Part 6
Mais notre guide nous attend à la porte du jardin avec de petits ânes. Nous nous installons sur les bâts énormes qui vous écartèlent les cuisses, et nous partons à travers un chemin ombragé que bordent, de loin en loin, de charmantes maisons de campagne espagnoles. Le chemin, comme tous les chemins en pays arabe, ne paraît tracé que par le pied des passants; il est capricieux, il suit les inégalités du terrain, il va, vient, descend, remonte, il est charmant. Nous trottinons, dépassant les gens qui reviennent du Socco, et enfin, après avoir vu un beau paysage, nous arrivons au plateau de Merxan. C’est un immense rectangle point égalisé, point aplani, où l’herbe pousse et qu’entourent des maisons habitées par des banquiers et des riches commerçants juifs fixés depuis longtemps à Tanger. Nous croisons justement quelques-uns d’entre eux avec leur famille. Ils sont vêtus à l’européenne, d’une façon voyante et avec recherche. Mais il y a une foule arabe surtout sur le Merxan. Des femmes assises sur le sol par groupes, des cavaliers immobiles qui attendent, des enfants qui courent çà et là. Enfin, une ligne de beaux chevaux apparaît, chargeant à travers la plaine. Les Arabes brandissent en l’air leurs longs fusils et font une décharge. Puis un cavalier seul, vêtu d’un jaune éclatant, caracole. La charge repasse, soulevant des nuages de poussière dorée, faisant trembler la terre. La mer là-bas est infiniment paisible, le soleil décline et un rayonnement délicat auréole toutes choses.
Remontés sur nos ânes et quittant le Merxan, nous avons croisé avec étonnement une sorte de petite voiture à quatre roues traînée par des chevaux. C’est la seule voiture de Tanger: elle appartient à je ne sais quel consulat.
Nous sommes entrés à l’Alcazaba, la vieille ville entourée de murs crénelés. On y trouve sur une place le palais, nullement superbe, du gouverneur. On y visite la prison: des prisonniers passaient leur tête par un trou rond et nous regardaient d’un air sombre; ils tendaient vers nous des mains avides. Dans un cachot noir, on percevait un grouillement singulier. Il y avait une cellule spéciale pour les juifs. Sur la place, des enfants, en djellaba de couleur vive, nous poursuivirent en nous demandant un sou.
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Le soir, notre guide était venu nous chercher à l’hôtel. Nous traversâmes le Socco obscur et maintenant désert, et nous gagnâmes la grande rue. On y trouvait, de loin en loin, une échoppe éclairée ou quelque boutique de juif dans laquelle brillait une lampe. C’était un travail de marcher; on ne pouvait, dans la nuit, éviter tous les trous que forment les pavés enfoncés; il fallait avancer avec précaution. Nous parvînmes à la place aux deux cafés; elle était éclairée, et des caftans, des burnous, des gandourah s’y promenaient. Notre guide nous fit prendre à main gauche un passage étroit, et nous commençâmes à errer à travers l’enchevêtrement des ruelles étouffantes et resserrées comme des couloirs. Nous visitâmes d’abord un café espagnol où deux danseuses en robes pailletées et un homme à veste andalouse tambourinaient du talon sur le parquet; puis une musique arabe nous attira au fond d’une maison basse; là, dans une salle tapissée de nattes, des matelots regardaient une famille juive sur l’estrade. Mais le plus bel endroit se trouvait justement sur la place. On poussait une porte très lourde et l’on se trouvait dans une sorte de cour, peinturlurée en bleu foncé, entourée d’une voûte carrée où les Maures, assis sur des escabeaux, buvaient du café ou de l’aguardiente en fumant.
Là aussi, il y avait une estrade sur laquelle quatre ou cinq femmes assises, frappant des tambours arabes et touchant un instrument à deux cordes, accompagnaient une grosse juive qui chantait sur un ton très élevé une mélopée monotone. Comme elle forçait sa voix, on voyait les veines de son cou se gonfler; elle suait à grosses gouttes et elle s’arrêtait, de temps en temps, pour boire un verre d’eau. Notre guide nous avoua que ce qu’elle chantait là, c’était une complainte sur le meurtre par les Français d’un marabout de Casablanca: les Maures écoutaient. Quand elle eut tout à fait fini, elle retourna s’asseoir à côté des autres et alluma une cigarette.
