre...

Si, à cet instant, je suis mélancolique, que je jouisse de ma mélancolie. Et que mon bonheur soit d’éprouver tous les sentiments, les plus amers comme les plus doux. C’est parce que maintenant Grenade dort qu’elle m’émeut: elle renferme une puissance de rêve infinie. Laissons-nous enivrer par le songe du passé. Et regardons, jouissons de cette beauté qui nous entoure. Ici la beauté est parfaite, et elle se présente dans une merveilleuse lumière. L’Espagne se tient nue, debout, dans la lumière. Ces montagnes brûlées, couvertes d’une toison brune, sont d’une magnifique perfection. Leurs lignes sont pures, dépouillées, spirituelles. Elles paraissent des images pour l’intelligence et une musique de l’esprit.

Et voici Grenade à mes pieds. Voici Grenade, fontaines, verdure, palais, rêve d’Orient!

CORDOUE, SÉVILLE, CADIX