A Tanger, on a l’impression constante d’une sourde hostilité de l’indigène; il demeure indéchiffrable, il ne témoigne pas sa haine. On la sent cependant continue, dissimulée, mais toujours présente. Et l’on éprouve un malaise d’être là par la force, de s’imposer à cette race, de n’être pas accepté par elle. On soupçonne chaque propos et chaque geste; on n’est jamais en confiance, on est chez l’ennemi. On sent qu’il faut se tenir sur ses gardes, il flotte une atmosphère de menace latente; on se maintient par la crainte, on a le sentiment que si l’on faiblissait un peu, une force sauvage remonterait à la surface de cette race dominée et vous emporterait. Vingt fois par jour, on entend le canon du stationnaire qui se trouve toujours dans les eaux de Tanger: il multiplie les saluts, les politesses. Il faut qu’on n’oublie pas qu’il est là. Et alors une nouvelle conscience s’éveille en vous; en même temps que vous êtes touché, séduit par la poésie de la vie arabe, devant l’impossibilité de pénétrer ces cœurs étrangers, vous sentez naître en vous une conscience européenne. Tout en vous répétant qu’il est injuste, qu’il est odieux de venir opprimer chez eux des gens qui ne vous demandent rien, vous vous sentez de la race forte, de la race dominatrice, ennemie de l’autre et voulant la réduire.
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Je me suis promené dans Tanger en admirant le courage et la volonté des colons. Depuis ces dernières années, beaucoup de Français sont venus, et sur la plage, devant la mer, ils ont construit déjà une rangée de maisons européennes; on voit là des magasins, des entrepôts bourrés de marchandises. Les Espagnols étaient établis sur cette terre depuis des siècles; Tanger comprend tout un quartier espagnol, un quartier étouffé, compliqué et très joli, aux maisons bleues dans lesquelles, par les portes entr’ouvertes, on aperçoit de frais patios; le Maure de Tanger parlait espagnol, maintenant il baragouine tant bien que mal le français. Et encore que la poste et le consulat allemand soient fort somptueux, c’est le Français, cependant, qui est considéré ici par l’Arabe comme l’étranger à craindre, comme le maître puissant.
J’ai loué un cheval et je suis allé galoper un peu devant la mer, sur le sable que le flot venait mouiller. Il faisait une bise aigre. Le ciel était d’un bleu froid. Dans la baie, deux cuirassés se tenaient immobiles; un steamer était à l’ancre. Des files de petits ânes, chargés de ballots, se hâtaient sur la plage, poussés par des Arabes aux jambes nues vers les montagnes qu’on voyait là-bas. J’éprouvais un singulier plaisir à me trouver seul sur cette plage d’Afrique lointaine et barbare encore, et je devinais la joie du colon qui mène avec énergie sa vie aventureuse parmi l’inimitié de l’Espagnol et du Marocain.
Pour le simple passant, cette existence-là offre quelque chose d’attirant. D’ailleurs Tanger, si peu européenne, étonne et séduit. Le marché du Socco, les ruelles fraîches, et la foule colorée qui se presse dans la Grande-Rue, les cavaliers maures, les petits ânes, les femmes voilées, et les vieux Arabes qui veulent toujours vous vendre quelque chose, ce long fusil damasquiné, ce poignard, ou cette poire à kif, et Abdeslam, notre petit guide qui, plein de vanité, éloigne les importuns, et le vieux clown soudanais qui fait le fou, tout est nouveau, tout est frappant... Le voyageur, qui n’a fait que toucher la terre d’Afrique, et repart sur le petit vapeur de Gibraltar, croit, en payant son passage à un vieux Turc très horrible, à lunettes noires, que, comme dans les Mille et une Nuits, ce vilain récolteur de douros, se transformera tout à l’heure en belette ou en singe... Il emporte des provisions de rêve, il va maintenant désirer l’Orient.
GIBRALTAR
Quand l’_Admiral_, filant sur Tanger, passa devant Gibraltar, c’était l’heure du déjeuner. Nous étions à table. Quelqu’un dit: Gibraltar! La salle à manger fut vide aussitôt; sur le spardeck, tout le monde, maintenant, regardait avec attention cet extraordinaire rocher. Théophile Gautier l’a comparé à un Sphinx, il nous fut impossible de deviner pour quelle raison. La forme de Gibraltar, en effet, ne rappelle rien. Elle est bizarre et saugrenue. C’est un morceau de pierre tombé d’une montagne, montagne qui s’est évanouie, et il reste là, ni rond, ni cubique, avec une pointe dressée vers le ciel et des versants d’une inégalité gênante. Ce n’est pas une pyramide, ce n’est point un cône, c’est un caillou absurde, mal cassé, informe et incomplet, qui se dresse tout à coup au milieu de la mer et saisit le voyageur d’étonnement. Il effraie, on le sent miné, travaillé pour le mal. On dirait même qu’il est blindé: de la mer, on aperçoit de larges surfaces en pente, nues, et qui brillent comme si elles étaient pavées d’acier.
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... Sur le petit vapeur qui traverse la mer de Tanger à Gibraltar, assis sur un coffre au milieu d’Anglais, d’Andalous et d’Arabes, nous repassions notre espagnol. En regardant la Méditerranée et, tour à tour, la côte d’Afrique et la côte d’Europe, nous nous répétions les phrases de notre manuel de conversation. Et c’est dans le port de Gibraltar, en effet, dans la barque qui nous menait à quai, que nous devions entendre pour la première fois ce très superbe: _Hombres Caballeros!_ Le patron parlait à ses rameurs... Mais nous débarquâmes, et l’on nous mena aussitôt à un policeman qui, orné de son casque en cuir bouilli, paraissait aussi flegmatique sous ce soleil du Sud, tout au bout de l’Espagne, que s’il eût fait les cent pas à London, dans le Strand. Il nous regarda, nous demanda qui nous étions, puis nous délivra un ticket qui nous permettait d’entrer dans la ville. Alors nous passâmes une porte de forteresse, franchîmes un double rempart et nous nous trouvâmes à l’intérieur de la cité.
Je ressentis une sorte d’écœurement en voyant une rue anglaise, à la chaussée macadamisée, une ligne monotone de petites maisons de briques, et des fenêtres à guillotine. Il y a deux heures, nous étions à Tanger! Il me paraissait tout à fait extraordinaire de nous promener maintenant en Angleterre.
On nous conduisit à l’hôtel, où nous remîmes le ticket que le policeman nous avait donné. Mesure d’ordre... Dans cet hôtel: chambres anglaises et lits espagnols. D’ailleurs, nous ne fîmes que poser nos sacs, et nous ressortîmes. Il faisait chaud à Gibraltar, on ne sentait plus la bise aigre de Tanger, ni l’air frais. On étouffait. La rue, droite, était morne, plongée dans une torpeur sans charme. Je revoyais d’un air désolé les innombrables «Tobbacconist», les bars, les boutiques correctes, aux larges vitrines, de toute cité anglaise. Pour nous, qui venions d’en face, tout ici suait l’ennui, l’ordre, la monotonie de la vie. Les gens bâillaient sur leurs portes, en regardant d’une prunelle éteinte dans la rue où il n’arrive rien. De temps en temps, deux vestes rouges, le calo sur le coin de l’oreille, la badine sous le bras, passaient, minces, raides et le pas mécanique. Une bicyclette sonnait, glissant sur le macadam. Ah! Tanger! les ruelles étranglées, le sol mal pavé, la foule bavarde, les échoppes arabes, les ânes et les cavaliers! Que c’était donc propre ici! Que c’était donc respectable ici!... Ah! la chère, la belle crasse de là-bas!... Oh! la bonne, la brave, la délicieuse pouillerie d’en face!
Et, en suivant cette rue de Gibraltar, toute la mélancolie anglo-saxonne, toute la platitude et la laideur britannique me donnaient mal à la tête. Il y a deux heures, j’étais encore dans le pays de la paresse divine, de la poésie et des contes, de ceux qui aiment la volupté du monde et de la vie, maintenant, et comme par un coup de baguette magique, j’avais été transporté sur une terre de régularité, de fastidieux travail, de faits exacts, où régnait par-dessus tout le besoin de comprimer la vie et d’étouffer la beauté.
Nous franchîmes les doubles remparts par une porte de la cité opposée à celle qui nous avait vu entrer, passâmes devant des canons et nous trouvâmes dehors... Là, c’était un jardin poussiéreux où l’on avait mis de faux rochers et des statues de généraux, mais tout de même, à cause de la flore méridionale, de la chaleur, de la sécheresse, on n’avait pas pu le rendre tout à fait anglais. Ce jardin s’élevait par échelons sur la colline. Nous le traversâmes, puis nous avançâmes un peu sur la route, d’où l’on découvrait la mer. Mais une grande impression d’aridité nous fatiguait. Nous redescendîmes, passant entre des cottages: sur des plaques de cuivre nettes, on lisait des noms anglais.
Une grande construction en bois nous arrêta, tandis que nous reprenions le chemin de la ville. C’était une sorte de music-hall ou de salle de bal pour soldats, un escalier menait aux étages supérieurs où se trouvaient des loges d’officiers; un écriteau l’indiquait. A cette heure de la journée, la salle était vide. Nous pûmes cependant boire un verre d’ale au bar. On nous y rendit de la monnaie anglaise: alors nous eûmes dans nos poches, avec des douros espagnols, des écus français et des hassani marocains, des schillings de la Grande-Bretagne: nous pouvions faire du commerce avec quatre pays.
Nous continuâmes notre promenade. Près de là s’élevaient de vastes arsenaux, une armée d’ouvriers en sortaient. Puis nous rentrâmes dans la ville.
Ce à quoi nous ne fûmes pas insensibles à Gibraltar, c’est à la table de l’hôtel, elle était bonne, et, en outre, de toutes les bouteilles de Valdepeñas qui se débouchèrent pour nous en Andalousie, c’est sur le rocher de Gibraltar, certes, que nous bûmes la meilleure. Dans la soirée, je découvris pour quelques sous d’excellents havanes, et, de ce moment, je ne fis plus aucune difficulté de proclamer que, pour du moins ce qui regarde la bouche, le ventre et l’estomac, les Anglais ont bien des qualités. Pourquoi faut-il donc que ces gens-là, dont les maisons sont aussi agréables, bâtissent de si tristes villes!
Après le dîner, nous allâmes un peu dans la rue. De loin, nous apercevions une porte éclairée, nous entendions des flons-flons d’orchestre; nous nous approchons: affiche de concert. Cela ne nous déplaisait pas, il nous semblait piquant, si près encore de nos soirées dans les cafés dansants arabes de Tanger, de voir un spectacle anglais. Nous nous disposions donc à franchir le seuil, quand un grand diable de sergent à cheveux carotte nous repoussa: «_Military Only_», dit-il, et il se croisa les bras, solide. C’était là encore un music-hall pour militaires, et les vestes rouges seules y pouvaient entrer. Est-ce donc un spectacle si horrible, quand ils s’amusent, qu’il ne soit pas permis au civil? Ou craint-on des rixes entre ouvriers et soldats, entre Anglais et Espagnols? Ou redoute-t-on qu’un espion, ayant enivré un militaire, lui arrache les secrets de la défense de Gibraltar? Ces troupiers, condamnés à ne s’amuser qu’entre eux, et soigneusement dérobés au public, cela me parut une singulière conception britannique... Nous dûmes nous rabattre sur une sorte de casino espagnol où l’on donnait des zarzuelas qui ne nous parurent pas très drôles.
Nous quittâmes Gibraltar le lendemain matin.
Le rocher est relié à la terre par un petit isthme sur lequel il serait facile d’établir une ligne de chemin de fer. Mais les Anglais ne désirent point créer une communication qui pourrait devenir dangereuse: sans rail, ils jugent leur isolement plus sûr. Donc, pour passer en Espagne, à quoi Gibraltar tient par une langue de terre, il convient de s’embarquer. Un bac fait le service entre Gibraltar et Algésiras, où aboutissent les Chemins Andalous.
Nous voguions donc, de bon matin, sur la Méditerranée, savourant la délicatesse de l’eau, du ciel, des couleurs, et, là-bas, les laiteuses montagnes d’Afrique. Il y avait à bord, avec nous, une petite troupe d’enfants guidés par deux clergymen. Ces clergymen, sous ce ciel, sur cette mer où passait la brise voluptueuse de l’Andalousie, ces deux hommes raides et noirs au milieu de ce grand paysage bleu, cela semblait un paradoxe tout à fait bizarre. Et, tandis que le bac filait sur Algésiras, nous ne pouvions nous tenir d’admirer en nous-même la force, la ténacité, la personnalité de cette race anglaise, qui, ayant fondu là, sur ce rocher d’Espagne, y a enfoncé ses griffes, s’y est attachée, et, sur une terre où tout était contraire à sa propre nature, devait dissoudre celle-ci ou la corrompre, s’est maintenue pure, s’est conservée intacte, et loin d’être modelée par elle, l’a modelée. Modelée à ce point que Gibraltar, dans le Sud, en Méditerranée, en plein pays maure, semble seulement un rocher détaché de la Grande-Bretagne, qui, ayant flotté sur les mers, se serait arrêté là. Nous étions étonnés par cette force de rester toujours identique à soi-même, par cette dureté, par cette immalléabilité, et, bien que toutes choses ici se témoignassent admirablement opposées au caractère, à la conception de la vie, à l’idéal anglais, au moment où le bac allait aborder à Algésiras, dont notre cœur approuvait déjà le joli groupement de maisons blanches, nous nous retournâmes pour saluer avec respect le rocher des vestes rouges.
VOYAGE EN ANDALOUSIE
RONDA, MALAGA, GRENADE
Quand nous projetions notre tour d’Andalousie, nous avions prévu Malaga, Grenade, Cordoue, Séville et Cadix. Mais à Tanger, une accueillante Anglaise de Gibraltar, chez laquelle notre petit guide maure nous avait conduits, célébra si fort la ville de Ronda, que nous décidâmes d’y coucher en allant à Malaga. Glorifiée soit-elle cette personne de noble goût, et que les étrangers honorent sa maison! Car Ronda est une des plus belles parmi les beautés de l’Andalousie. Il est juste de dire qu’en Espagne le lieu est célèbre: il a donné naissance à des maîtres ès tauromachie.
En descendant à Algésiras du bac de Gibraltar, nous étions montés dans le train de Bobadilla. La matinée était charmante. Nous partîmes à petite allure, et ce fut une promenade sans hâte, une flânerie à travers de beaux paysages; un ciel d’azur uni était tendu sur les montagnes, pas la moindre brume n’obscurcissait l’air, les choses s’offraient dans leur beauté, nues, sans un secret, sûres de la perfection. Accoudés aux portières, nous contemplions le rude, le fort et magnifique pays qui se déroulait sous nos yeux; un air frais circulait dans le wagon; nous étions heureux. De temps en temps, arrêt: on avait atteint une station; on restait dix minutes, un quart d’heure, nonchalamment, comme des gens qui ne sont pas pressés, qui se disent: «bah! nous avons bien le temps...» Et, en effet, les voyageurs avaient tout le temps d’examiner la petite gare paisible, le quai bordé d’arbres verts, le carabinier, son bicorne de cuir, la bretelle jaune de sa carabine, un paysan rasé, en petite veste avec un grand chapeau noir. Enfin, l’on entendait une cloche, la locomotive sifflait, elle toussait, elle crachait, il se propageait entre les wagons un vacarme effrayant de chaînes, on sentait deux ou trois secousses: tiens! on était reparti!
D’abord, nous avions aperçu dans le lointain de belles montagnes rousses, ardentes, se détachant vivement sur le ciel. Nous nous en étions peu à peu rapprochés et, maintenant, la ligne du chemin de fer s’élevait; tantôt nous passions un rio sur un pont hardi, tantôt nous roulions à flanc de mont, entre une muraille de roc puissante et le lit profond d’un torrent. Puis nous nous engagions dans un défilé, nous franchissions un tunnel et, tout à coup, la montagne s’ouvrant, nous apercevions, très loin au-dessous de nous, d’immenses plaines engourdies sous la caresse du soleil.
Nous arrivâmes à Ronda.
C’est une calme petite ville aux maisons éblouissantes. Dans la voiture qui nous menait à l’hôtel nous remarquions, en suivant les rues, sur les murs blancs des maisons, des manières de bow-window d’une forme gracieuse. Ces fenêtres-là, fort répandues à Ronda, mais point ailleurs, et dont je n’ai pu savoir avec certitude le nom espagnol, ajoutent du charme, une rustique élégance aux habitations villageoises de l’endroit.
Le patron de l’hôtel nous dit, après le déjeuner, qu’aujourd’hui c’était jour de feria, mais point de courses de taureaux, «à cause du Rif»[3]. Privée des courses, cette feria était modeste. Nous ne nous y attardâmes point, et nous allâmes sans délai aux jardins de l’Alameda[4].
[3] La guerre du Maroc.
[4] _Alameda_, c’est, en Andalousie, le nom des promenades bordées d’arbres à l’intérieur des villes. A peu près: le _cours_.
Il y a là une terrasse d’où l’on découvre le plus formidable paysage, une terrasse à pic, sur une plaine immense. Mais «plaine» est impropre, c’est un terrain bosselé, accidenté, qui s’étend indéfiniment jusqu’à l’horizon, un océan terrestre. Très loin, une chaîne bleue et vaporeuse s’oppose au ciel implacable. Un peu plus proches, de rudes montagnes cuivrées... Dans la vaste vallée, on dirait que sont étendus des tapis de rouille et d’or; des maisons, un bois semblent des jouets qu’un petit enfant a oubliés là; une mince rivière coule parmi la plaine, capricieusement elle rejoint un moulin. On voit les rubans des routes qui contournent les collines et descendent les vallons. Et la paix, une paix grandiose enveloppe tout...
Nous désirâmes nous rapprocher de la plaine. Nous franchîmes un pont qui enjambe une profonde crevasse. Au fond, la gorge est parsemée de blocs énormes, et c’est sur de géantes colonnes de granit, pareilles à des piliers babyloniens, que Ronda, toute blanche, s’élève. Il semble qu’on y soit plus près du soleil, tant son éclat est fort; ces murs rayonnants vous aveuglent. Nous nous sommes étendus sur un plateau situé un peu au-dessous de la ville, mais dominant la vallée, et nous sommes restés là des heures, au milieu de la force de la montagne, dans l’atmosphère farouche et pure, contemplant les pics bleus des sierras. Très loin, suivant lentement une route, des caravanes d’ânes chargés de grains descendaient au moulin. Nous admirâmes dans la ville leurs harnais, des harnais rouges et jaunes, et beaux comme des cris.
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Bobadilla, qui porte le nom du petit roi Boabdil, est un embranchement du chemin de fer Andalou. Nous y stationnâmes quelques quarts d’heure quand nous repartîmes sur Malaga. Le long des quais, il y avait foule, plusieurs trains étaient arrêtés sur les voies. Un petit porc noir qui, le groin fureteur, cherchait sa nourriture entre les wagons, nous y amusa un moment. Je ne pus savoir si c’était un voyageur qui changeait de train, ou bien un habitant de Bobadilla.
Les abords de Malaga sont délicieux. C’est d’une fertilité de paradis terrestre. Partout de riches «huertas» abondantes et plantureuses. Tout verdoie, de ce vert clair, oriental, des feuilles nourries de chaud soleil: un délassement. Aux stations, des enfants vous proposent--Señorito! Señorito!--des corbeilles de fruits et de grands verres d’eau. Un aveugle, conduit par une petite fille, de portière en portière, demande l’aumône.